E. QUINET
11 nous fallut marcher^ durant ces années-là^ de surprise en surprise.
Quelques mois avant cette lettre, M. Narcisse étant mort, Dumesnil, en plein village, lui fit, comme à tous les siens, un enterrement civil et prononça sur sa tombe quelques paroles dont furent profondément émus les témoins accourus en foule aux funérailles d'un vieillard de quatre-vingt-dix ans que tous respectaient. Dumesnil, avant de le lire, m'avait communiqué son discours, je l'avais trouvé très-bien avant, je le trouvai mieux encore après. Aussi ne manquai-je pas de le publier dans le Journal de Rouen et de le faire reproduire par ia Libre conscience. Je l'envoyai à Michelet, persuadé qu'il en serait tout heureux et qu'il en remercierait
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Dumesnil... Hélas ! hélas ! quelles lettres je reçus ! et quelles lettres au malheureux gendre I quelle lettre de réclamation au Journal de Rouen l M. Beuzeville, le rédacteur en chef, en est encore à y rien comprendre.
Malgré ces inconcevables malentendus, les relations continuèrent entre Michelet et la famille N... N... souffrait, mais se taisait, croyant qu'il pourrait être, en un jour donné, un utile intermédiaire (je dis utile au beau-père et au gendre, car tous les deux étaient attristés de cette situation qu'une entrevue de quelques heures eût peut-être complètement changée). N... donc restait en relations amicales et respectueuses. Cependant, quoique Michelet eût conservé pour la famille N... toute sa bonté, toute sa sollicitude paternelle, ses lettres devenaient plus rares. Ce n'est pas qu'il eût moins à cœur d'être tenu en rapport avec eux, mais il n'écrivait plus lui-même, ou du moins il écrivait rarement. Les lettres pourtant n'étaient pas moins affectueuses, et nous restions, comme par le passé, au courant de ses travaux, de ses idées, de ses voyages et de sa santé. Mais, bien que l'état de son âme ne soit plus décrit par lui-même, on sent que le grand écrivain s'attriste et s'affaisse. Il y eut cependant encore en 1868 quelques admirables
lettres de Michelet. Je fais allusion surtout a celles que le matin et le soir du 25 novembre il m'écrivit en apprenant la mort de ma mère.
Comment dire les années qui suivirent: 1869, 1870, 1871 ? Chacun sentit disparaître sa propre individualité, et ceci s'applique même aux plus heureux. Heureux I qui le fut? qui put l'être au milieu de tels désastres et de telles humiliations? Il n'y avait plus que douleurs et horreurs entremêlées de démence. Et pourtant combien de nobles et obscurs dévouements ! Combien d'existences héroïquement sacrifiées !
Quelles réflexions pour ceux qui pouvaient encore réfléchir ! quelles révolutions mentales !
Michelet, a Florence, se consume d'impatience et de tristesse... 11 écrit, dans son désespoir, unebro^ chure éloquente : La France devant r Europe, mais combien il ignorait si loin ce qui se passait à Paris !
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La famille Dumesnil et la famille N..., réunies quelque temps en une seule famille, partageant, au jour le jour, mêmes amertumes, mêmes dangers, mêmes espérances, mêmes décçptions, s'attachèrent Tune à Tautre plus que jamais, car les vraies amitiés se fortifient dans le malheur.
Michelet ressent de loin nos angoisses. Hélas! quelques années auparavant il écrivait : \J Histoire m'accable... mais c'étaient les anciens malheurs de la France qui l'attristaient alors ; quand il lui fallut traverser l'année terrible ^ les forces défaillirent et le cœur se brisa...
Pourtant, au milieu de ces douleurs qui le tuent, il reste préoccupé de ses petites-filles, de ses chères petites-filles Jeanne et Camille. Il écrit à N... : « Ce <( que j'ai de plus cher est dans vos mains... » Et, quelques jours plus tard, malgré les impossibilités les plus insurmontables, il lui faut à tout prix des nouvelles.
Sa raison cependant n'était pas troublée encore : il fallut pour cela les événements de la Commune.
Michelet, toutefois, ne devait pas succomber immédiatement. Ses forces et son esprit parurent un instant se relever; mais, à partir de ces jours funestes, l'esprit le plus jeune du siècle ne voit plus par-
tout que la vieillesse et la mort... 11 écrit en Hongrie, à M"* de Gérando, que le siècle lui parait décliner non-seulement en France, mais en Europe, en Amérique, partout.
Ainsi devait s'affaiblir et s'éteindre celui qu'avec tant de justesse on avait appelé l'un des eveilleurs de la France et du monde.
Comment se sont passés ses derniers jours? Celui qui publie ce livre l'ignore.
Mais on doit remarquer ceci.
Dans la période que nous avons parcourue, il y eut pour Michelet trois bouleversements terribles : le premier après les événements de juin 1848, le second à la suite du coup d'Etat sanglant de décembre (1851), qui ébranla pour plusieurs années sa santé.
De Bruxelles, le 8 janvier 1854, Edgar Quinet écrivait à M°*' Adèle, et, lui parlant de son père retiré dans un village d'Italie, à Nervi, il lui dit, plein d'appréhension :
« Cet isolement dans ce village m'oppresse.
Du moins il a échappé aux neiges sous lesquelles nous avons été ensevelis la semaine dernière ; mais va-t-il mieux? le soleil le remet-il? Si vous savez quelque chose, dites-le moi, je vous en prie. Je crains que les horribles événe-
ments de France ne pèsent trop sur son cœur si français,... »
Enfin, au spectacle de l'invasion prussienne et de la guerre civile, il est atteint d'une crise mortelle (au cerveau et au cœur); Thistorien succombe aux coups que lui porte l'histoire, il meurt à deux cents lieues de tous ses amis, sans avoir revu ses petits-enfants, sans avoir revu son gendre, sans avoir revu Quinet.
Celui-ci, en pleine Assemblée de Versailles, apprenant la mort de Michelet par le journal, en est frappé douloureusement. Sa tristesse (et plus que sa tristesse) aura pour confident celui qui entre tous avait, comme lui, voué au généreux mort une tendresse inaltérable ; il adressa à Dumesnil une lettre, ou plutôt un cri du cœur... Ce cri, que le monde n'a point entendu et ne devait pas entendre sur une tombe entr'ouverte, il reste pourtant comme consécration d'une amitié qui a su résister à tout et qui doit unir dans la mort, après les avoir unis dans la vie, ces trois hommes si dignes l'un de Tautre : Michelet, Quinet, Dumesnil.
Quinet, on le sait, ne survécut que de quelques mois à son ami. Ce qui l'affligeait et le navrait, ce n'était pas seulement de l'avoir perdu, c'était de
ne ravoir pas revu et embrassé. Mais à qui donc, des amis de Michelet, cette consolation a-trcUe été donnée !
J. Michelet était mort à Hyères, le 29 février 1874, à l'âge de soixante-seize ans.