‹ J.-M. Nattier, peintre de la cour de Louis XV (volume 2)Chapitre 6 sur 23 · LE COMTE MAURICE DE SAXE · texte numérisé non relu

LE COMTE MAURICE DE SAXE

PLUS TARD MARÉCHAL DE FRANCE Musée de Dresde Cliché Giraudou

LES DÉBUTS DE NATTIER

nelle, la mena d’abord à la Cour, pour l’élever ensuite jusqu’à son grand rôle de gouvernement.

Nattier avait donc fait, avant qu’elle ne fût marquise, le portrait de la future favorite de M. le Duc. On a un dessin de lui, une tête de jeune fille au crayon noir et blanc, sur papier blanc, avec quelques fleurs au pastel dans les cheveux; il porte une inscription, d’une orthographe extrêmement incorrecte, dont le texte est ainsi conçu : a Madame de Prie, fille de M. de Pléneuf, étant jeune, lorsque j’ai fait toute la famille de M. de Pléneuf. » G est peut-être l’étude pour la figure de l’Amour accompagnant la mère en Vénus. La marquise de Prie dut vraisemblablement demander son portrait au peintre après son mariage. Une fort curieuse image d’elle, conservée par sa famille et d’une provenance indiscutable, passe pour être de la main de Nattier; c’est celle où la jeune femme, à la mine vive et aux yeux « chinois », est représentée en buste, les épaules et les bras nus, pressant une colombe sur son cœur. Quoiqu’il ait été attribué aussi à Pierre Gobert, portraitiste secondaire alors à la mode, on ne saurait écarter l’attribution à Nattier, dont la personnalité n’est point encore entièrement dégagée dans les œuvres de cette époque, mais qui s’y révèle déjà dans sa façon de peindre les chairs et d’illuminer les yeux.

L’œuvre la plus importante de ce temps de sa vie, et la seule dont fasse mention Madame Tocqué, doit être signalée à l’attention des chercheurs, qui rendraient un grand service en la retrouvant. C’est « un très grand tableau allégorique de la famille de M. de la Mothe, trésorier de France », qui doit avoir été fait par Nattier en 1719 ou 1720, étant « le premier ouvrage qui parut de lui après sa réception à l’Académie ». Pour la première fois, l’auteur y donne carrière à ses goûts de « composition ingénieuse » et rien ne serait plus instructif que de retrouver cette toile qui se cache peut-être, noircie et dédaignée, en quelque château de province. Paul Mantz signale un autre Nattier, de vastes dimensions, dont il n’a pas suivi les traces. C’est une glorification des campagnes du maréchal de Berwick en Espagne, et particulièrement du siège de Fontarabie, que raconte Saint-Simon et qui eut lieu en 1719. Au premier plan est Berwick,

de grandeur naturelle, entouré de guerriers cuirassés comme dans les portraits de Rigaud , et les figures allégoriques à la façon de Le Brun se mêlent aux figures militaires. Cette composition devait être analogue à celle de la Bataille de Pultawa, exécutée ou esquissée pour Pierre le Grand.

A défaut de ces ouvrages, nous signalerons divers portraits d’hommes bien authentiques de cette période. L’un est signé Nattier le jeune 1724; c’est celui d’un M. Le Gobien, représenté en chasseur, au milieu d’un paysage, avec son chien ; la facture en est assez molle, mais la date rend l’œuvre précieuse. Elle appartient à M. Georges Hersent. L’autre toile, qui est à M. le marquis de Moustier, porte la signature, modifiée par l’événement de 1726 : Nattier pinxit 1127 ; c’est encore un chasseur en perruque, M. d’Hotel, financier, son fusil à la main, son chien entre les jambés, dans le simple vêtement brun qui sied à l’exercice favori du personnage. Ces compositions rappellent les portraits de chasseurs de la même époque, ceux d’Oudry ou de Desportes ; au temps où il cherche encore sa voie, Nattier semble avoir tenté de se faire, comme eux, une spécialité en ce genre.

On connaît le portrait fameux du comte de Saxe, qui est à la galerie royale de Dresde. Le futur maréchal, qu’illustreront tant de faits d’armes et les victoires de Fontenoy et de Laufeld, est représenté au début de sa carrière; ses nobles traits juvéniles, que la maladie et les passions n’ont point altérés , se montrent de face ; il porte une armure complète que ceignent le cordon bleu du Saint-Esprit et l’écharpe blanche; la main gauche tient la poignée d’un sabre pendu au côté ; le bras droit s’appuie sur des livres de guerre, posés sur une console carrée, derrière laquelle se penche le génie du Temps couronnant de laurier le casque du héros. La composition, toute conventionnelle, comme on le voit, s’encadre dans l’architecture d’un palais de fantaisie. Cette toile fut exposée en 1725, à cette exhibition en plein air sur la place Dauphine, dont les artistes parisiens étaient obligés de se contenter, s’ils tenaient à présenter leurs œuvres au public.

LA PRINCESSE DK TLIRENNE

Musée de Versailles

LES DÉBUTS DE NATTIER

La destinée du peintre se mettait en bonne voie, quand survint le fameux « Système ». L’entreprise de Law, qui éleva et détruisit tant de fortunes privées, eut trop d’influence sur celle de Nattier pour qu’il ait pu la passer sous silence dans les notes écrites pour les siens. 11 travaillait en ce moment chez les directeurs de la Compagnie des Indes, MM. Couturier et Desvieux, dont il faisait le portrait. Cette fièvre de spéculation qui dévorait alors les Parisiens et qui laissait espérer à tous le décuplement rapide de leur bien, sévissait aussi chez les artistes. Le nôtre demanda conseil aux directeurs de la Compagnie, qui arrangèrent sans doute avec Law la seule combinaison dont un pauvre peintre pût bénéficier. 11 céda à Law ses beaux dessins de la galerie du Luxembourg pour la somme de 18,000 livres, payées en billets de la banque. « Ces billets, ayant éprouvé la fortune commune, perdirent au bout de deux mois la moitié de leur valeur, et de moitié devinrent à rien dans la déroute générale de Law et de son système. Ces beaux dessins, qui avaient fait l’admiration de tout Paris, furent emportés par le fils de Law, et vraisemblablement ont péri sur la mer, car depuis ce temps on n’en a jamais entendu parler. » La famille de Nattier ne retrouva pas les fameux dessins dont nous avons fait connaître le sort et qu’elle croyait définitivement perdus. Paris, qui les ignore, sait maintenant où il pourrait encore les admirer. Retenons de cette aventure qu’ils représentaient, aux yeux de l’artiste, un capital d’une certaine importance, et constatons, non sans surprise, que les financiers eux -mêmes en jugeaient ainsi.

L’artiste joignait à sa déconvenue d’agioteur, la cruelle pensée de la destruction d’une œuvre qui lui faisait tant d’honneur. Un malheureux procès de famille acheva de mettre ses affaires en mauvais point. Il accepta pour vivre les portraits mal rétribués et les besognes les plus humbles. Ce fut donc pour lui une bonne fortune que d’être associé un instant à une œuvre éphémère pour laquelle le désignait sa renommée de dessinateur consciencieux.

Cette œuvre, entreprise par un Mécène renommé, le plus fameux des Crozat, fut présentée au public par un nouvelliste du Mercure de France,

dans le cahier du mois de février 1721 : « MM. Watot (sic), Nattier et un autre sont chargés de dessiner, pour M. Grozat le jeune, les tableaux du Roi et du Régent. » Pierre Grozat, de Toulouse, exerçant les fonctions de trésorier de France à Paris, était possesseur de la plus riche galerie de tableaux, de dessins et de sculptures qu’il y eût dans la capitale. Il donnait le ton à ce monde de l’argent d’où sortait Madame de Prie, et c’est chez elle et chez sa mère, Madame de Pléneuf, qu’il avait pu connaître Nattier, à moins que ce ne fût lui-même qui eût présenté le jeune artiste dans la maison. Elles avaient établi ces concerts de musique italienne qui se tenaient chez lui et sont à jamais célèbres par les croquis de Watteau. Tous les arts trouvaient en Grozat un ami dévoué. Il vit à la fois, en ce grand recueil gravé, dont les premières planches parurent en 1729, une occasion de se faire honneur et un prétexte généreux pour aider des artistes qu’il admirait et qu’il savait toujours dans une position difficile. G’est la seule circonstance où l’on trouve le nom de Nattier auprès de celui de Watteau, et l’unique incident permettant de croire qu’ils se rencontrèrent dans le monde où fréquentait le maître de Valenciennes.

Il fut associé à la même époque à une entreprise de gravure, plus notoire encore que le recueil de Grozat et dirigée par son ami Massé. Ge fut la reproduction des peintures de la Grande Galerie de Versailles et des Salons de la Guerre et de la Paix. Le brevet, accordant le privilège de la gravure, est du 1®'' décembre 1723. On sait que ce bel ensemble de planches, qui est un des chefs-d’œuvre du burin français et comprend cinquante-deux pièces de la Ghalcographie du Louvre, n’a pu être réalisé que par le concours d’un grand nombre de peintres et de graveurs. L’excellent Massé, qui n’en vit l’achèvement qu’en 1753, retira plus de déboires que de profits de cette œuvre désintéressée, qui lui valut du moins l’estime de ses contemporains. Il a insisté lui-même, en son curieux avertissement gravé en tête du recueil, moins sur les difficultés diverses qu’il eut avec quelques-uns des collaborateurs, que sur la bonne grâce de la plupart des autres et les facilités accordées en haut lieu à son ouvrage.

Page 1