J.-P. Brissot
Leurs calomnies m'avaient précédé à Paris et ma perte était déjà résolue dans le cœur du ministre, à qui elles fournissaient un prétexte pour me punir de la liberté de mes écrits. Redoutant quelques sourdes menées, j'avais écrit à Vergennes pour lui demander un passeport ou une espèce de sauf-conduit. Rayneval (1), son bras droit, m'avait répondu que je n'avais rien à redouter, que ma sûreté était entière. Comptant sur cette promesse, je passai six semaines à Paris dans la plus profonde tranquillité. L'orage cependant grondait sur ma tête ; mais avant qu'il éclatât, il avait été précédé d'un autre malheur, tant il est vrai qu'une chute amène toujours une autre chute. Mon Journal du Lycée avait été suspendu par ordre supérieur. Quel était le crime de son rédacteur ? Il faut le dire, pour montrer si le comte d'Apremont, fondé de pouvoirs de Desforges, eut le droit de se plaindre de ma conduite autant qu'il l'a fait; il faut le dire aussi pour montrer quelle était la honteuse dépendance où se trouvaient alors les écrivains, et l'infâme despotisme sous lequel ils étaient forcés de courber la tête.
(1) Gérard de Rayneval (1736-1812), premier commis des Affaires étrangères.
M. Andrews (1), dans ses Conseils à un jeune homme qui se prépare à voyager en France, donnait une liste des ouvrages qu'un Anglais, devait connaître pour bien posséder la littérature du pays qu'il allait parcourir et pour y voyager avec fruit. Dans ce nombre, il citait Patru et d'Aguesseau. Je ne sais, disais-je à cette occasion, si M. Andrews a eu le courage de lire les deux auteurs qu'il recommande, mais je doute qu'il ait pu comprendre l'un et lire l'autre jusqu'au bout, sans être saisi de froid et de sommeil.
Cette opinion parut trop leste et trop lestement exprimée à un des premiers magistrats du Parlement, Joly de Fleury (2). Il s'en plaignit à Villedeuil(3), chargé du département de la librairie, et au garde des sceaux Miromesnil ; et celui-ci se crut solidaire pour d'Aguesseau, parce qu'il occupait sa place. « Qu'on suspende le journal», répondit-il. C'est ainsi que d'un mot le chef de la magistrature jugeait, condamnait par provision un homme de lettres, un accusé, et le ruinait sans daigner le lire ou l'entendre ! Et pourquoi ? pour une opinion purement littéraire sur un littérateur mort depuis plus d'un quart de siècle. Et le ministre coupable d'un tel acte de despotisme disait, répétait, faisait dire et répéter que son gouvernement était juste et modéré : et le bon peuple de France se payait de ces paroles ! Mais la conduite du ministre en cette occasion prouve à la fois yson injustice, sa tyrannie et sa pusillanimité, car il ne l'im-
(1) John Andrews (1736-1809), historien. Le titre de son ouvrage est Letters to a young gentleman on his setting oui for France, coniaining a survey of Paris and a Reviewof French littérature (1784). C'est dans le n° du Lycée de Londres de juin 1784 que Brissot avait lâché la phrase dont on s'offusqua à Paris, et dès le n° de juillet, avant même son arrestation, il l'avait retirée.
(2) Orner Joly de Fleury (1715-1810), alors avocat général au Parlement de Paris.
(3) Laurent de Villedeuil, maître des requêtes, depuis contrôleur général en 1787, ministre de la maison du Roi de 1788 à 1789. Il venait (en 1784) de remplacer Le Camus de Néville à la direction de la librairie.
molait que dans l'espoir d'être agréable à un tribunal qu'il redoutait et à une famille qu'il croyait puissante.
J'avoue que je ne devinai pas du premier coup quelle pouvait être, dans les divers articles de mon journal, la phrase qui servait de prétexte à la suppression qu'il éprouvait. Lorsque enfin on voulut bien me mettre sur la voie, je cherchai à connaître celui qui avait pu me dénoncer. On m'assura que le coup partait de la famille même de d'Aguesseau. J'écrivis alors à l'héritier de son nom (1) pour lui témoigner combien j'avais de peine à ajouter foi aux soupçons qu'on m'avait inspirés, combien je les trouvais inconciliables avec la noblesse d'âme et les idées élevées que le public lui attribuait, et qui devaient être chez lui un héritage de famille. J'ajoutais que, dans mon journal, je n'avais jugé d'Aguesseau que relativement aux Anglais, pour lesquels ses écrits ne peuvent avoir le mérite qu'on leur reconnaît parmi nous; mais que je n'avais point voulu porter atteinte à sa gloire, car ce n'étaient pas les qualités ou les défauts du style de l'écrivain qui devaient rendre le nom de d'Aguesseau recommandable, mais les grandes vertus de l'homme d'Etat.
Je dois croire, comme il me l'assura, qu'une vengeance si frivole et si basse ne pouvait s'accorder avec le caractère de M. d'Aguesseau. Sa réponse, dictée par un véritable esprit philosophique, doit servir à convaincre ceux qui la liront qu'il était étranger à cette manœuvre. Il faut la citer (2), puisqu'elle honore ce magistrat, puisque les sentiments qu'elle exprime sont rares, qu'ils peuvent servir d'exemple aux hommes puissants qui sont tentés d'abuser de leur autorité, et que l'hommage que je rends à son auteur,
(1) Le marquis d'Aguesseau, conseiller d'Etat, présidait le bureau pour les affaires « de chancellerie et de librairie ».
(2) M. de Montrol annonçait qu'il donnait cette lettre à la fin du volume. Elle ne s'y trouve pas.
en la conservant, est une preuve de mon estime pour lui malgré la distance des opinions qui nous séparent maintenant. M. d'Aguesseau sollicita sans- doute pour moi comme il me l'avait promis ; d'autres sollicitations s'étaient jointes à la sienne. J'obtins enfin justice. Mais quelle justice! Après six mois de suspension, Villedeuil m'écrivit que cette suspension était levée. C'était me rendre les armes après m'avoir égorgé. Déjà j'étais dans les embarras d'un procès causé par cette suspension même. Le peu de souscripteurs que mon journal avait acquis en France, en ayant été privés si longtemps, s'en étaient dégoûtés ; la crainte de pareille interruption en avait dégoûté les autres. Tous mes travaux, toutes mes espérances étaient déjà à moitié perdus. Il ne fallait plus que l'événement que je vais raconter pour consommer ma ruine.
Je vivais, comme je l'ai dit, depuis six semaines à Paris, occupé de mes intérêts et de mes affaires, et dans un calme dont rien ne troublait la tranquillité. L'orage que l'éclair forma au loin éclata enfin sur ma tête. C'était le soir où le fameux ballon de l'abbé Miolan fut la proie d'une populace irritée de son impéritie ou de son malheur (1). J'avais été, comme tant d'autres, me faire brûler au soleil en attendant que le malencontreux aérostat s'élançât dans les nues. J'avais assisté à ce spectacle en compagnie de la famille de mon ami Clavière. De là, nous allâmes dîner chez le banquier Delessert, avec lequel j'ai eu depuis une singulière altercation dont je parlerai (2). J'avais l'âme triste. J'étais lié avec l'abbé Miolan, et j'étais vivement affecté de son
(1) 11 juillet 1784. — Voir sur cette tentative de l'abbé Miolan les Mémoires secrets, du 8 au 27 juillet 1784.
(2) Etienne Delessert (1735-1816), né à Lyon, mais de famille genevoise, avait transporté sa banque de Lyon à Paris depuis 1777. Ses trois fils ont eu, sous la Restauration et le gouvernement de juillet, des rôles très considérables.
Il n'est plus question de lui dans la suite des Mémoires.
accident. On fit de la musique ; je priai mademoiselle Delessert de chanter cette romance plaintive de Rousseau dont l'air est si bien en harmonie avec les paroles : Au fond d'une sombre vallée. Après avoir quitté madame Delessert et mes amis, je rentrai chez mon correspondant. J'arrivais sur les minuit, lorsqu'un inspecteur de police, pénétrant dans mon appartement avec plusieurs sbires à sa suite, m'arrêta au nom du roi,
Dans le premier instant je fus plus étonné qu'accablé de cette nouvelle. J'étais innocent ; qui pouvait me faire trembler? On me demanda mes clefs, mes livres, mon portefeuille ; je donnai tout. Mes papiers ne concernaient que mes affaires et mes ouvrages, j'en expliquai l'objet avec sang-froid. Mes livres étaient tous anglais, j'en interprétai les titres ; et, après plusieurs autres formalités, j'entendis prononcer le mot fatal de la Bastille, et j'y fus bientôt renfermé.
Là, je passai quarante-huit heures seul, livré à moimême et à toute l'horreur de ma position. Dans cet isolement cruel, tous les pensers les plus lugubres, tous les déchirements du désespoir se disputaient mon cœur. J'étais tombé accablé auprès d'un fauteuil, l'arrosant de mes larmes et invoquant le ciel à grands cris. Non que je redoutasse rien pour moi-même, non que ma propre position pût ainsi m'abattre : ma vie était pure, et l'inquisition même n'avait rien à me reprocher. Mais être embastillé au moment où ma femme attendait de moi de pressants secours, au moment où, faible et délicate, elle pouvait à peine nourrir notre pauvre Félix, au moment où de sinistres pressentiments devaient à chaque instant la faire trembler pour mes jours, au moment enfin où les lettres que j'avais reçues de son frère m'apprenaient les excès auxquels Desforges avait osé se livrer en mon absence et les persécutions qu'il lui faisait éprouver. Tant de tourments étaient audessus de mon courage ; et la crainte affreuse que la nou-
velle de ma détention ne portât un coup mortel à celle que j'aimais plus que tout au monde ne devait-elle seule pas me rendre le plus malheureux des hommes? Pendant deux jours entiers je n'eus sous mes yeux que Félicité mourante et notre enfant s'éteignant sur son sein; pendant deux jours entiers je ne cessai de verser des larmes.
Le ciel eut pitié de mon infortune; je l'invoquais pour ma malheureuse épouse, pour mon enfant. Ce fut lui sans doute qui inspira à la meilleure des mères (1) le dessein le plus hardi pour prévenir le coup fatal qui causait ma douleur et mon effroi. Prévoyant que le bruit de ma détention allait se répandre et passer au-delà de la Manche, elle prit la résolution de prévenir la poste. Il n'y avait ni paquebot ni vaisseau prêt à mettre à la voile. Ma mère, intrépide, eut l'audace de franchir le détroit avec un seul matelot et dans une simple chaloupe.
Que ne peut l'amour maternel ! Il faisait risquer aune faible' femme le passage de ce détroit si dangereux, que l'on regarde comme un des traits d'une vie de héros que Duguay-Trouin ait osé en risquer la traversée pour échapper aux fers de l'Angleterre. Je ne peindrai pas la scène du départ de madame Dupont, les larmes de ses amis, les craintes, les regrets universels ; chacun la regardait s'en aller comme une proie des flots. Tous les traits de ce tableau touchant sont gravés dans mon âme, ils n'en sortiront qu'avec mon dernier soupir. Et c'est moi qui causais tous ses maux ! O ma tendre mère, pardonne à ton malheureux fils! Que n'eût-il pas fait pour t'épargner tant de douleurs et de périls, pour supporter seul les coups de ses ennemis! Combien de fois il a pleuré sur cette fatalité qui l'a jeté dans ta famille pour en troubler le repos, pour empoisonner tes jours !... Et ces fers qui le chargent encore aujourd'hui !
(1) Mme Dupont.
et ces murs de cette autre Bastille ! Ah! des larmes viennent baigner ses yeux attendris et amollissent malgré lui son cœur républicain.
Quelques précautions que ma belle-mère ait mises dans la manière dont elle justifia son arrivée près de sa fille et dont elle révéla mon malheur, il lui fut difficile de parer entièrement le coup que cette nouvelle devait porter à ma femme. Félicité eut beau rassembler toutes ses forces pour le souffrir avec courage, la nature fut plus forte que son courage, et elle lui refusa bientôt le lait dont elle nourrissait son enfant. Cependant la force de son âme et de son attachement pour son mari lui firent surmonter sa douleur. Sans vouloir abandonner Félix qui dépérissait, elle résolut de se vouer à mon secours, de se partager entre les devoirs de mère et d'épouse, et elle eut la douce consolation de sauver son fils et son mari.
Le troisième jour de ma détention j'avais enfin reçu une visite de M. Lenoir (1), qui m'avait parlé avec une douceur dont je ne soupçonnais pas la perfidie. Il me demanda, comme à l'inquisition, le crime dont j'étais coupable; c'était une bien cruelle plaisanterie, et je commençai par le lui faire observer. Il m'apprit que j'étais accusé d'avoir composé des libelles à Londres contre la reine. Cette calomnie m'indigna ; je la repoussai avec chaleur. Il me cita une douzaine de ces libelles pour tâcher d'apprendre si j'en connaîtrais au moins les auteurs. C'était la Naissance du Dauphin, dans lequel on avait l'infamie, disait-il, d'attribuer la paternité de ce royal enfant à un prince royal qui n'était pas le roi; les Amours du vizir de Vergennes ; les Petits soupers de Vhôtel de Bouillon ; les Réflexions sur la Bastille ; la Gazette noire ; les Rois de France jugés au tribunal de la raison ; les Rois de France dégénérés, et enfin les
(1) Le lieutenant-général de police (voir t. I, p. 85 et 161), qui avait, dès le 1er juillet, signé Tordre d'arrestation.
Passe-Temps a" Antoinette (1), ouvrage dirigé contre la reine, et dont je lui racontai l'histoire telle que je la connaissais, et en lui assurant que Pelieport, qui avait voulu le vendre, ne l'avait même pas composé. Quant aux autres libelles, j'en entendais pour la première fois les titres. Je sus alors que la dénonciation de Swinton, qui me rendait responsable de la perte de 2.000 souscripteurs de son Courrier par suite de l'établissement de mon journal de Londres, que celles de Morande, de l'abbé Aubert, dont j'avais le malheur de ne pas estimer les fables ni même les Petites Affiches (2), que celle enfin de Pelleport lui-même, excité par Desforges qui voulait profiter de ma détention pour me faire transiger à son gré sur notre association, étaient les véritables causes de mon embastillement. Mais comment pouvait-on m'accuser d'être l'auteur d'un ouvrage qui n'existait pas? Comment pouvait-on me soupçonner d'être pour quelque chose dans la composition de ce Diable dans un bénitier (3), libelle dans lequel Amelot (4), Vergennes, le maréchal de Castries, trois ministres que j'avais le plus grand intérêt à ménager pour le privilège de mon journal en France, étaient horriblement maltraités ? Il y aurait eu trop de maladresse de ma part, et je n'eus pas de peine à convaincre Lenoir de mon innocence.
Mais avoir démontré mon innocence n'était pas avoir
(1) Voir plus haut, t. I, p. 320. — On trouvera dans le livre de M. Robiquet sur Morande (p. 82-92) des détails sur les Passe-temps d'Antoinette et les amours du vizir de Vergennes (il semble que ce ne fût qu'un seul libelle), les petits soupers de l'hôtel de Bouillon^ et la Gazette noire.
(2) Le journal dont l'abbé Aubert était rédacteur.
(3) Voir plus haut, t. I, p. 318. Ce pamphlet est bien de Pelleport. Brissot n'y était pour rien.
(4) Jean- Antoine Amelot de Chaillou (1732-1795) avait été ministre de la maison du Roi de 1776 à 1783, et était resté ministre d'Etat.
obtenu ma liberté ; et après trois longs interrogatoires, dans lesquels je subis les questions les plus captieuses, et telles que l'inquisition aurait pu me les adresser, je ne prévoyais pas encore l'instant où les portes de la Bastille s'ouvriraient devant moi. Loyseau (1), jurisconsulte distingué, et qui a montré un patriotisme éclairé dans la Révolution, avait rédigé un mémoire qu'il adressa à une femme de sa connaissance, je crois madame [de] Boufflers (2) ; il îa conjurait d'écrire et de faire écrire en ma faveur par le prince de Conti au commandant Delaunay (3), dont la conduite à mon égard dut me faire soupçonner qu'on ne m'avait pas bien vivement recommandé. Déjà Mentelle et mon correspondant Larrivée avaient essayé de faire briser mes fers en s'adressant à madame [de] Sillery-Genlis, gouvernante des enfants de M. [de] Chartres. Ils connaissaient son amitié pour ma femme. Le billet de cette dame, que Larrivée me fit passer à la Bastille, fut le premier soulagement que j'éprouvai. J'y voyais que madame [de] Sillery avait fait parler au ministre Breteuil (4), et elle était persuadée qu'un ministre aussi juste et aussi éclairé, disaitelle, s'empresserait de faire rendre la liberté à un homme de lettres estimable, et dont la vie était irréprochable. Malheureusement M. de Chartres (5) était en Angleterre, et madame [de] Sillery ne pouvait rien sans lui.
En attendant la justice de Breteuil, et malgré sa vie irréprochable, le pauvre prisonnier gémissait dans son
(1) Loyseau avait été un des défenseurs de Calas. En 1791, il publiait un Journal de constitution et de législation (Et. Charavay. Les Assemblées électorales de Paris, t. II, p. iv).
(2) La comtesse de Boufflers- Rouvrel (1725-1800), maîtresse du prince de Conti.
(3) Le marquis de Launay, qui fut massacré le 14 juillet 1789.
(4) Ministre de la maison du Roi.
(5) Le duc d'Orléans n'étant mort qu'en 1785, son fils — celui qui devait s'appeler un jour Philippe-Egalité — n'avait encore que -le titre de duc de Chartres.
cachot. Enfin Félicité arriva de Londres, et c'est à ses vives sollicitations, à ses démarches pressantes autant qu'à mon innocence, que je dus mon élargissement. Je le dus encore, je dois le dire, à la chaleur de quelques amis précieux qui offrirent de répondre de moi au prix de leur liberté ; je la dus au cri presque universel des gens de lettres, même de ceux que je connaissais alors à peine, qui, convaincus de l'austérité de mes principes et de mes mœurs, traitèrent de calomnie la composition des libelles qu'on osait m'attribuer, et réclamèrent hautement la fin de ma captivité. Ainsi, non seulement les amis dont j'ai parlé dans ces Mémoires me donnèrent des preuves de leur attachement, mais je reçus aussi des marques d'intérêt d'une foule d'autres personnes qui alors m'étaient presque étrangères, telles que Condorcet, avec lequel j'ai eu depuis tant d'honorables rapports ; Bitaubé, le traducteur d'Homère; l'excellent Berquin, l'ami des enfants ; le savant Parmentier; Philipon de la Madelaine (1) ; Bernardin de Saint-Pierre, qui préluda à notre amitié par le vif intérêt qu'il prit à mon malheur ; et Marivetz, auteur de la Physique du monde, auquel j'avais été assez heureux pour rendre quelques services à Londres (2). Je dois citer aussi de généreux Anglais, tels que Kirwan, Priestley, lord Mansfield, et plusieurs autres hommes recommandables qui, à la nouvelle de mon arrestation, écrivirent en France et y rendirent un témoignage public et spontané de l'austérité de mes principes et de mes mœurs. Grâces leur en soient rendues, ainsi qu'à tous ceux dont je ne rappelle pas ici les noms ; ils sont gravés dans mon cœur pour ne s'en effacer jamais !
Je n'ai pas oublié non plus l'intérêt que madame [de] Sil-
(1) Louis Philipon de la Madelaine (1734-1818), littérateur, vaudevilliste, etc... Voir tome I, p. 246.
(2) Le baron de Marivetz, né en 1728, guillotiné à Paris le 25 février 1794. Sa Physique du monde, en 7 vol., parut de 1780 à 1787.
lery-Genlis prit à ma délivrance (1). On a dit, on a imprimé que j'avais eu depuis des relations très intimes avec elle. On l'a montrée comme étant l'âme et le chef secret d'un comité qui se réunissait à Belle-Chasse (2), et dans lequel on me faisait entrer avec Voidel (3), Volney, Laclos, Mirabeau, Petion et plusieurs autres écrivains et députés. A l'époque où l'on débitait ces fables, et où l'on ajoutait à la liste l'abbé Siéyes avec des circonstances dignes de la chronique scandaleuse, Siéyes disait à madame [de] Laseinie, qui le plaisantait à ce sujet, qu'il ignorait même la couleur des beaux yeux dont on le prétendait charmé. Je puis également assurer avoir entendu Mirabeau et Laclos s'exprimer sur le compte de madame [de] Sillery de la manière la plus désobligeante ; Mirabeau la traitait de théologienne, belesprit, bonne à diriger une pension de petites filles et à apprendre aux petits garçons à servir la messe, n'ayant de talent que pour se louer elle-même ou pour déchirer les autres. J'ai un papier de Laclos dans lequel il l'engage à changer sa plume en aiguille :
Change donc, ma fille, Ta plume en aiguille ; Brûle ton papier ; Il faut te résoudre A filer, à coudre, C'est là ton métier.
Est-il présumable, d'après l'opinion qu'ils avaient tous les deux de son peu d'aptitude aux affaires et de l'insuffisance de ses moyens, qu'ils auraient été prendre ses idées, ou lui confier la direction des leurs ?
(1) Les vingt pages qui suivent ont été sans doute écrites à l'Abbaye, et ajoutées par Brissot à son récit.
(2) Le pavillon que le duc de Chartres avait fait construire à côté de l'Abbaye de Panthemont, pour y installer ses enfants et Mme de Genlis, leur gouverneur (voir Mém. de Mmede Genlis, t. III, passim). C'est là qu'en effet, au début de la Révolution, Mme de Genlis recevait beaucoup de visites.
(3) Voidel (1758-1793), constituant. — Les autres sont connus.
Quant à Petion, tout le monde sait qu'il avait voué à madame [de] Sillery un attachement très vif. Ils ont fait ensemble un voyage en Angleterre (1) qui semblait révéler entre eux une grande intimité, et dont on tira mille conséquences politiques des plus absurdes. Comme on me savait intimement lié avec Petion, on en conclut que je l'étais également avec madame [de] Sillery : j'ai même vu des gens me dire que c'était moi qui, à l'époque démon séjour au Palais- Royal, avais causé leur liaison ; je n'ai pu en être que la cause indirecte, ayant été l'intermédiaire de Petion et du marquis Ducrest clans une affaire qui dépendait de la chancellerie d'Orléans (2). Quant à ce qui me regarde personnellement, je puis le raconter. En cela je rendrai hommage à la vérité, et j'acquitterai une dette de la reconnaissance envers une personne dont Félicité et moi-même n'avions qu'à nous louer.
Ma femme avait été attachée, en 1782, à l'éducation de mademoiselle de Chartres (3). L'excellente éducation qu'elle-même avait reçue, les connaissances variées qu'elle possédait, non moins que les qualités de son cœur, devaient lui assurer l'estime de tous ceux dont elle approchait, et madame [de] Sillery était digne de l'apprécier. Son séjour auprès d'elle fut pourtant de courte durée. Mon mariage, qui ne put rester longtemps secret, et l'envie que j'eus bientôt de voir mon amie venir occuper ma maison à Londres furent les principales causes de cette séparation. D'autres motifs encore y avaient contribué. Félicité, qui avait un sentiment exquis des convenances, espérait qu'elles ne seraient jamais blessées à son égard; il n'en fut pas tout à fait ainsi, et je l'avais dès lors décidée à donner sa démission.
(1) En octobre-novembre 1791.
(2) L'établissement d'une maison philanthropique à Chartres. — Voir Correspondance, 1787.
(3) Adélaïde d'Orléans, née en 1777.
Félicité voulut écrire à madame [de] Sillery pour obtenir à titre de faveur ce qu'elle eût pu réclamer comme un droit. Il s'agissait de quelques usages de la maison qui la choquaient, et auxquels une jeune personne ne devait pas se soumettre dans sa position. Madame [de] Sillery lui répondit: « Ce n'est pas d'aujourd'hui, mon enfant, que j'ai senti ce que vous valez. Je ne vous passerai point de misères et de minuties, mais j'aurai toujours le plus grand égard pour les choses qui pourraient justement blesser votre délicatesse et cette aimable décence qui vous caractérise. Ce que vous me demandez est très difficile ; cependant je vais m'occuper des moyens de vous satisfaire. Je désire que vous soyez heureuse ici, et croyez que votre confiance en moi ne sera jamais déçue. »
Ce billet aimable répara tout. Cependant il fallut révéler notre union. Félicité n'avait osé faire cette confidence, qui pouvait l'obliger à quitter la jeune princesse, à qui elle s'était vivement attachée. Je me chargeai de cette commission ; j'écrivis à ce sujet à madame [de] Sillery au commencement de 1783 ; je ne la connaissais point, et j'en étais probablement inconnu. Mes faibles ouvrages n'étaient pas de ceux qui pouvaient être tombés dans les mains d'une femme, de quelque esprit supérieur qu'elle fût douée : je lui envoyai l'un d'entre eux et le prospectus du Lycée de Londres, pour lequel je lui demandai ses bons offices auprès de Vergennes. Elle parut sensible à la confiance que je lui témoignais en lui faisant l'aveu des liens qui m'unissaient à Félicité. Elle me répondit avec beaucoup de grâce, loua mon ouvrage avec bienveillance, me promit toute sa protection, qui fut infructueuse en cette occasion. Cependant elle avait vu mon mariage avec peine, soit qu'elle prévît que j'allais lui enlever une jeune personne dont le secours pouvait lui être utile, soit qu'elle eût quelque prévention contre moi, malgré les choses flatteuses qu'elle m'adressait;
car les gens de cour ont un art merveilleux pour faire des compliments et des promesses qui ne les engagent à
rien.
Félicité, qui remarquait du refroidissement dans l'amitié que lui avait jusque-là témoignée le gouverneur (on sait que madame [de] Sillery avait obtenu ce titre), saisit le prétexte de sa mauvaise santé, et lui annonça le désir qu'elle avait de la quitter (1).
Madame [de] Sillery, dans une réponse où perçait la froideur et le mécontentement, lui témoigna le regret qu'elle avait de s'en voir abandonnée ; mais je dois dire que le chagrin qu'elle put éprouver de sa retraite n'influa en rien sur les sentiments affectueux qu'elle lui rendit bientôt. Elle parut prendre un vif intérêt au succès de mon Lycée. Elle écrivit quelquefois à Félicité des lettres fort aimables et qu'elle a conservées ; et je dois croire que ce ne fut pas sa faute si, malgré la preuve acquise dès le premier jour de mon innocence, il me fallut languir plus de deux mois à la Bastille.
Depuis cette époque je n'ai eu presque aucune relation directe avec madame [de] Sillery. Je n'ai jamais été courtisan ni aimé ce qui ressemble à la cour, et il y en avait une autour d'elle. Depuis ma sortie du Palais-Royal, je ne l'ai même rencontrée qu'une fois au club des Jacobins, avec le jeune de Chartres, qui y avait été présenté par son mari (2), et qui s'est conduit dans toute la Révolution avec un patriotisme et une sagesse dignes d'une meilleure issue. Dumouriez l'a perdu ; cet homme devait perdre tout ce qui s'attachait à lui.
(1) Par une lettre qui, dans le texte de Montrol, se trouve insérée ici, et que je transporte à la Correspondance.
(2) C'est le 22 octobre 1790 que le jeune duc de Chartres (depuis le roi Louis-Philippe) fut présenté aux Jacobins par Sillery, et le 1er novembre qu'il fut admis (Aulard, Jacobins, I, 325 344)
Voilà sur quoi peuvent être fondées les relations intimes qu'on suppose avoir existé entre madame [de] Sillery et moi. La Cour lui en faisait un crime par l'organe des journaux qu'elle stipendiait ; et aujourd'hui on m'en fait un crime à moi-même comme une preuve de mon penchant pour la faction de ce d'Orléans, que je crus un instant capable de diriger le mouvement révolutionnaire, mais que je n'ai cessé de mépriser et de combattre dès l'ouverture des Etats-généraux, parce que dès lors il m'était connu.
L'aversion que l'ancienne Cour portait à madame [de] .Sillery déposera en faveur de ses sentiments, car l'ancienne Cour se connaissait dans ses haines aussi bien que dans ses amitiés, et du moment où elle la regardait comme une de ses ennemies les plus prononcées, c'est qu'on avait reconnu dans elle une des ennemies les plus prononcées de la royauté. Qu'on lise la préface de ses Leçons d'une gouvernante (1), publiées à l'époque où le trône était encore debout, et où il fallait le respecter comme la Constitution l'exigeait ; l'on verra s'il était possible d'invoquer avec plus d'art, je dirais presque avec plus de perfidie, si ce mot pouvait être juste pour un acte de loyauté, la Constitution que le dernier roi avait jurée, mais dont chacun savait bien qu'il ne cherchait qu'à se débarrasser ; l'on verra s'il était possible de montrer avec plus d'énergie l'horreur du parjure et l'obligation du serment même lorsqu'il était forcé ; s'il était possible enfin de traduire ainsi plus directement Louis XVI devant le tribunal de la nation, dans le cas où il violerait la loi, le jour même où en fuyant à Varennes il venait de la violer ; c'est dans cet écrit qu'on trouverait peut-être, comme par une inspiration prophétique, le premier mot qui semblait pro-
(1) Leçons d'une gouvernante à ses élèves, ou Fragments d'un Journal qui a été fait pour l'éducation des enfants d' Orléans, 1791, 2 vol. in-8.
voquer la déchéance, mot que d'autres n'ont fait que répéter.
Mais qui a pu détourner, éloigner de la République celle qui intérieurement l'appelait de ses vœux? les suggestions de Dumouriez, l'orgueil aristocratique ? Non, non, mais bien la fureur des anarchistes, le tableau sanglant des scènes de septembre, l'exécution impolitique de Louis XVI. On peut porter un cœur rempli de patriotisme, mais avoir horreur du sang, quand il inonde la patrie.
Après la défection de Dumouriez, j'ai entendu (1) la déposition ou plutôt la dénonciation de l'une des sousgouvernantes de mademoiselle d'Orléans, qui arrivait de Tournay. Elle assurait que la résolution prise par M. d'Orléans fils d'abandonner les drapeaux de la nation lui avait été suggérée par madame [de] Sillery autant que par Dumouriez. Ce jeune homme, disait-elle, n'écoute que Dumouriez, ou chante les vêpres du matin au soir. Il est entièrement subjugué par les conseils du général en matière de politique, comme il l'est par son ancienne institutrice en matière de religion. Elle citait une conversation tout entière, dans laquelle on voyait madame [de] Sillery déclamer contre les Jacobins qu'elle appelait des factieux, contre les septembriseurs qu'elle appelait des assassins, contre d'Orléans père qui, suivant elle, avait été aux prisons porter le fer et la flamme, et qu'elle peignait sous les couleurs les plus affreuses pour le rendre odieux à ses enfants. Enfin madame [de] Sillery avait employé jusqu'aux larmes pour entraîner sur les pas de Dumouriez l'élève dont elle gouvernait l'esprit avec tant d'empire qu'on l'avait vu l'accuser d'être toujours dans sa poche. La sous-gouvernante, dont j'ai oublié le nom (2), avait en vain essayé de dessiller les yeux du jeune d'Orléans, et l'avait vainement conjuré de rentrer en France
(1) Comme membre du Comité de défense|générale.
(2) Je crois qu'on l'appelait madame Taupin. (Note de Madame Brissot).
avec sa sœur. Il avait répondu à cette femme que Dumouriez pouvait bien être un ambitieux, mais qu'il avait le cœur droit, et que sa plus grande ambition était de rendre la France heureuse. Il partageait ses sentiments et ne voulait pas prendre un autre parti que le général. On sait ce qui s'ensuivit.
Cette déposition précéda le décret qu'on rendit alors contre toutes les personnes qui tenaient aux transfuges par quelques liens (1). Certes je ne blâme point madame [de] Sillery de son opinion sur les Jacobins et les anarchistes, que j'ai combattus jusqu'au jour où il a fallu succomber sous leurs coups ; mais je la blâme des conseils qu'elle a donnés cette fois à son élève au lieu d'employer son éloquence à le retenir dans l'attachement qu'on doit à sa patrie. Je ne me fais point l'apologiste de d'Orléans père, ni de ceux dont la funeste rébellion devait coûter si cher à la République ; mais je n'ai pu me défendre d'un sentiment de douleur en voyant expier à toute une famille les crimes de quelques-uns de ses membres. Je prends aujourd'hui Sillery à témoin (2) que je n'ai pas craint alors de blâmer hautement ces rigueurs et ces cruautés dans le Patriote français et à la Convention (3). Cependant je venais à peine d'échapper au décret d'accusation que Robespierre avait provoqué contre moi comme complice de Dumouriez (4). Ma pitié pour des personnes que la trahison du général et de ses principaux lieutenants n'avait que trop compro-
(1) Mandats d'arrêt lancés le 1er avril 1793 par les Comités réunis de Défense et de Sûreté générale contre Valence, Laclos, Bonnecarrère Mme Sillery, etc.. Décrets du 4 avril mettant en arrestation Mme de Montesson, la duchesse d'Orléans, la femme et les enfants de Valence, et prescrivant que Sillery et Egalité seraient gardés à vue.
(2) Sillery était à ce moment écroué à l'Abbaye.
(3) Brissot est mal servi par ses souvenirs. Dans le Patriote du 2 avril 1793, il se contente d'enregistrer les mesures prises et ne proteste que contre l'apposition des scellés chez Roland. Il avait bien assez à faire de se défendre lui-même.
(4) Séance du 3 avril 1793.
mises ne pouvait servir qu'à me compromettre moi-même. Mais je n'ai jamais calculé quand l'humanité et la justice me réclamaient, et j'ai toujours senti mon âme s'agrandir dans le danger. J'avoue que, si je ne doutais pas de la défection de Dumouriez, je ne pouvais croire que Valence (1) eût imité son exemple. Quelques jours auparavant, j'avais reçu une lettre de lui dans laquelle il me donnait des détails sur la position de l'armée et me chargeait d'une mission toute patriotique pour le Comité de défense générale. Je voulais qu'avant de le punir on daignât le juger et l'entendre. J'invoquai pour lui sa gloire et ses blessures de Nerwinde ; mais je m'écriai que si Valence était un traître, j'abjurais à jamais le doux nom d'ami qu'il m'avait donné quelquefois (2). Hélas ! Valence, ainsi que d'Orléans, avait imité l'exemple de Dumouriez. Comment ont-ils pu se décider à une pareille désertion? N'avaient-ils pas laissé derrière eux des otages bien chers, et dont la tête devait répondre de leur démarche ? Ils avaient peut-être compté sur l'inviolabilité des députés et le titre de femmes que portaient les personnes qui leur étaient chères. Non seulement Sillery, que le même cachot renferme aujourd'hui près de moi (3), fut dès lors gardé à vue, ainsi que d'Orléans, mais on arrêta à la fois mesdames d'Orléans et [de] Montesson, madame [de] Valence et ses enfants.
Le Journal cT éducation (4) publié par madame [de] Sillery est à mes yeux la preuve évidente de ses sentiments antiaristocratiques. Il montre qu'elle était digne de partager
(1) Le comte de Valence (1757-1822), qui avait épousé la seconde fille de Mme de Genlis. Lieutenant de Dumouriez, il le suivit dans sa désertion.
(2) Cf. Patriote du 5 avril 1793.
(3) Sillery, mis en arrestation chez lui le 6 avril 1793, avait été écroué à l'Abbaye le 3 août, puis fut transféré au Luxembourg le 17. Ceci nous donne la date exacte du moment où cette page a dû être écrite.
(4) C'est l'ouvrage mentionné plus haut, p. 15.
les vertus d'une république, et de les graver dans le cœur de ses élèves. Sans doute que la conduite de ceux-ci, ainsi que la sienne, n'eussent jamais démenti les principes qu'elle leur avait inspirés, s'ils n'avaient pas été poussés ensemble hors de leur devoir par les circonstances, plus fortes que le courage d'une femme et les résolutions d'un jeune homme inexpérimenté.
D'autres ont cherché dans ce Journal d' éducation l'apologie de la conduite de l'auteur envers madame d'Orléans, et un désir secret de louer un mari en montrant les torts d'une épouse qui n'acceptait pas de bonne grâce les sacrifices de la Révolution. J'y vois avant tout les sages leçons d'une gouvernante prêchant à ses élèves les sentiments de la liberté et de l'égalité ; je l'y vois applaudir aux heureux germes qu'elle a su développer en eux, lorsque, par exemple, le jeune d'Orléans va prêter son serment civique et fait rayer sur les registres qu'on lui présente ses qualités et ses titres, n'en voulant pas d'autres que celui de citoyen. Je suis loin d'approuver ces minuties religieuses, ces pratiques dévotes, bonnes pour occuper le temps et l'imagination des femmes oisives, et que madame [de] Sillery paraît avoir inculquées, sans distinction de sexe, à tous les enfants dont on lui avait confié l'éducation. Mais si elle a mis dans leur cœur l'amour de Dieu, elle y a mis aussi l'amour de la patrie; si elle leur a enseigné à chanter les vêpres et à fréquenter les chapelles, elle leur a aussi montré le chemin du club des Amis de la Constitution ; enfin, si elle en a fait des dévots, elle n'en a pas moins fait des hommes. Les jeunes d'Orléans l'ont montré à la bataille de Jemmapes; ils ont prouvé, malgré le mot de Mirabeau, que, s'ils savaient servir la messe, ils savaient encore mieux servir leur pays.
Lorsque d'Orléans fils vint s'associer aux Amis de la Constitution, on fit grand bruit de cette admission, et l'on eut tort ; ce n'était qu'un Jacobin déplus dans le club ; au
moment où tous les honneurs étaient foulés aux pieds, ceux qui marchaient dessus n'auraient pas tant dû s'honorer d'avoir acquis. un pareil collègue ; mais alors nos plus fiers sans-culottes d'aujourd'hui étaient encore ceux qu'éblouissait le plus facilement un habit brodé. On délibérait un jour (1) sur un article réglementaire de la Société qui ne permettait pas d'en être membre avant vingt-un ans. Le jeune d'Orléans demandait qu'on portât cet âge à dix-huit, ajoutant que, si sa motion n'était pas adoptée, il se verrait privé de présenter son frère comme il en avait le projet. Là-dessus, M. Collot-d'Herbois répondit en phrases emphatiques, comme il les faisait déjà, et en flagorneur de la naissance et du rang, comme il le fut plus tard de la multitude, qu'on s'empresserait toujours de recevoir le jeune prince lorsqu'il se présenterait, parce que l'éducation que sa naissance lui avait fait recevoir le mettait au-dessus de la loi commune (2). Au reste, d'Orléans fils ne prit jamais la parole que pour des motions sages, et il montra toujours une grande présence d'esprit. Un jour, Carra s'était imaginé que les caves des Jacobins avaient été remplies de poudre, et qu'on voulait faire sauter la salle; il fit part de ses soupçons à l'assemblée. M. d'Orléans fils traita cette assertion d'absurdité, et offrit d'en convaincre le révélateur en allant visiter les caves avec lui. Ils y allèrent ; et l'on s'aperçut qu'en effet Carra avait pris des tonneaux de vin pour des barils de poudre.
A l'époque où l'on réunit la Convention nationale, d'Orléans avait songé à faire élire ses deux fils à Paris. Plût à Dieu pour lui et pour Paris qu'il eût réussi dans ce projet ; il eût sauvé deux choix ignobles à cette députation
(1) Séance du 3 décembre 1790.
(2) « M. Collot-d'Herbois m'a dit que..., quand on avait reçu une éducation comme la nôtre, on était dans le cas des exceptions... » (Lettre du duc de Chartres à son père, citée par Aulard, Jacobins, T, 403).
parisienne, la honte de la Convention, et il se fût donné un sage conseil et peut-être un solide appui. La présence de ces jeunes gens dans l'Assemblée aurait pu avoir une grande influence sur les démarches de leur père. Leur conduite à l'armée ne pouvait que les rendre honorables parmi les députés ; les sentiments que l'aîné avait exprimés dès 1790 en faveur du gouvernement républicain étaient vrais et sincères, et auraient défendu ce qu'on appelait sa faction contre les imputations dont elle était l'objet. Le républicanisme de d'Orléans a toujours paru une comédie ; celui de son fils était plein de franchise et de pureté. Enfin sa raison précoce, son excellente morale et la douceur de ses mœurs eussent guidé d'Orléans en plus d'une occasion où il a été comme abandonné à un génie malfaisant. Il lui eût servi à la fois de conseil et d'exemple contre des amis dépravés et des conseillers perfides qui l'ont poussé dans la route la plus odieuse. Mais il devait en être autrement. Le député Antoine (1), ex-constituant et maire de Metz, répondit de faire élire d'Orléans fils dans cette ville : il ne réussit point. On m'avait engagé à servir ce projet ; et, quoique les orléanistes me fissent peur, il y avait d'autres hommes dont j'étais plus réellement épouvanté. Je ne me refusai point à ce qu'on attendait de moi ; mais j'aurais préféré voir le jeune d'Orléans présenté aux électeurs de Paris. Ses amis y exerçaient une influence plus directe ; il y avait plus de chances en sa faveur que pour Priestley qu'on opposait à Marat. Et mettez le jeune Egalité à la place de Marat, la populace n'en aurait pas moins eu ses feuilles incendiaires, mais la tribune n'aurait pas été souillée, et le monstre qui commandait les massacres ne se serait pas retranché à la fois derrière les anarchistes et son inviolabilité.
(1) Anthoine, constituant, puis conventionnel, mort le 19 août 1793. On voit que Brissot ne connaissait pas encore sa mort.
Le nom de Marat me rappelle que, malgré sa modération, M. d'Orléans fils passe pour avoir donné des articles très violents à divers journaux et même à l'Ami du peuple. Le choix eût été malheureux. Je sais qu'il en a donné quelquefois à Millin (1), qui fréquentait le Palais-Royal. Un jour où j'allai le remercier d'un article bienveillant qu'il avait inséré dans sa Chronique en faveur de ma traduction des Lettres philosophiques et politiques sur V Angleterre, il me lut une ou deux pages sur la résidence des fonctionnaires publics, qu'il me dit lui avoir été apportées par M. d'Orléans fils ; cet article n'avait rien que de très sensé. Quanta moi, il ne m'en a jamais adressé pour ma feuille. Depuis la réponse que j'avais faite à Barnave (2), je m'étais perdu aux yeux de ces hommes qui composaient avec leur conscience et parlaient de patriotisme en défendant la cause de la tyrannie ; beaucoup de ces gens-là entouraient la maison d'Orléans. Ceux qui jusque-là étaient au rang de mes amis s'effrayaient de mon ardeur à défendre la cause de la liberté et de la vérité ; ils craignaient probablement que tant de franchise ne les compromît ; ils m'en donnèrent une preuve deux jours après la publication de ma réponse. Je devais dîner chez Velloni (3) avec quelques députés, et entre autres Volney, Noailles, Lameth et Mirabeau qui avait déjà quitté la société des Amis des noirs, mais avec lequel je vivais en bonne intelligence ; j'arrivai fort tard et je ne trouvai personne. Sillery, qui devait aussi dîner avec nous, m'a dit depuis que, lorsqu'il arriva avec le jeune d'Orléans, ils avaient appris que, Lameth ayant amené Barnave, on avait craint de le voir à table à côté de moi, et que chacun s'en
(1) Millin de Grandmaison (1759-1818) avait fondé en 1789, avec Noël, la Chronique de Paris ; célèbre depuis comme archéologue.
(2) Lettre de J.-B. Brissot à M. Barnave sur ses rapports concernant les colonies (20 novembre 1790).
(3) Alors restaurateur, place des Victoires. (V. Isambert, La vie à Paris pendant une année de la Révolution, p. 186.)
était allé de son côté. J'avais alors été présenté aux yeux du jeune d'Orléans comme un exagéré, et il n'aurait eu garde de m'adresser ses articles de journaux, ce qui ne m'a point empêché de le défendre plus tard dans le Patriote contre les fureurs des Jacobins, ni de rendre justice aujourd'hui aux bons principes dans lesquels madame [de] Sillery l'avait
élevé.
Je ne me suis point appesanti sur tous les détails de mon séjour à la Bastille ; ils sont consignés dans des écrits particuliers, où mes enfants pourront les retrouver. Ils pourront lire aussi mon interrogatoire et différentes pièces que Manuel m'envoya après la prise de la Bastille, en me disant qu'il ne fallait pas qu'il restât rien de moi dans les ordures de la police. Ces pièces, et surtout mon interrogatoire, peuvent servir à prouver que j'avais conservé en face des suppôts de la tyrannie tout le calme et toute la fermeté de l'honnête homme. En les signant avec moi, Lenoir et les siens m'ont donné, sans le vouloir, un certificat authentique et honorable de mon innocence.
Ce fut Félicité elle-même qui m'apporta l'heureuse lettre qui ouvrit la porte de mon cachot (1). Quelle douce jouissance de revoir la lumière après avoir été plongé, durant deux mois, dans les ténèbres épaisses ! Ces deux mois de captivité m'avaient semblé deux siècles ! Quels cruels moments j'avais passés ainsi courbé sous la verge du despotisme ! Devais-je présumer que j'étais destiné à de plus dures épreuves sous le règne de la liberté ?
Avec quel plaisir j'allai embrasser tous mes amis, et surtout Clavière, qui avait pris un si vif intérêt à mon malheur! Il ne borna pas là les preuves de son attachement
(1) Brissot fut élargi le 10 septembre 1784, sur un ordre du roi daté du 5.
pour moi. Après une pareille aventure, mes affaires, que j'avais l'espérance de voir s'arranger, étaient tombées dans le plus grand délabrement : tout, jusqu'à mes meubles, était saisi à Londres. Le journal était arrêté, et cependant il fallait payer l'imprimeur, le marchand de papier, la dépense journalière. Desforges, le principal auteur de tous mes maux, après avoir fait endurer à Félicité et à mes sœurs les traitements les plus grossiers, continuait ses persécutions. Clavière et ma belle-mère se réunirent pour me tirer de ces cruels embarras, et je dus à leur générosité d'éviter une banqueroute infaillible. Le ministre avait mis une dure condition à ma liberté. Redoutant les écrivains français qui respiraient l'air de l'Angleterre, il avait exigé que j'abandonnasse mon établissement du Lycée. Il fallut obéir, quitter tout, vendre tout, perdre tout, car Desforges, en mettant opposition à toutes mes mesures, me jeta dans les mains des procureurs, qui absorbèrent jusqu'au dernier sou. Et quels étaient ses droits? Quel traité osait-il invoquer ? Celui même par lequel il était convenu de fournir 15.00*0 livres dans mon entreprise. Je le répète, il n'en avait fourni que 10.000 et il voulait me rendre responsable du peu de succès que lui-même avait provoqué en ne remplissant qu'à moitié ses engagements ; et il osait réclamer même ces 10.000 livres, se fondant sur des suspensions, des erabastillements qui n'étaient que des causes secondaires de ma ruine. C'est lui qui l'avait commencée, elles n'avaient fait que la consommer.
Cet inique et inconcevable procès est devenu la source des plus infâmes calomnies. Pour faire droit à tous les engagements contractés en commun, j'ai perdu dans l'entreprise du Lycée une somme à peu près double de celle qui avait été fournie par Desforges. J'ai satisfait à tout ; à Londres comme à Paris, comme dans le monde entier, qui que ce soit n'a rien à réclamer, ne peut se plaindre de rien : Desforges
même ne peut accuser que les événements ou mon impéritie, et non mon honneur. Nos arbitres, son avocat même, convaincus de ma probité, m'en ont donné des témoignages authentiques ; et pourtant Morande (1), venu à Paris pou" faire un journal et de nouveaux libelles au profit de ceux qui le payaient, a réveillé ce procès depuis sept ans endormi; remuant la fange et la boue au milieu de laquelle il a toujours vécu, il s'imagina qu'il allait m'en couvrir. Dans l'impuissance de trouver d'autres moyens de m'avilir, tous les ennemis politiques que m'avaient fait le patriotisme et l'énergie de mon journal se sont salis de ces ordures pour me les jeter.
On se rappellera leur rage lorsque, me voyant porté à l'Assemblée législative par l'estime d'une foule de bons citoyens, ils me dénoncèrent dans leurs discours, dans leurs journaux, dans leurs libelles et jusque dans les placards qu'ils affichaient dans les rues contre moi. Que la Cour ait payé ces placards, je le conçois ; elle savait bien qui elle voulait écarter, et qu'elle ne trouverait dans aucun député un adversaire plus déterminé à attaquer ses hypocrisies et ses intrigues, et plus disposé à lui porter les coups qui l'ont enfin renversée : mais qu'il se soit trouvé des écrivains assez mercenaires pour écrire ces placards et pour les colporter ; que des hommes qui se disent encore aujourd'hui les amis de la liberté aient penché à les reproduire, voilà ce que la passion, les haines de parti peuvent à peine expliquer et ce qu'on n'excusera jamais. Car chaque mot écrit contre moi était un affreux mensonge, dont celui même qui l'écrivait n'avait pas le droit de douter. J'avais répondu au libelle de Morande et aux pièces diverses qu'il avait rassem-
(1) Morande, appelé à Paris par la Cour pour combattre Brissot, avait quitté le Courrier de l'Europe le 14 mai 1791, et était venu fonder l'Argus patriote, qui parut du 8 juin 1791 au 26 mai 1792. Dès les premiers numéros, il attaqua Brissot avec virulence.
blées. Ces pièces mêmes, qu'on invoquait contre moi, ont tourné à la honte de mes calomniateurs. Ma Réplique à son libelle m'a fait acquérir plus d'amis que ses calomnies n'avaient pu m'en faire perdre. J'ai été défendu par les plus vertueux citoyens : voilà l'estime qu'il faut savoir mériter. « J'ai lu votre réponse au coquin, m'écrivait Duchosal (1) ; mais il m'avait suffi de lire son libelle et les aveux naïfs qui lui échappaient. Consolez-vous, mon cher républicain, ces hommes-là seront connus comme Erostrate. Ils brûlent des temples et vous en construisez un à la Liberté. » — « Voilà comme on se défend, m'écrivait aussi Manuel (2). Tous vos ennemis sont écrasés du récit de votre vie. Ils ne pouvaient soutenir celle d'un homme de bien tel que vous. Je vous remercie de m'avoir cité ; on est fier de déposer pour vous au tribunal du public. »
Mes enfants, si jamais vous publiez les Mémoires que j'écris aujourd'hui, joignez-y quelques passages de cette Réplique. Les ennemis que j'ai ameutés contre moi ne sont plus les mêmes ; mais j'entrevois que les haines des aristocrates et des anarchistes sont également violentes, et ma mort même ne suffira peut-être pas pour les éteindre. Tous les détails dans lesquels je suis entré sur mes malheurs et les trois hommes qui les ont causés ont sans doute paru fastidieux ; mais ils apprennent à les connaître, ils feront apprécier leurs calomnies : ne les effacez pas. Il faut, mes enfants, que, comme la femme de César, l'honneur d'un père
(1) Homme de lettres (voir Mém. secrets, 8 et 31 mars 1786), qui figure au Petit almanach des grands hommes de Rivarol ; il fut, en juillet 1791, un des adhérents de cette Confédération des amis de ta vérité dont il a été parlé plus haut (t. I, p. 339). Il prenait souvent la parole aux Jacobins. En septembre 1792, il était secrétaire du comité de surveillance de la section de la Bibliothèque, la section de Brissot (Tuetey, IV, 1644).
(2) Louis-Pierre Manuel (1751-1793), procureur de la commune de Paris en 1791 et 1792, député à la Convention, guillotiné le 17 novembre 1793. Auteur de la Bastille dévoilée (1789).
ne puisse être soupçonné. Le mien doit vous être cher, et l'idée que vous en serez les gardiens sacrés me consolera
dans la tombe.
Depuis cette époque, c'est-à-dire depuis ma sortie de la Bastille, en septembre 1784, jusqu'au mois de mai 1788, mois où je partis pour l'Amérique, ma vie fut tranquille, obscure, et j'aurais peu d'événements à rapporter.