LE SILENCE
(la marquise de flavacourt)
A s. A. R. le Prince royal de Suède et Norvège. Château de Drottriinghnln
LES DERNIERES ANNEES DE NATTIER
'entrée de Nattier au sei’vice du Roi et cette série de travaux, dont nous avons retrouvé les traces et raconté l’histoire, lui avaient valu un accroissement de succès. Peintre officiel, comme on dirait aujourd’hui, il n’en restait pas moins peintre à la mode, car les femmes de la Cour ou de la Ville s’estimaient fort honorées de confier leurs, traits au pinceau généreux qui savamment embellissait Mesdames de France. On s’explique ainsi que les commandes des Bâtiments aient été quelquefois négligées par l’artiste, surtout au moment où leurs paiements se firent moins réguliers ; il préférait satisfaire une clientèle qui payait aisément et se renouvelait sans cesse.
Sa fortune s’en fût bien trouvée, s’il se fût attaché sérieusement à la constituer, ou simplement s’il l’eût administrée avec sagesse. Ses enfants avaient pour lui trop de tendresse et ils prirent trop de fierté du nom qu’il leur laissa, pour lui reprocher jamais cette insouciance de l’argent, presque naturelle dans la vie d’un artiste ; ils recueillirent pourtant parmi ses papiers et firent connaître, pour expliquer la gêne inexplicable de la famille, quelques aveux que lui dictèrent ses regrets paternels et qui révèlent son caractère tout entier.
Le bon Nattier se reproche naïvement, vers la fin de ses jours, « tous les mauvais marchés qu’il a faits dans sa vie, notamment celui de la vente des dessins de la galerie de Rubens à M. Law, et plusieurs autres de cette nature ; le peu de soin de placer et de faire valoir son argent, et sa trop grande facilité à le prêter à des gens qui, pour la plupart, ne le lui ont jamais rendu ; la négligence de se faire payer de ses ouvrages, qui, jointe aux pertes fréquentes qu’il a été obligé d’essuyer par les banqueroutes ou par la mort des personnes dont il avait fini les portraits, doit nécessairement avoir beaucoup nui à l’arrangement de ses affaires ; la quantité infinie de portraits qu’il a faits dans le courant de sa vie pour ses amis et même pour de simples connaissances sans en vouloir recevoir aucun paiement ; d’avoir trop donné dans le goût des curiosités de cabinet, qui, ajoute-t-il, l’a mené beaucoup plus loin que l’état de sa fortune ne lui aurait dû permettre. M. Nattier allègue ensuite les fortes dépenses qu’il a été obligé de faire pour soutenir sa maison, ayant eu neuf enfants à élever, dont l’éducation a dû nécessairement être fort coûteuse, et ayant épousé une femme valétudinaire, dont les maladies violentes et presque continuelles lui avaient enlevé des sommes considérables. De tous ces obstacles réunis, on peut conclure qu’il eût été aussi difficile à M. Nattier de pouvoir beaucoup amasser, qu’il lui avait été facile d’acquérir. » Le transcripteur de cette confession affligée du père de famille ajoute aussitôt qu’on ne saurait que l’en admirer : « Heureux l’homme qui, à la fin d’une longue carrière, n’a d’autres torts à s’imputer que ceux dont toute âme généreuse et bien née peut aisément faire l’apologie ! »
LES DERNIÈRES ANNÉES DE NATTIER
Ce que la piété filiale ne pouvait avouer publiquement et que nous avons le devoir de dire, c’est que la faute de l’artiste fut pour quelque chose dans la décadence de sa carrière et la diminution de sa vie. 11 arriva un moment où le succès l’entraîna comme tant d’autres et le détourna de cette exécution consciencieuse, poussée à la perfection suivant ses moyens, qui pouvait ne pas plaire à tous, mais qui donnait du moins toute sa mesure. Devant l’affluence des commandes, il s’abandonna à une facilité, qui lui était d'ailleurs naturelle et qui éloigna de lui l’admiration des connaisseurs, préparant peu à peu la désaffection du public. 11 est aisé de constater que les toiles de Nattier postérieures à 1750, et surtout les dernières, sont, en général, de moindre qualité que celles qui portent des dates plus anciennes.
Avant d’arriver à cette période de décadence, que d’œuvres intéressantes encore sollicitent l’attention ! Pour suivre l’artiste à la Cour, nous l’avons laissé au Salon de 1745, qui fut pour lui un si grand triomphe. Son exposition de 1746 le cédait à peine en importance à la précédente ; encore n’y faisait-il figurer ni la princesse de Turenne, qui est à Versailles, ni la princesse de Beauvau, ni d'autres portraits que nous pourrions dire et qui témoignent de l’activité de son pinceau. La pièce la plus curieuse pour nous, par la recherche des effets lumineux et l’indication du personnage dans son milieu, est le tableau ainsi désigné au livret : « Le portrait de M. Bonier de la Mosson dans son cabinet. » C’est celui qui nous arrive, depuis son passage dans la collection Bothan, avec le nom de Buffon, à cause du volume de VHistoire Naturelle, sur lequel est appuyé le personnage, assis en robe de chambre dans un intérieur de naturaliste. Aucune ressemblance ne justifie le nom du grand écrivain, alors que les détails représentés s’accordent admirablement avec ce que nous savons de l’amateur parisien exposé au Louvre par Nattier, et qui possédait « un des plus beaux cabinets qui se voyaient à Paris » . Le goût de M. Bonier de la Mosson s’était porté spécialement sur les « curiosités naturelles » ; il avait un laboratoire et une « apothicairerie » où les pots étaient à ses armes ; ses collections , rangées avec magnificence en des meubles superbement
sculptés, occupaient sept pièces d’enfilade dans son hôtel de la rue Saint- Dominique. Nattier a groupé précisément autour de lui plusieurs objets significatifs, destinés à rappeler l’ensemble des séries décrites longuement par Dargenville. On y aperçoit notamment quelques spécimens des « modèles en bois et en carton qui concernaient l’hydraulique, l’artillerie, la navigation et l’architecture », et, sur un autre rayon, « le droguier, composé de bocaux placés sur des tablettes », avec des fioles contenant « quantité de fœtus, de serpents et autres animaux rares ». Quatre ans auparavant, Nattier avait peint, dans un sentiment tout autre. Madame Bonier de la Mosson, une des plus belles de ses Dianes ou de ses Nymphes chasseresses; cette toile a des équivalents dans son œuvre; il est plus intéressant pour nous de voir le mari représenté parmi ses objets familiers, occupé à ses études favorites.
C’était cependant la mythologie qui faisait encore le plus d’honneur à Nattier, à cette exposition de 1746. Nous ne connaissons pas son Hébé, mais nous avons sa Flore et aussi sa Muse Erato. Celle-ci représente une Madame de Sombreuil, sans doute avec son jeune fils en Amour. Elle est assise au pied d’un arbre, appuyant la lyre sur sa poitrine et déployant un papier où se lisent distinctement des vers qui la célèbrent. Cette fille de Jupiter, qui préside à la poésie amoureuse, laisse s’accouder sur ses genoux le petit dieu malin, au doigt levé, dont la bouche entr’ouverte semble prononcer les louanges de la Muse. Flore est la jeune marquise de Baglion, Françoise-Scholastique du Roure, une des filles de cette comtesse du Roure qui fut dame de la Dauphine, amie de Madame de Pompadour et sa compagne ordinaire aux voyages de Choisy. Madame de Baglion est une fort belle femme, avec plus d’intelligence que de charme dans les traits ; sa robe, très décolletée, découvre une poitrine éblouissante ; ses longues mains ramènent une écharpe bleue qui retient des fleurs, et des fleurs partout sont semées sur elle. On a dû parler plus d’une fois de ce tableau à Versailles, à la toilette de la Marquise ou aux petits soupers du Roi.
Après cette apothéose de la femme, Nattier n’exposait, en 1747, que
BONIER DE LA MOSSON