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NATTIER, PEINTRE DE LA FAMILLE ROYALE
« Madame Adélaïde faisant des nœuds. » La toile signée et datée, un peu agrandie de chaque côté, est exposée à Versailles.
Madame Adélaïde est de face, assise dans un fauteuil de bois doré, vêtue d’une merveilleuse robe de cour cramoisie, glacée de blanc et brodée d’étoiles. Elle tient à la main une navette d’or ciselé et se livre à un divertissement dont le tableau fixe l’époque et qu’il ne faut pas confondre avec les autres amusettes que l’engouement féminin mit successivement à la mode. « Faire des nœuds », c’était former, au moyen d’une navette, sur un cordon de fil ou de soie , des nœuds serrés les uns contre les autres. Les navettes, que les femmes portaient partout avec elles, étaient de charmants objets dont Martin vernissait le bois, ou qu’on faisait en nacre, en acier ou bien en or, comme celle de Madame Adélaïde en son portrait. On peut reconnaître avec précision l’aimable ouvrage auquel elle se livre, et qui faisait fureur à la Cour. L’ignorance où nous sommes de ces petites modes du temps passé a fait désigner le tableau comme représentant le parfilage ou la frivolité . La frivolité était une espèce de petite fleur faite avec du fil et une étroite navette, sans aiguille ni crochet; le parfilage consistait à retirer des étoffes ou des galons de passementerie les fils d’or qui s’y trouvaient, afin de les faire servir à d’autres usages. « Qu’est-ce que parfiler, Monsieur? » demande à un duc et pair Tullia, la fille de Cicéron, introduite, par une fantaisie de Voltaire, à la toilette de Madame de Pompadour : « Madame, répond le duc, l’équivalent de ce mot ne se trouve pas dans Cicéron. C’est effiler une étoffe, la détisser fil à fil et en séparer For; c’est ce que Newton a fait des rayons du soleil, et un nommé Locke en a fait autant de l’entendement humain. » Madame Adélaïde ne se livre pas à un jeu aussi symbolique; Madame Adélaïde ne « parfile » point ; elle fait des « nœuds », et voilà un point acquis à l’histoire.
Elle attendait de Nattier un portrait plus important, qui devait faire pendant à celui de Madame Henriette jouant de la basse de viole, et dont Madame Infante avait, par avance, retenu un exemplaire. La même étude de tête, utilisée pour le petit portrait « aux nœuds » , devait servir pour cette grande toile. Mais une lettre du peintre, assez instructive à beau-
coup d’égards, adressée, le 24 juin 1755, à M. de Marigny, montre quelles raisons s’opposaient à l’exécution rapide de cette commande :
Monsieur,
J’ai écrit hier à mon gendre, qui est à Parme, secrétaire de M. le comte de Rochechouart, pour qu’il ait à faire savoir à Madame Infante que j’ai reçu vos ordres pour finir le portrait de Madame Adélaïde; mais, en même temps, je suis bien fâché d’être obligé de vous dire que ma situation ne me permet pas d’entreprendre cet ouvrage, si vous n’avez la bonté de me faire délivrer une ordonnance de deux mille écus au moins, à compte sur les tableaux que j’ai faits et livrés à la Cour depuis cinq ans. J’ai eu l’honneur de remettre le mémoire, dès l’année passée, qui se monte à près de 20,000 livres, sans y comprendre les deux portraits en pied de M. le duc de Bourgogne, ordonnés par Madame la Dauphine, l’année dernière.
J’ose me flatter. Monsieur, que vous aurez égard à ma demande.
En conséquence de quoi j’irai à Versailles avant le départ des princesses, pour avoir les habillements et dentelles nécessaires pour mettre ce tableau en ordre.
Nattier.
Le tableau fut fini en 1758. Avant de le livrer, Nattier se préoccupait de la bordure dans laquelle il devait être présenté, et mettait sa coquetterie d’artiste à ne pas finir la toile avant que Maurissant n’eût fourni son bois sculpté. Les lettres de l’artiste n’étant pas nombreuses, on peut encore reproduire celle-ci, qui semble adressée à Portail, et qui est du 14 février 1758 :
Monsieur, la bordure dont je vous ai parlé la dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous voir est pour le grand portrait de Madame, qui doit faire pendant à celui de Madame Henriette. H y a bientôt deux ans que vous m’avez donné cet ordre, d’après celui de Madame. Ce tableau est fort avancé; vraisemblablement, il y faudra une bordure; lorsqu’il sera totalement fini, il serait désagréable de ne savoir où le placer faute de bordure. Vous savez. Monsieur, que c’est la ruifiana del quadro. Comme il faut du temps pour la faire, je crois qu’il vous est indispensable d’en donner l’ordre au sieur Maurissant, qui a fait celle de Madame Henriette, pour qu’il suive le même dessin. Je suis, avec un respectueux attachement. Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Nattier.
Nattier envoya le portrait à la Cour le 2 octobre, et demanda 2,000 écus.
« Ce tableau, écrivait-il, a été fait pour faire pendant à celui de Madame Henriette jouant de la basse de viole; en conséquence de quoi il est de même grandeur et représente la princesse en habit de cour, tenant un livre de musique, faisant l’action de quelqu’un qui chante. Ce tableau est décoré de tous les attributs convenables, moyennant quoi il est très chargé d’ouvrage. » Cochin fut consulté sur le prix, qui fut réduit à 5,000 livres.
MADAME ADELAÏDE DE FRANCE
Musée de Versailles
NATTIER, PEINTRE DE LA FAMILLE ROYALE
La toile originale dut figurer chez Mesdames; nous n’avons, au Louvre et à Versailles, que deux répétitions du Cabinet du Roi, de valeur à peu près égale, et que distingue seule la variante du petit carlin jouant sur le tapis ; il est blanc à Versailles, noir au Louvre ; ce sont les deux chiens favoris de Madame Adélaïde, qu’elle a voulu vouer l’un et l’autre à l’immortalité. Elle a tenu elle-même à être représentée dans cette attitude de musicienne qui lui devait être familière, et dont le riche cabinet de son appartement, appelé à Versailles le « Salon de Musique », conserve le souvenir. L’artiste a dédaigné, malheureusement, de la placer dans un de ces brillants intérieurs auxquels l’habit de cour s’harmonisait si bien ; une architecture de convention occupe le fond du tableau. Mais la princesse est assise avec une aisance infinie ; une robe de velours, couleur de saphir éteint, bordée de fourrure noire, étend gracieusement autour d’elle ses larges plis. Un chiffonné de fines dentelles couvre à demi ses bras. Elle paraît à la fois précieuse et naturelle, avec une expression de réserve et cette hauteur qui faisait le fond de sa nature. D’un joli geste, son doigt est levé pour battre la mesure, l’autre main tenant un cahier de musique. Le sieur Caron de Beaumarchais semble être en face d’elle, pour lui donner sa leçon. Nul étalage de richesse prétentieuse, mais une distinction exquise en tous les détails, de la fleur posée sur la poudre au mignon soulier de satin qui dépasse à peine la jupe.
Madame Infante ne put emporter à Parme l’exemplaire qui lui était promis. A la fin de son séjour de 1759, au mois de décembre, elle mourut à Versailles, et ce fut, comme à l’époque de la mort de Madame Henriette, une occasion de réclamer à Nattier le portrait qu’il avait commencé du vivant de la pauvre princesse et qui n’était pas encore achevé. Les difficultés qu’il éprouvait pour les paiements, dus par les Bâtiments du Roi, expliquaient qu il mît moins d’empressement qu’autrefois à exécuter leurs commandes. Comme il avait chez lui l’étude de la tête, il se mit aussitôt à l’œuvre et fournit deux tableaux, l’un en 1760, l’autre en 1761 ; le premier, qui parut au Salon et représente Madame Infante en habit de chasse, fut payé
2,000 livres, plus 400 livres pour frais de séjour à Compiègne et à Versailles ; le second, où la princesse est en habit de cour, « assise dans un palais richement orné », et dont l’original fut mis à la disposition du duc de Parme, coûta 5,000 livres, les dimensions étant les mêmes que celles des grands portraits de Mesdames Henriette et Adélaïde.
L’identité des deux têtes, dans le portrait de chasse et le portrait de cour, s’explique par la façon dont travaillait l’artiste pour représenter les princesses. La fille aînée de Louis XV ressemble d’étonnante façon à son père. Elle a le même ovale du visage, les mêmes yeux longs et doux, la même bouche expressive ; on lui trouve seulement plus d’énergie et moins de finesse. Dans la première toile, le tricorne à plume blanche, qui couvre le front, durcit encore l’ensemble des traits; mais la pose choisie n’est pas sans charme. L’amazone, assise au pied d’un arbre, porte un habit vert sombre aux larges revers de dentelle ; ses belles mains nues froissent les gants ; un gentilhomme des chasses va prendre le cor placé auprès d’elle pour sonner V Hallali de la Reine; au fond, passe un cerf poursuivi par des chiens courants et des cavaliers.
L’autre portrait fait un tableau moins intéressant, précisément parce qu’il n’est qu’un morceau d’apparat. L’architecture du « palais richement orné », qu’interrompt, on ne sait pourquoi, l’inévitable draperie, ne comportait point la table rocaille de bois doré où se trouve placée, près d’un livre, la couronne de princesse régnante. Le manteau fleurdelisé s’épand derrière la duchesse de Parme en lourds plis de velours. Elle est vêtue d’une robe blanche à ramages d’or ; du corsage bouillonné, aux manches à volants de dentelle, se dégagent les épaules, la poitrine et les bras, qui paraissent fort beaux. Un nœud de rubans entoure le cou de la jeune femme; des roses dans les cheveux, un éventail à la main, complètent la convention de son portrait. L’artiste a accentué sa ressemblance avec le Roi, à qui le maréchal de Noailles écrivait d’Espagne : «... Elle est infiniment mieux que
lorsqu’elle est partie de France Sa ligure est très agréable, les plus beaux
yeux du monde, le regard perçant et annonçant l’esprit..,; et, pour tout dire en un mot. Sire, c’est votre véritable portrait. »
ORNEMENT DU CABINET INTÉRIEUR DE LOUIS XV Sculpture de Verberckt
Château de Versailles
NATTIER, PEINTRE DE LA FAMILLE ROYALE
A l’école d’Élisabeth Farnèse, Madame Infante avait acquis les ressources d’un habile politique et d’un diplomate persévérant. Courageuse, hardie, avide de pouvoir et d’argent, souffrant d’une situation mesquine pour une fdle de France, elle consuma sa vie à chercher un trône pour son mari et à le préparer pour ses enfants. Cette activité, ces talents, cette ambition, qui lui donnent un caractère si tranché parmi les princesses de son temps, n’ont point de reflet dans les portraits que Nattier fit d’elle; on y devine la race des Bourbons alourdie par le sang polonais, on y découvre une santé vigoureuse, et rien de plus. Le peintre, qui trop rarement s’intéresse à l’âme de ses modèles, a cette fois une excuse; c’est que les princesses lui accordèrent trop fugitivement, en des séances toujours insuffisantes, le moyen de les étudier.