‹ J. M. GuyauChapitre 96 sur 98 · LE LUXE · texte numérisé non relu

LE LUXE

Il rentra vers le soir; il tenait la parure Qu'elle avait le malin demandée : à son bras Il mit le bracelet, et dans sa chevelure L'aigrette de saphir pâle, aux reflets lilas.

L'œil de la jeune femme, agrandi par la joie. Riait, saphir plus chaud dans l'ombre étincelant; Elle-même, entr'ouvrant son corsage de soie, Attacha le collier de perles de Ceylan.

Elle se regardait dans la glace embellie, Changeait de pose, — et puis c'étaient de petits cris... Elle touchait du doigt l'écrin. « Quelle folie! » Dit-elle, et son œil lier en demandait le prix.

Car, dans ces choses-là, c'est au prix qu'on mesure La beauté. Lui, distrait, se taisait. Du chemin, Par la fenêtre ouverte, arrivait le murmure De la ville en travail et de l'essaim humain.

Des hommes, haletants, dans la nuit d'une forge S'agitaient; des maçons, oscillant dans les airs,

Gravissaient une échelle. — Et toujours, à sa gorge, Les perles miroitaient comme le flot des mers.

Lui, de la main, montra, courbé sous une pierre, Un homme qui montait en ployant les genoux :

— (( Vois ! il travaillera pendant sa vie entière. Chaque jour, sans gagner le prix de tes bijoux. »

Elle rougit d'orgueil. Elle en était plus belle. Souriant sous l'aigrette aux tremblantes lueurs; Et vraiment pouvait-on, pour ce sourire d'elle, Semer à pleines mains trop d'or et de sueurs?

Un caprice d'enfant la prit dans la soirée : Elle ne voulait plus quitter ses bracelets Ni son collier : dans l'ombre, encor toute parée. Elle s'endormit, rose, à leurs mourants reflets.

— Lors elle fut bercée en un étrange rêve : Tous ces joyaux de feu vivaient, et sur son sein Les perles s'agitaient comme aux flots de la grève. Et le bracelet d'or se tordait à sa main.

Puis, soudain, vers leur sombre et lointaine patrie. Elle se vit d'un vol emportée avec eux. Ce fut d'abord, au loin, la blanche Sibérie : [reux. Sous le knout travaillaient, saignants, des malheu-

Leurs doigts meurtris avaient déterré quelque chose. Et c'était le saphir dans ses cheveux riant... Puis, tout changea : ia mer, sous un ciel clair et rose, Roulait ses flots tout pleins du soleil d'Orient.

Un homme se pencha sur les eaux purpurines : La mer tremblait, profonde; il y plongea d'un bond.

Quand on le retira, le sang de ses narines Jaillissait; dans l'air pur il râlait, moribond :

Alors elle aperçut, en ses deux mains pendantes, Les perles du collier qui sur son cou flottaient... Puis tout se confondit, les flots aux voix grondantes Et les râles humains qui vers le ciel montaient. Elle n'entendit plus qu'un seul et grand murmure. Le crid'un peuple entier, pauvreetmanquantde pain. Qui, pour rassasier des désirs sans mesure. Dans un labeur aveugle usait sa vie en vain. « Si du moins nous pouvions ensemencer la terre. Produire en travaillant, voir nos sueurs germer! Mais notre efl"ort stérile agrandit la misère. Car, au lieu de nourrir, il ne peut qu'afi'amer.

« Maudit soit ce travail qui, semblable à la flamme, Dévore notre vie et la disperse au vent ; Maudit ce luxe vain, ces caprices de femme Toujours prêts à payer sa vie à qui la vend ! »

Cette clameur sortait de poitrines sans nombre. Elle s'éveilla, pâle, et de ses doigts lassés Dégrafant son collier, le regarda dans l'ombre Et crut y voir briller des pleurs cristallisés.

GENITRIX HOMINUMQUE DEUMQUE

Lorsque j'étais enfant, je crus entendre en rêve Ma mère me parler : du moins c'étaient ses yeux, Sa démarche, sa voix; mais cette voix, plus brève, Plus froide, avait perdu l'accent affectueux Qui m'allait jusqu'à l'àme : était-ce bien ma mère?... J'écoutais me parler cette voix étrangère, Connue à mon oreille et nouvelle à mon cœur, Et je me sentais pris d'une sorte d'horreur. J'étais prêt à pleurer lorsque parut l'aurore : Je m'éveillai; ma mère était près de mon lit. Mon œil chercha le sien, mais je doutais encore, Et j'attendais qu'un mot de sa bouche sortit. Enfin elle parla : son âme tout entière Avec sa voix chantait. Je courus l'embrasser.

Dis-moi, Nature, ô toi notre éternelle mère, Qui tour à toar nourris, sans jamais te lasser, Les générations avides de sucer Ton sein toujours fécond, toi dont on croit entendre Sur les monts, sur les mers, dans les prés ou les bois, Douce ou rude à nos cœurs parler la grande ^■oix, Dis, n'as-tu rien pour nous d'afîectueux, de tendre? Tu semblés une mère et n'en as point l'accent;

Quand tu ris, on ne sait si c'est une caresse;

On hésite, à te voir, et pour toi l'on ressent

Un respect étonné mélangé de tristesse.

Nul cœur ne bat-il donc dans ton immensité?

N'est-ce point de l'amour que ta fécondité? [lages,

Lorsque tes chœurs d'oiseaux chantentsous tes feuil-

Lorsque la jeune aurore apparaît dans ton ciel,

Quand renaît plus riant le printemps immortel,

Quand l'océan dompté vient lécher ses rivages.

Rien ne vibre-t-il donc en toi de maternel?

Et les grands bruits confus, la symphonie austère,

Le long souille qui sort de tes flancs frémissants,

Ne nous disent-ils rien et n'ont-ils point de sens?

Nous vois-tu seulement? sais-tu que sur la terre

Il est un être étrange auquel vivre et jouir

Ne sufllront jamais, qui veut aussi comprendre.

Dont l'àme a tressailli d'un immense désir,

Dont le cœur veut aimer et qui cherche à te tendre

Ses deux bras, tout surpris de ne te point trouver?

Cependant, ô Nature impassible et muette. En se tournant vers toi le rêveur, le poète Crut quelquefois sentir jusqu'à lui s'élever Un accent de tendresse, une voix d'espérance. Et l'homme confiant à Fhomme a répété : « Au fond de la nature est une providence; Espérons. » Depuis lors toute l'humanité Passe ici-bas tranquille, oubliant sa misère, Se couche vers le soir et s'endort au tombeau, Comme un enfant auquel on a dit que sa mère Reste la nuit penchée auprès de son berceau. Si, secouant son rêve, un jour l'homme s'éveille,

Vers ses pas hésitants quelle main se tendra,

Et de l'immensité montant à son oreille,

Dans le tombeau profond quelle voix parlera?

Te reconnaitrons-nous, nature souriante [fleurs,

Des beaux jours du printemps, des parfums et des

Ou bien es- tu vraiment la grande indifférente.

Étrangère à la joie, ignorante des pleurs,

Qui de la même main, nourrice mercenaire,

Nous berce tous, vivants ou morts, sur ses genoux?

Lorsque nous sortirons du long sommeil de pierre. Nous l'apprendrons enfin. — Mais en sortirons-nous?

XÏX

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