‹ J. M. GuyauChapitre 94 sur 98 · SOLIDARITÉ · texte numérisé non relu

SOLIDARITÉ

A M. Alfred F.

Environs de Biarritz.

Nous montions un chemin. Les chênes effeuillés Tendaient au vent du nord leurs grands bras

[dépouillés.

Dans l'air sifflait encore un reste de tempête, Et les nuages fous couraient sur notre tête Gomme de gros oiseaux emportés dans leur vol. Nous allions devant nous, las, courbés vers le sol, Portant avec effort notre tête affaissée Au sourd et douloureux travail de la pensée. Devant nos yeux, au loin, se dressait le chemin, Apre comme la vie, et comme elle sans fin ; Et nous montions toujours.

De la nue entr'ouverte Tout à coup un rayon tomba sur les hauteurs, Éclairant devant nous la campagne déserte : Il sembla qu'il était tombé dans nos deux cœurs. Combien en peu de temps un même frisson passe De la nature à nous, des choses à l'esprit ! A nos yeux tout changea, tout chanta, tout sourit; Nous sentîmes en nous je ne sais quelle grâce

Se glisser : par la nue entr'ouverte on eût dit Que s'étaient envolés le souci, la souffrance. Je me trouvai plus fort et par l'espoir grandi, Et je me demandai : « Quelle étrange puissance Nous tient donc dans sa main? un rayon de soleil Peut donc changer un cœur! et la pensée humaine, Emportée au hasard où le monde la mène, Ne s'appartient donc pas! Notre esprit est pareil A ces arbres tremblants que la brise balance Et qui ne savent rien que se pencher au vent. Je ne puis même pas, tant mon cœur est mouvant, Y fixer un instant la joie ou la souffrance. Je ne suis même pas le maître de mes pleurs! Oui, pour que de mes yeux une larme jaillisse, Pour que naisse un sourire, il faut que le caprice Des choses y consente; il faut qu'à mes douleurs, A ma joie, il se trouve au sein du vaste monde Une larme muette, un rayon qui réponde. »

J'étais presque indigné de me sentir si peu

Et de ne pas pouvoir m'enfermer en moi-même,

Seul avec ma pensée et libre comme un dieu.

Puis je me dis : — Pourquoi cet orgueil? Un poème

Éternel se déroule et vit dans l'univers.

J'y suis une syllabe, un mot, pas même un vers;

Qu'importe, si je trouve un charme qui m'enivre

Dans le rythme divin où je suis emporté?

Vibrant avec le Tout, que me sert de poursuivre

Ce mot si doux au cœur et si cher : Liberté?

J'en préfère encore un; c'est ; Solidarité.

Un concours, un concert, telle est en moi la vie.

Il est beau de sentir dans l'immense harmonie

Les êtres étonnés frémir à l'unisson, Gomme on voit s'agiter dans un même rayon Des atomes dorés par la même lumière.

Je ne m'appartiens pas, car chaque être n'est rien Sans tous, rien par lui seul; mais la nature enli'jie Résonne dans chaque être, et sur son vaste sein Nous sommes tous unis, égaux et solidaires. Je crois sentir la rose éclore dans mon cœur, Avec le papillon je crois baiser la fleur. Il n'est peut-être pas de peines solitaires. D'égoïstes plaisirs; tout se lie et se tient. La peine et le plaisir courent d'un être à l'autre, Et le vôtre est le mien, et le mien est le vôtre, Et je veux que le vôtre à vous tous soit le mien! Que mon bonheur soit fait avec celui du monde, Et que je porte enfin dans mon cœur dilaté — En dùt-il se briser, toute l'humanité!

LE REMOULEUR

Ravenne, décembre.

Près d'un sépulcre vide, au fond des champs déserts, Dort Ravenne adossée à sa vieille muraille,

— Ville lasse de vivre et croulant dans les airs,

Où l'homme, malgré tout, lutte encore et travaille.

Le matin, sur la place, à ma porte, aussitôt Que la ville s'éveille, un rémouleur s'installe Auprès d'un réverbère encore fumant et chaud, Dont s'est éteinte au jour la flamme triste et pâle.

Un enfant va quérir les couteaux, les ciseaux ; II frappe à chaque porte, et dans chaque ménage Il fait une moisson : alors, courbant le dos, L'homme, un grand vieillard blanc, commence son

[ouvrage.

Tout le jour il travaille, et lorsque vient le soir, Il n'a pas terminé; la nuit tombe, la brume L'enveloppe : il travaille encore sous le ciel noir.

— Le réverbère enfin, comme un éclair, s'allume.

Nouvelle aube, plus triste, au front las du vieillard, Ce rayon qu'il attend glisse enfin et se joue. Il se redresse un peu, respire, et sans retard Recommence à tourner la monotone roue.

Dans le quartier désert on n'entend d'autre bruit Que la pierre qui grince : au-dessus, d'une gourde, Une goutte d'eau tombe, et sans fin, dans la nuit, Sur le grès quelle mouille elle pend, larme sourde.

Depuis l'aube celte eau coule, comme le temps. — Au fond, de vieilles tours dans la brume appa-

[raissent.

Les hommes à leurs pieds, depuis dix-huit cents ans Travaillent; sans les voir, sombres, elles se dressent.

Quand le dernier couteau sur le grès s'est poli, L'homme s'en va, gagnant son taudis en silence; Le cercle du travail jusqu'au bout est rempli : Maintenant, lève-toi, jour, pour qu'il recommence!

PAGES CHniSIKS DE CUVAtJ.

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