‹ J.-M. Nattier, peintre de la cour de Louis XVChapitre 20 sur 54 · DAME INCONNUE · texte numérisé non relu

DAME INCONNUE

Musée de Limoges

LES DERNIÈRES ANNÉES DE NATTIER

d’inexactitude ; et les hommes , sans paraître aussi susceptibles de cette faiblesse, lui savaient, pour leur compte, très bon gré de l’beureuse habitude où il était de tout embellir. Les ajustements de ses portraits étaient peints avec plus de facilité que de vérité, parce que la plupart étaient faits de génie. C’était la mode de son temps , car il est des modes même dans les arts. Tous les ajustements alors étaient fictifs et de pur caprice, comme on peut le voir dans les tableaux des plus habiles peintres, ses contemporains... Pour les hommes, c’était presque toujours une draperie de velours jetée sur une veste ; les femmes étaient ornées d’une robe ceinte comme les habits de théâtre, et de quelques draperies d’étoffes légères agencées artistement par-dessus. Or, en supposant qu’il en résultât quelque effet pittoresque, on y perdait la vérité de l’imitation et le costume des habillements. »

La vie d’un artiste, comme celle d’un écrivain, ne s’achève point par la mort ; ses œuvres la continuent plus ou moins longtemps. Le discrédit dans lequel étaient déjà tombées celles de Nattier, aux dernières années de sa carrière, parut les vouer, plus promptement que d’autres, à l’oubli définitif. Ses plus beaux portraits restèrent de simples souvenirs de famille, dont les jeunes gens raillaient les ajustements ridicules . Ils furent enveloppés, en outre, par la défaveur générale qui atteignit bientôt toute la peinture du même temps. L’époque qui méprisa Watteau, Fragonard et Boucher, ne pouvait cependant épargner Nattier. On ne parla plus de lui, même pour flétrir son mauvais goût. Ses portraits d’hommes représentaient des Français légers et fins, contemporains de Voltaire et fort différents de ceux que formaient l’école de Rousseau et la Révolution française : les images de ces gens d’esprit n’intéressaient point les générations nouvelles, éprises de vertu civique et d’héroïsme militaire. Pour les portraits de femmes, l’idéal de la beauté féminine ayant changé, la grâce même des modèles ne recommandait plus une peinture dont les défauts avaient cessé de séduire.

Les toiles de Nattier , dispersées en grand nombre par les ventes de

biens d’émigrés, jetées à vil prix chez les marchands, ne trouvaient point acheteur. Beaucoup furent alors mutilées ou détruites, livrées aux rats dans les greniers des châteaux. Celles qui avaient appartenu au Roi, chassées de leur bordure ou arrachées aux boiseries des palais, allèrent s’empiler dans les magasins de Versailles et du Louvre. Quelques-unes en sortirent peu à peu lors de l’installation des musées nouveaux ; toutefois , aucune valeur d’art ne leur demeurant attachée, ce fut uniquement l’intérêt d’iconographie historique qui les sauva des suprêmes dédains. Les galeries du Louvre leur restèrent fermées ; celles de Versailles, créées par le roi Louis- Philippe, les accueillirent, beaucoup sous des noms d’emprunt, mais ce fut pour les placer sans choix et sans respect, dans ces attiques du château, où l’été et l’hiver leur étaient également nuisibles, où nul encadrement ne les désignait à l’attention , où la curiosité des rares visiteurs les distinguait mal des peintures sans mérite qui les accablaient de leur voisinage. Nos princesses de France, reçues par pitié dans leur maison, n’y occupaient que des chambres de gens de service. Et peut-être ne convient-il pas d’en adresser le reproche aux organisateurs des musées, car le goût des amateurs du temps était en tout semblable au leur.

Une vente célèbre dans l’histoire de la curiosité, celle de la galerie du comte de Gypierre, dispersée en 1845, et dont le catalogue fut rédigé par Théophile Thoré, ne contenait pas moins de neuf tableaux authentiques de Nattier, quelques-uns d’une évidente importance. Les prix qu’ils atteignirent devant le public méritent d’être rapportés ici ; ils fournissent des rapprochements faciles avec ceux qu’a vus la fin du siècle dernier et qui augmentent encore en celui-ci. On vendit les numéros 91 : Jeune Femme tenant des fleurs de ses deux mains, 295 francs ; 92 : Jeune Femme assise et vue de face, en buste, 270 francs ; 93 : Portrait de Madame Victoire, fille de Louis XV, 235 francs; 94 : Jeune Femme à robe blanche décolletée, 261 francs; 95 : Portrait du marquis d’Argenson, 218 francs ; 96 : Portrait de la marquise d’Argenson en Diane, 250 francs ; 97 : Portrait du duc de Penthièvre adolescent, 231 francs; 98 : Portrait de la marquise du Châtelet, 120 francs; 99 ; Vénus coupant les ailes de V Amour, 151 francs.

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