‹ J.-M. Nattier, peintre de la cour de Louis XVChapitre 19 sur 54 · LA NUIT PASSE ET L’AURORE PARAIT · texte numérisé non relu

LA NUIT PASSE ET L’AURORE PARAIT

A M. le comte PrimoU Dessiu

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LES DERNIÈRES ANNÉES DE NATTIER

léché. Monsieur Nattier, vous ne connaissez pas les têtes de vos enfants ; certainement, elles ne sont pas comme cela. » Cette appréciation montre que Diderot était bien peu au courant de l’âge et de la situation du malheureux artiste.

Il mourut à quatre-vingt-un ans, le 7 septembre 1766, entouré de tous les siens. Ses trois gendres, Tocqué, Brochier et Challe, assistèrent à l’enterrement, célébré le lendemain, à l’église Saint-Eustache. L’hiver suivant, dans une assemblée du mois de février 1767, l’Académie royale fut conviée à entendre « la lecture de la vie de feu M. Nattier par Madame Tocqué, sa fdle ». Ce fut Cochin qui fît cette lecture, et Messieurs les académiciens écoutèrent avec émotion l’éloge d’un confrère qui ne laissait que des souvenirs de bonté.

Ces pages fîliales s’achevaient en ces termes : « C’était de cette source inaltérable de bonté , qui était en lui , que provenaient son tendre attachement pour ses amis et pour ses enfants, sa candeur, la pureté et la simplicité de ses mœurs, son exacte probité, son ardeur et son désintéressement pour servir ses amis, sa douceur et l’égalité de son humeur dans son domestique ; toutes vertus si naturelles et si éminentes en lui, qu’il fut qualifié par ses proches et ceux de ses amis qui ont vécu le plus familièrement avec lui, des titres de parfait honnête homme, de bon père et

de bon ami : titres peu brillants et trop vulgairement accordés, mais qui,

mérités dans toute l’étendue de leur signification , n’en contiennent pas

moins l’éloge le plus grand que l’on puisse faire de l’humanité. Cet excellent homme possédait encore une qualité bien estimable, surtout parmi les gens de talent : c’était la grande impartialité avec laquelle il a toujours rendu justice au mérite de ses confrères, ainsi que son ardeur et son zèle pour l’avancement des jeunes artistes. Jamais il n’a terni ses vertus par une basse jalousie contre laquelle les artistes du même genre ne sauraient être trop en garde. L’association qu’il s’est faite de M. Tocqué pour gendre, qui déjà jouissait d’une réputation distinguée, en est la preuve ; car, bien loin de porter envie aux succès des peintres célèbres qui suivaient la même route que lui, non content d’une froide admiration pour

leurs ouvrages, son cœur s’échauffait en leur faveur et lui faisait prendre pour eux la plus sincère affection. »

Quelques années plus tard, en 1771, Cochin lisait, devant la même assemblée, l’éloge composé par lui de Massé le miniaturiste, qui avait été, dans sa jeunesse, l’ami et le collaborateur de Nattier. Le grand dessinateur analysait avec pénétration les mérites et les défauts de la génération d’artistes précédant la sienne et dont les principes étaient fort différents des siens. Il n’usait plus du ton satirique et badin de son morceau fameux sur les portraits allégoriques ; c’était la critique la plus bienveillante , enveloppée de toutes les formes académiques , mais une critique cependant, et dont les détails s’appliquent si exactement à Nattier, qu’on pourrait substituer son nom à celui de Massé pour avoir le sentiment tout à fait sincère des contemporains sur ses propres œuvres. Voici assurément comment Cochin, ayant à juger Nattier, se fût exprimé devant leurs confrères :

« Il saisissait bien la ressemblance, seulement par les formes principales et par ce qui caractérise en général l’air de la personne. Il supprimait les détails et paraissait, en quelque sorte, avoir de la peinture du portrait l’idée que nous avons de la peinture d’histoire; il cherchait à rectifier la nature et à l’embellir 11 substituait à cette précision d’autres

beautés non moins estimables , en joignant à des formes simplifiées et ennoblies les grâces d’un dessin coulant qui, joint avec sa couleur, rendent ses tableaux extrêmement séduisants . Pour ne rien dissimuler, j’ajoute qu’il était un peu maniéré dans le caractère de son dessin. Toutes ses toiles, quoique d’après différentes natures, se ressemblaient à plusieurs égards. C’était l’inévitable effet de ce goût d’embellissement dont il s’était imposé la loi et qu’il portait peut-être trop loin. Cela pouvait aussi provenir de ce que, pour ne pas fatiguer les personnes qu’il peignait, il prenait peu de séances et faisait souvent ses portraits presque en entier sans autre modèle qu’un dessin fait d’après nature avec assez de vitesse. Mais comme sa manière était remplie de grâces, les dames, qu’il faisait toujours belles, étaient sans doute bien éloignées de lui reprocher des défauts

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