‹ J.-P. Brissot (volume 2)Chapitre 2 sur 18 · CHAPITRE XIV paris · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV paris

Je passai à Boulogne-sur-Mer la fin de l'année 1784, et ce temps s'écoula trop rapidement. Je vivais au milieu de toutes les personnes qui m'étaient chères ; mon enfant reprenait de la vigueur, et mes anciens amis de Boulogne me faisaient oublier mes malheurs par leurs caresses.

Il fallut cependant songer aux moyens de soutenir ma famille. Je revins à Paris. Clavière, qui venait de s'y fixer, m'offrit un asile chez lui. Je l'acceptai. Les spéculations sur les fonds publics commençaient alors à fixer l'attention générale ; le jeu devenait chaque jour plus violent. Clavière, dont la propriété principale était dans ces fonds, crut pouvoir prendre part à ces spéculations pour soutenir sa fortune, qui pouvait en être ébranlée. Mais je lui dois la justice qu'il porta toujours une grande moralité dans ses calculs (1). Son but était de décourager les spéculations immorales, fausses ou nuisibles à la chose publique. Il ne paria jamais que pour la raison et contre le charlatanisme. Une fois engagé dans ce combat, il voulut le soutenir de sa plume. Clavière, comme je l'ai déj \ observé, avait un fonds inépuisable d'idées neuves, d'idées grandes et propres

(1) Cf., dans les Souvenirs d'Etienne Dumont (p. 399-404), le portrait de Clavière : « En matière d'intérêts pécuniaires, il fut toujours irréprochable. »

paris (1784-1786) 29

à captiver les esprits ; mais le talent de les exprimer lui manquait. Il ignorait l'art de l'analyse ; point d'ordre dans ses idées, point de clarté dans son style. Il pensait supérieurement ; il fallait qu'un autre écrivît pour lui. C'était une mine intarissable de diamants bruts ; il fallait un metteur en œuvre (1).

Mirabeau fut presque toujours ce metteur en œuvre (2). Cet écrivain avait, comme il le disait lui-même, un talent particulier pour accoucher Clavière. Bien pénétré de ses pensées, il les faisait siennes, et leur imprimait son cachet original. C'est à cette source féconde que Mirabeau puisa son livre sur la Caisse d'escompte (3), ses Lettres sur les eaux (4), l'ouvrage sur la Banque Saint-Charles (5), et sa fameuse Dénonciation de V agiotage (6).

Plusieurs circonstances lièrent ces deux hommes célèbres. Chassé de Londres par des dettes (7), Mirabeau était à Paris dans la plus grande détresse et avec les besoins d'un grand seigneur qui avait toujours joué l'opulence. Au milieu de son orgueilleuse misère, il se sentait appelé à faire une révolution dans son siècle et dans son pays ; tout lui promettait un grand succès. Cette audace de caractère que les obstacles irritent au lieu de l'ébranler, ce coup d'œil juste et perçant qui déphysionomise les hommes et prévoit les événements, cet art d'aspirer tous les talents et de les

(1) Sur toute cette période où Brissot travailla pour Clavière, voir Etienne Dumont, p. 19, et le Mirabeau de A. Stem, t. I, p. 187, 220-233. — Cf. Mémoires secrets, 23-25 janvier et 20 décembre 1785.

(2) Pour toutes les pages sur Mirabeau qui vont suivre, je ne saurais mieux faire que de renvoyer le lecteur aux livres si documentés de M. de Loménie et de M. Stern. Je me bornerai donc aux indications indispensables.

(7) Cest à la fin de mars 1785 que Mirabeau revint de Londres à

Paris.

faire servir à sa gloire, son langage noble, élevé, qui commandait presque toujours l'admiration en annonçant sa supériorité, tous ces avantages étaient balancés par une immoralité profonde, par une vie ordurière, par le mépris de tous les principes qui sont le garant de la propriété et de la sûreté dans le commerce de la vie, enfin par ce désordre constant dans ses affaires privées dont les gentilshommes se faisaient presque un titre de noblesse.

Malgré tous ces défauts, Clavière aimait Mirabeau, et l'aimait, je crois, plus que tous ses autres amis. La cause de cet attachement était, si je ne me trompe, dans le penchant invincible qui portait le Genevois vers les révolutions et vers ceux qui pouvaient les opérer.

Jamais homme n'eut plus de droit que lui de mépriser et d'abandonner Mirabeau ; jamais homme ne le rechercha, ne le défendit plus chaudement que Clavière, même contre son propre intérêt. Il lui pardonnait tous ses vices, et même ses crimes envers lui, parce qu'il voyait dans l'orateur et l'écrivain la régénération de la France.

Mirabeau, quoiqu'on ait cru longtemps le contraire et que les nombreux ouvrages qui ont paru sous son nom aient semblé justifier cette opinion, Mirabeau n'était ni studieux ni laborieux. Les plaisirs, les intrigues, les expédients auxquels il avait souvent recours, ses correspondances secrètes, le besoin où il se trouvait d'étudier sans cesse de nouveaux rôles, enfin le spectacle qu'il donnait chaque jour chez lui, car chaque matin il semblait être en représentation, tous ces objets occupaient ses moments. D'autres pensaient, écrivaient, imprimaient à sa place. Il ne prêtait que son nom ; ce nom qui, par la bizarrerie de ses aventures, par l'audace de son caractère, fixait, entraînait toujours l'attention, ce nom avait un grand prix, et c'était une sage et utile spéculation que de l'acheter. Cette vente était, dans Mirabeau, le produit d'un calcul encore plus politique

paris (1784-1786) 31

que pécuniaire. Il fallait en imposer au peuple par un grand nom. Qu'importait le moyen par lequel il y parvînt? Qu'importaient les satires? Il avait trouvé le secret de les étouffer, ou au moins de créer le doute ; c'était de ne pas répondre. Je veux citer deux traits qui donneront une idée de son effronterie sur ce point. Le livre de la Caisse d'escompte appartenait à plusieurs pères. Je lui avais donné le septième et le huitième chapitre, un autre chapitre avait été composé par Dupont de Nemours, le reste par Clavière, et les connaisseurs en style s'en apercevraient aisément en observant la bigarrure des styles. Le bruit se répandit que Mirabeau n'avait fait que prêter son nom. Il repoussa cette vérité comme une calomnie, dans la préface du livre sur La banque de Saint- Charles. J'ai pu, dit-il, prêter mon talent à mes amis, mais prêter mon nom eût été indigne de moi. — Observez que cette phrase même était de Clavière, qui écrivit la préface.

L'histoire de ce dernier ouvrage prouvera quelle réputation Mirabeau s'était acquise à cette époque, et comment il en trafiquait. Nous l'avions entrepris en commun, Clavière et moi. Déjà quatre ou cinq feuilles étaient sorties de la presse. Mirabeau le sut, et courut l'apprendre à Calonne avec lequel il était fort lié. Ce ministre voulait, sans être soupçonné, détruire l'ascendant que prenait cette banque en France. Il crut que notre ouvrage réussirait plus sûrement s'il était publié avec le nom de Mirabeau ou peutêtre Mirabeau le lui fit-il entendre pour l'engager dans la comédie qu'il voulait jouer. Il se fit écrire par le ministre une lettre dont l'objet était d'engager Clavière et moi à lui céder notre travail. Il offrait de nous indemniser de tous frais et même de payer l'original. Après avoir lu cette lettre, nous sacrifiâmes l'ouvrage à Mirabeau, Clavière y voyait comme moi le bien public : Mirabeau en eut l'honneur, garda l'argent, et Clavière paya les frais.

Ce n'est pas ici le lieu de m'étendre davantage sur les productions de Mirabeau ; mais je veux dire comment ont commencé mes rapports avec cet homme fameux dont j'aurai sans doute souvent l'occasion de parler. Pendant que j'étais à Londres, je reçus une lettre de l'un de mes amis qui voyageait dans le Nord, et se disposait alors à pénétrer dans la Laponie et à visiter Saint-Pétersbourg : c'était Brack, connu par son patriotisme, son zèle pour la cause des noirs, et quelques écrits (1). Il me mandait qu'Elliot (2), ambassadeur d'Angleterre à Copenhague, homme d'un grand mérite, et dont le nom venait d'acquérir une juste célébrité, l'avait chargé de me demander des nouvelles de Mirabeau et de l'instruire, s'il était possible, de son sort et de sa position actuelle ; c'était quelque temps après sa sortie de Vincennes et la publication de ses Lettres de cachet (3). Ce livre avait fait une grande sensation. En le lisant, Elliot s'était rappelé que Mirabeau avait été son ami d'enfance (4) et celui de sa famille, et le souvenir de ses infortunes avait ranimé son ancienne amitié. Brack m'assurait que, si Mirabeau était libre, Elliot lui offrirait avec empressement un asile en Angleterre, et que, s'il avait encore à se plaindre du sort qui l'avait si longtemps poursuivi, il pourrait le mettre à l'abri de ses coups, en lui faisant courir la carrière des ambassades.

(1) Censeur royal et directeur général des traites (Alm. royal, 1788 et années suiv.).

(2) Hugh Elliot était alors, non pas ambassadeur, mais ministre plénipotentiaire à Copenhague depuis 1782. En 1791, il fut rappelé de Danemark et envoyé à Paris en mission secrète auprès de Mirabeau.

(4) Mirabeau avait été en pension à Paris avec les deux frères Elliot, chez l'abbé Choquart. L'aîné des deux frères, sir Gilbert Elliot, premier comte de Minto (1751-1814), gouverneur de l'Inde etc., eut, comme adversaire de Fox, un rôle parlementaire considérable.

paris (1784-1786) 33

Jusqu'à cette époque, la profonde immoralité de Mirabeau m'avait éloigné de son commerce ; mais ses malheurs me faisaient excuser ses torts et m'intéressaient malgré moi. Je m'empressai de lui annoncer que, loin d'une patrie où il ne trouvait que des persécutions, un ami généreux lui tendait les bras, et lui offrait une patrie nouvelle. Mirabeau me répondit une lettre que j'ai conservée (1).

Mirabeau avait compté comme moi sur la sincérité des offres d'Elliot. Mais, soit que Brack eût interprété dans une trop grande latitude ses dispositions bienveillantes, soit que le diplomate craignît de compromettre inutilement sa faveur, soit enfin que la lettre que je lui envoyai, et dans laquelle Mirabeau lui demandait de le placer dans une position digne de son mérite et de sa naissance, lui eût fait sentir qu'un poste digne de Mirabeau était au-dessus du crédit dont il pouvait jouir, il me répondit que, « vu certaines circonstances qui lui étaient connues, il lui était impossible de rendre au célèbre écrivain le service qu'il en réclamait ; qu'il n'avait d'ailleurs jamais formé aucun plan à cet égard, et que le gouvernement français lui fermerait toutes les avenues de servir en Angleterre, quand même il pourrait l'y produire d'une manière digne de son nom ».

Qui avait pu refroidir ainsi l'amitié d'Elliot ? Mirabeau ne lui parlait point de servir la Grande-Bretagne ; il désirait au contraire obtenir un poste dans une cour du Nord, où il présumait sans doute n'être connu sous aucun rapport désavantageux. Mais peut-être sa réputation avait-elle percé jusque-là ; peut-être des lettres de Londres avaientelles révélé à l'ambassadeur quel genre de vie l'écrivain

(1) Voir cette lettre à la Correspondance.

avait mené partout, en Provence comme en Franche- Comté, en Hollande comme en Angleterre. Il faut avouer que la conduite de Mirabeau était une bien mauvaise recommandation. Tour à tour amant affiché de cette Sophie que ses lettres ont rendue fameuse, mais qu'il trahissait pour la femme du gouverneur de Vincennes (1), qu'il trahissait elle-même pour une ex-princesse (2) qui le fit sortir de la prison où il venait d'écrire ces lettres brûlantes ; puis d'une comédienne laide, mais riche, et aux dépens de laquelle il a trop vécu (3); puis d'Henriette [de] Nehra (4), que j'ai vue tenir sa maison, et qui, dans nos divers travaux littéraires, nous a servi plus d'une fois de secrétaire, de cette Henriette qu'il promena d'Amsterdam à Londres et de Londres à Paris, où il finit par la remplacer par la femme de son libraire (5), — Mirabeau ne se donnait pas seulement en public avec toute l'effronterie de son immoralité, mais il laissait encore percer malgré lui les besoins où le plongeaient ses dérèglements ; et l'on pardonne plutôt les fautes causées par l'emportement des passions que les extrémités où pousse la misère, puisqu'on appelle celles-ci des crimes et les autres des erreurs.

Joignez à tout cela ses mémoires contre un père dont les torts ne l'excusent qu'à moitié, son procès contre sa femme, ses aventures qui n'étaient pas toujours d'un vrai chevalier, mais souvent d'un chevalier d'industrie ; rappelez-vous aussi ses ouvrages licencieux, et réfléchissez si de tels documents fournis à Elliot ne pouvaient pas avoir détruit

(1) Mme de Rougemont.

(2) Brissot veut-il faire allusion à la princesse de Lamballe, avec laquelle Mirabeau se vantait alors d'être du dernier bien ? (Voir Loménie, III, 353). Il faut remarquer toutefois que l'arrangeur des Mémoires (Montrol ou Lhéritier), dans le sommaire du chapitre où se trouve ce passage, dit « la princesse de N... ».

(3) La Saint-Huberti.

(4) Sur Henriette- Amélie de Nehra, voir t. I, p. 149.

(5) Mme Lejay.

paris (1784-1786) 35

tout l'intérêt que les souvenirs d'une amitié d'enfance avaient ranimés. C'était à la lecture des Lettres de cachet parvenues en Danemark que Mirabeau devait les témoignages de cet intérêt, mais Y Erotika Biblion (1) ne pouvait -il pas y être aussi parvenu ? D'auteur avait composé l'un et l'autre livre à Vincennes, si toutefois l'un et l'autre y ont été composés, car je ne conçois pas trop comment il a pu se procurer dans le donjon tous les auteurs qu'il a cités, et je croirais volontiers ce que m'a assuré Perreau (2), que les lettres de cachet étaient de son oncle, le bailli de Mirabeau, qui les lui donna, et auxquelles le prisonnier ajouta quelques pages qu'on ne peut lui disputer. Perreau m'a dit encore que sa traduction de Tibulle était de Lachabeaussière (3), connu par quelques pièces de théâtre, et dont le père avait été précepteur de Mirabeau. Je tiens aussi de Chamfort que non seulement il lui a souvent prêté sa plume, mais même que Mirabeau lui a extorqué un manuscrit qu'il n'avait nulle intention de lui abandonner, vol qui l'avait vivement irrité. Ce fut aussi au sujet d'un manuscrit qu'il prétendait lui appartenir que j'eus avec Mirabeau une querelle dont je vais parler.

Je faisais imprimer à Besançon le Plan des administrations provinciales (4), dont Clavière m'avait donné jadis une copie. Je croyais que cet ouvrage pouvait être utile dans un temps où l'on annonçait les Etats-généraux; j'y avais joint des notes énergiques et qui devaient stimuler les esprits déjà en fermentation. Je parlai à Mirabeau de cette publi-

(1) Ouvrage erotique de Mirabeau, 1783.

(2) Voir t. I, p. 236. M. de Montrol dit que Perreau était fils naturel du père de Mirabeau.

(3) Homme de lettres (1752-1820), dont le vrai nom était Poisson, et dont le père avait été en effet précepteur de Mirabeau.

(4) Vaste plan de décentralisation administrative, préparé par Turgot en 1775, et rédigé par Dupont de Nemours, son secrétaire et confident. — Voir sur cette affaire le livre de M. Foncin sur Turgot, et Stern, I, 54-55 et 246.

cation. Il ne dit mot d'abord, puis il vint me prier insidieusement de l'étouffer. Je ne voulus point entrer dans les motifs qu'il m'allégua, ou plutôt il ne m'en allégua aucun, et je lui déclarai que, quoique je ne retirasse aucun profit de cet ouvrage, dont j'avais donné le manuscrit comme on me l'avait donné à moi-même, je tenais pourtant à ce qu'il parût, parce qu'il devait être utile au public et éclairer les esprits. Mirabeau revint à la charge et me menaça d'une lettre de cachet. Il était alors tout-puissant auprès de Calonne ; je ne ris pas moins de sa menace. Cependantvoyant les angoisses que lui donnait cette publication, je promis à la sollicitation de Clavière d'essayer de l'arrêter. Sur ces entrefaites, Calonne envoya Mirabeau à Berlin (1), d'où il m'écrivit, à son arrivée, une lettre moitié aimable et obligeante, comme il savait les écrire, et moitié menaçante ; ce fut à cette seconde partie que je fis une réponse que Talîeyrand, alors abbé de Périgord, lui fit passer. J'en ai conservé la copie, où l'on trouverait l'explication de cette intrigue. L'on trouverait aussi les lettres de Mirabeau relatives à cette affaire parmi celles qu'il m'a écrites depuis sur tant d'autres sujets différents (2).

Mirabeau sut, en cette occasion, fort adroitement souffrir ce qu'il ne pouvait empêcher ; mais il ne me pardonna que longtemps après la mésaventure que je lui causais et sur laquelle il ne s'expliquait avec moi qu'avec ambiguïté. Voici la vérité telle que Dupont de Nemours me la révéla plus tard : Mirabeau, qui faisait argent de tout et qui

(1) Mirabeau, après un premier séjour volontaire à Berlin, de janvier à avril 1786, venait de repartir pour la Prusse, en juin, mais cette fois avec une mission de Calonne et de Vergennes.

(2) Je reporte à la Correspondance ces trois lettres de Mirabeau, Brissot et Talîeyrand.

paris (1784-1786) 37

vendait tous les manuscrits qu'il pouvait trouver, avait

vendu celui du Plan des administrations provinciales au

ministre Calonne ; il le lui avait vendu comme son propre

ouvrage, et s'était contenté d'en changer quelques pages.

Calonne, qui n'était pas moins charlatan que son digne

ami, se proposait de le présenter sous son propre nom aux

Etats-généraux ; c'était une chose convenue et qui lui avait

fait y attacher un grand prix. Heureusement pour lui qu'il

le montra auparavant à Dupont de Nemours ; Dupont lui

ouvrit les yeux, et lui apprit que ce manuscrit sur les

Administrations provinciales n'appartenait même pas en

entier à Turgot, et que c'était lui qui en avait composé

autrefois le plan pour le ministre. Dupont, afin de l'en

convaincre, lui montra le brouillon de son manuscrit tout

raturé. Calonne ne put douter de l'industrie dont il avait

failli être doublement la dupe. Ce larcin n'était pas encore

découvert lorsque Mirabeau m'écrivait. Il voulait arrêter

la publication que je faisais, pour tenir Calonne dans son

erreur. Peu lui importait ce qui devait en arriver.

Lorsque Mirabeau revint de Berlin, je ne fus pas longtemps sans le voir. Il avait rapporté sa Monarchie prussienne (1) dont le fond appartient au professeur Ménard (2), et qui le fit chasser par le tyran de la Prusse. Il s'en vengea en publiant YHistoire secrète de la cour de Berlin (3), qui n'appartient qu'à lui, et dans laquelle il méconnut à la fois les droits de l'amitié et compromit tous ceux qui s'étaient intéressés à son sort ; Talleyrand, qui paraissait lui être

(1) De la monarchie prussienne sous Frédéric-le- Grand, 1788, 4 vol., avec un atlas par Mentelle (l'ami de Brissot).

(2) Ce Ménard est inconnu. Il faut supposer encore ici une mauvaise lecture de Montrol, et lire Mauvillon. Jacques Mauvillon (1743-1794) était professeur au Carolinum de Brunswick, et fournit en effet à Mirabeau, en 1786, d'abondants matériaux pour son livre.

(3) 2 vol. in-8. C'est la reproduction (mutilée d'ailleurs) des dépêches confidentielles que Mirabeau adressait au gouvernement français pendant sa mission à Berlin, de juillet 1786 à janvier 1787.

attaché, rompit alors avec lui, et ne lui pardonna qu'au lit de la mort. Quant à moi, qui n'avais pas les mêmes sujets de plaintes, et qui ne pouvais m'empêcher d'applaudir à sa haine du despotisme et au courage avec lequel il le poursuivait partout, je retrouvai bientôt mes anciens rapports avec lui. Il voulait publier une feuille sous le titre d' Analyse des papiers anglais (1). C'était un masque à la faveur duquel il répandait dans le public des vérités hardies ; mais il ne connaissait malheureusement ni la langue anglaise, ni l'état de l'Angleterre. Je lui offris gratuitement d'être son collaborateur pour cette partie, et il accepta avec son amabilité ordinaire. Hardi dans l'attaque, il eut de violentes disputes avec Mallet-Dupan sur le procès d'Hastings et sur la situation des Anglais dans les Indes orientales. Mes études sur ce sujet lui furent utiles. Je composai aussi contre Mallet plusieurs lettres qui ont été publiées sous le nom de Mirabeau. Je dois rendre une justice à notre adversaire : il savait bien l'histoire, il était instruit des matières sur lesquelles il écrivait, tandis que l'instruction manquait entièrement à Mirabeau, dont quelques ouvrages sont pourtant surchargés des notes d'un érudit. Mais j'en ai assez dit sur ce sujet. Si l'on veut bien connaître la force d'esprit, l'originalité, la manière d'écrire de l'auteur des Lettres de cachet, il faut lire sa Correspondance en Suisse (2) : voilà le vrai et pur Mirabeau.

Il est quelques autres ouvrages publiés à l'époque dont je viens de parler, et dans lesquels on retrouve encore le vrai Mirabeau. Je citerai, par exemple, sa lettre vigoureuse à Lecouteulx de la Noraye (3). Mirabeau excellait dans la

(1) 102 noS, du 14 novembre 1787 au 19 novembre 1789. — C'était un journal hebdomadaire.

(2) Lisez : en Prusse. Il s'agit évidemment de l'ouvrage cité plus haut.

(3) Juillet 1785 (Stern, I, 229). Lecouteulx de la Noraye, grand

paris (1784-1786) 39

polémique, surtout lorsqu'il était indigné ; l'orgueil et la colère lui arrachaient des morceaux admirables.

J'ai trop connu Mirabeau pour estimer son caractère ; mais je me suis longtemps laissé prendre à la séduction de son esprit. C'était, quand il le voulait, le plus aimable de tous les amis, mais c'était aussi le plus égoïste et le plus dépravé de tous les hommes. Celui qui conseillait à un jeune ambitieux « de tuer sa conscience pour parvenir dans le monde » s'est peint d'un seul trait. Je n'ai pas eu besoin de preuves authentiques pour être certain que du moment où il avait modifié ses opinions, c'est qu'il les avait vendues. J'ai toujours rendu hommage à ses talents, mais j'ai combattu plus d'une fois l'emploi qu'il en savait faire, et je lui en ai fait un crime à lui-même. A sa mort, je voulus bien qu'on écartât tout reproche de sa tombe, qu'on ne vît en lui que l'homme de génie, que l'homme dont les conceptions vigoureuses et les inspirations sublimes avaient rendu d'immenses services à la chose publique (1), mais je ne voulus point qu'on regardât sa perte comme une calamité nationale, parce que Mirabeau, longtemps le fléau de la Cour, avait déjà fait marché avec elle de la nation. Je demandai des pleurs pour sa fin prématurée, un voile pour ses fautes, des fleurs pour son tombeau, mais je dis qu'il y avait de la perfidie, de la démence, ou au moins une inconséquente légèreté à proclamer que son absence de l'Assemblée devait anéantir la Constitution; car Mirabeau était déjà payé pour la renverser.

Je ne marchandai point avec le triomphe par lequel on crut honorer son génie ; mais je m'indignai qu'on osât parler de son patriotisme au moment où il venait de le prostituer; qu'on osât lui donner le titre de vertueux, quand il

\ banquier parisien, était administrateur de la Caisse d'escompte, fortement intéressé à la Banque de Saint-Charles, etc..

(1) Ces lignes sont le résumé d'un article du Patriote du 3 avril 1791.

eût été le premier à prendre un pareil titre pour une épigramme (1). Il y eut alors clameur de haro contre moi : tous les vertueux, tous les incorruptibles s'indignèrent. Des journalistes patriotes menacèrent de faire expirer sous le bâton quiconque oserait attaquer la mémoire du grand citoyen : ce qui ne m'empêcha point de le juger dès lors hautement comme je le juge aujourd'hui.

Les honneurs décernés par l'Assemblée constituante à Mirabeau avaient été provoqués par une députation des quarante-huit sections de Paris. Elles demandaient un deuil public pour ce citoyen éloquent et vertueux ; elles demandaient encore son inhumation au champ de la Fédération. Une autre députation du Département, survenue dans la même séance, demanda que le Panthéon servît d'asile à sa cendre, et qu'on gravât sur le frontispice du temple : Aux grands hommes la patrie reconnaissante. Cette proposition fut enlevée d'enthousiasme, et Robespierre renchérit sur tous pour la faire adopter (2). C'est un fait que j'aurai peut-être occasion de rappeler.

Je passe sur cette pompe funèbre qui ne dut point étonner au milieu de nos mœurs relâchées, et dans les premiers accès d'enthousiasme d'une révolution. Jamais les rois, qui semblaient avoir réservé pour eux tous les honneurs, n'en ont obtenu de semblables, parce que ceux-ci étaient décernés par le peuple, les autres par les courtisans. Le peuple croyait témoigner son patriotisme par ses regrets et faire honte à la cour par ses larmes, mais la Cour seule avait raison de pleurer celui dont ses pages escortaient le catafalque et trahissaient les justes douleurs. Chacun s'abusait : Mirabeau était mort pour la liberté et contre la liberté. Il avait aidé à son triomphe, mais il avait voulu l'étouffer. Elle était

(1) Cf. Patriote du 4 avril et noS suivants.

(2) Séance du 3 avril 1791 : « J'appuie de tout mon pouvoir, ou plutôt de toute ma sensibilité, cette proposition. »

paris (1784-1786) 41

devenue toute-puissante, et il lui eût suffi d'un souffle pour le renverser.

Je laissai les journalistes et leurs menaces, les orateurs et leurs oraisons funèbres ; je laissai Cubières (1) faire des poèmes, et Fiévée (2), qui s'était fait connaître par des articles patriotiques dans la feuille de Millin, mettre au concours des épitaphes, donner les siennes pour modèles, et inviter tous les poètes à suivre un exemple que le père Duchesne fut le premier à imiter, ce qui n'a pu manquer de faire grand plaisir à Fiévée. Au reste, Hébert, dans son sale langage, montra plus de jugement que les enthousiastes aveugles de Mirabeau ; car il semblait craindre que l'orateur n'eût vécu un jour de trop pour sa gloire (3).

On a dit que Mirabeau était mort empoisonné ; le suicide de son secrétaire (4) sembla un instant justifier cette assertion. Comps n'avait été poussé à cet acte de désespoir que par le profond chagrin auquel il ne se croyait pas capable de survivre. On peut voir, par une lettre qu'il m'écrivit alors, et par l'autopsie du cadavre faite par Cabanis, combien ces inculpations étaient absurdes. Celles qui regardaient les Lameth étaient odieuses. Mais il semblait que Mirabeau, animé pendant sa vie d'un génie surnaturel, n'avait pu mourir de la mort commune. Qui donc eût hâté la fin de ses jours? la Cour? elle ne comptait plus que sur lui pour sauver son pouvoir à l'agonie. Ses ennemis ? des Français, au

(1) Michel Cubières de Palmezeaux (1752-1820), qui se faisait appeler Dorat-Cubières, qui fut membre et secrétaire de la Commune du 10 août 1792.

(2) Fiévée (1737-1839), qui se fit royaliste après la Terreur et fut un des meneurs de l'insurrection du 13 vendémiaire. Il était, en 1791, l'imprimeur et aussi le collaborateur de la Chronique de Paris, « la feuille de Millin ».

(3) Nos 47 et 48 des lettres b... patriotiques du véritable père Duchesne (Ch. Brunet, Le père Duchesne d' Hébert).

(4) De Comps.

milieu de la rage des partis, peuvent bien se détester, mais l'idée de l'empoisonnement n'est point dans leurs mœurs. Non, Mirabeau ne devait sa mort qu'à lui-même. Dégoûté de toutes les jouissances, blasé sur tous les plaisirs, ayant amorti tous les sentiments de l'amour dans l'excès de ses passions effrénées, il ne lui restait plus de désir que pour ces voluptés à la fois honteuses et mortelles au sein desquelles il devait périr. Quelques jours avant la maladie qui l'emporta, il avait passé une nuit dans les bras de deux danseuses de l'Opéra, mesdemoiselles Hélisberg et Colomb. Voilà celles qui l'ont tué, il n'en faut point accuser d'autres (1).

J'ai cité le nom des Lameth. Un mot de Mirabeau contre eux se mêlait à tous les bruits répandus en cette occasion. Ayant appris qu'ils avaient refusé de se joindre aux membres envoyés près de lui par la société des Jacobins : « Je savais bien, lui fait-on dire, qu'ils étaient faux et lâches, mais je ne les croyais pas si bêtes. » Mirabeau n'a pu laisser échapper une pareille injure. Alexandre Lameth n'était point à Paris ; son frère, désigné par Biauzat (3) pour faire partie de la députation, se récusa, et je l'en louai. Il méprisait Mirabeau. Pourquoi s'abaisser à suivre la foule et à porter à une idole abhorrée un hypocrite hommage ?

(1) Voir les lettres de Mme Roland à Bancal, des 5 et 14 avril 1791. Elle voyait alors Brissot tous les jours. Ce sont les mêmes jugements et les mêmes détails. Voir aussi les .4 ctes des apôtres, t. IX, qui disent à peu près la même chose en leur langage.

(2) Millin prétend que ce fut lui qui amena Mirabeau dans la maison où ils soupèrent ensemble, et où il ne se trouvait que des députés, des gens de lettres et des artistes. Il dit que Mirabeau mangea peu, se retira, il est vrai, fort tard ; mais il ne faut pas, ajoute-t-il, que des bruits de turpitude se mêlent à ses derniers moments. Que prouve le récit de Millin, sinon que ce ne fut pas dans cette soirée, ni au milieu de ses amis que Mirabeau épuisa les restes de sa vie, mais peut-être en les quittant, si ce n'est pas le lendemain ? (Note de Mentelle).

(3) Gaultier de Biauzat (1739-1815), Constituant, un des fondateurs du Journal des Débats. M. Francisque Mége a écrit sur lui deux volumes intéressants (1890, Clermont-Ferrand).

paris (1784-1786) 43

C'est là qu'eût été la fausseté, la lâcheté. Sachant que Mirabeau le voyait de mauvais œil et le regardait comme un de ses ennemis, pourquoi l'aller affliger de sa présence et s'en attirer peut-être quelques reproches désobligeants ? C'est là qu'eût été la bêtise. Je sais bien qu'à l'époque du duel de Lameth et de Castries (1), Mirabeau avait proposé à l'Assemblée d'envoyer une députation près du blessé, et qu'il s'y était adjoint de lui-même. Mais alors Mirabeau n'avait point essuyé les attaques des Lameth. Il n'était point en état d'hostilité contre eux; et, dans cette occasion, en se montrant sensible au malheur d'un ami du peuple, il ne faisait qu'accroître sa popularité. J'aurai à parler ailleurs des Lameth, et à apprécier la conduite de ces déserteurs de la cause qu'ils avaient d'abord si ardemment servie. Aujourd'hui, sans examiner davantage s'ils eurent tort ou raison de se refuser à l'invitation du président des Jacobins, je veux seulement constater que Mirabeau n'a pu tenir le propos qu'on lui prête. A qui F eût-il adressé ? Les amis des Lameth, et Barnave à leur tête, formaient la députation ; ils arrivèrent fort tard près du malade, qui expira le lendemain. Qui, d'entre eux, eût été lui apprendre ce qui venait de se passer au club des Jacobins ? A qui eût-il fait la réponse qu'on lui attribue ?

On a mis dans la bouche de Mirabeau mourant mille autres propos qui, la plupart, n'ont pas plus de vérité. Tous ces propos, qui semblaient dictés pour l'impression, avaient été publiés par Noël (2) dans la Chronique de Paris. C'est dans cette feuille que chacun alla les lire pour les répéter ; la France entière fut son écho. Mais Noël luimême convient qu'il n'avait fait que les recueillir d'un côté

(1) 12 novembre 1790.

(2) Le fondateur, avec Millin, de la Chronique de Paris. — Jean- François Noël (1755-1841), professeur, journaliste, diplomate, préfet de l'Empire, inspecteur général de l'Université, polygraphe aussi fécond que médiocre.

et de l'autre, et qu'il les avait conservés parce qu'il leur trouvait l'empreinte des passions du grand orateur, sans s'inquiéter si c'étaient bien réellement ses discours. Noël n'avait pu entendre un seul des mots qu'il avait imprimés ; et il en est plus d'un, j'en suis sûr, que Mirabeau n'a jamais prononcé. Cependant, parmi les phrases jetées comme pour la postérité, il en est une qui doit rester à la honte de son auteur et de ceux qui l'ont imprudemment répétée : « J'emporte le deuil de la monarchie ; les factieux s'en disputeront les lambeaux. » Les factieux ! Et depuis quand Mirabeau songeait-il à leur imposer silence, et quels étaient ses droits pour le leur imposer? Misérable marchand d'honneur qui avait vendu le sien, et qui osait insulter à celui des autres ! Les factieux qu'il désignait, c'étaient les patriotes sans doute ; ces patriotes dont il s'était fait un marchepied pour arriver à la popularité. Cette popularité, il ne la devait qu'à eux seuls, et il était perdu du moment où ils allaient s'apercevoir qu'il en avait abusé. Avant d'avoir honteusement ouvert ses bras à la Cour, il ne fut quelque chose que par les patriotes. Je l'ai vu se remuant, s'agitant pour entrer dans le Département (1), et à la veille d'en être repoussé par tous les partis; car tous les partis, soit qu'ils le combattissent, soit qu'ils se servissent de ses armes pour combattre, n'avaient aucune foi, aucune estime pour lui. Ce fut Danton, ce furent les Jacobins qu'il caressait et qu'il a trahis, dont les efforts le portèrent au Département et ensuite au Directoire.

Au moment où la mort frappait Mirabeau, on apprit que le docteur Price (2) venait aussi de mourir.

(1) Mirabeau fut élu, le 18 janvier 1791, administrateur du Département de Paris, avec Talleyrand, Larochefoucauld, etc., et membre du Directoire le 23 février suivant.

(2) Voir plus haut, 1. 1, p. 273. Richard Price mourut le 16 mars 1791. — Suit un long parallèle entre Price et Mirabeau, tiré textuellement du Patriote du 7 mai 1791. Je le supprime.

paris (1784-1786) 45

Je m'arrachai à l'étude de la finance, à laquelle je me livrais avec Clavière, et dont Mirabeau venait parfois s'occuper avec nous, pour aller passer l'été de 1785 chez un de mes anciens amis de collège qui était prieur dans le Dunois. La campagne où demeurait Joliet (1) n'était pas variée comme le charmant pays de la Suisse ou comme les bords de la Saône ; mais enfin c'était la campagne, et quelques bois parsemés interrompaient la vue fastidieuse d'un terrain uni, et dont l'horizon était sans borne. Ces bois solitaires favorisaient la méditation, dont j'étais avide. Là, ne craignant que les mosquites (2) et à l'abri des importuns et des importants de la ville, je me livrais avec mon épouse au doux plaisir d'être le témoin des ébats de notre enfant. Là, mon cœur palpitait à l'aspect de la nature. Je n'ai jamais vu les bois, une solitude épaisse, sans ressentir un tressaillement, une satisfaction intérieure et le désir de ne m'en jamais séparer. Je n'entrevoyais qu'avec horreur le moment de la quitter pour retourner à la ville. La bibliothèque du prieur me fournissait des livres qui occupèrent agréablement mes loisirs. J'étais libre, plus libre que chez moi, et je prenais à ma fantaisie ou ma plume ou le râteau ; quelques jeux innocents et des conversations franches et amicales me délassaient de mes travaux. Tel fut mon plan de vie pendant les trois ou quatre mois de mon séjour à cette campagne, avec le bon prieur et quelques voisins. Je ne deman-

(1) J.-H. Joliet, né vers 1752, fils d'un marchand de Chartres, prieur-curé de Lanneray en 1782, exerça jusqu'au 4 novembre 1792. En octobre 1792, il enseignait la Marseillaise à ses paroissiens (Patriote du 16 octobre). Il fut ensuite officier public jusqu'à l'an VI et maire jusqu'à sa mort, qui arriva en 1838. « La paroisse de Lanneray avait 400 communiants et 650 livres de revenu. » (Beauhaire).

Lanneray est à 7 kil. à l'ouest de Châteaudun, sur un petit ruisseau qui va grossir l'Yerre, affluent du Loir.

(2) Sic ; de l'espagnol mosquito, petite mouche, moustique.

derais au ciel pour terminer mes jours qu'une chaumière aussi modeste.

Ce fut sous ce toit hospitalier que je composai mes Lettres à V empereur Joseph second sur l'émigration et sur le droit des peuples (1). C'est encore dans ce séjour que j'eus le bonheur de devenir père (2) d'un second enfant ; je le nommai Sylvain ; je voulais par là consacrer le séjour champêtre auquel il devait sa naissance et le vouer, pour ainsi dire, dès son berceau à la vie rurale.

Les Voyages de M. Chatellux (3) dans les Etats-Unis d'Amérique parurent à cette époque et furent encensés par tous les journalistes avec cette bassesse dont étaient coupables presque tous les gens de lettres d'alors, lorsqu'ils jugeaient les ouvrages d'un académicien ou d'un homme de qualité. Cette flagornerie m'indigna ; il y avait tant de légèreté dans les sarcasmes que Chatellux prodiguait aux Quakers et aux Américains en général, tant de partialité dans ses jugements, tant de mépris pour les droits du peuple, que je crus devoir prendre la plume pour le réfuter et pour venger le peuple, les Quakers et les Noirs. Cette réfutation fut écrite presque d'un trait ; je la soumis à la critique de mon ami Clavière, qui l'enrichit de ces idées profondes dont il était plein. Je lui dérobai une seule feuille, celle où

(1) Le titre exact est Un défenseur du peuple à V Empereur Joseph II, etc. Voir à la Bibliographie.

(2) Sylvain Brissot naquit à Paris, le 14 mars 1786. On voit dans quel sens il faut entendre l'expression de Brissot.

(3) Le marquis de Chastellux (1734-1788), membre de l'Académie française, avait servi en Amérique sous Bochambeau. A son retour, il publia en 2 vol. ses Voyages dans V Amérique septentrionale, 1786. Brissot, choqué des impertinences aristocratiques de l'ouvrage à l'égard des quakers, des nègres, etc., écrivit un Examen critique des voyages de M. de Chatellux (Paris, 20 juillet 1786). Sa polémique est vive, sans dépasser les bornes permises, et ne mérite pas d'être traitée de « furieuse diatribe », ainsi que s'exprime La Harpe dans trois pages de sa Correspondance littéraire, t. V, p. 215-217 (éd. de 1804-1807).

paris (1784-1786) 47

j'exalte les effets du magnétisme ; Clavière en plaisantait ; j'y croyais et je récusai son jugement.

Si un auteur peut être entendu comme juge de ses propres ouvrages, je puis dire que cet Examen critique du voyage de Chatellux doit être préféré à tous ceux qui sont sortis de ma plume. L'énergie en paraîtra sans doute extraordinaire, si l'on se reporte au temps de sa publication, à Tannée 1786. Les académiciens ne pouvaient pas revenir de leur étonnement en voyant l'insolence (c'était leur mot) avec laquelle je traitais un marquis académicien, et dont Voltaire même avait fait l'éloge. Aussi quelques journalistes essayèrent-ils de le venger, et parmi eux Scipio Maffey (1), rédacteur du Journal de Paris ; je ne pus jamais obtenir d'imprimer ma réplique. La presse était alors également opprimée par les académiciens et par les ministres.

Cet ouvrage fut le fondement de mes liaisons avec les Quakers de l'Amérique et avec Crèvecœur. Plusieurs traductions en furent faites par leurs soins, tant en Angleterre que dans les Etats-Unis.

Dans mes voyages en ces contrées, j'ai recueilli la plus douce récompense qu'un écrivain puisse retirer de ses écrits, et l'accueil que j'ai reçu partout des bons Quakers ne sortira jamais de ma mémoire (2).

Les femmes de qualité étaient alors enthousiasmées des Lettres d'un Cultivateur Américain, de Crèvecœur (3). Je

(1) Il y a là un lapsus de la plume de Brissot ou une mauvaise lecture de son manuscrit. L'écrivain qui, dans un article du Journal de Paris du 16 novembre 1786, sous le pseudonyme de Ferri, prit la défense de Chastellux contre Brissot, était un littérateur italien du nom de Philippe Mazzei. Scipio Mafïei est l'auteur de Mérope.

(2) Suivent, dans l'édition de Montrol, quatre pages sur un quaker américain, Warner Mifflin, que Brissot avait connu en Pensylvanie dans son voyage de 1788. Elles sont littéralement transcrites de son Voyage (t. I, p. 278-282). Je les supprime.

(3) Saint-John de Crèvecœur (1735-1813) était un gentilhomme normand qui, passé en Amérique vers 1754, s'y était fait planteur,

partageai cet enthousiasme, et je recherchai avec empressement la connaissance de son auteur. Il me semblait qu'à l'âme la plus sensible il devait joindre le cœur le plus obligeant, le plus humain, la haine la plus forte pour la tyrannie et le mépris le plus profond pour les rois et pour les nobles. Je me trompai dans ce jugement, et j'eus occasion de me convaincre que leur auteur et l'homme privé étaient ici deux hommes bien différents, et que, si Crèvecœur composait d'après son imagination, il agissait toujours d'après son intérêt. Cet homme simple était logé chez la fameuse comtesse [de] Houdetot, amante de Saint-Lambert, et devenue depuis si célèbre par les Confessions de Jean- Jacques Rousseau. On se rappelle qu'à l'âge de cinquante ans il s'était épris pour elle de la passion la plus ardente, et qu'il fit Julie à son image. J'ai vu cette dame en 1787 ; elle était vieille, laide, spirituelle, mais remplie de prétentions. En relisant Rousseau, je tombai de mon haut ; je ne pouvais concevoir que ce fût là l'original de Julie. Cette comtesse avait tous les préjugés de sa caste ; et fière de posséder un sauvage américain, elle voulut le former et le jeter dans le grand monde. Il eut le bon esprit de s'y refuser et de se borner à quelques sociétés choisies d'hommes de lettres qui se rassemblaient chez elle. En voyant pour la première fois ces grands hommes qui remplissaient la terre de leur nom, Crèvecœur était sur le point de s'agenouiller. Mais comme toute cette réputation s'évanouit quand il les entendit parler, se collauder, se déchirer réciproquement !

Rien ne lui parut plus vain, plus petit, plus misérable.

puis, revenu en France en 1781, avait publié, d'abord en anglais à Londres (1782), puis en traduction française à Paris (1784, 2 vol.), ses Lettres d'un cultivateur américain qui eurent un très grand succès. Voir sur sa vie, son œuvre, ses relations d'amitié avec Mme d'Houdetot, le volume que lui a consacré M. Robert de Crèvecœur, son petitfils (Paris, Jouaust, 1883, in-8°).

paris (1784-1786) 49

Il revenait toujours avec joie à la solitude où il pouvait s'épancher avec moi.

Je l'avouerai, ces premiers épanchements m'attachèrent fortement à lui ; il me semblait l'homme de la nature. J'aimais sa simplicité, son goût pour la solitude, son mépris pour l'orgueil académique, sa haine pour le vice. Mon amitié s'exalta, j'étais à chaque instant avec lui. C'était un bonheur pour moi que de lui rendre de petits services, c'était une jouissance que de le faire connaître à mes amis. Je le présentai chez Clavière, et, d'après la lecture de son ouvrage, toute la famille, qui avait les mœurs américaines, était ravie de connaître un écrivain qui les avait peintes avec tant de vérité. Clavière fut le seul qui ne partagea pas cet enthousiasme, ses yeux perçants avaient découvert qu'il y avait dans cet homme quelque chose de bizarre et même de suspect. J'accusais la sévérité de Clavière ; il tint bon, et l'événement me prouva qu'il avait raison. Crèvecœur portait partout un front sombre, un air inquiet ; il semblait craindre qu'on ne le devinât. Jamais il ne se livrait aux épanchements, il paraissait même quelquefois effrayé du succès de son ouvrage, il semblait enfin qu'il eût un secret qui lui pesât sur l'âme et dont il craigna t la révélation. Voilà ce que Clavière entrevit; j'aurais dû moi-même m'en défier à la froideur qu'il montrait toutes les fois que je lui communiquais mon dessein de me fixer en Amérique. J'étais las du despotisme sous lequel la France gémissait. Homme de lettres, je ne voulais pas plier le genou devant les idoles du jour, et cependant je ne pouvais parvenir à exister que par cette bassesse. J'aimais mieux, lui disais-je, exercer dans les Etats-Unis quelque métier pénible, mais peut-être pouvais-je espérer que mes talents m'y procureraient un jour de l'aisance. Elever d'ailleurs mes enfants loin de la vue du tyran était ma plus douce espérance, mon plaisir suprême ; j'aurais tout donné pour l'obtenir.

MEMOIRES DE BttISSOT. — T. II. 4

Telles étaient mes idées de chaque jour, tel était le thème de toutes mes conversations. Crèvecœur ne cessait de m'en éloigner, de combattre mon plan, de multiplier les difficultés. Il m'exhortait à supporter les injustices de mes ennemis, à ne plus les attaquer, à choisir un autre genre pour écrire. De pareils conseils affligeaient mon âme sans abattre mon courage, sans m'inspirer aucun soupçon.

C'est en Amérique que j'ai trouvé le nœud de l'étrange conduite de Crèvecœur à mon égard (1). Comptant sur son amitié, sûr de trouver dans son âme quelque reconnaissance des services que je lui avais rendus, de l'attachement que je lui avais témoigné, je vole chez lui; j'étais étranger, il me devait un asile. A peine m'offrit-il un lit pour une nuit, une seule nuit, et le matin même il m'avertit que mon logement était prêt dans une maison où l'on recevait beaucoup d'étrangers. Depuis, il ne me vit qu'à la dérobée, il ne me présenta chez aucun Américain, et garda la réserve la plus mystérieuse.

Voici les motifs qui dirigèrent sa conduite. Au milieu des troubles qui avaient déchiré l'Amérique, Crèvecœur avait d'abord gardé la neutralité, puis avait paru la violer en s'attachant plus particulièrement aux royalistes ; et lorsque ensuite il les vit près de succomber, il fit quelques pas pour se réconcilier avec les républicains. Cette variation dans sa conduite avait inspiré à ces derniers un profond mépris pour lui ; ils le regardèrent, sinon comme un homme dangereux, au moins comme un homme sans énergie et sans caractère, et plus près de l'esclavage que de la liberté. D'après cette opinion et d'après sa conduite, ils

(1) Crèvecœur était retourné aux Etats-Unis, comme consul de France à New- York (1783-1792), mission coupée par deux séjours en France, notamment de 1785 à 1787 ; c'est alors qu'il connut Brissot et Clavière et qu'il fonda avec eux et Bergasse la Société gallo-américaine (voir à la Correspondance). Mais il était à New- York lorsque Brissot y arriva, en août 1788.

paris (1784-1786) 51

s'étonnaient avec raison que le ministère français eût donné le premier consulat de l'Amérique précisément à un ennemi de la révolution et de l'indépendance américaine. Crèvecœur, confondu lui-même de son prodigieux succès en France, craignait qu'on ne découvrît le mystère et qu'on ne lui enlevât une place à laquelle il était fort attaché. Un jour qu'il me parlait de la légèreté de la Cour, et de la crainte de perdre la faveur du maréchal de Castries : « Ne vous reste-t-il pas, lui dis-je, une grande ressource? la terre vous ouvre ses bras. Simple cultivateur, vous serez plus heureux qu'étant esclave des grands. » Le mouvement de sa tête et le silence de Crèvecœur me prouvèrent que cette morale, bonne pour les livres, n'était guère de son goût.

Sa conduite antérieure à la révolution n'était pas la seule chose que Crèvecœur voulût cacher. Il avait eu des chagrins domestiques qu'il enveloppait d'un voile impénétrable. Cet homme soupçonneux et défiant ne m'éloignait de l'Amérique que pour m'éloigner de toutes ses connaissances ; il craignait apparemment que je n'en profitasse pour lui nuire. L'ingrat, il connaissait bien peu mon âme! J'aurais, s'il avait eu quelque confiance en moi, cherché à épaissir encore le voile dont il se couvrait.

Quant à sa réserve à mon égard en Amérique, elle était dictée par un autre motif. Il était dans la dépendance de l'ambassadeur Dumoutier (1), qui haïssait les Américains, les révolutions et les écrivains énergiques ; j'étais du nombre des hommes qu'il proscrivait ; sans cesse il exhalait contre moi sa haine impuissante. Je la bravais ; mais Crèvecœur, qui craignait de perdre sa place s'il n'encensait pas les ressentiments de son petit ministre, Crèvecœur

(1) Sic. Lisez : de Moustier (Cf. t. I, p. 319). Ce ministre plénipotentiaire de France auprès des Etats-Unis était en effet fort mal disposé pour Brissot. — Voir la Correspondance.

jouait la froideur avec moi pour le tromper. Pouvais-je estimer plus longtemps un homme qui se dégradait par une si honteuse dissimulation ? Pouvais-je aimer plus longtemps un homme que j'étais forcé de mésestimer?

J'ai cru devoir raconter d'un seul trait tous mes rapports avec Crèvecœur. En terminant ce récit, je dois dire cependant qu'on serait dans l'erreur si l'on pensait qu'il ne fût pas estimable sous quelques rapports. Crèvecœur suivait avec assiduité les progrès des arts mécaniques en Amérique ; il en connaissait bien les mœurs, il les pratiquait ; il eût été bon, constamment bon, s'il eût eu de l'énergie et moins d'intérêt personnel.

La froideur que me montrait Crèvecœur ne m'empêcha pas de suivre avec la plus grande ardeur mes projets sur l'Amérique. J'étudiais tous les livres qui pouvaient me donner des lumières sur la nouvelle patrie que j'avais adoptée dans mon cœur, et, confondu de l'ignorance où l'on était en France à cet égard, je résolus de publier un ouvrage où j'examinais la situation des Etats-Unis. Je me proposais d'y faire connaître les relations commerciales et politiques que la France pouvait former avec ces contrées, et j'espérais que le tableau de la prospérité future des Américains inviterait mes compatriotes à imiter leur conduite et à recouvrer enfin leur liberté. Tel fut le double objet de mon traité sur les Rapports entre la France et les Etats- Unis, qui fut publié, en 1787, sous le nom de Clavière et sous le mien. On s'apercevra facilement que toute la partie commerciale appartient à cet homme profond. Son mérite ne fut pas senti ; mais il le sera lorsque la paix aura consolidé la liberté et permis au commerce de réparer ses pertes et d'étendre ses spéculations. Telle était la crainte que le ministère éprouvait en voyant se développer la philosophie du commerce et la prospérité d'un peuple libre, qu'il éleva mille obstacles à la vente de cet ouvrage. Le silence le plus

paris (1784-1786) 53

profond fut recommandé aux journalistes. L'accueil que les Anglais et les Américains firent à ce traité, dont ils publièrent plusieurs éditions, nous dédommagea de Tindifférence des Français.

Cette étude intéressante ne m'empêchait pas de suivre avec zèle les expériences sur une découverte nouvelle qui absorbait alors l'attention du public et occupait toutes les plumes. Je parle du magnétisme animal. Je montrai d'abord l'incrédulité la plus prononcée ; mais voyant le ton affirmatif et confiant de ses partisans, les faits nombreux qu'ils citaient, les noms respectables qui figuraient sur les listes, je résolus d'examiner leurs expériences par moi-même, et de rechercher les apôtres de cette doctrine nouvelle.

Bergasse (1) paraissait en être le chef. Je vis Bergasse ; j'étais prévenu en sa faveur par une petite dissertation sur les lois criminelles qu'il avait publiée, et qui annonçait une excellente logique et un ami de l'humanité. Bergasse m'écrivit, lorsque je lui demandai un rendez-vous : « Vous croyez trouver un savant, vous ne trouverez qu'un homme simple et bon qui cherche la vérité dans son cœur. » Je le crus, car je ne pus jamais me défier de personne. Dès ce jour, nous nous liâmes de la plus étroite amitié. Je le voyais presque tous les jours; il me rendit le témoin de plusieurs faits très extraordinaires ; il me communiquait ses ouvrages, et ce fut dans la chaleur d'un de ces épanchements que, rentré dans mon cabinet, je composai sur le magnétisme mon Mot aux académiciens (2). Ils y étaient durement traités ;

(1) Nicolas Bergasse (1750-1832), né à Lyon, où il se distingua comme avocat, vint ensuite à Paris (1778), où il plaida une cause retentissante, celle du banquier Kornmann contre sa femme, dont Beaumarchais s'était fait l'avocat. Il siégea ensuite à la Constituante. M. Léopold de Gaillard lui a consacré une agréable monographie (Paris, 1893).

(2) Je n'ai pu trouver trace de cet opuscule de Brissot. Pourtant il a paru, puisque les Mémoires secrets du 18 juillet 1786 le signalent, mais sans savoir à qui l'attribuer.

Ils méritaient de l'être. L'insolence avec laquelle ils voulaient écraser ce système nouveau, parce qu'il n'était pas sorti de leur sein, parce qu'il renversait leurs calculs, cette insolence devait révolter un ami de la liberté, de la vérité et de l'indépendance.

Bergasse ne me cacha pas qu'en élevant un autel au magnétisme, il n'avait en vue que d'en élever un à la liberté. « Le temps est arrivé, me disait-il, où la France a besoin d'une révolution. Mais vouloir l'opérer ouvertement, c'est vouloir échouer ; il faut, pour réussir, s'envelopper du mystère ; il faut réunir les hommes sous prétexte d'expériences physiques, mais, dans la vérité, pour renverser le despotisme. » Ce fut dans cette vue qu'il forma dans la maison de Kormann, où il demeurait, une société composée des hommes qui annonçaient leur goût pour les innovations politiques. De ce nombre étaient Lafayette, Dépremesnil, Sabathier (1), etc. Il y avait une autre société moins nombreuse d'écrivains qui employaient leur plume à préparer cette révolution. C'était dans les dîners qu'on agitait les -questions les plus importantes. J'y prêchais la république; mais, à l'exception de Clavière, personne ne la goûtait. Dépremesnil ne voulait débourbonnailler la France (c'était son mot) que pour y faire régner le Parlement. Bergasse voulait un roi et les deux chambres, mais il voulait surtout faire le plan seul, et que ce plan fût rigoureusement exécuté: sa manie était de se croire un Lycurgue. Les succès de Mesmer et de Cagliostro lui causaient un tourment dévorant. Il aurait voulu que la renommée ne s'occupât que de lui, et obtenir seul des autels.

Il cherchait des adorateurs et s'embarrassait peu d'avoir des amis. J'avais la bonhomie de croire qu'il était le mien. Lorsque l'illusion qui couvrait mes yeux s'est dissipée, je

(1) Sabatier de Cabre, conseiller au Parlement (Alm. rcy. de 1788).

paris (1784-1786) 55

l'ai sincèrement regrettée. Il m'en coûtait peu de croire que j'eusse été sa dupe, mais qu'il eût été insensible à mon amitié.

Lorsque je repasse dans ma mémoire tous mes rapports avec cet homme singulier et tous les traits qui ont marqué le commerce que nous avons eu ensemble pendant deux ou trois ans, je ne puis m'empêcher de sourire de mon aveuglement et de ma crédulité. Je croyais Bergasse entraîné par un amour ardent pour la liberté et le perfectionnement de l'espèce humaine, et tout me force maintenant de confesser qu'un profond égoïsme était le mobile de toutes ses actions. Il ne voyait que lui, que sa gloire, dans le magnétisme, dans nos sociétés particulières, dans nos tentatives pour renverser le despotisme, dans l'Assemblée nationale. Quelquefois il paraissait tenté de se croire un dieu, et il était tout étonné qu'on ne le crût pas comme lui. Diverses circonstances l'avaient amené à ce comble de l'extravagance. Quelques femmes d'esprit, plus amoureuses de sa réputation que de lui, l'idolâtraient (1). Les partisans du magnétisme, qui avaient besoin de soutenir son échafaudage pour soutenir leur secte, l'encensaient comme le grand Lama, Cette erreur presque universelle lui avait donné la plus haute idée de son importance ; et l'on sait que, dans la stupidité de ces temps-là, se montrer persuadé de son importance, c'était en convaincre la tourbe irréfléchie, et qui juge toujours d'après les surfaces.

J'ai dit les défauts de Bergasse, je dois parler de ses qualités. Gomme écrivain, son style était pur, sa logique était serrée, sa morale religieuse. Il haïssait le despotisme; mais haïr le despotisme n'est pas toujours aimer la liberté.

(1) Surtout Madeleine Schweizer, femme d'un banquier de Zurich établi à Paris et chez qui fréquentait Mirabeau (voir G. Finsler, Lavaters Beziehungen zu Paris in den Révolutions jahren, Zurich, 1898).

L'indignation l'arrachait quelquefois à son apathie ; il avait de beaux mouvements. Comme homme privé, il était doux dans la société, désintéressé, réglé dans ses mœurs : mais, encore une fois, il n'avait pas cet amour de l'humanité, cette abnégation de soi-même, qui caractérisent les véritables héros, c'est-à-dire ceux qui sont utiles à l'humanité, les Bénezet, les Howard. La liberté était son moyen plutôt que son but.

On ne peut disconvenir que les efforts de Bergasse et ceux de la société qui se rassemblait chez lui n'aient singulièrement contribué à accélérer la Révolution. On ne peut calculer toutes les brochures sorties de son sein. C'est de ce foyer que partirent presque tous les écrits publiés en 1787 et 1788 contre le ministère, et il faut rendre justice à Kornmann : il consacra une partie de sa fortune à ces publications. On en dut plusieurs à Gorsas (1), qui essayait alors la plume satirique avec laquelle il a si souvent déchiré le monarchisme, l'autocratie, le feuillantisme et l'anarchie. Carra (2) se distinguait aussi dans ces combats, auxquels je pris quelque part/

Je pourrais m'étendre plus longuement sur mes rapports avec Bergasse, et parler aussi de ce fameux procès de Kornmann qui établit sa réputation (3), et aux débats duquel je ne fus pas étranger. J'y reviendrai plus tard ; on verra si j'eus le droit de me plaindre de sa perfidie à mon égard, et si, comme me l'écrivait madame Roland, je n'avais pas été la dupe de mon cœur et de mes illusions

(1) Entre autres Y Ane promeneur, 1786.

(2) M. de Calonne tout entier, 1788.

(3) C'est surtout de mai à octobre 1787 que se déroula ce procès où Bergasse, qui plaidait pour Kornmann, rencontra pour adversaire Beaumarchais et eut la galerie pour lui.

paris (1784-1786) 57

dans une liaison où je prodiguais mon amitié à un ingrat qui en a trop longtemps abusé. « Vous êtes lié avec l'un des MM. Bergasse, m'écrivait-elle (1), celui que le public connaît par ses écrits ; il ne vous est pas indifférent de savoir quelle est la profession de foi de sa famille sur les affaires présentes et sur vous-même. Vous apprendrez peut-être avec étonnement que les frères Bergasse s'expliquent ici d'une manière peu édifiante pour les patriotes, sur la Révolution actuelle ; ils la désapprouvent hautement, ils témoignent du dédain pour l'Assemblée nationale, ils blâment ses opérations ainsi que la dernière démarche du roi ; vos principes et vos ouvrages leur paraissent également répréhensibles, et, pour quiconque juge l'influence du député sur le jugement de ses frères, il n'est pas difficile d'en reconnaître l'effet. Notre ami Blot sait que le premier a eu le projet de réfuter votre excellente lettre au marquis de Chastellux, dans le même temps que, sans vous en rien dire, il était avec vous sur le ton de la confiance.

» J'ignore jusqu'à quel point une façon de voir particulière, un excessif attachement à sa propre opinion peut abuser un homme ; je n'accuse les personnes ni ne qualifie les procédés ; mais je vous préviens d'une disposition publiquement manifestée, contraire aux principes du patriotisme exposés dans vos écrits et mis en action dans l'Assemblée, disposition propre à des gens qu'il vous importe de bien connaître. »

Bergasse n'a fait que paraître à l'Assemblée constituante où il avait été député. Bergasse, je le répète, voulait être le Lycurgue de la France, mais il voulait l'être seul, et il s'indigna contre l'Assemblée et la nation qui s'imaginait avoir besoin d'autres que lui pour rédiger la Constitution. Il sentit bien aussi que l'arène où il fallait combattre était

(1) Voir mon édition des Lettres de Mme Roland, t. II, p. 81.

différente de celle où jusqu'alors il avait brillé ; il se mesura avec justesse ; il n'osa se montrer de peur qu'on ne le jugeât à sa taille et qu'il ne fût éclipsé : c'est lui qui donna le premier l'exemple de déserter son poste (1) ; exemple que Mounier, puis Lally-Tolendal, ont si sottement imité.

Il y avait quelque harmonie entre les opinions et le caractère de ces trois hommes ; mais la retraite de Bergasse était l'effet d'une colère concentrée, d'un orgueil rentré : comme Achille renfermé dans sa tente, il attendait sans doute que les Grecs vinssent le réclamer. Mounier et Lally- Tolendal n'eurent pas la vanité de se croire des héros ; des héros ne fuient pas si vite et si loin le danger, sous prétexte que le plan de la bataille est mal combiné.

J'avais eu quelques rapports avec ce dernier plusieurs années avant la Révolution. L'ardeur avec laquelle il s'était voué à la défense de la mémoire de son père, cette piété, cette éloquence filiale si noble et si touchante qu'il avait déployée dans la révision de son procès, l'intérêt qu'il avait excité dans l'âme de Voltaire et dont le dernier soupir du grand poète était un illustre témoignage, toutes ces circonstances me l'avaient fait regarder comme un de ces hommes rares dont les vertus sont plus que les talents, et dont l'amitié est un titre d'honneur. Je l'avais recherché ; je lui envoyai un gage de mon estime, le premier volume de ma Bibliothèque des lois criminelles. Je lui annonçais le projet de parler du procès de son père, d'y juger le jugement qui l'avait condamné, et je lui demandais son approbation à ce sujet : « Ah ! demandez-moi mon sang, me répondit-il, ce ne sera pas de trop pour reconnaître ce que vous ferez en faveur d'un père à l'honneur duquel je me suis dévoué. Jamais cause ne fut plus digne de votre intérêt et de votre énergie. Jamais iniquité ne fut plus faite pour

(1) Après les journées des 5 et 6 octobre 1789, il ne reparut plus à l'Assemblée.

paris (1784-1786) 59

allumer votre sainte indignation. C'est un abîme qu'on ne sonde qu'en frémissant et dont je n'ai pas encore pu trouver le fond. A peine tous les écrits que j'ai produits jusqu'ici en ont-ils donné une idée imparfaite, et cette idée est déjà terrible. Je vous porterai moi-même ces écrits, nous en causerons ensemble, et je m'abandonne dès ce moment à tout ce que vous dictera votre courageuse sensibilité. »

« Si mon suffrage était quelque chose, me disait-il ailleurs, je vous dirais qu'il vous est depuis longtemps acquis. Votre entreprise seule doit vous rendre cher à quiconque porte un cœur sensible : la manière dont vous la suivez, les talents et les vertus que vous y déployez, ajoutent au sentiment de la bienveillance celui de l'admiration... Poursuivez, monsieur, je n'ai pas la vanité de croire que ma voix puisse encourager ; mais je vous le dis au nom de tous les amis de la justice et de l'humanité : continuez à servir l'une et l'autre, défendez-les, vengez-les, faites-les triompher ; nulle victoire n'égalera la vôtre, et en vérité il sera bien plus beau de brûler l'Ordonnance criminelle que de brûler Gibraltar (1). »

Les gens qui sentent froidement trouveraient sans doute de l'emphase dans ce que m'écrivait Lally ; pour moi, je conçois et j'excuse cette emphase, parce que l'exagération d'un sentiment noble n'est point un crime à mes yeux ; je n'aurais pu trouver d'exagéré, dans ce qu'il me disait, que les éloges qu'il voulait bien m'accorder ; mais je dois avouer que son suffrage fut alors un de ceux qui me flattèrent davantage, parce qu'il me semblait dicté à la fois par la vertu et le patriotisme d'un bon fils et d'un bon citoyen.

Lally-Tolendal était l'un des membres de l'Assemblée l constituante dont le cœur me semblait le plus dévoué à la

(1) Allusion au siège de Gibraltar (1782).

Révolution, à la haine du pouvoir, à l'amour de la liberté. Ses premiers pas dans la carrière soutinrent mon espérance, mais depuis je fus étrangement trompé. Lally croit -il avoir légitimé sa conduite parce qu'il a publié en sa faveur un long plaidoyer ? non ; son Mémoire (1) restera pour attester ses erreurs, et il ne pourra pas les justifier.

Lally-Tolendal dit quelque part, dans ce Mémoire, qu'il est possible que le ciel lui ait refusé les qualités d'homme d'Etat, mais qu'il lui a départi celles de l'honnêteté. Je le crois, et pour les qualités qu'il se refuse, et pour celles qu'il s'accorde. Je crois même qu'à l'honnêteté il joint une grande sensibilité et une imagination très ardente, et voilà les deux sources fécondes de ses erreurs. Il met sans cesse ses sensations à la place des faits, et des images à la place du raisonnement ; il revêt ces sensations et ces images d'un style prétentieux, et s'imagine avoir trouvé des raisons, parce qu'il a écrit des phrases élégantes.

On connaît les systèmes qu'il a défendus, et le parti auquel il appartenait. Attaché à la distinction des ordres, il a pleuré, car il pleure facilement, sur leur abolition et sur le rejet de cette Chambre haute que Montesquieu avait proposée dans un temps où la noblesse se croyait à elle seule le droit de donner des lois à vingt-six millions d'hommes. Il a soutenu de toutes ses forces ce projet de Sénat réchauffé par Mounier, et qui n'était propre qu'à perpétuer en France l'aristocratie. Il l'a soutenu par des arguments pitoyables et cent fois pulvérisés. Il l'a soutenu par l'exemple de la constitution anglaise, que j'admire comme lui sous plus d'un rapport, mais dont je reconnais que c'est là un des défauts les plus funestes pour la liberté du peuple britannique. La tendresse de Lally pour le pouvoir exécutif perçait dans tous ses discours comme dans tous ses écrits.

(1) Mémoire ou seconde lettre à mes commettants, 1790.

paris (1784-1786) 61

Dans son Mémoire à ses commettants, il cite avec idolâtrie Montesquieu applaudissant au beau spectacle des vains efforts des Anglais pour établir chez eux la démocratie. Que prouvaient l'opinion de Montesquieu et l'inutilité des tentatives de l'Angleterre ? non pas que la démocratie ne fût le meilleur des gouvernements, mais bien que le parti démocratique en Angleterre, s'étant laissé diviser, ne put résister aux artifices de la noblesse, tomba lui-même dans l'aristocratie, voulut à son tour opprimer la nation, et fut enfin maîtrisé par l'armée. Malgré ce qu'en dit Montesquieu, voilà ce qui fut un triste spectacle pour les amis de la liberté. Les efforts avaient été vains, le système n'en était pas moins beau.

Lally, qui semblait avoir écouté de sang-froid le canon de la Bastille, s'enfuit au premier coup de fusil tiré à Versailles, et quand il fut loin il demanda grâce pour la conspiration du 14 juillet, et cria vengeance contre les instigateurs des 5 et 6 octobre, parce que ceux-ci étaient coupables du crime de lèse-majesté, et que ceux-là n'étaient accusés que de quelques peccadilles contre la nation. Mais ce crime de lèse-nation n'était pas défini. Ce crime, le premier de tous, car on ne peut de sang-froid mettre en balance une nation tout entière avec un homme, ce crime n'avait pas besoin d'avoir été défini pour être punissable. Quoi ! parce que des tyrans ont eu le soin de se barder de lois et d'ordonnances pour faire respecter leur autorité, tout ce qui s'écartera de ces lois sera digne du supplice ? et parce qu'ils auront éternellement écarté, dissimulé les droits sacrés des nations, et évité de les consacrer, ni leur tyrannie, ni les attentats de leurs despotiques agents ne seront que des fautes qu'on laissera blâmer en public, et qu'on récompensera en secret ? Ah ! loin de répéter cette doctrine anti-populaire, et de faire à froid du pathétique sur ce sujet, Lally aurait dû réfuter l'écrivain qui avait prouvé

que le crime de lèse-nation était dès longtemps défini par les lois françaises, il aurait dû se rappeler qu'à l'Assemblée constituante il avait proclamé la responsabilité des agents du pouvoir exécutif. Lally ne se serait pas mis en contradiction avec lui-même et avec les vrais principes.

Ces principes étaient au-dessus de la portée de Lally. Ce n'était pas une raison pour qu'il les calomniât. Je ne lui ai point pardonné ces attaques contre des hommes remplissant les devoirs qui leur étaient imposés, devoirs qu'il appelait le scandale du monde et l'opprobre de la raison. Qu'étaient-ce aussi que ces déclamations contre les évangélistes de discorde et de rébellion, prêchant d'un bout de l'Europe à l'autre des croisades contre l'ordre et la paix, et plus sombres à ses yeux que les agitateurs du dix-septième siècle ? Quoi ! cette généreuse croisade des philosophes du dix-huitième siècle en faveur de l'humanité et leurs efforts contre la tyrannie de quelquesindividus n'avaient rien de grand et de sublime ? Quoi ! les évangélistes de la liberté parmi les Brabançons dépouillés de leurs droits, parmi les Allemands courbés sous cent mille despotes, parmi les Polonais fléchissant sous la féodalité, n'étaient que des évangélistes de discorde, des apôtres de rébellion ? Et pourquoi Lally s'est-il donc joint aussi à ces évangélistes ? Ne l'avons-nous pas vu au rang de nos philosophes, et depuis au rang des premiers apôtres de la liberté ? Il était donc aussi en rébellion, à moins qu'il ne prétende aujourd'hui qu'il jouait hier la comédie. J'aime mieux croire que son imagination l'a toujours emporté ; c'est elle qui l'a entraîné dans la Révolution et qui l'en a bientôt détaché. Il a perdu un beau poste, sans honneur et sans raison.

Ah ! si Lally eût été persuadé, comme il le disait d'après Mounier, qu'il fallait déserter la France « de peur d'y passer pour indifférent sur le crime », n'eût-il pas mieux fait

paris (1781-1786) 63

cent fois d'y rester pour le dénoncer, le combattre face à face ? Il y aurait eu plus de courage que de la fuir avec autant de prudence et d'agilité. S'il était persuadé, comme il l'a dit, que dès lors Louis XVI était en danger, n'était-ce pas un motif de plus pour ne pas l'abandonner ? Lally a cherché depuis à se laver de cette tache : il est revenu en France, mais pour intriguer obscurément avec Malouet, Montmorin et Moleville ! Ils prétendaient rendre le pouvoir à Louis XVI ! Ils se croyaient encore capables de le retirer de l'abîme où il était plongé ! il ne restait plus qu'à y périr avec lui. L'orage allait éclater. Lally a été assez heureux pour échapper à ses foudres ; cette fois du moins il ne fuyait pas sans avoir vu le danger. Mais en proposant de Londres, à la Convention, de venir défendre avec de vaines paroles celui que de plus forts que lui, celui que l'Europe entière n'auraient pas sauvé, Lally fut encore égaré par son esprit. Qu'y eussent fait des phrases élégantes ? Il savait bien d'ailleurs qu'on ne voudrait pas les écouter. Je me rappelle à cette occasion qu'à l'époque du procès du roi, Bergasse, qui du moins n'avait pas émigré, et qui avait offert ses plans et ses services à la Cour, fut à la veille, dit-on, de reparaître sur la scène ; ce n'était pas pour défendre Louis XVI (1), ni pour se faire l'avocat des honnêtes gens. Les anarchistes, dont les journaux annoncèrent cette grande résurrection, prétendaient au contraire qu'il avait adopté leurs principes et qu'il allait combattre dans leurs rangs : je ne sais ce qu'il y avait là de plus malheureux pour les anarchistes ou pour Bergasse. Au reste, cette conduite de Bergasse ne m'aurait point étonné (2).

(1) Un de ses biographes, M. Léopold de Gaillard, dit au contraire qu'il demanda à défendre Louis XVI.

(2) Suit une page extraite du Patriote du 11 décembre 1792. Je ne la donne pas.

Page 1