LIVRE DIXIEME
Nous arrivons aux dernières pages de ce livre; et je voudrais, avant de le terminer, ajouter encore un mot :
Une seule personne aurait le droit de protester et protestera contre insuffisance et l'incomplet de ces Mémoires, c'est Dumesnil. Mais il a, pour y répondre ou plutôt pour les confirmer, pour en développer la substance, ses propres Mémoires; et c'est là que sera sa protestation. Ce qu'il n'appartenait à nul autre de dire en détail, les points qui ont paru, dans ce premier essai, devoir être voilés, c'est lui qui, riche en documents, en édifiera notre génération.
Ces souvenirs pourraient aller ainsi d'année en
année, et Ton continuerait d'y voir les amis souriant au milieu de leurs pertes , au milieu de leurs ruines. Tristes et accablés quelquefois dans la solitude, toujours, en se revoyant, ils retrouvaient la sérénité, souvent même la joie. La mort et le malheur vont, à partir de 1864, frapper autour d'eux plus que jamais.
A Vascœuil meurent successivement M. Narcisse Michelet et M. Dumesnil père, tous deux nonagénaires ; quelque temps après, chez N..., sa mère est emportée presque subitement dans sa soixante-dix-huitième année.
C'est V arrachement à la vie, écrit Michelet dans une lettre pleine de larmes, où lui revient le souvenir de son père mort il y a vingt-deux ans.
Michelet cependant, éloigné des siens, enfermé plus que jamais dans le travail, entrait avec ses petits livres dans la fantaisie a outrance, remplaçant souvent la force par l'excentricité, la grâce par la mièvrerie. Il va cependant concevoir encore un beau livre : La Bible de l'humanité^ mais il Texé cutera mal, et tout au plus en restera-t-il quelques pages admirables sur la Grèce antique et l'Orient. Avec ses amis il aura quelquefois des accès de méfiance. Il s'inquiète, s'agite, s'aigrit..., et pourtant, dès qu'un accident arrive, l'émotion reparaît vraie et sincère, on sent au fond du cœur sa bonté... des parfums exquis s'en exhalent. Quand il écrit lui-même, dans cette période de 1864-68, il lui
échappe encore des lettres adorables d'affection, de
tendresse, surtout avec son gendre et ses petites- Qlles, Jeanne et Camille. Avec son gendre, avec N..,, il aime à se reporter aux lointains souvenirs. A ce dernier il rappelle (20 octobre 1863) les promenades de 1841 dans le sentier Bihorel ; ses pensées reviennent toujours à Rouen où l'attirent maintenant les travaux de M. Pouchet. Ce qui, selon lui, rend l'illustre physiologiste rouennais si ardent et si fort dans ses recherches et dans ses expériences, c'est qu'il a de la race. Et puis il parle de son père, du père de N..., qui avaient de la race aussi: Tun, vrai et solide Normand, si bien équilibré d'esprit; l'autre, un maigre Picard, toujours sain et agréable, surtout, comme dit Froissard, durement amoureux.
Michelet, après chaque petit livre, revenait à l'histoire de France. La domination de Victor Hugo sur les lettres était devenue toute-puissante ; elle ne fut pas sans exercer d'influence sur Michelet. 11 y prit le goût de l'extraordinaire, plus que ne le lui eût inspiré sa propre nature. Son esprit était néanmoins si fortement organisé pour l'histoire, que dans le récit il retrouve ses facultés à lui, et redevient plus judicieux et plus* simple. Sa forme ne s'exagère qu'aux endroits où il essaie de faire du lyrisme en prose. Lui-même, à ce propos, nous l'avons vu, il s^est reproché, dans une heure sévère, d'être « une sorte de poète avorté».
Malgré cette influence de Victor Hugo sur Michelet, l'historien savait parfaitement apprécier et
juger le poëte. Rarement il y eut critiques plus
fécondes pour le blâme aussi bien que pour réloge,
touchant l'auteur des Rayons et des Ombres (un
titre qui le caractérise si bien).
Michelet, quelques jours après la publication de
r Homme qui rit, faisait à N... qui ne l'avait pas lu
encore, un résumé de l'œuvre, et ce fut un récit à
mourir de rire.
« Voilà un côté de l'histoire, dit Michelet; mais
maintenant voici l'autre. »
Et il reprit le roman dans la note sérieuse. N... frémissait, et Michelet frémissait lui-même. Hugo, s'il eût été présent, eût avoué que l'historien venait de l'interpréter triomphalement; la verve de l'un, ajoutée à la puissance de l'autre, avait débordé comme un torrent.
ÎV
Ditmesnil à Vascœuil, tout aux délices de la vie jardinière, tout à ses fleurs, tout à ses chou'x et à ses fraises, vit au milieu de ses enfants et de ses amis dans la plus profonde retraite. La famille de Qérando, la famille Reclus, viennent se réfugier quelxjue temps près de lui. C'est dans sa tourelle seigneuriale qu'Elisée Reclus commence ce beau livre : La Ten^e. 11 y écrit F Histoire d'un ruisseau. Le jardinier philosophe donne ses journées à son jardin; mais les soirées, les longues soirées d'hiver, sont réservées pour l'étude et pour l'amitié.
Il écrit :
(c Je remercie le ciel de ni'avoir accordé ce répit
après des années si agitées. Avoir uii peiît coiii,'
où que ce soit, infesté de chiendent et d'épines, à
défricher; le remplir de légumes et de fleurs, faire pousser de belles herbes dans un verger en rapport, me semble le but le plus enviable de mon activité. » Il commence ses Mémoires et en donne la signification.
« 27 septembre 1864.
a Je compte achever, cet hiver, une sorte
d'histoire de ce que j'ai bien vu et su pendant ma vie et que je léguerai à mes enfants et à quelques amis, ou mieux à l'homme sincère qui ràe lira dans cent ans. J'éprouve le besoin impérieux de conserver un témoignage exact sur quelques hommes dont j'ai été l'ami et le confident, et de stigmatiser avec une franchise vengeresse les scandales et les violences que j'ai observées patiemment, mais non sans clairvoyance. Vous aurez avec justice dans ces notes, cher ami, la place que vous tenez dans mon cœur.
tt Depuis que cette idée me possède, je sens les souvenirs monter en moi dans une lucidité parfaite. Ce que la. nature m'a refusé en premier jet, elle me l'a départi en réflexion. Or, j'ai de tout temps passionnément regardé autour de moi, et maintenant ma lunette est au bon point. J'irai vite avec le recueillement de la campagne, et une fois
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cette œuvre faite, arrive que pourra, je me serai satisfait »
« 27 juillet 1865.
«... La mort de Proudhon, de Charras, ces hommes. vaillants de notre âge, qui nous quittent successivement et si vite, m'a profondément affligé. Plus je vais, moins je détache ma pensée de notre histoire contemporaine, si riche en hommes méconnus et si navrante pour cieux qui restent les derniers ; à mesure que les rangs s'éclaircissent, le devoir n'en est que plus impérieux. Si l'action politique doit, me manquer toujours je mettrai mon cœur quelque part. J'ai en moi quelques cris qui n'ont point été proférés encore et qui ne le seraient peutêtre jamais, moi éteint, comme ces grands cœurs dont je fus le témoin; Je me réserve et je me tais pour ce moment... »
Michelet, à mesure que Tâge était venu, soixantehuit, soixante-neuf, soixante-dix ans, avait cessé, je l'ai dit, de voir ses anciens amis, même les plus chers. Il avait rompu, le pourrait-on jamais croire ! avec Edgar Quinet lui-même, avec Edgar Quinet son ami de quarante années, son compagnon de lutte contre les Jésuites, lé plus glorieux, le plus digne» le plus loyal et le plus dévoué de ses amis. Qu'y avait-il eu entre eux? Edgar Quinet ne Ta jamais su. Qu'y avait-il eu entre Michelet et son ami Auguste Préault (le statuaire)? Auguste Préault ne Ta jamais su. Mais, chose plus singulière encore, toutes ces amitiés rompues et dispersées retrouvaient leur union et leur centre en Dumesnil : on s'attachait de plus en plus à ce gendre, autrefois tant
aimé, parce qu'en lui on retrouvait les souvenirs vivants et toujours fidèles du Micbelet des bons jours. Et puis ses petits-enfants, s'ils ne portaient pas son nom, n'en avaient pas moins son sang dans les veines. Mais le fils lui-même, Charles Michelet, qui réclaraa-t-il à ses derniers moments ? Dumesnil. Où voudrait-il mourir? A Vascœuil. Et l'excellent petit oncle^ M. Narcisse Michelet, quel est son asile pour les quinze dernières années dé sa vie? Vascœuil.
Après cette quasi-rupture (encore inexpliquée) entre Michelet et Quinet, où celui-ci va-t-il chercher un confident de sa douleur? 11 écrit de Suisse, le 26 décembre 1868, à Alfred Dumesnil :
« Cher véritable ami,
« Voici la centième lettre que j'ai l'intention de vous écrire. Mais qu'est-ce qu'une lettre ? il faudrait vous avoir ici, tenir vos mains dans les miennes pour vous parler à mon aise de tant de choses qui sont dans mon cœur pour vous.
« Et par où commencer? Voyons cependant.
Ah ! je parlerai d'abord de cet admirable article de la Presse libre, qui m'arrive du chalet de Glyon (c'est la montagne que j'ai ici sur ma tête) ; et sans
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ce hasard d'un ami qui y passe Thiver, je n'aurais rien su de ces pages où je vous retrouve tout entier. Nous en sommes heureux, ma femme et moi. Il est si doux de voir que les dix-sept années d'absence m'ont laissé mon cher Alfred Dumesnil tel que je l'ai quitté, le 2 décembre 1851 ! C'est là, pour moi, une victoire qui me rajeunit de dix-sept ans. Il est donc vrai, cher Alfred, qu'il y a des âmes sur lesquelles le temps et les événements ne peuvent rien ! Vous me l'avez prouvé en toutes circonstances ; mais jamais je n'en ai mieux joui qu'en lisant ces bonnes et fortes pages où il s'agit, non pas seulement de moi, mais d'un autre moimême.
« Je voudrais continuer indéfiniment sur ce sujet. Il faut pourtant bien dire un mot de la peine infinie que vous avez prise de corriger la nouvelle édition du Génie des religions. Quel souci pour vous au milieu de vos soucis ! Vous avez fait ce qui m'eût été entièrement impossible sans vous, et comment m'acquitter? Venez donc, que je vous dise à mon aise à quel point je suis touché et rempli de sentiments qu'une lettre ne peut exprimer...
« Oui, mon cher Alfred, il faut nous voir,. il le faut pour mille et mille raisons. Pouvez-vous vous figurer que Michelet, mon ami de quarante-cinq
aas, a presque rompu avec moi, sans Tombre d'un motif? Je ne lui attribuerai jamais à lui décision pareille. D'autres ont voulu nous séparer, ils ont été plus forts que moi. Dans son séjour ici de deux mois, il m'a fait une visite de cinq minutes, et ce fut tout. En me quittant sur la porte, il m'a remis une lettre de quasi-rupture. Cela est incroyable.
« On a voulu nous séparer, et l'on a réussi. Vcûlà ce que je déplorerai à jamais.
« Songez si je m'attache étroitement à vous qui me restez. Mais il faut finir ; c'est de vive voix que je pourrai continuer.
« Mes amitiés, mes vœux à vos chers enfants. Ma femme est aussi touchée que moi. Encore une fois la bonne année ! je vous aime et vous embrasse de cœur.