‹ J. M. GuyauChapitre 98 sur 98 · AU REFLET DU FOYER · texte numérisé non relu

AU REFLET DU FOYER

Nice.

Une femme, debout au seuil de sa maison, Attendait son mari les yeux sur l'horizon. Sans doute un feu flambait dans l'àtre, car sur elle Des reflets se posaient, perçant l'ombre du soir. A ce jour du foyer, — blanche sous le ciel noir, Toute droite, — elle était merveilleusement belle.

Pour la mieux regarder, sans bruit, je m'arrêtai. Et je vis que ses traits étaient flétris par l'âge. Il restait seulement sur son pâle visage Ce sceau que laisse encore en fuyant la beauté. Mais les rayons tombant du foyer domestique La transformaient aux yeux, et je voyais encor Surgir sous leurs reflets la vision magique De sa jeune beauté ceinte d'un nimbe d'or.

Telle, — pensai-je alors, — m'apparaît cette femme. Telle à celui qui l'aime elle apparaît toujours : Sur elle il sent encore errer, comme une flamme, Le reflet immortel de leurs premiers amours;

Il regarde ses traits à travers sa pensée...

Après tout, la beauté n'est que dans l'œil qui voit

Et lorsqu'elle pâlit, c'est que l'amour décroît.

0 jeunesse fragile et si vite froissée,

L'amour peut sur un front te retenir fixée!

Quant deux époux se sont bien longtemps adorés,

De leur passé chéri qui sar eux luit encore,

De leur jeunesse à deux, un rayon tombe et dore

Gomme une aube sans fin leurs fronts transfigurés.

MES VERS d'hier SOIR

Vous qu'hier j'écrivis, qu'aujourdiiui j'ai relus, Êtes-vous donc si vieux, pauvres vers de la veille? Mon œil en vous lisant ne vous reconnaît plus. Vous veniez de mon cœur, — et déjà mon oreille Vous écoute en rêvant comme des inconnus.

0 doux vers refroidis, ô fragile poème!

Quel charme fugitif est mort si vite en toi ?

Ou bien est-ce mon cœur qui ne bat plus de même,

Et toute ta fraîcheur venait-elle de moi? [^aime!

Gomme on sent, dans un jour, sécouler ce qu'on

— Mais vous pour qui ces vers sont encor plus

[lointains.

Vous que séparent d'eux les longs jours et l'espace, 0 lecteurs inconnus, comment ces vers empreints De mon âme, en la vôtre auraient-ils laissé trace? Déjà vous les avez oubliés, je le crains...

Sans que rien dans vos seins à leur voix se réveille. Ils ont glissé sur vous comme un vain bruit confus. En ces vers cependant un cœur d'homme sommeille. Vous qu'hier j'écrivis, qu'aujourd'hui j'ai relus, Ma vie était en vous, pauvres vers de la veille.

Après avoir publié les Vers d'un philosoihe, Guyau resta des années sans parler de nouveau la langue précieuse et rare des poètes. A sa mort, on trouva au milieu de ses papiers ses « derniers vers », auxquels il n'eut pas le temps de mettre la dernière main. Ce sont des adieux à la poésie sous lesquels on pressent des adieux à la vie, — car il voyait se rapprocher l'iioui'e prévue, l'heure qui devait briser une existence toute de méditation et de travail, où le beau même avait toujours eu le sérieux de la vérité et du bien.

LA MOliT DE LA CIGALE

DEKN'IEUS VERS d'uN PHILOSOPHE

Cic;ada sacrata Musis.

Sous la bise, naguère encore.

Elle clianlait au point du jour; Elle prenait la froide aurore Pour le printemps à son retour.

Le printemps !... L'insecte poète Ne voit pas les bluets deux fois :

Dans la grande plaine nmette Gomme un vain bruit mourut sa voix.

Ses blondes ailes se ternirent, Pendantes ; puis, le soir venu, Ses trois yeux perçants s'éteignirent; Elle tomba sur le sol nu.

Dans mon chemin la voilà morte, Celle qui chanta tout l'été; Et, brin par brin, le vent emporte Son pauvre cœur déchiqueté.

Chanteuse des soleils de Grèce, Toi qu'un jour de froid peut transir, Tu ressembles à ma jeunesse.

Qui chantait et qui va mourir.

Une voix fraiclie et matmale

Sort ainsi du printemps des cœurs :

En nous tous tu chantes, cigale,

En nous tous, vers le soir, tu meurs.

Après avoir couru dans l'herbe Et gaiment battu les buissons, L'heure vient de faire sa gerbe.

De se courber sur les moissons.

Quand on s'oublie assez soi-même.

On tait sa joie et ses douleurs; Les yeux tournés vers ceuxquon aime, On n'a d'autres maux que les leurs.

L'art est trop vain, et solitaire; lièvcr est doux, agir meilleur; En ce monde j'ai mieux à faire Que d'écouter battre mon cœur.

PA'.ZS CHOISIE? PE GUVAU. >i ».

Que l'amour aux autres me lie !

Dans le cœur d'autrui je me perds.

— Rires bu larmes de ma vie, Vallez-vous seulement un vers?

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