‹ J.-M. Nattier, peintre de la cour de Louis XV (volume 2)Chapitre 7 sur 23 · DAME INCONNUE · texte numérisé non relu

DAME INCONNUE

À M. Groult

LES DÉBUTS DE NATTIER

Le duc d’Antin permit de faire élever, dans les appartements de Versailles, les échafauds dont on avait besoin; c’était l’époque où le jeune Louis XV n’était point encore revenu au Château , ce qui explique une autorisation peu compréhensible si Versailles eût été alors habité par la Cour. Le travail commencé et encouragé par tous dut se continuer après le retour du Roi, pour qui ce fut une distraction que de le suivre : « Huit années, raconte Massé, me suffirent à peine pour terminer le dessin. On ne prévoit point, et il est bon qu’il en soit ainsi, on ne prévoit point, dis-je, ce qu’il coûte de temps, de soins et de peines pour dessiner, dans une attitude contrainte, des plafonds, où le dessinateur n’est éclairé que par des jours de reflet. La seule circonstance qui m’aidait à soutenir un travail si pénible, c’est que le Roi l’honorait souvent de ses regards et en paraissait toujours satisfait. »

Massé nomme, parmi les dessinateurs qui travaillèrent avec lui, « MM. Galloche , Boucher, Natoire et Bouchardon, et surtout feu M. Le Moyne ». Cochin , qui a exposé avec détail l’histoire de la gravure de la Grande Galerie, dans l’éloge académique de Massé, permet d’ajouter à cette liste le nom de Nattier, et c’est même le seul qu’il prononce : « M. Massé, qui n’y épargnait rien, employa les plus célèbres artistes qu’il y eût alors, et entre autres M. Nattier. Cependant il fut obligé d’achever ses dessins lui-même, parce que ces artistes n’étaient pas accoutumés à finir assez leurs ouvrages au crayon, pour que leurs dessins pussent être exécutés en gravure de même grandeur. » Les dessins de Nattier, retouchés comme les autres par Massé, figurent parmi ceux que conservent les cartons du Louvre. Ils font évoquer l’artiste, fort mal installé sur les échafauds de la Galerie, dessinant couché sur le dos, en face des grandes allégories de Le Brun. C’était la première fois que Nattier travaillait à Versailles, où il devait plus tard revenir si souvent pour des ouvrages d’un tout autre genre et de plus de gloire.

11 venait alors de se marier, ayant épousé, le 26 juin 1724, en l’église Saint-Roch, une jeune fille de seize ans, Marie-Madeleine de la Roche, dont le père était un sieur de la Roche, ancien mousquetaire du Roi, demeu-

rant rue Villedo. L’artiste avait son domicile rue du Hasard. Voilà ce que nous apprend, dans sa sécheresse, l’acte paroissial; mais il y a, dans toute vie d’artiste, quelque roman, et le roman deNattier paraît avoir été tout entier en son mariage.

Il faut demander à ses souvenirs , transcrits et à peine modifiés par Madame Tocqué , le délicat récit de son histoire conjugale : « Il crut faire, en 1724, une affaire aussi avantageuse pour sa fortune qu’elle était d’accord avec son inclination, en épousant Mademoiselle de la Roche, fille charmante, qui réunissait en elle tout ce que les talents, la beauté, la

jeunesse et les grâces peuvent avoir de séduisant. Son père, ancien mousquetaire du Roi, tenait une maison brillante, où régnait cette façon de vivre agréable et aisée qui, pour l’ordinaire, est l’apanage des gens riches. M. Nattier, dont le cœur était pris, jugea sur l’apparence, et ce ne fut que plusieurs années après son mariage qu’il sut que le Système l’avait ruiné de fond en comble. Il ne lui restait donc, pour tout patrimoine de cet établissement, qu’une femme et beaucoup d’enfants, ce qui ne pouvait améliorer ses affaires. »

Les enfants survinrent très vite, en effet, dans ce ménage fort uni, où la beauté de la jeune femme valait bien une dot pour des yeux d’artiste.

On reçut avec joie, en peu d’années, trois fdles, dont le père aima

dessiner à tous les âges de charmantes sanguines, et un fils destiné à

devenir peintre, lui aussi, suivant la tradition de la famille. Un tableau, conservé longtemps chez les descendants de Nattier et qui passa à Versailles lors de la création du musée historique, nous montre réuni tout ce petit monde à la date de 1730. On y lit cette inscription : Tableau de V attelier de M. Jean-Marc Nattier, trésorier de V Académie royale de peinture et de sculpture. Commencé en 1130 et fini par ledit s’’ en 1762. Cette œuvre nous introduit dans l’intérieur du peintre, au moment où vont commencer ses grands succès.

Nattier, sa palette au pouce, en rouge vêtement d’atelier serré à la taille, s’appuie sur le dossier de la chaise où sa femme est assise. Il est dans la force de l’âge et dans la plénitude de son talent ; son port

§fV:^ ' ■

ORNEMENT DU CABINET INTÉRIEUR DE LOUIS XV Sculpture de Verberckt

Châttau de Versailles

■ ' V--viV^VV

r.iOif

MmM

.'“■"'•■.vr- • ■

/X Rr)ovr3^HU35»àf M t'51*/ü«ad ju, TyiiJMi/no

•raî’^3vV ... "..'T*- ♦V- ',

«ÏSMuV' 5! ■ 4'''.'.‘Æi . ■ .

itef ■'• " f ■'

. j.wv;...w i^j'niî'd'ri'Y fyiV^vUfli^IutXr

■ r -M- ' '■'' "cr f’ •■ >: HW’»..

LES DÉBUTS DE NATTIER

de tête et son regard révèlent avec simplicité l’idée qu’il a de lui-même ; et d’avoir mis au premier plan, toute blonde dans sa robe blanche, la jeune et jolie Madame Nattier, d’avoir jeté sur elle toute la lumière, indique de quelle affection fîère il doit l’entourer. Elle a, sous les fleurs de sa coiffure, une grâce juvénile et abandonnée, qu’accentuent ses doux yeux pâles et sa bouche enfantine. Sur son clavecin de bon style, sa petite main blanche tourne la page du cahier. Devant le mari est le groupe gracieux des enfants : les trois sœurs s’intéressent à un album de musique, et le petit garçon offre tout ouvertes ses deux menottes roses de bambin joufflu. 11 se dégage de tout le tableau l’impression d’une douce intimité familiale. L’artiste qui l’a peint semble envisager l’avenir avec tranquillité et confiance.

Page 1