‹ J. M. GuyauChapitre 82 sur 98 · LA PENSEE ET LA NATURE · texte numérisé non relu

LA PENSEE ET LA NATURE

Plage de Guétrary (près Saint-Jean-de-Luz).

Vêtements retroussés, dans l'eau jusqu'aux chevilles, Ivres de liberté, d'air pur, garçons et filles Ont pris pour compagnon de leurs jeux; l'Océan. Ils attendent le flot qui vient, et d'un élan, Avec des cris aigus de joie et d'épouvante, Se sauvent devant lui; mais la vague, vivante, S'élance en bondissant, bouillonne derrière eux. Les atteint, — et ce sont de grands rires heureux Quand la bande, un instant par l'eau folle cernée, La voit fuir en laissant une blanche traînée.

Tandis que ces enfants, avec leurs cris d'oiseaux.

Leurs gambades, faisaient un jouet de ses flots,

Le grand Océan gris, envahissant ses plages.

Montait. D'en haut sur lui s'abaissaient les nuages,

Et son infinité se perdait dans la nuit.

Mais de sa profondeur ignorée, à grand bruit,

Les flots sortaient toujours, émergeant de la brume;

Ils s'enflaient, puis soudain s'écroulaient en écume.

Couvrant de leurs débris la crête des ilôts.

Sans cesse ils arrivaient, plus pressés et plus hauts

Attirés par la force invisible, éternelle,

Qui du fond des deux clairs ou sombres les appelle

Et les fait se lever, ainsi qu'au firmament

Se lève vers le soir chaque soleil dormant.

Pendant ce temps, au bord, les enfants sur le sable

Jouaient, msoucieux du gouffre inépuisable,

Et, jetant un frais rire à son immensité,

Ne voyaient que le bout de son flot argenté.

Moi, je les regardais : — Frêles êtres que l'onde Poursuit, et sur qui vient tout l'Océan qui gronde. Enfants au court regard, que vous nous ressem.blez ! Gomme vous, la Nature aux horizons voilés Dans les plis tournoyants de ses flots nous enlace. Pendant ce temps notre œil s'amuse à sa surface : Nouscomptons ces couleurs changeantesaux regards; Nous jouons à ces jeux que nous nommons nos arts, Nos sciences, — croyant la Nature soumise, Lorsqu'en nos doigts demeure un peu d'écume prise A l'abîme éternel qui gronde dans la nuit! Toute la profondeur de l'univers nous fuit. Et sans rien pénétrer nos yeux tremblants effleurent. Tout glisse à nos regards, comme ces flots qui meu-

[rent Et rentrent tour à tour dans le gouffre mouvant. La pensée, en ce monde, est un hochet d'enfant ; Dans l'aveugle univers elle naît par surprise. Brille, et surnage un peu sur le flot qui se brise. — Fleur de clarté, légère écume des flots sourds. Vain jouet, malgré tout nous t'aimerons toujours, Et moi-même, oubliant l'Océan qui se lève, J'irai voir frissonner ta blancheur sur la grève.

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