LONDRES
J'avais pris un logement à Brompton (1), faubourg agréable de Londres, recherché par les malades mêmes pour sa salubrité. Il était loin de la ville, moins sujet à ce brouillard épais, si cuisant, si insalubre, qui l'enveloppe une partie de la journée. Il était près de la demeure de Swinton, que je me proposais de cultiver, près de la charmante habitation du rédacteur du Courrier de V Europe, de Serres de Latour, avec qui je commençais à me lier ; il était près enfin de la pension de mon aimable Nancy.
La plupart des Français qui vivent en Angleterre y sont attirés par la nécessité. Les uns pour éviter des rigueurs injustes, les autres pour parer aux suites de leurs fautes ou de leurs crimes. J'avais fait choix de cette terre de liberté par un motif bien différent. Je m'y fixais parce que, dans la carrière que je courais, je croyais pouvoir y être utile à mes semblables plus que partout ailleurs.
En m'établissant dans cette île, je m'étais fait une loi d'éviter tous les réfugiés dont la vie n'était pas intacte et dont la liaison, si elle n'eût pas été dangereuse pour moi, eût pu paraître suspecte à des yeux peu éclairés. Cependant j'ai quelquefois laissé venir chez moi des Français dont les erreurs me paraissaient condamnables ; mais j'espérais
(1) Brompton Row, n° 1, chez mistress Garden.
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les ramener à la vertu. La conduite, les opinions, la vie intérieure de l'homme vertueux ont nécessairement de l'influence sur celui dont le cœur n'est pas entièrement gangrené. Il est d'abord tenté de vous persifler, ne répondez rien : soutenez votre rôle, il vous respectera. J'en ai fait l'expérience, et j'en ai conclu qu'il ne faut pas toujours mal juger des personnes honnêtes qui voient des hommes vicieux. Au reste, Pelleport (1), dont il sera question par la suite, et dont les écarts ont été la cause ou au moins le prétexte d'un de mes plus grands malheurs, était presque le seul Français qui vînt me visiter dans ma solitude de Brompton.
Pelleport, homme d'esprit mais sans fixité dans les principes, aimant les plaisirs quoique dénué de la fortune qui les procure, avait été conduit en Angleterre par le dessein de se soustraire au besoin, et peut-être aussi par ce caractère inquiet qui le promenait successivement dans toutes les contrées de la terre. Je le connaissais pour l'avoir rencontré quelquefois chez mon ami Mentelle, dont il avait été l'élève à l'Ecole militaire. Depuis madame Dupeyrou m'avait recommandé de le voir et de lui être utile. Je fis peu pour lui, mais je fis tout ce que je pus, et ce peu eût suffi pour le retirer de l'abîme où son imprudence l'a précipité depuis, si le désordre n'eût pas été son élément. Je vis aussi pendant quelques mois le trop fameux Linguet ; mais je n'eus de relations suivies qu'avec Latour.
Il était bien naturel qu'en me fixant à Londres je cherchasse à connaître le rédacteur du Courrier de l'Europe, avec lequel j'avais autrefois entretenu une correspondance ; son caractère se dévoila dès notre première conversation : il était vif, conséquemment ouvert. Il me dit beaucoup de
(1) Anne-Gédéon de La Fitte, marquis de Pelleport, né à Stenay en 1754, mort vers 1810 (Quérard), est une curieuse figure d'aventurier. J'aurai à revenir sur lui un peu plus loin, p. 319.
mal de son métier de journaliste, de la feuille qu'il rédigeait, de Swinton, des auteurs, du public, de tout le genre humain et de lui-même. Il m'apprit ses aventures sans en cacher le mal, sans en exagérer le bien : né sans fortune, mais d'une bonne famille, élevé dans un monde brillant, quoique incapable d'en soutenir la dépense, il avait fait la cour, quoique marié, quoique père de plusieurs enfants, à la femme de M. de Bejan (1), intendant d'Auvergne ; elle était sa parente, il était le secrétaire du mari ; elle était jeune, jolie, aimable, le mari était vieux, laid, grondeur. Le secrétaire fut donc bientôt préféré à l'intendant. Cette liaison ne pouvait manquer d'éclater et d'attirer des malheurs au couple d'amants. Ils arrêtèrent de prendre la fuite en se munissant de secours abondants pour ne pas tomber dans la misère. L'Angleterre seule offrait un asile impénétrable à toutes les recherches du ministère français, ils le choisirent. Les premiers mois s'écoulèrent délicieusement ; la misère arriva. L'imprévoyant Latour n'avait pas songé à la prévenir. Il fallait pourtant s'en tirer; on épuisa toutes les ressources. L'amante infortunée soutint ce revers avec calme, et de ses doigts délicats elle fournit longtemps aux besoins du petit ménage. Latour de son côté se mit à l'affût des expédients. Swinton était alors en grande renommée parmi les Français, qu'il aidait de sa bourse ; on le recherchait, quoique les conditions de son obligeance fussent onéreuses. Swinton comptait sur le talent de Latour, et il l'aida. La guerre d'Amérique occupait alors tous les esprits, on craignait aussi une rupture avec la France ; cette contrée était avide de nouvelles, et cette avidité
(1) Il n'y a pas eu d'intendant d'Auvergne de ce nom. Il s'agit en réalité de Guerrier de Bezance, qui, après avoir été successivement avocat-général à la Cour des Aides de Clermont, conseiller au Parlement de Paris, maître des requêtes, était revenu à la Cour des Aides de Clermont comme premier président en 1782 (voir Mém. secrets, 7 mars 1783).
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devait encore redoubler si la guerre venait à se déclarer. Cette idée conduisit Latour au projet d'une gazette qui serait composée en français à Londres, et distribuée en France ; mais comment faire répandre cette nouveauté dans un pays où la censure était si sévère ? L'intérêt aplanit tout. Vergennes avait besoin de connaître à fond l'Angleterre ; la gazette de Latour valait cent espions, et elle lui rapportait au lieu de coûter.
Telle fut l'origine du Courrier de l'Europe (1).
Cette feuille, qui a contribué plus qu'on ne pense au succès delà guerre de l'Amérique et par suite à la Révolution française, on la doit à un rapt. Son succès fut rapide. Les souscripteurs arrivèrent en foule ; Latour se vit une fortune assurée. Mais la cruelle expérience qu'il avait faite de la misère ne l'avait pas guéri de son goût pour la dissipation ni de son imprévoyance. N'aimant pas les Anglais, dont le caractère orgueilleux et sec lui était insupportable ; méprisant les Français qui étaient à Londres, et dont la presque totalité méritait ce mépris ; voulant jouir du présent sans s'inquiéter de l'avenir, il se réfugia dans une petite maison à Brompton, au bout de laquelle il y avait un ou deux arpents de terre. Il embellit cette chaumière et transforma la prairie en jardin. Sa retraite était délicieuse. Heureux s'il ne s'y était pas livré à son amour pour la bonne chère; s'il n'y avait pas vécu en épicurien, en vrai Lucullus ; si sa folie pour le jardinage ne l'avait pas jeté dans des dépenses excessives ; heureux enfin s'il eût voulu quelquefois, du sein de sa prospérité, jeter les yeux sur l'avenir et réfléchir un peu plus sur le présent. Le Courrier de V Europe lui rapportait un superbe revenu ; il retirait un autre produit considérable d'une recette empirique qui a joui pendant longtemps du plus grand succès sous le nom
(1) En juillet 1776.
de dragées de la Mecque. Il les composait lui-même ; la composition lui coûtait peu, et le prix en était énorme. Mais la fortune de Latour l'aveugla ; il ne pensa pas qu'elle aurait un terme ou, s'il entrevit ce terme, il crut que l'héritage immense que sa maîtresse, ou plutôt sa nouvelle femme, devait recueillir un jour le mettrait à l'abri des coups du sort.
J'ai dit sa nouvelle femme, car quoique Latour fût marié et eût des enfants, cependant il brisa tous ces liens pour satisfaire sa passion. C'était un crime ; il en commit un second en oubliant tout ce qu'il devait à la famille infortunée qu'il abandonnait dans l'indigence. A peine lui envoyait-il quelques légers secours. Je sus ces détails par Swinton, car Latour ne me fit jamais la confidence de son premier mariage. Il craignait ma morale. Mais tout sermon glissait sur son cœur. Il entendait avec peine les remontrances et suivait toujours la route qu'il s'était frayée. Ouvert, franc, il était bon et généreux. Il avait l'esprit peu cultivé, quoiqu'il n'en manquât pas, et sa facilité pour écrire et pour traduire de l'anglais était extraordinaire; il avait même publié un livre intitulé le Bonheur (1), ouvrage qui n'était pas sans mérite. Mais il haïssait le travail, surtout celui de la plume, et aimait à passer ses jours dans l'indolence. Aussi fut-il enchanté quand j'eus consenti à lui servir de second pour son Courrier, dans la partie des Variétés. Avec cent louis il se procurait une oisiveté qui lui était chère et se reposait sur mon activité infatigable.
Il vivait en sauvage, et peut-être n'avait-il pas tort. Trois choses le réconciliaient avec la vie, son jardin, sa table, et surtout la femme aimable qui avait tout sacrifié pour le suivre. Hors de là, il n'estimait rien, n'aimait personne,
(1) 1767, in-12.
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ne lisait aucun livre ; il aurait bien partagé sa vie, comme La Fontaine, en deux parts, l'une à dormir, l'autre à ne rien faire. Je ne revenais pas de mon étonnement, quand je le voyais avec de pareils goûts chargé d'une aussi lourde rédaction.
Mais il exploitait la littérature et les nouvelles comme on exploite une ferme, il ne l'estimait que par son revenu, sans s'y attacher. Etonné lui-même de ses succès, il en jouissait sans vouloir les mériter, sans s'en enorgueillir. Cinq mille personnes souscrivaient à une gazette médiocre, un million d'individus la lisaient régulièrement, il en tirait plus de 25.000 livres, tandis que Rousseau n'avait pas retiré detous ses ouvrages une année du produit du Courrier. Ce fait n'est-il pas déshonorant pour le siècle, et décourageant pour le génie? C'est une réflexion que Latour me faisait quelquefois lui-même, et cette réflexion ne semblait qu'ajouteràson mépris pour les sciences et pour les hommes.
Nos deux caractères, comme on le voit, contrastaient singulièrement. Moi, ardent, infatigable pour le travail, toujours lisant, méditant, écrivant, aimant peu la table, fou du bien public, ami de la vérité, et déjà prêt à tout leur sacrifier, je plaignais sincèrement Latour, tandis qu'il me regardait comme un fou, dont les rêveries étaient parfois amusantes. Lui aussi me traitait en Don Quichotte de l'humanité. Je le plaisantais à mon tour, je le prêchais parfois, je lui reprochais son épicuréisme, son insouciance, mais nous vivions paisiblement. Sa franchise envers les autres et envers lui-même, la facilité de son commerce, et plusieurs services que je le vis rendre à des malheureux, me faisaient excuser ses erreurs et lui pardonner des fautes dont le mal ne pesait que sur lui. Je cultivais aussi sa connaissance parce que j'espérais tirer parti de sa feuille pour mes folies, comme il les appelait, c'est-à-dire pour répandre partout les bons principes : je ne fus point trompé.
Il m'offrit de m'abandonner la partie littéraire de la gazette, aux conditions que je voudrais fixer, et je ne le refusai pas ; son journal ne pouvait nuire à mes projets, il pouvait au contraire leur servir d'appui. Je répugnais d'abord à reprendre le métier de journaliste, mais il me fut aisé d'apaiser mes scrupules par la pureté de mes intentions et la nature même du travail dont j'étais chargé. Appelé à écrire par un goût impérieux et par les circonstances, j'ai cru qu'un écrivain devait distinguer son siècle et la postérité, et qu'il fallait travailler pour l'une sans abjurer l'autre. Il y a vingt manières différentes d'influer sur son siècle et d'être utile à ses semblables. On peut le faire en remplissant les papiers publics de ses opinions, en répandant, en multipliant les brochures utiles et qui parlent le langage du jour. Les livres profondément pensés et purement écrits vont seuls à la postérité. Pour elle, il faut jeter en bronze et graver au burin ; pour son siècle, on peut se contenter de plâtres et d'esquisses légères, ils suffisent aux besoins du jour. Tel était le raisonnement qui me fit adopter, comme tous les écrivains les plus distingués de cette époque, le travail des ouvrages périodiques et des journaux ; je travaillais comme eux pour influer sur les lecteurs du moment, et non pour ma réputation, ni pour le siècle à venir.
Ces articles n'étaient pas toujours soignés comme ils l'auraient été s'ils eussent porté mon nom ; il y aurait eu des points discutés avec plus de profondeur, des articles que mon scepticisme sévère eût effacés ; mais sur des sciences indifférentes au bonheur, telles que les langues ou l'antiquité, il importe peu qu'on écrive bien ou mal, vrai ou faux, parce qu'il est presque impossible d'y découvrir la vérité ; ce sont des joujoux d'enfants, peu importe que le vernis y soit bien ou mal appliqué. Quant aux véritables sciences, comme la politique et la morale, je saisissais l'occasion d'en répandre les principes dans les seuls écrits
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qu'un certain public lit constamment. Peut-être, en réfléchissant sur cette idée, eût-on bien fait de publier Montesquieu, Voltaire ou Rousseau sous la forme périodique, au lieu de les disséquer platement sous les titres de Génie ou d' Abrégé.
Tel fut l'esprit dans lequel j'ai inséré des articles littéraires et politiques dans le Courrier de l'Europe, depuis février jusqu'en novembre 1783. A cette époque, j'abandonnai cette feuille et ma Correspondance (1), pour exécuter l'entreprise du Lycée de Londres (2). Mais avant d'en finir, je dois encore deux mots à la vérité. Le Courrier de V Europe est peut-être le seul monument qu'on devra un jour consulter pour connaître l'histoire de la révolution de l'Amérique ; il est donc à propos de fixer le jugement qu'on en doit porter. La connaissance particulière que j'ai eue de la composition de cette feuille, des papiers anglais d'après lesquels on la fabriquait, enfin de l'esprit et du caractère de son auteur, m'ont permis de la bien juger. Latour a souvent varié dans ses principes politiques, mais généralement il était plus dévoué à la France qu'à l'Angleterre, il penchait plus vers le parti ministériel que vers celui de l'opposition. Il haïssait cordialement Fox parce qu'il le trouvait trop républicain, et il détestait le républicanisme parce qu'il le jugeait incompatible avec la subordination ; et aux yeux de Latour, qui avait été militaire, la subordination était l'âme des états. Il n'est donc pas impartial dans le récit des débats parlementaires ; il penche toujours la balance du côté de la Couronne.
Quant aux nouvelles, il les puisait dans les gazettes anglaises ; il faut donc souvent s'en défier. La liberté gâte
(1) Correspondance universelle sur ce qui intéresse le bonheur de l'homme et de la société, Londres, Gox, 1783. — Neufchâtel, 1783. — Voir plus loin, p. 328-
(2) Journal du Lycée de Londres, 1784.
encore plus les sources que ne fait ailleurs l'oppression. C'est cependant parmi elles qu'il faudra chercher l'histoire. Les pièces authentiques, telles que les déclarations de guerre, les traités de paix, etc., doivent rendre ce dépôt recommandable.
La partie littéraire, à quelques articles près, envoyée par des mains étrangères, n'a été qu'une rapsodie pitoyable de vers médiocres, d'éloges mendiés et souvent dictés, ou de plats sarcasmes. Il n'y a rien, presque rien, sur la littérature anglaise, l'auteur n'en ayant jamais lu aucune production. Il a fini la gazette à l'époque de la paix (1), et depuis ce temps elle est tombée en des mains ordurières(2) qui en ont fait un clcaque impur, un réceptacle de mensonges et de calomnies, au lieu d'un dépôt historique. Ceci me ramène naturellement à Swinton.
N'étant point détrompé sur son compte, je m'étais hâté de le revoir à Londres aussitôt que je m'y étais fixé. Je soupçonnai bien qu'il était fâché de mon arrivée, mais il sut parfaitement dissimuler et il m'accueillit avec une apparente amitié. Cette dissimulation dura jusqu'au moment où il me vit désabusé et où nos intérêts commencèrent à se froisser.
Deux motifs avaient engagé Swinton à tâcher de m'éloigner de l'Angleterre, à me décourager des projets que je voulais y former, à me détourner de faire la connaissance de Latour ; car avant que nous nous connussions, il nous avait fort adroitement brouillés. Il me regardait comme un homme à projets, entreprenant et persévérant dans mes entreprises, a deep-designing man, ainsi qu'il le disait un jour. Il craignait que je ne voulusse partager la belle récolte qu'il accaparait à lui seul. Il craignait qu'élevant une nouvelle feuille périodique, mes faibles talents et l'expérience
(1) A la fin de 1783.
(2) De Morande et consorts.
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qu'il me supposait dans l'art de diriger un journal ne m'attirassent des souscripteurs et ne diminuassent le nombre des siens. Hélas ! il me connaissait bien peu. Alors je me faisais gloire d'être son ami, et j'étais bien éloigné de jouer à l'amitié le tour sanglant dont il me croyait capable et de m'abaisser à d'aussi vils calculs. Au moment même où son âme me faisait cette injure, j'en puis attester la femme à laquelle il était uni, j'aurais tout sacrifié pour lui, pour ses intérêts, pour sa feuille, tant je lui étais encore sottement dévoué.
Cette crainte n'était pas la seule qui troublât son repos. Il avait été plus d'une fois déchiré dans les papiers publics ; sa réputation était fort ébranlée de tous les côtés. Ses amis, les folliculaires, Latour, son cher Morande même, dont je parlerai tout à l'heure, le peignaient sous les plus noires couleurs. Tous le voyaient témoin paisible, auditeur bénévole de ces injures : était-ce philosophie, ou impuissance de répondre? Alors je n'aurais pas osé décider. Swinton prévoyait que tôt ou tard la bonne opinion qu'il m'avait inspirée allait se dissiper ; que je verrais son associé, ou quelque autre qui m'apprendrait à le connaître. Il prévoyait que, forcé de lui refuser mon estime, de lui ôter mon amitié, j'étais bien capable de détromper sur son compte les personnes que j'avais de bonne foi aidé à mettre dans l'erreur. Il me supposait des liaisons, des connaissances étendues, surtout à Boulogne, ville où il avait intérêt de jouir d'une bonne réputation, et il craignait de me voir renverser par mon indiscrétion, ma franchise, mon horreur de l'immoralité et d'une basse cupidité, l'édifice qu'il avait construit en France avec tant de peine et d'hypocrisie. Tout est arrivé comme il l'avait prévu. J'ai entendu, j'ai été consterné ; ne voulant pas croire aveuglément, j'ai vérifié les faits les plus graves. Content de m' être éclairci pour moi-même, j'aurais tout enseveli dans le silence, si
par une accumulation de calomnies et de persécutions, il ne m'avait forcé depuis à le rompre.
Son caractère commença à se dévoiler à mes yeux quand, pour se venger de Latour, son associé et son rédacteur, il me fit une proposition que je ne pouvais accepter sans me déshonorer. Résolu d'enlever à Latour, à quelque prix que ce fût, la rédaction de la feuille, il me l'offrit à condition que j'embrasserais son parti ouvertement. Ma réponse fut simple. Je ne pouvais, je ne devais prendre aucune part à leur querelle. Ami de tous deux, mon devoir était de ménager leur réconciliation et, lors même qu'elle eût été impraticable, je ne pouvais consentir à supplanter ou même àsuccédersansson consentement à unhomme dont je n'avais qu'à me louer. C'était son état, son unique ressource ; je le savais, et il eût été affreux de l'en dépouiller. Ce calcul honnête n'était pas celui du vindicatif Ecossais ; mais il ne se tint pas pour battu, et compta trouver quelque moyen de composer une autre fois avec mon austérité.
Ce fut par Latour que j'appris mille détails affreux sur l'histoire et la vie de Swinton. Quoique lié avec lui par intérêt, il le détestait très cordialement. Il me révéla mille anecdotes scandaleuses ; la passion en avait probablement exagéré beaucoup. Cependant je ne pus douter, d'après les confidences de Latour, que Swinton n'eût cherché à nous brouiller en nous disant réciproquement beaucoup de mal l'un de l'autre.
Je l'avouerai, les lumières que Latour me donna sur Swinton dissipèrent une foule de préventions que j'avais chéries et qui m'attachaient à lui. Sa cupidité, la bassesse avec laquelle il recherchait les êtres les plus vils, mais dont il pouvait craindre le crédit ou les traits, sa barbare spéculation sur sa femme et ses enfants, sa spéculation mercenaire sur la curiosité publique, tout le rendit méprisable à mes yeux. Sa maison était le rendez-vous des Français les
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plus décriés ; il était le correspondant de Beaumarchais (1), et presque l'esclave de l'infâme Morande. Morande connaissait sa vie ; il avait même en main des preuves de faits qui pouvaient déshonorer Swinton, etilse servait decet avantage pour lui faire payer un tribut considérable quand il tombait dans le besoin, et Morande v tombait souvent. C'était avec une pareille impudence qu'il rançonnait Beaumarchais et les ministres français qui redoutaient sa plume envenimée.
J'ai peint cet affreux libelliste dans d'autres mémoires particuliers et qui n'ont point vu le jour, et dans un écrit publié en 1791 (2) ; je l'ai peint horrible, épouvantable, tel qu'il était. J'ai besoin de retracer ici son portrait. Ce fut l'homme dont la haine a fait le plus grand tourment de ma vie ; il faut que je montre si j'étais bien coupable de l'avoir méritée !
Ses atroces calomnies auraient déshonoré tout autre dont la conduite eût été moins pure, et dont l'honneur et la probité n'eussent pas été attestés par les actions de toute sa carrière et par le témoignage des hommes les plus honorables de son temps ; il faut qu'après ma mort, s'il reste quelques personnes égarées par les libelles et les placards dont la rage de mes ennemis privés et de mes ennemis politiques m'a poursuivi pendant ces dernières années de ma vie, il faut, dis-je, que ces personnes connaissent l'auteur de toutes ces calomnies, la source de tous ces libelles, et que celles qui les ont répétées (quelques-unes m'en ont déjà témoigné leur repentir) s'aperçoivent qu'elles n'ont été que le coupable écho du plus méchant comme du plus vil des hommes (3).
(1) Probablement lorsque Beaumarchais alla à Londres, en mars 1774, racheter pour le compte de Louis XV un pamphlet contre Mme Du Barry.
(2) Réplique de J.-B. Brissot à Charles Théveneau de Morande (30 août 1791), 31 p. in-8°.
(3) Suivent, dans l'édition de Montrol, quatre pages sur Morande,
Eh bien ! voilà l'homme qui a fourni âmes ennemis tous les traits dont ils ont cru me déchirer. Voilà l'homme dont ils se sont faits les échos et dont ils ont épousé la haine et la
querelle !
Après mon voyage des Etats-Unis (1), Morande lisait à Duroveray un article dans lequel il prétendait que j'avais été repoussé de toutes les sociétés d'Amérique. « Comment ! lui dit Duroveray, mais cela n'est pas possible, j'ai vingt preuves du contraire ! — Et moi aussi, répondit Morande ; mais voilà comme je sers mes amis et mes ennemis. » C'est Duroveray lui-même qui me répéta ce propos.
J'avais rencontré pour la première fois Morande, en 1779, chez Swinton, dont il fréquentait dès lors la maison avec assiduité. A mon retour en Angleterre, en 1783, me trouvant à dîner au café de Spring Gardens (2),]' y vois un homme qui, les yeux fixés sur moi, ne cessait de me considérer, et qui, au bout d'un certain temps, prononça mon nom ; j'en témoigne ma surprise, ne connaissant pas celui qui me nommait, il vient à moi et me décline le sien à l'oreille ; il avait de bonnes raisons sans doute pour se nommer tout bas ; mais, je l'avoue, cette prodigieuse mémoire me fit frémir. Cet homme, me disais-je, ne m'a si bien remarqué sans doute que parce que je suis une victime qu'il veut frapper ; et je ne me trompais pas dans mon pressentiment.
extraites littéralement (il n'y a pas dix mots de changés) de la brochure publiée par Brissot le 10 août 1791 : Réponse de Jacques-Pierre Brissot à tous les libellistes qui ont attaqué et attaquent sa vie passée (48 p. in-8°). Puis viennent trois pages de la même brochure, toujours concernant Morande, extraites de La Police dévoilée, de Manuel (1791, 2 vol.). Je les supprime également.
(1) En 1788.
(2) Jardins à la mode, plus connus sous le nom de Vauxhall Gardens, sur la rive droite de la Tamise. On y trouvait des cafés et des restaurants. On les appelait au début New Spring Gardens, pour les distinguer des Old Spring Gardens de Charing-Cross.
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Je revis une troisième fois Morande chez Swinton, avec un autre folliculaire enrôlé sous les mêmes drapeaux. Que d'impudence ! et quel était mon étonnement ! Faire un métier abominable et, loin d'en rougir, s'en vanter avec audace : peut-on pousser plus loin l'effronterie et la dépravation ? J'étais stupéfait, muet, honteux, baissant les yeux, et ne pouvant ouvrir la bouche. Ils citaient leurs bons mots les plus affreux et se vantaient de la noirceur de leur imagination, de la fécondité de leur esprit dans l'invention des anecdotes qu'ils publiaient chaque jour contre les gens les plus recommandables. «Voici qui méritait bien la bastonnade, disait l'un en parlant de lui-même. — Ceci ne valait-il pas la corde ? » répliquait l'autre. L'heureux métier ! l'aimable chose qu'une gazette rédigée par de tels gens ! La victime paie pour effacer son nom, son ennemi paie pour le rétablir et le publier ; la loi protège tout, et le public ne fait qu'en rire.
« Tel négociant m'a donné cette paire de boucles pour vanter son magasin et déprécier celui de son rival. — Telle actrice m'a envoyé cette boîte d'or pour la pouster (1). — Cet excellent vin que je vous ai fait boire, je le tenais de Déoda, fameuse impure qui craignait que je ne révélasse un rendez-vous nocturne contraire à son marché et une grossesse qu'on cache avec soin. — Avez-vous remarqué mon article sur cet auteur que l'on vante partout, et qui ne m'avait point envoyé d'exemplaires de son ouvrage? Rien n'est plus amusant que de turlupiner le livre qu'on n'a pas lu. — Et cette société où l'on a entendu nos plus fameux artistes, j'ai bien prouvé que tout y avait paru médiocre et détestable ; car on ne m'avait point envoyé de billet. »
Tels étaient pourtant les discours de Morande et de son
(1)« C'est le terme usité à Londres pour exprimer l'action de prôner». (Note de Brissot.)
ami ; voilà comment ils se renvoyaient leur mutuelle infamie : et Swinton écoutait et souriait ! En sortant de là je crus m'échapper d'une caverne de voleurs.
Je résolus dès lors d'éviter avec le plus grand soin de revoir jamais de pareils êtres ; je cessai même de fréquenter la maison de Swinton quand je sus que Morande s'y rendait souvent. Ce monstre ne s'aperçut que trop bien de l'horreur que j'avais conçue pour lui, et il fut confirmé dans ses soupçons par le refus que je fis de le recevoir lorsqu'il se présenta chez moi. Telle est la source de l'acharnement qu'il a depuis déployé contre moi. Il pardonnait le crime, mais il ne pardonnait pas le mépris.
C'est pourtant avec ce serpent odieux que Swinton avait imaginé de vouloir m'associer. Il était fatigué des caprices de Latour, qui lui faisait payer bien chèrement la réputation du Courrier. Croyant pouvoir le priver de sa propriété, il m'en proposa à deux reprises la rédaction, en m'offrant 500 louis par an ; c'était la moitié à peu près de ce que recevait Latour, en sorte que Swinton faisait une excellente opération en se dégageant de ses liens. Swinton y mettait une condition à mon acceptation, c'était de travailler en commun avec Morande. A ce nom, je reculai d'effroi...
S' apercevant aussitôt de la double indignation que me causaient ses propositions, Swinton prévint mon impatience à lui répondre en ajoutant doucereusement que Morande travaillerait sous ma dictée et serait tout à mes ordres. « Ni sous ma dictée ni autrement, lui repartis-je avec vivacité. En acceptant vos offres je blesserais l'honneur et l'amitié ; mais m'associer avec Morande, mais me souiller dans une pareille coalition, non, jamais! Je mourrais de faim, et vous m'offririez cent mille livres sterling par an que je repousserais de telles offres avec horreur. • Swinton, sans rougir, insista, me pria de réfléchir. Je lui
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rappelai qu'il m'avait dit lui-même que Morande était le plus grand des scélérats ; que l'enfer, à l'entendre, n'avait jamais vomi son pareil ; qu'il avait mérité dix fois l'échafaud. Swinton ne niait rien, ne réfutait rien, convenait de tout. « Tout est vrai, disait-il, mais Morande est le protégé de Beaumarchais, mais il tourne vivement un paragraphe.— Tant pis pour Beaumarchais, tant pis pour vous, tant pis pour celui qui aurait le malheur de se transformer en chef de brigands, car ces paragraphes sont de véritables brigandages. »
Ce fut mon dernier mot, et comme je tiens ferme lorsqu'il est question de haïr, de mépriser, de fuir les méchants, Swinton ne put m'ébranler ; il y renonça en me disant que j'étais et que je serais dupe de mon honnêteté. Je me souviendrai toujours de ces mots énergiques en anglais ; you hâve playd the foe. Depuis, il exécuta son plan, amena le facile et insouciant Latour à lui abandonner le Courrier de l'Europe, et il en confia la rédaction à celui qu'il m'avait dit être digne du gibet. Cette étrange conduite était facile à concevoir. Un homme sans talent et déshonoré n'a pas droit à un grand salaire, et Swinton eût été digne confrère de ce libraire de la rue Saint-Jacques qui s'écriait : « Que ne puis-je tenir dans un grenier Voltaire, Helvétius et Diderot sans culottes? comme je gagnerais de l'argent! comme je les ferais travailler ! »
Témoin d'une semblable association, j'en rougis pour l'homme que je ne pouvais déjà plus regarder comme mon ami. Je lui déclarai que, voulant fuir l'air empesté que respirait son rédacteur, je ne mettrais plus le pied dans sa maison, et je tins parole. La froideur succéda à notre liaison, l'aigreur remplaça bien vite la froideur. Je n'avais point d'animosité, point de colère, je ne cherchais qu'à oublier ; Swinton ne chercha qu'à me nuire. L'Ecossais raconta bien vite à Morande les causes de notre rupture.
La rage et la vengeance agitèrent son âme, et il jura de se venger à toutes les occasions : elles ne devaient pas lui manquer.
Un autre personnage m'éloignait encore plus de la société de Swinton. J'avais appris un jour qu'il était enfermé dans une conférence très directe avec Receveur (1), l'un des principaux espions de la police de Paris. Je frémis à cette nouvelle. « Comment ! lui dis-je, votre maison est l'asile des espions ? il n'y a plus de sûreté à y mettre le pied», et je me retirai. Le mot fut rapporté à Receveur, et ce fut un des grands chefs d'accusation qui me firent mettre depuis à la Bastille, ainsi que je m'en convainquis par une lettre de ce scélérat qui se plaignait à M. Lenoir de mon irrévérence envers les suppôts de la police.
Londres était alors le foyer d'un commerce bizarre qui se faisait sur les libelles. Cinq à six Français couverts de dettes et d'opprobre, abusés par le succès passager du corsaire Morande, avaient imaginé de menacer le gouvernement français des écrits les plus virulents, si on n'assouvissait pas leur faim par des sommes assez considérables. Vergennes fut ébranlé, et il envoya Receveur en Angleterre pour négocier ; cette frayeur était stupide, car il ne se vendait pas six exemplaires de ces libelles à Londres ; et il était facile au gouvernement d'en empêcher l'introduction en France. Quoi qu'il en soit, Receveur, intéressé à vanter le danger, parce qu'il espérait en profiter, partit et disposa
(1) Receveur, syndic-contrôleur des inspecteurs de police de Paris (Alm. roy. de 1775, p. 374). — Voir sur lui P. Robiquet, Morande, p. 64 et passim. Voir surtout le pamphlet publié par Pelleport contre Morande en 1784, Le Diable dans un bénitier et la métamorphose du Gazetier cuirassé en mouche ou Tentative du sieur Receveur, inspecteur de la police de Paris, chevalier de Saint-Louis, pour établir à Londres une police à l'instar de celle de Paris, in-8°, 120 p. Il était célèbre comme détective. Déjà, en 1769, le prince de Condé, gouverneur de Bourgogne, l'avait fait venir à Dijon, pour découvrir des gens du monde qui trichaient au jeu chez lui. (Mém. de V Acad. de Dijon, t. IX, 3e série, p. 209.)
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ses batteries. Il crut que le meilleur moyen était de mettre dans ses intérêts le chef des brigands, et il s'assura de Morande par un tribut considérable que le gouvernement s'engagea de lui payer. Croira-t-on que le ministre de France qui était alors en Angleterre, le comte de Moustier (1), que depuis j'ai revu en Amérique, et que j'ai peint dans mes Voyages, croira-t-on que cet ambassadeur fut l'agent de cette séduction, et qu'il ne rougit pas de s'afficher pour le patron de Morande? — Au surplus, nul homme ne pouvait lui être plus utile; car nul homme ne connaissait mieux et les tripots et les aventuriers qui fourmillaient dans Londres. Du nombre des spéculateurs en libelles était ce marquis français appelé Pelleport dont j'ai parlé plus haut (2). Pelleport avait de l'esprit, l'apparence de la bravoure, un goût effréné pour le plaisir, un mépris profond pour toute espèce de moralité. C'était une sorte d'Alcibiade qui se prêtait à tous les rôles qu'on voulait lui faire jouer. Etant en Suisse dans la misère, il était devenu amoureux d'une femme de chambre de madame Dupeyrou, qu'il avait épousée malgré toutes les remontrances de cette dame. Marié avec elle, il s'était fixé comme maître de français et de mathématiques dans la charmante vallée du Locle. Il y vécut quelques années heureux et très rangé ; plusieurs enfants avaient été le fruit de ce mariage, mais son incons-
(1) Le comte, puis marquis de Moustier (1751-1817), ministre de France à Londres en 1783, puis aux Etats-Unis (1787-1789).
(2) Pelleport, né à Stenay, ainsi que je l'ai dit, mais d'une famille originaire des environs de Toulouse, avait été élève de l'Ecole militaire. Déclassé, émigré d'abord en Suisse, puis à Londres, où il vécut du métier de libelliste, il s'avisa de rentrer en France et y fut aussitôt arrêté et mis à la Bastille en juillet 1784, pour n'en sortir qu'en octobre 1788. Au 14 juillet 1789, quand le peuple s'empara de la forteresse, il risqua sa vie pour sauver celle du major de la place, M. de Losme (Hist. de la Révolution, par deux Amis de la liberté, t. II, p. 38-39). En février 1792, nous le retrouvons agent secret du ministère des Affaires étrangères. En 1802, nous le voyons arrêté par la police consulaire (Aulard, Paris sous le Consulat, III, 386).
tance vint bientôt troubler son petit ménage. Il voulut revoir la France ; il s'y promettait un brillant établissement. Sa femme, séduite par ses tableaux, le laissa partir, et Pelleport arrivé à Paris y retomba bientôt dans la vie dissipée, contracta des dettes, et fut obligé de se sauver en Angleterre. La bienfaisante madame Uupeyrou, qui savait que je devais me fixer dans cette île, m'intéressa en faveur de sa femme. Elle est dans le besoin, me disait-elle ; sans moi elle ne pourrait soutenir ses enfants, son mari ne lui envoie rien ; procurez-lui de l'ouvrage, et engagez-le à se souvenir de ses enfants. J'en contractai l'obligation, et je m'empressai à mon arrivée à Londres de l'aller voir. Son air franc me séduisit, et l'esprit dont il me paraissait doué me fit croire qu'il était possible de le retirer de sa vie ordinaire. Il était déjà employé dans une école ; plusieurs traductions et une place fixe que je lui procurai le mettaient à même de vivre avec aisance ; mais son tempérament et des habitudes vicieuses l'emportèrent sur ses résolutions et sur mes efforts. Il vit dans la spéculation sur les libelles un moyen de gagner de l'argent sans beaucoup de peine, et il en devint le chef. Il me parla un jour d'une Vie de Marie- Antoinette (1), que Receveur marchandait ; je lui demandai si elle existait, s'il en était l'auteur? Il me répondit que j'étais trop honnête homme pour qu'il pût me faire de pareilles confidences, et je ne lui en parlai plus que pour l'engager à renoncer à ce trafic qui tôt ou tard causerait les malheurs de sa vie ; il rit de ma prédiction, qui ne se vérifia que trop. J'ai appris depuis que le marché ne put se conclure. Pelleport demandait 500 louis ; Receveur, qui voulait sa part, n'en offrit que 300; Pelleport, furieux, publia contre Receveur, Morande et la police l'écrit satirique qui fit tant de bruit dans le temps sous le
(1) C'était les Passe-temps a" Antoinctle.WoiT plus loin, t. II, p. 7-8.
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nom du Diable dans un bénitier. Je le lus chez Latour, et je frémis du danger où il allait jeter Pellcport ; il arriva comme nous en causions ; nous réunîmes tous nos efforts pour l'engager à le supprimer ; Latour eut même la générosité de. lui offrir de payer tous les frais ; Pelleport refusa, il voulait se venger, et il paya chèrement son opiniâtreté, car le ministre Vergennes eut l'adresse, en lui faisant faire des propositions avantageuses par Swinton, de l'attirer en France ; et à peine eut-il mis le pied à terre qu'il fut arrêté et conduit à la Bastille, où cinq années du plus étroit emprisonnement (1) expièrent son imprudence.
Rien ne pouvait égaler la frayeur que causait au ministre français le séjour d'un homme de lettres à Londres et l'indépendance dont y jouissaient les écrivains ; cette frayeur était telle qu'il conçut le projet le plus extravagant pour étouffer en Angleterre la liberté de la presse. Il s'imagina qu'avec de l'argent on pourrait acheter quelque orateur accrédité de la chambre des Communes, et qu'aidé de son éloquence on pourrait mettre le génie aux fers. Une négociation fut réellement entamée avec Sheridan (2) sur cet objet ; Morande, qui s'amusait aux dépens du ministre français, le berçait de l'espérance du succès ; il dressa même un projet de bill. Le bruit s'en répandit à Londres et bientôt on vit pleuvoir les pamphlets ; quelques lettres parurent dans le Courrier de V Europe ; Pelleport en était l'auteur, et ce fut un nouveau crime ; elles désolèrent Vergennes, qui fit donner une semonce vigoureuse au rédacteur du Courrier par son censeur ou valet, l'abbé Aubert (3). Je lus les lettres; Latour me confia la clef du chiffre qu'employait ce plat serviteur du gouvernement français. La particule on était
(1) Du 11 juillet 1784 au 3 octobre 1788 (A. Bégis, Le Registre d'écrou de la Bastille). .
(1) Le grand orateur whig (1751-1816).
(2) Voir plus haut, p. 163.
le mot qui désignait Vergennès sans le compromettre ; c'était sous le mystère de cette particule que je le vis un jour réprimander le rédacteur des éloges qu'il avait donnés à Necker. Cet encens avait déplu au ministre suprême, il menaçait de sa colère l'humble rédacteur s'il retombait dans la même faute.
On ne peut rien concevoir de plus ignorant que le ministère français. J'exprimais un jour à la Bastille, à M. Lenoir, mon étonnement de ce qu'un pareil projet était entré dans la tête d'un homme d'Etat. « Rien n'est plus vrai, me répondit-il, rien n'était mieux combiné que ce plan. — Mais vous ne savez donc pas, lui dis-je, que la majorité abandonnerait le ministère qui oserait toucher à la liberté de la presse, et qu'un orateur de l'opposition tomberait dans le plus profond mépris s'il appuyait ce projet liberticide? — Tout s'aplanit, en Angleterre comme en France, avec de l'argent. — Soit ; cependant on ne paie pas un homme pour s'égorger, car nul prix ne paie la vie. Mais de qui donc, ajoutai-je, tirez -vous vos lumières sur l'Angleterre? — D'une excellente source », me répondit-il... Je tombai de mon haut quand j'appris que cette excellente source était celle d'une fille entretenue qui avait passé trois années à Londres, et qui dans ses petits soupers donnait à Lenoir des leçons de politique anglaise. Et voilà les hommes qui gouvernaient la France !
Plus occupés de leur sûreté personnelle que du bien de l'Etat, ils ne voyaient dans l'Angleterre qu'un département qu'ils voulaient assujettir à l'inspection de leur police. Vergennès avait formé à cet égard un plan très vaste, au bout duquel il se proposait de priver de ce dernier asile la liberté d'écrire et même de respirer. Par ses intrigues et de l'argent il avait déjà su la bannir de presque tous les états de l'Europe.
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Linguet me parlait un jour à Londres de cette prétention à une tyrannie universelle ; il m'en citait un exemple : sorti de la Bastille et craignant d'y rentrer par quelque fantaisie du pouvoir, il avait pris la fuite. La Suisse lui parut impénétrable à la recherche du ministère français ; il s'y réfugia, mais à peine avait-il passé quelques jours à Berne, que l'avoyer l'avertit charitablement que, si son gouvernement le réclamait, il serait difficile de ne pas avoir quelque complaisance pour ce gouvernement, qui traitait les Suisses avec générosité. Ayant justement conçu les mêmes craintes pour son séjour en Hollande ou en Flandre, Linguet résolut de se fixer à Londres; le mal qu'il avait dit autrefois de la constitution britannique lorsqu'il exaltait le despotisme dans ses ouvrages, l'ignorance où il était de la langue anglaise l'en avaient d'abord éloigné, mais sa sûreté personnelle le força à passer par-dessus ces considérations.
Arrivé à Londres, il fut très surpris d'y être entièrement ignoré ; il croyait que l'Angleterre retentissait comme la France de son nom, et il fut confondu d'être à peine connu de quelques hommes de lettres et de quelques voyageurs qui avaient visité le continent.
A peine fut-il débarqué que je m'empressai de le voir et de renouer mes liaisons avec lui : il était persécuté ; il était étranger dans le pays qu'il choisissait pour asile, et il en ignorait la langue ; je crus devoir lui offrir mes services, et lui demander ses conseils pour mes propres entreprises. La confiance qu'il me montra d'abord m'attacha vivement à lui et, malgré toutes les belles recommandations de Villar et des philosophes, je ne voulus pas sans raison me montrer infidèle à une ancienne amitié. Alors je ne connaissais pas le cœur de Linguet. Je tentai de lui être utile en lui procu-
rant les moyens qui pouvaient être en mon pouvoir pour faire introduire ses ouvrages en France, et je ne tardai pas à m'apercevoir que la cupidité et la vanité étaient les seuls mobiles qui le dirigeaient. Il portait la défiance à l'excès; elle n'était égalée que par le mépris profond qu'il avait pour le genre humain.
Après avoir un jour parcouru mon Traité de la Vérité, il me dit que j'étais la dupe de mon imagination et de ma sensibilité, que le peuple ne méritait pas qu'on se sacrifiât pour lui, qu'il était prédestiné à l'ignorance comme à la méchanceté... Mais pourquoi donc écrivez-vous, lui disaisje, pourquoi résistez-vous au despotisme? Il me fit entrevoir que l'amour de la gloire était son unique objet; on peut, on doit tout risquer pour elle. Quant au peuple, il lui semblait si peu fait pour la liberté que, même après avoir passé vingt-deux mois à la Bastille, il préférait encore au régime de l'Angleterre le despotisme de la Turquie. Je jugeai son âme par deux autres traits : il avait lu mes Réflexions philosophiques sur saint Paul ; étonné de ma hardiesse, il me dit qu'elles me conduiraient à ma perte ; qu'il était des préjugés qu'il fallait respecter, que la religion était de ce nombre. Certainement, ajouta-t-il, vous ne me croyez pas assez stupide pour adopter les rêveries de nos prêtres, et cependant, dans tous mes ouvrages, je me suis fait la loi de les respecter et même de défendre les ministres d'un culte que je méprisais ; j'avais deux objets en vue, je voulais conserver un frein nécessaire au peuple, et m'assurer un appui redoutable contre la robe qui me persécutait.
Qu'un capucin, encroûté de ses préjugés, défende sa religion, je lui pardonne ; il obéit à sa conscience. Mais défendre des impostures qu'on connaît et qu'on méprise intérieurement, c'est se livrer à une hypocrisie qui ?ie peut qu'exciter l'indignation des hommes vertueux et éclairés, à quelque secte qu'ils appartiennent.
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L'éloge que j'avais fait, dans mon Traité de la Vérité, d'Héloïse et des Confessions de Jean-Jacques irritait beaucoup Linguet et la femme avec laquelle il vivait (1) : « Rousseau, me disait-il, est un fou qui, après nous avoir pendant sa vie débité mille extravagances, termine la farce en nous jetant son pot de chambre au nez. Comment pouvez-vous estimer un homme qui s'avoue coupable d'un vol, et qui vous raconte les plus sales amours ? Non, je ne voudrais pas avoir commis la centième partie des crimes de Jean-Jacques, ou j'irais me jeter dans la Tamise... — Et moi aussi, s'écria de concert sa vertueuse compagne, oui, j'irais cacher ma honte au fond de l'eau. »
J'avoue qu'à ce langage je restai pétrifié! Car si je ne croyais pas alors tout ce qu'on publiait de la conduite de Linguet et de sa maîtresse, j'en savais pourtant assez pour m'étonner de cet acte de vertu qui les transportait l'un et l'autre. Depuis j'eus bien plus de raisons d'en être surpris.
Je me trouvais dans le Perche en 1785 (2), chez un ami de M. Buttet, manufacturier de ces étamines de Nogentle-Rotrou qui sont la source de sa fortune. Voici ce qu'il me raconta, et il le tenait de M. Buttet lui-même. Lorsque Linguet, exilé à la suite de l'affaire de Bellegarde (3), se retira à Nogent-le-Rotrou, le riche manufacturier l'accueillit non seulement à bras ouverts, mais il lui offrit sa maison, sa bourse, le força de prendre la clef de son secrétaire, lui permit d'y puiser, et de regarder tout ce qui lui appartenait comme appartenant à lui-même. Linguet prit la chose au pied de la lettre ; il séduisit la femme de son généreux
(1) M'"e Buttet.
(2) Chez son ami Joliet, prieur de Lanneray.
(3) Sur cette affaire, qui n'a ici aucun intérêt, voir Cruppi, Linguet, p. 303. — C'est en 1773 que Linguet avait été exilé à Chartres, dont Nogent-le-Rotrou est assez voisin. Mais ce n'est guère qu'en février 1774, alors qu'il était depuis plusieurs mois rentré à Paris, que Mme Buttet vint l'y rejoindre. M. Cruppi, p. 294-295, conteste absolument le trait odieux rapporté par Brissot.
hôte ; il l'enleva après lui avoir ouvert le secrétaire, d'où madame Buttet emporta pour environ cent mille livres d'effets et de lettres de change. Et cet homme parjure à l'amitié, à la reconnaissance, cet homme, coupable d'un rapt scandaleux, d'une affreuse violation de l'hospitalité, et qui avait promené partout le témoin vivant de son crime, s'indignait que Rousseau révélât le vol d'une aune de ruban ! Et sa complice adultère, chargée des cent mille livres dérobées à son mari, à la seule idée d'avoir commis des fautes bien plus légères, parlait de se jeter dans la Tamise. Ah ! elle n'aurait pas dû en parler, mais elle aurait dû le faire.
On me blâmera peut-être de révéler ces anecdotes ; une pareille révélation serait criminelle s'il s'agissait de quelque personnage obscur. Mais le bien public exige que l'on démasque les écrivains qui, ayant acquis quelque célébrité, peuvent, par leurs ouvrages, induire le peuple en erreur.
On ne peut refuser à Linguet delà chaleur dans le style, des images brillantes, du talent pour le sarcasme. Il a rendu service à la liberté sans le vouloir, en attaquant avec opiniâtreté la tyrannie de la robe et celle des Académies, en heurtant ouvertement l'inquisition à laquelle nos vizirs assujettissaient toutes nos productions littéraires. Mais on doit le blâmer d'avoir prostitué son talent au panégyrique du despotisme, à la défense des causes les plus iniques, des paradoxes les plus révoltants, à la satire des écrivains les plus respectables. Linguet voulait des autels, et voulait les composer des débris des statues de grands hommes qui valaient mieux que lui. Si l'utilité publique est le sceau du vrai talent et le garant d'une réputation immortelle, on s'explique pourquoi le nom de Linguet est mort de son vivant même. La Révolution l'a surpris composant encore la satire du peuple et de la liberté. L'habitude datait de
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trop loin ; elle était trop fortement enracinée pour que l'arbre pût se plier dans un autre sens. Aussi Linguet ne parut-il que grimacer la liberté, lorsqu'en 1791 il voulut se faire cordelier sous les auspices de Danton et de Camille Desmoulins (1). Il regardait le club des Cordeliers comme une piscine où s'effaceraient toutes ses prédications en faveur du despotisme. Personne ne fut la dupe de cette hypocrisie tardive. On le fit secrétaire de la Société des amis de la liberté de la presse (2) ; cette Société se formait alors pour combattre les efforts de l'aristocratie qui voulait étouffer toute espèce de liberté. Je refusai de servir avec un collègue que je mésestimais. Linguet se retira et se plongea dans une profonde obscurité, dont il n'est sorti que pour venir un jour à la barre de l'Assemblée législative débiter un factum fort ennuyeux en faveur de quelques habitants de Pondichéry ; factum qu'il ne put achever parce qu'on bâillait, et il le déchira de dépit (3).
Cependant la fortune a voulu qu'il ait fait un bon calcul en se jetant dans la retraite, car, s'il a perdu la célébrité, il a du moins acquis le repos, et il est difficile de croire qu'avec un caractère aussi violent, aussi irascible que le sien, il n'eût tôt ou tard, au milieu des orages qui ontsignalé notre Révolution, succombé sous le poids des persécutions. On ne lui eût pardonné ni son talent, ni ses satires, ni ses principes, ni sa vie passée (4). Ses spéculations sur les besoins et les intérêts des princes, plutôt que ses spéculations en littérature, lui avaient procuré une fortune con-
(1) Voir plus haut, p. 97.
(2) Je ne sais rien sur cette Société, qui ne figure pas dans la Bibliographie de M. Maurice Tourneux.
(3) Séance du 7 février 1792. Voir Moniteur, XI, 338.
(4) Linguet s'était retiré à Marnes, entre Sèvres et Versailles, et était maire de la commune. Il y fut arrêté le 5 octobre 1793 (Moniteur, XVIII, 33), conduit à la Force, puis traduit au Tribunal révolutionnaire et exécuté le 27 juin 1794 (Wallon, IV, p. 335 et suiv.).
sidérable : et ce n'est pas un des traits les moins singuliers et les moins humiliants pour l'esprit humain et pour les princes, que tel numéro des Annales de Linguet lui ait valu 10.000 livres, tandis que VHéloïse n'en rapporta pas 4.000 à Rousseau. Linguet se faisait craindre des grands et des ministres, voilà le secret de sa fortune.
On doit bien penser qu'il me fut difficile de vivre longtemps dans l'intimité avec un écrivain dont le caractère et les vues contrastaient si fortement avec les miens. Une querelle que, dans sa défiance excessive, il me fit pour me marquer sa reconnaissance d'un service que je lui avais rendu, me força de rompre avec lui.
Je me dédommageai facilement de ma rupture avec Linguet par la connaissance de quelques hommes de lettres et savants anglais ; je le dus à l'exécution de mes divers projets.
A peine arrivé à Londres, j'avais pris des arrangements pour y établir une Correspondance philosophique et politique (1) ; mais le succès ne répondit pas à mon attente ; on imprimait bien les divers numéros que je composais, mais à peine en vendait-on quelques exemplaires, et les libraires paraissaient même me faire grâce en se chargeant du débit.
Quoique la langue française soit en général assez répandue à Londres, cependant on y estime peu les écrivains français, et on en lit encore moins. Je doute que Voltaire, Rousseau ou Raynal y aient jamais plus de cent lecteurs, je parle de l'original français. Car, et c'est une autre remar-
(1) Voir plus haut, p. 309.
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que importante à faire, presque tous les bons ouvrages français sont rapidement traduits en anglais.
Le succès de ma Correspondance fut assez considérable en Allemagne pour que Virchaux, libraire à Hambourg, en entreprît une édition ; mais il absorbait tous les profits, et je ne retirai de mes liaisons avec lui que des embarras et le désagrément d'être compris dans sa banqueroute.
En France, le ministère, effrayé de cet ouvrage, donna des ordres pour l'arrêter partout ; pas un exemplaire ne pénétra, et je perdis cette édition.
Malgré tous ces désagréments, j'eus le courage d'imprimer douze numéros formant deux volumes in-octavo, et je crois fermement qu'ils eussent contribué à accélérer la Révolution si l'accès leur eût été ouvert en Fiance. Mais je fus complètement joué par mes deux collègues Elie [de] Beaumont et Villar. Malgré les serments qu'ils voulaient sceller de leur sang, je ne reçus d'eux ni secours pécuniaires, ni correspondance, ni appui pour faire passer l'ouvrage en France. L'un ne disait mot, et l'autre ne m'écrivait jamais que des mots.
Ce lâche abandon ne me fit pas perdre courage ; je me confirmai même dans mon projet envoyant Saint-Flomel(l) en tenter un semblable. C'était un économiste outré qui, jadis employé dans la diplomatie, y avait été fort mal récompensé de ses services, et qui s'était réfugié en Angleterre pour y prêcher avec plus de sûreté les principes de la liberté. Mais environné d'espions, trompé par des entremetteurs, l'honnête Saint-Flomel fut victime de sa crédulité et mourut martyr de sa frénésie pour l'indépendance.
Le sort qu'il éprouvait me fit voir que je lutterais en vain
(1) Il faut lire Saint-Flocel. — Voir Quérard : « le baron de Saint- Flocel, Journal des princes ou examen des journaux et autres écrits périodiques relativement aux progrès du despotisme, Londres, 1783 », et Barbier, 9020 : « Londres, Rivington, 1783, in-12 de 195 pages. » — Voir surtout Hatin, Hist. de la Presse, t. III, p. 446-452.
contre les difficultés et que je perdrais le fruit de mes travaux si je ne changeais pas de route (1).
[ Convaincu de l'insurmontable difficulté de faire parvenir régulièrement en France et par contrebande un ouvrage périodique qui contiendrait des vérités hardies sur les gouvernements, je crus devoir changer de batteries et employer la mine au lieu de les dresser ouvertement.
La constitution anglaise, que j'avais étudiée sur les lieux mêmes, m'avait paru, malgré ses défauts, pouvoir servir de modèle aux sociétés qui voudraient changer leur régime. Elle était peu connue en France. Le livre de Delolme, qui n'est qu'un ingénieux panégyrique de cette constitution, n'était alors que dans les mains des savants. C'était en détail, et chaque jour, qu'il fallait la faire connaître, et la faire connaître c'était la faire aimer, la faire désirer. Mais le gouvernement français, craignant de voir trop de lumières éclairer ce sujet, était en garde. Il fallait le tromper, je lui fis donc demander une permission pour imprimer un journal qui serait le Tableau exact des sciences et des arts en Angleterre. Ce titre n'avait rien d'effrayant, et l'appui de quelques personnes puissantes me fit obtenir un privilège, qu'on assujettit cependant à la condition que, composé et imprimé en Angleterre, il serait réimprimé à Paris et soumis à une censure très sévère].
Je ne m'étendrai point ici sur cette entreprise; j'en ai déjà donné les détails dans d'autres Mémoires et dans les divers écrits que j'ai publiés en 1791 ; je me bornerai ici à rapporter quelques faits que j'ai omis et que j'ai dû omettre dans ces écrits. Avant d'en rendre compte, je dois parler de la vie que je menais à Londres.
(1) La page qui suit est littéralement extraite de la brochure de Brissot, d'août 1791, « A tous les libcllistcs ». Néanmoins, je la conserve, pour ne pas interrompre le récit, et me borne à la mettre entre crochets.
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Renfermé dans ma solitude de Brompton, je n'en sortais que pour voir mon imprimeur, ou dîner chez Latour, ou respirer l'air pur de la campagne ; car tandis que je voyais la ville de Londres plongée dans les brouillards, le ciel était clair dans les environs de Brompton. Avec quelles délices je les parcourais souvent un livre à la main, plus souvent encore réfléchissant sur le bonheur de jouir de la liberté, de penser, et de n'avoir pas à redouter les verrous de la Bastille ! Avec quel plaisir je vis poindre les jeunes bourgeons de 1783 ! Seul avec moi-même, ayant peu de besoins, ne désirant ni les sociétés, ni les amis nombreux, ni les spectacles bruyants, j'aurais passé toute ma vie dans cette solitude.
Elleétaitquelquefois troublée par les visites d'importuns. De ce nombre étaient des aventuriers français qui, réduits à la dernière misère, s'adressaient à moi pour les soulager dans leurs besoins. J'avais peu, je leur donnais toujours, et j'en reçus souvent des désagréments. Je me rappelle entre autres d'avoir fait une souscription pour un jeune officier couché sur la paille ; il m'en témoigna sa reconnaissance en me dénonçant au gouvernement français lorsque ce gouvernement l'eut acheté.
Cette ingratitude ne me rebuta point et, parmi les personnes qui réclamaient mes secours et mes services, il n'en est peut-être pas une qui puisse dire que je n'ai pas cherché à l'obliger. Je m'en serais fait un devoir par ma position et pour l'honneur de mes entreprises philanthropiques, quand je n'aurais pas trouvé dans mon cœur un sentiment naturel de bienveillance pour tous les hommes.
Celui qui m'intéressa le plus vivement en sa faveur par la bizarrerie de ses aventures autant que par l'originalité de son esprit, était un Lyonnais, comte ou marquis, mais qui me paraissait avoir abjuré les préjugés de sa naissance. Il
s'appelait Chavannes de la Giraudière (1) ; il se prétendait issu d'une des plus anciennes et des plus aristocratiques familles de France ; et cette famille, qui n'avait que des parchemins pour toute fortune, l'avait repoussé de son sein et lui avait voué la haine la plus implacable, parce qu'à l'âge de dix-huit ans il s'était uni à une jeune et jolie personne qui avait le malheur d'être roturière. Chavannes s'aperçut bientôt que sa femme avait un plus grand défaut que sa roture. Il s'était hautement glorifié de son union avec elle ; il dévora en secret tous les chagrins que le caractère et les vices de sa compagne lui firent éprouver. Cette femme avait fait pendant quinze ans le tourment de sa vie, et lui avait donné quinze enfants dans cet intervalle. Ceci semble prouver qu'au milieu des querelles de ces époux il y avait de fréquents raccommodements.
Après sa mort, Chavannes était sorti de la retraite où il s'était confiné, et était venu solliciter à la cour une somme de cent mille livres due par Louis XV à son père. Il avait su intéresser en sa faveur et les princes et les princesses, et la reine elle-même, à qui il avait été présenté par la duchesse [de] Polignac ; mais toutes ces belles recommandations ne lui firent pas même obtenir une place qui le dédommageât de la dette qu'on ne voulait pas plus payer que reconnaître. Chavannes, qui avait passé cinq ans d'antichambre en antichambre, eut bientôt mangé le peu de fortune qu'il possédait en attendant celle qu'il espérait en vain. Sa famille, réduite à un fils et deux filles, vint le rejoindre à Paris, et acheva bientôt d'épuiser ses ressources; il fut forcé, pour subsister, de donner des leçons de langue. Un de ses élèves fut M. Jennings, que j'ai connu à Londres, et qui me confirma une partie des faits que Chavannes lui avait avancés. Après le départ de cet améri-
(1) Je n'ai rien pu trouver de précis sur ce personnage, ni sur ses écrits.
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cain, Chavannes fut réduit au désespoir. Son frère aîné, qui servait sous le comte d'Estaing, venait d'être tué à Savannah, et son fils était malade, et à toute extrémité. Il courut à Versailles et se rendit à l'audience de Maurepas, auquel il annonça la mort de son frère et se montra comme le dernier rejeton d'une illustre famille, prêt à mourir de faim, tandis que les cent mille livres qui l'auraient fait vivre étaient arbitrairement séquestrés dans les coffres royaux. Il parla au ministre tout-puissant du ton d'un homme profondément irrité et pénétré de ses droits. Maurepas l'écouta tranquillement devant vingt personnes qui l'entouraient, et il lui tourna le dos sans répondre un mot: mais à peine Chavannes avait-il fait un pas hors de l'antichambre qu'un estafier vint lui annoncer de la part du roi de sortir à l'instant de Versailles, et de se rappeler qu'il y avait une Bastille à Paris. Chavannes court à l'instant chez le comte de Ségur (1) et chez Vergennes : le premier lui donne vingt-cinq louis ; l'autre lui en donne trois, et tous deux l'engagent à fuir au plus vite et à ne pas même s'arrêter à Paris. Tel était le régime despotique du dernier règne, qu'on a voulu nous donner comme un modèle de douceur et de paternité.
Chavannes se retira à Bruxelles : il y reçut la visite de l'abbé Raynal, qui lui apprit que Maurepas venait de mourir ; mais l'exilé ne prévit rien de meilleur pour lui d'un gouvernement qui ne faisait que changer d'homme et non de système. Il gagna Anvers, où il fut complètement dévalisé par des voleurs, et s'arrêta à Amsterdam avec ses enfants, n'ayant pour toute fortune que les haillons qu'on leur avait laissés sur le corps.
Ce fut là que Chavannes composa son poème de ï Amérique délivrée, ou plutôt l'esquisse d'un poème sur l'indé-
(1) Montrol avait imprimé Séjup. Il s'agit évidemment de Ségur, ministre de la Guerre de 1780 à 1787.
pendance de l'Amérique. Il fut pillé, rançonné par son libraire, comme il l'avait été à Anvers par les voleurs, et ne retira pas une obole, mais un procès, pour prix de quatre mille vers. Après avoir enduré tout ce qu'un homme peut supporter de misère et d'injustice, il fonda une feuille politique républicaine, sous le nom de Mercure Hollandais (1). Cette feuille était son unique et précieuse ressource, elle faisait vivre toute sa famille ; mais qu'était-ce que vivre dans cet état précaire, au milieu d'étrangers à l'esprit mercantile, et dont il espérait peu de soulagement pour l'avenir ?
Chavannes avait connu à Paris un riche Américain qui, touché de ses infortunes, lui avait promis deux cents acres de terre près de Richmond, en Virginie, s'il voulait jamais gagner les Etats-Unis. Il avait pour garant de cette promesse Jennings et John Adams (2). C'était à John Adams qu'il avait dédié son Amérique délivrée. Le général Lafayette ui avait offert des lettres de recommandation pour Washington, et il espérait beaucoup de l'amitié d'Arthur Lee (3) et de plusieurs citoyens de la Virginie. C'était pour que je l'aidasse à effectuer cette transmigration qu'il avait réclamé mes services.
Chavannes avait substitué à ses enfants le peu de biens qu'il possédait en France, et sa famille, qui aurait bien voulu qu'il s'expatriât, mais qui ne voulait point qu'il emmenât son fils, le dernier du nom, trouvait chaque année mille moyens pour retarder ou le priver de ses revenus. Une des meilleures raisons qu'on lui avait alléguées, c'est que le feu du ciel avait brûlé une maudite chapelle bâtie dans ses fonds. On voulait qu'il la fît réparer à ses frais,
(1) Ce journal n'est pas mentionné par M. Hatin.
(2) John Adams avait représenté son pays en France, en Angleterre et en Hollande de 1777 à 1787. Cf. p. 373.
(3) Arthur Lee avait été envoyé des Etats-Unis en France, avec Silas Dean et Franklin, de 1776 à 1780.
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sous prétexte qu'elle préservait la paroisse de la grêle, quoiqu'il ait grêlé dix ans de suite sur le terrain même qu'elle occupait : il y avait vraiment de quoi rire, si la position du pauvre Chavannes n'avait pas été digne de pitié.
Puisqu'il ne pouvait ni vendre son bien, ni en toucher le revenu, et qu'en abandonnant son Mercure Hollandais il eût abandonné tout ce qu'il possédait, il fallait donc, à défaut d'un roi qui lui faisait banqueroute, et d'une famille dont quelques personnes avaient le tabouret chez la reine, que Chavannes s'adressât à la générosité publique. Voilà où il en était réduit, et c'est moi qu'il chargeait de cette mission difficile. Chavannes, non par orgueil, mais par crainte, désirait que je proposasse, à Londres et dans les journaux, une souscription en sa faveur. Il ne demandait qu'une somme assez forte pour se transporter en Amérique avec ses enfants et quelques amis attachés à son destin, mais il ne voulait point être nommé. Il venait devoir enlever sous ses yeux, en plein jour, Mirabeau, son compagnon d'exil (1), en vertu d'un ordre de la cour de Versailles transmis à la Régence. Il craignait que sa famille, pour retenir son fils dont il ne voulait pas se séparer, n'obtînt également contre lui quelque lettre de cachet.
On sent bien les difficultés que devait éprouver une souscription en faveur d'un homme qu'il ne fallait désigner que par des termes généraux, et qui ne s'appliquaient plus qu'à un malheureux déchu de sa position sociale et de sa fortune. Ce n'était plus le publiciste et le poète patriote qu'il fallait recommander, mais un nom de grand seigneur anonyme pour qui l'on devait solliciter. J'avais d'ailleurs, depuis six mois (2), cessé toute relation avec le Courrier de V Europe, journal dans lequel Chavannes eût désiré faire annoncer
(1) A Amsterdam, le 14 mai 1777. (Loménie, III, 284 ; Stem, 1, 142).
(2) Ceci devait donc se passer en avril ou mai 1784 (V. p. 309).
sa souscription ; les termes dans lesquels il l'avait rédigée, la confiance qu'il m'y témoignait, l'auraient fait exclure par ceux qui dirigeaient ce journal. Je ne pus donc lui être d'une grande utilité ; je tentai néanmoins la souscription par un autre moyen : j'écrivis en même temps à plusieurs personnes sur l'intérêt desquelles il devait compter et, s'il n'obtint pas tout ce qu'il désirait, il en dut recevoir du moins quelque soulagement.
Ghavannes s'était proposé d'écrire les mémoires de sa vie sous le titre de « Mémoires d'un homme de condition ou de qualité». Il changerait sans doute ce titre aujourd'hui qu'il ne doit plus y avoir d'autre qualité que celle du mérite et de la vertu. J'avais d'abord craint que tout ce qu'il me racontait de ses infortunes et des cruautés de sa famille ne fût pure invention; car je ne pouvais accorder sa position misérable avec le rang des personnes qui paraissaient devoir s'intéresser à son sort. Je me rappelle qu'il ne me citait que princesses et duchesses, comtes et marquis : c'étaient les d'Andlaw, les Chimay, les Polignac ; c'était aussi l'abbé d'Espagnac, auquel j'aurais pu en parler depuis ; c'était même madame Victoire, qui avait jadis chargé madame [de] Ségur, sœur de madame [de] Lafayette, de lui remettre dix louis de sa part. Toutes ces personnes avaient été témoins ou pouvaient du moins attester la conduite de Maurepas à son égard et le malheur dans lequel Chavannes avait été plongé. Ce malheur fut si grand, que le comte d'Estaing n'hésita pas à remettre un louis dans les mains de la garde-malade de son fils.
J'ai raconté tous ces détails pour montrer comment on faisait naguère expier en France le crime de s'être élevé au-dessus du préjugé de la naissance, et d'avoir parlé à un ministre avec l'accent de la justice et de la liberté. On voit aussi, comme dans le récit de Linguet, de quel réseau tyrannique les ministres et les rois voulaient entourer leurs
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frontières et celles des étrangers. L'Angleterre était peutêtre le seul pays où l'on pût se croire en sûreté contre les sbires de leurs diverses polices. Espérons que l'exemple donné par la révolution française fera sortir tous les peuples de leurs prisons et les engagera à briser leurs fers. Il est par trop outrageant pour l'humanité que des millions d'hommes se laissent tyranniser par les caprices de quelques individus, et qu'on n'ait pas même le triste privilège d'éviter leurs coups en fuyant loin de la patrie qu'ils appellent insolemment leurs états.
Le gouvernement français persécutait alors les Genevois qui se réfugiaient en Irlande ; on me savait lié intimement avec eux, et les espions qui m'environnaient ne manquèrent pas de rendre compte à la police des visites que je recevais. Clavière et Duroveray me communiquèrent leurs plans pour la nouvelle Genève qu'ils allaient fonder près de Waterford (1). Pourquoi n'ont-ils pas réussi ! j'y aurais probablement fixé mon séjour en m'y rendant utile dans la partie de l'éducation publique, et je n'aurais pas éprouvé tous les revers qui m'ont ensuite accablé. L'histoire de ces Genevois émigrés m'a prouvé qu'il était difficile de faire abandonner aux hommes, surtout à des républicains, leurs premières habitudes, et de les transplanter sur un sol où tout est changé pour eux. Le gouvernement irlandais donnait des fonds considérables, la ville commençait à s'élever, mais le climat pluvieux de l'Irlande, l'ignorance de sa langue, la différence des mœurs, l'éloignement trop grand des anciennes relations, le défaut de concert entre les émigrés, l'inconstance des chefs que rappelaient sans cesse leurs affaires avec la France, tout fit abandonner ce projet
(1) Voir là-dessus Stern, I, 220.
d'émigration, et quelques adoucissements apportés par les vainqueurs aux fers qu'ils avaient déjà imposés réconcilièrent les vaincus à leur nouveau joug ; à peine même me surent-ils quelque gré de l'ouvrage que je publiai en leur faveur, et dont j'ai déjà parlé, sous le titre du Philadelphie n à Genève. Je n'eus ni matériaux, ni dédommagements ; Virchaux imprima l'ouvrage, le répandit, se l'appropria, et je n'eus pour toutes mes peines qu'une satire virulente de Mallet-Dupan. Pour débiter ses Annales, il était obligé de caresser le ministre qui dominait, et il lui faisait doublement la cour en me déchirant ainsi que ses compatriotes persécutés.
Je fus insensible à l'outrage comme à l'ingratitude ; mon but était rempli ; je voulais être utile en accélérant le règne de la liberté.
Ce fut au milieu de ces occupations que ma jeune épouse vint me rejoindre. Sa sœur Nancy quitta sa pension pour vivre avec nous. Les cinq à six mois que je passai dans cette douce société ont été les plus délicieux de ma vie. Les embarras de l'établissement que je songeais à élever alors en interrompirent malheureusement le cours.
J'entre ici dans une époque dont je ne puis me rappeler les circonstances lugubres sans éprouver encore des déchirements cruels.
Ce qui m'avait fait persévérer dans l'idée de l'entreprise du Lycée de Londres, c'était la difficulté de pouvoir m'ouvrir un accès dans les cabinets des savants et dans les dépôts des monuments publics. J'avais remarqué que, presque sans communication entre eux, les savants anglais en avaient encore moins avec ceux du continent ; j'avais remarqué que, presque tous étrangers à notre littérature, ignorant le degré où nous étions parvenus, ils examinaient péniblement des points que nous avions éclaircis, tandis que de notre côté nous ne connaissions de leurs productions
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que des poèmes ou des romans. Je pensais que j'avancerais la science chez les deux nations, que je les enrichirais toutes les deux, en mettant leurs savants en communication ; ce plan devait aussi servir au but de mes travaux.
Le Lycée de Londres devait consister en trois parties : dans une Assemblée des savants de toutes les nations, — dans une Correspondance que je devais ouvrir avec tous et dont je devais être le centre ; — enfin, pour faire connaître la littérature anglaise, je devais en donner le Tableau dans l'ouvrage périodique dont j'ai parlé.
C'était à l'extérieur une institution semblable à celle des Lycées et Musées existants en France. Mais ce Lycée ne devait pas être restreint dans les bornes sévères que la tyrannie du ministère avait mises à ceux de Paris.
Ce n'était ni le spectacle, ni l'amusement, ni l'enseignement, ni les nouvelles, ni la musique, ni les tableaux qui devaient attirer à mon Lycée ; c'était l'utilité seule que les amis des lettres peuvent tirer de leur société réciproque, utilité qui doublait dans un pays où rien n'en gênait la liberté, utilité qui se transformait en nécessité quand on pensait au caractère des savants anglais et au vide absolu de communications. Je voulais, en un mot, créer cette Confédération universelle des amis delà liberté et de la vérité que des philosophes plus heureux que moi ont réalisée, à Paris, depuis la Révolution (1).
Quelques exemplaires de mes prospectus, imprimés à Londres dans l'été de 1783, parvinrent en France. On m'encouragea ; mais des suffrages stériles ne suffisaient pas, il fallait des avances et par conséquent des fonds. Presque épuisé par mes précédentes entreprises littéraires, je ne pouvais courir seul le risque de ce nouvel établissement.
Le précis de mon plan tomba entre les mains de ce Des-
(1) C'est l'entreprise tentée en 1790 par Fauchet, Bonneville, etc.. (Voir Tourneux, 10.425, et le Patriote du 19 octobre 1790).
forges d'Hurecourt dont j'ai déjà parlé. Son talent pour le clavecin l'avait introduit chez Mentelle, dont la femme touchait avec succès du même instrument. L'analogie des goûts et des talents avait cimenté entre elle et Desforges un rapprochement que le hasard seul avait procuré, et qui eut une funeste issue. Les torts de Desforges envers Mentelle n'auraient fait qu'augmenter mon éloignement pour sa personne ; mais je ne les connus que plus tard. J'ai dit qu'à ses talents pour la musique Desforges joignait des manières qu'on croyait distinguées, beaucoup de prétentions à la sensibilité, et un air d'estime pour la philosophie, qui, malgré toutes mes préventions, avaient fini par me subjuguer. Il ne me parlait des devoirs d'époux et de père que la larme à l'œil ; une vie retirée, paisible, avec un ami qui le payât de retour, était l'unique objet de ses désirs. Je fus dupe de son jargon, et ne tardai pas à être détrompé. Une observation approfondie de son caractère m'en procura une connaissance plus vraie. Je le vis tel qu'il était dans une foule de scènes, sur lesquelles je tire le rideau. Une défiance excessive se cachait derrière l'apparence d'une confiance sans réserve ; son air de sensibilité marquait une grande dureté d'âme, sa fausseté se peignait dans ses yeux de travers, dans toute sa physionomie équivoque ; et ce qu'il y avait de plus singulier, c'est qu'il déclamait sans cesse contre les gens aux regards louches, indices d'un cœur faux.
Il y a dans notre âme une espèce de génie qui nous porte à fuir celui dont l'amitié peut un jour nous être funeste et nous force à le haïr d'avance. A sa vue, l'âme se contracte, se resserre et éprouve un sentiment pénible, un malaise indéfinissable. Bergasse a très ingénieusement expliqué cet état dans ses Considérations sur le magnétisme animal (1).
(1) 1784. Voir plus loin, t. U* p. 53, la note concernant Bergasse.
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Sans vouloir en tirer toutes les mêmes conséquences, je crois qu'il y a un pressentiment qui avertit une âme honnête qu'elle n'est pas en rapport avec l'âme d'un méchant qui se présente. Si nous écoutions plus la nature, si nous étions plus sensibles au jeu secret de notre organisation intérieure, si le tourbillon extérieur où nous sommes entraînés ne captivait pas entièrement nos sens, cette sorte de pressentiment serait pour nous un oracle presque infaillible. Tel était celui que j'éprouvai dès le premier moment où j'ai vu Desforges.
L'annonce de mon Lycée l'avait tout à coup rapproché de moi. Errant depuis quelque temps de projets en projets, il était à l'affût des spéculations lucratives : à l'entendre, il avait toujours des fonds immenses, un crédit sans bornes, et il gémissait de se voir languir dans l'inaction.
Cependant, malgré les idées défavorables que j'avais de son caractère, et qu'il n'ignorait pas, Desforges résolut de se lier avec moi. Il était séduit par la beauté de mon plan ; il crut entrevoir dans son exécution la possibilité d'une fortune immense, et cet appât lui fit oublier la froideur et l'éloignement que je lui témoignais ; il se présenta chez Larrivée, mon correspondant à Paris, lui demanda des détails, les obtint, et les examina.
Il me fallait quinze mille francs pour faire les fonds et partager le produit d'une entreprise qui à la troisième année promettait d'en rendre vingt mille net. La perspective était séduisante pour la cupidité.
Je frémis, je dois le confesser, à la lecture du nom de Desforges dans la lettre de mon correspondant, qui me pressait de l'accepter ; ce nom réveilla, comme par une commotion électrique, tous les sentiments douloureux que j'avais autrefois éprouvés. Cet homme, disais-je, appréciera-t-il le motif noble qui me fait élever cette entreprise ? Il n'y voit qu'argent, il ne rêve qu'argent, et moi je n'y cherche que l'avan-
cernent des sciences, que l'utilité d'établir une communication entre deux nations faites pour s'instruire, se connaître, s'estimer réciproquement ; que le plaisir de rassembler chez moi des savants, des philosophes, de me lier avec eux, et par leurs secours d'agrandir l'empire de la philosophie. Que par ce projet, que par mon travail, je vive avec ma petite famille, que je retrouve l'intérêt des fonds et les fonds mêmes qui y seront versés, et je serai content.
Tel était mon calcul et, en prenant un associé intéressé, il fallait le changer, il fallait faire marcher de front l'intérêt et la gloire de l'entreprise, l'intérêt privé et le bien public. Cette nécessité cruelle semblait déshonorer mon plan, et je faisais des vœux pour avoir un associé riche qui fût dirigé par le même motif que moi. Vœu insensé ! le désintéressement marche si rarement à côté de la richesse ! Tout ce que m'avaient promis Villar, Beaumont et leurs amis était sans effet : je me trouvais seul, abandonné à mes ressources. Je me crus donc obligé d'accepter l'offre qu'on me faisait ; en la refusant, mon entreprise tombait ; et après tout, me disais-je, vaincu par les prières dont les lettres de Desforges ont fait foi, après tout peut-être mes préventions contre Desforges ne sont-elles pas fondées. C'est ainsi qu'on cherche soi-même à s'aveugler.
D'après le traité que je consentis à signer (1), notre société devait durer sept ans à l'effet de former à Londres rétablissement d'un Club et d'un Lycée en faveur des sciences, des arts et de l'humanité, et poursuivre l'objet des différentes opérations littéraires analogues audit établissement, et qui se trouvent détaillées dans le précis imprimé.
Ce précis, comme je l'ai déjà dit, divisait l'établissement en trois branches : Assemblée, Correspondance, et Journal ou Tableau des sciences et des arts en Angleterre.
(1) L'acte de société est du 16 septembre 1783.
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J'avais obtenu du ministre français un privilège pour mon journal anglais ; c'est alors que Desforges avait redoublé ses instances et que je m'étais décidé à accepter ses fonds ; il regardait cette entreprise comme une excellente spéculation, sur laquelle il se proposait d'en greffer d'autres. Je me défiais de ses vues, je redoutais son caractère sombre et mystérieux, mais la droiture de mes intentions me rassurait et, bien déterminé d'agir toujours avec lui comme avec un frère et de lui sacrifier même mes intérêts, j'espérais que je n'aurais jamais de désagréments à éprouver de sa part. J'acceptai donc ses propositions ; il m'envoya des fonds, j'en usai pour louer et meubler une maison, pour fournir aux frais de l'impression. Il voulut venir lui-même à Londres se fixer à côté de nous ; j'y consentis avec quelque peine. En passant à Boulogne, il reçut l'accueil le plus flatteur, un accueil filial de ma belle-mère, qu'il déchira depuis avec une ingratitude monstrueuse.
Il ne me vint pas même dans l'idée de demander à Desforges quelque preuve de cette amitié qu'il me vouait, et de cette confiance qu'il exigeait pour lui ; et cependant j'étais dans une ignorance absolue sur son origine, sur sa vie, sur ses facultés pécuniaires. On me l'avait dit ici neveu d'un facteur d'orgues ; là fils d'un pauvre sellier ; ailleurs, d'un arlequin. Ici on le faisait naître à Metz, là à Nancy ou en Suisse. Les uns prétendaient qu'il avait passé sa vie à faire de la musique de ville en ville, d'autres qu'il avait été attaché à un grand seigneur. Quant à lui, se taisant sur sa naissance, sur sa vie antérieure, il ne parlait que de ses richesses ou de ses projets. Sa naissance m'inquiétait peu : qu'il fût noble ou roturier, peu m'importait. J'aurais été curieux de connaître sa vie, car j'aurais appris à connaître son caractère, et j'aurais mesuré par là le degré de confiance que je lui devais. Mais il gardait un silence opiniâtre, je le respectai. Il ne s'ouvrit qu'une fois sur l'origine de sa petite
fortune. Ce fut lorsqu'il m'avoua qu'il était l'un des héritiers de ce fameux Thierry, mort à Venise dans le siècle dernier, au sein d'une richesse incroyable (1). Trois branches, suivant lui, réclamaient cette dépouille immense. Il était de la bonne, de celle qui était établie en Suisse ; et n'ayant pas assez de fortune pour suivre cette affaire qu'un siècle n'avait pu terminer, il avait vendu ses droits à un seigneur français, et il en avait reçu, si je ne me trompe, quarante mille francs. Il avait sacrifié une partie de cette somme pour une malheureuse spéculation dans les colonies d'Amérique, et les quinze mille francs qu'il versait dans mon entreprise étaient le reste de cette bizarre succession.
Je crus cette histoire, quoique j'eusse regardé jusqu'alors comme une fable, imaginée par des fripons pour faire des dupes, la richesse inconcevable laissée par le laquais Thierry. Mais je trouvais de la contradiction dans le récit de mon associé ; je ne pouvais accorder ce qu'il me disait maintenant sur la modicité de sa fortune avec les offres de quarante mille francs qu'il avait faites à mon correspondant, si j'en avais besoin ; avec ce crédit d'un million dont il m'avait parlé à Lyon ; cet autre crédit de deux ou trois cent mille francs dont il me berçait à Londres : quel rapport de quinze mille francs en espèces à un million de crédit ? Cette réflexion me donna de la défiance, qui s'évanouit bien vite, parce que la défiance est étrangère à mon âme.
Les associations entre les gens de lettres et les spéculateurs mercenaires finissent presque toujours par des ruptures. Les premiers ne cherchent ordinairement que l'utilité publique ou la gloire, les autres ne voient que l'argent. Les premiers veulent sans cesse faire des sacrifices, les autres n'en veulent aucun. Malgré les grands principes
(1) Voir plus haut, p. 236.
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qu'affectait Desforges, je m'aperçus bientôt qu'il avait fait les calculs des spéculateurs ordinaires ; mais ce ne fut pas le seul chagrin que j'éprouvai. Desforges avait à peine passé quelques jours au milieu de ma petite famille que son caractère violent, emporté, vindicatif, avare, s'y développa complètement. Il voulait, il exigeait une franchise sans réserve, une amitié sans bornes ; il la voulait de mon épouse, de mes belles-sœurs, de mon frère, et il n'obtenait que ces égards et ces honnêtetés dus à un associé dont on doit respecter les droits. Cette position amena bientôt la contrainte, et la contrainte enfanta la haine.
Le premier essai de sa vengeance fut de chercher à me rendre mon épouse suspecte et même odieuse. Je me rappelle encore avec effroi la longue conversation qu'il eut à ce sujet avec moi dans Saint- James-Park. Après m'avoir protesté de son admiration pour quelques-unes de ses qualités, il essaya de me prouver que son caractère était défiant, impérieux, et entièrement étranger à cette aménité, à cette affabilité si nécessaires pour attirer les étrangers dans un établissement tel que celui que nous voulions fonder. Je vis bien que D esforges ne pouvait pardonner à ma femme d'avoir deviné son propre caractère et de s'être mise sur ses gardes ; mais, feignant d'ignorer ses vues, je cherchai à le ramener. Ce fut en vain ; le coup était porté. Desforges ne songea plus qu'à ruiner mon entreprise, qu'à me discréditer dans toutes les maisons où je l'avais moi-même introduit. Son talent pour la musique l'y faisait rechercher, et on croit aisément l'homme dont on a besoin pour ses plaisirs. Les liaisons que Desforges contracta avec les aventuriers français dont j'ai déjà parlé contribuèrent encore plus à le dégoûter de sa société avec moi. On ne lui parlait plus que de projets bien plus lucratifs que des projets littéraires ; on regrettait qu'il eût ainsi sacrifié ses fonds ; on lui faisait voir en perspective des monceaux d'or
s'il pouvait les retirer de mes mains. Du nombre des hommes qui le flattèrent, qui empoisonnèrent son âme, qui l'irritèrent contre moi, était ce Pelleport même à qui j'avais rendu tant de services.
Etranger à toutes ces manœuvres, je me renfermais dans mon cabinet et dans le sein de ma petite famille. La simplicité régnait au milieu de nous, et l'économie la plus sévère réglait toutes nos dépenses ; mais le brouet noir que nous mangions était mille fois plus délicieux pour nous que les repas les plus splendides cherchés au dehors : et cependant on a osé calomnier cette vie de Spartiates ! On a osé dire que je prodiguais en somptuosités l'argent destiné à alimenter mon entreprise.
J'espérais la faire réussir avec l'appui des hommes de lettres avec lesquels j'étais entré en relation à Londres. Mais ne connaissant pas le caractère général des savants anglais, j'avais fait de faux calculs. Rien de plus estimable que leur morale, que leur ferme attachement aux principes qui doivent diriger l'homme de bien, mais rien de moins obligeant pour les étrangers, et surtout pour les Français ; rien de moins empressé pour contribuer aux entreprises publiques, même à celles qui présentent des rapports très utiles. Chacun lisait mes prospectus, aucun ne souscrivait, aucun même ne m'en parla ; le plus profond silence fut observé dans les journaux. J'étais étranger, c'était une raison de se défier de moi. On craignait que le philosophe ne cachât un aventurier ; il est vrai que l'expérience excusait cette défiance générale.
Cependant quelques personnages célèbres me témoignèrent un accueil amical. Au premier rang je dois mettre
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l'illustre historienne Macaulay (1). On lui a contesté l'ouvrage immortel qu'elle a publié : si quelque chose pouvait convaincre qu'elle en était véritablement l'auteur, c'était sa conversation ; elle avait tous les caractères de cette dignité, de cette énergie républicaine que respire son histoire.
Madame Macaulay ne parlait qu'avec enthousiasme du gouvernement anglais, de la nécessité de le réformer pour le conduire à une perfection où il pouvait atteindre. Si elle prenait les couleurs de l'opposition et du parti foxite, ce n'est pas tant, me disait-elle, par estime pour ce parti dont elle connaissait les vues secrètes, ambitieuses et perverses, que par l'impossibilité où il était d'arriver à son but sans amener des réformes utiles à la liberté.
Son Histoire d' Angleterre depuis V avènement des Stuarts au trône jusqu'à la Révolution est écrite avec une énergie qui saisit et transporte le lecteur familiarisé avec les beaux siècles de la Grèce et de Rome, et il est facile de se convaincre qu'en attaquant les actes du gouvernement anglais aucun écrivain n'a rendu plus de justice à sa constitution.
On reprochait à l'historienne une partialité trop marquée pour le républicanisme. Je ne craignis pas, lorsque les derniers volumes de son ouvrage parurent à Londres, d'applaudir, de justifier cette partialité. Pouvait-elle s'en défendre quand elle avait à peindre les excès tyranniques qui signalèrent les ministères des Buckingham, des Laud, des Strafford ? La partialité pour ce système faisait l'éloge de son âme et de son esprit. La partialité pour les personnages déshonore seule l'historien. Mais madame Macaulay n'en est pas coupable. Voyez les portraits qu'elle fait des ennemis du bien public, des défenseurs de la prérogative. Ne donnet-elle pas une larme à la mémoire du fanatique Laud ?
(1) Catherine Sawbridge, mistress Macaulay (1733-1791) ; son ouvrage le plus important est celui dont Brissot va parler.
Ne peint-elle pas dans tout leur éclat les vertus pacifiques et domestiques de Jacques II ? Ne convient-elle pas que les défenseurs de la liberté ne furent pas toujours animés par les vues les plus pures, que jamais on n'entendit dans son vrai sens, dans son sens étendu, le mot de liberté, que les droits de l'homme furent plus d'une fois méconnus et violés par ceux mêmes qui s'affichaient pour les partisans du droit des Anglais ? C'est le respect pour le droit sacré que l'homme tient de la nature qui caractérise cette histoire, qui la met bien au-dessus de l'élégant tableau de Hume, chez qui l'esprit courtisan a souvent altéré ou effacé les couleurs de la vérité.
On a voulu dérober à madame Macaulay la gloire de cet ouvrage : calomnie ordinaire à l'envie quand l'éclat de la gloire d'une femme l'éblouit ; calomnie usée, qui naît, 'circule, est accueillie sans preuve par les hommes et par les femmes, parce que cette injustice venge l'amour-propre des uns et des autres. Madame Macaulay a justifié les femmes du reproche qu'on leur fait, que je leur ai fait injustement moi-même, de ne pouvoir s'élancer dans la carrière des sciences, de ne produire rien de grand, d'utile ; elle a eu le courage de fouiller dans les nombreux monuments de l'histoire d'Angleterre, de comparer cent écrivains fanatiques, ennuyeux, prolixes, que les temps de partis ont fait éclore ; elle a eu le courage de s'écarter de la route des autres historiens, de s'en frayer une nouvelle, de censurer les principes serviles de Hume, de braver l'opinion publique qu'il avait su captiver. Elle a eu ce courage elle a découvert, elle a dit des vérités, elle les a dites avec énergie : gloire lui en soit rendue !
Comme je parlais un jour avec enthousiasme à Mirabeau de cette Histoire, il me proposa de la traduire : je lui dis que c'était un ouvrage difficile à faire, car traduire littéralement c'était faire une besogne détestable et fastidieuse
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pour les Français. Il fallait composer un ouvrage nouveau adapté à notre goût et à nos besoins, et ne regarder l'Histoire de Macaulay que comme un dépôt de matériaux précieux. Mirabeau n'abandonna pas cependant cette idée. Jaloux de toute espèce de gloire, il engagea Debourge(l), qui lui avait prêté sa plume plusieurs fois, et notamment pour son Avis aux Bataves, à entreprendre cette traduction. Debourge, avant de consentir, m'en parla ; je lui fis les mêmes objections : elles ne l'arrêtèrent pas. Il composa d'abord le discours préliminaire, qui est entièrement de lui, puis abandonna la traduction. Ginguené s'en chargea ensuite, ou plutôt s'en déchargea sur un de ces auteurs mercenaires qui louent leur plume à tant la feuille. Telle est l'origine de la détestable traduction publiée après la mort de Mirabeau, sous son nom (2). Il n'y a eu aucune part. Mirabeau ignorait l'anglais, et son nom n'a été pris que pour faire débiter cet ouvrage.
A ces grandes vertus dont on aime à revêtir l'historienne du long-Parlement, madame Macaulay joignait quelques faiblesses qui, sur la fin de ses jours, aliénèrent d'elle presque tous ses amis. Avancée en âge, elle eut la fantaisie de se remarier ; et sur qui fit-elle tomber son choix ? sur un jeune homme de vingt-cinq ans (3), d'une très jolie figure, et qu'on était tenté de prendre pour son fils, surtout lors-
(1) De Bourges, « fils d'un fonctionnaire de Besançon » (Stem, I, 307), était lié avec Mirabeau depuis 1782 et l'avait en effet aidé, en 1787, à rédiger son « Adresse aux Bataves ». Il semble distinct de Claude- Antoine de Bourges, qui fit partie de 1787 à 1792 de la Commune de Paris, et d'Augustin de Bourges, député de Paris à la Constituante.
(2) Les deux premiers volumes de cette traduction parurent en effet en 1791, après la mort de Mirabeau (voir Patriote français du 11 octobre 1791). Pour les trois qui furent publiés les années suivantes, la Biographie universelle et Quérard en attribuent la traduction à Guiraudet (plus tard préfet de la Côte-d'Or).
(3) William Graham, frère de James Graham, médecin et charlatan célèbre dont Brissot va parler.
qu'on remarquait l'air respectueux avec lequel il prévenait tous ses désirs et écoutait ses avis. Rien n'offrait un contraste plus parfait que ce bizarre assortiment : figurez-vous une femme dont le visage était plombé, les dents perdues, les rides mal déguisées sous du rouge, et dont la décrépitude perçait au travers d'un ajustement toujours élégant et de la dernière mode ; et à côté d'elle la figure brillante de fraîcheur et de santé de son époux, encore adolescent ! Il semblait voir un enfant attaché à un cadavre.
Ce tort n'était pas le seul qu'on reprochait à madame Macaulay; l'origine même du jeune homme était un autre grief ; c'était le frère du docteur Graham, si fameux par son lit électrique, par ses bains de terre, par son pythagoréisme, par ses cours sur l'art de faire de beaux enfants, et par vingt autres systèmes non moins bizarres qu'il avait été prêcher jusque dans le continent américain. Je vais dire ici deux mots de ce singulier personnage que j'ai rencontré souvent chez le pythagoricien Pigott (1), dont j'aurai par la suite occasion de parler.
Graham avait une belle figure, une taille avantageuse, une contenance noble et majestueuse, des regards qui semblaient commander le respect, surtout lorsqu'il parlait ; il développait ses opinions avec une pompe qui s'accordait assez bien avec l'idée qu'il voulait donner de son système. Tel était l'effet qu'il me semblait opérer sur nos Parisiennes; un jour que je me promenais avec lui sur les boulevards, tous les yeux étaient fixés sur lui. Pythagore aussi était un homme remarquable par sa beauté, et il croyait que cette beauté des formes n'était pas indifférente au culte et à la prédication de la vertu. Je ne sais si ce rapprochement entre eux fit de Graham son imitateur, et du docteur Wil-
(1) Il ne sera plus question de Pigott dans les Mémoires de Brissol.
Voir la note que j'ai consacrée à ce singulier personnage dans mon
édition des Lettres de Mme Roland, t. II, p. 150.
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liams (1) l'apôtre de cette même opinion. Mais Graham observait avec le scrupule le plus rigoureux l'abstinence de viande ordonnée par le réformateur de Crotone. C'était à ce régime; éprouvé et soutenu pendant douze ans, qu'il attribuait sa brillante santé ; j'ignore comment, avec tant de moyens de réussir, il a fait si peu de prosélytes. Dans les Etats-Unis, où l'on se nourrit des substances les plus succulentes, et où le pythagoréisme est presque traité de fable, on le regardait plutôt comme un charlatan que comme un philosophe. C'était encore l'idée qu'on en avait à Londres et dans l'Ecosse, sa patrie. Deux choses contribuaient à fortifier cette opinion : d'abord la nature de ses cours, qui, prêtant naturellement aux plaisanteries, ne devaient pas être dans un siècle aussi corrompu que le nôtre traités publiquement par un homme qui affectait la philosophie. Qu'est-ce, en effet, qu'un philosophe qui veut apprendre à des poupées et à des libertins l'art de faire de beaux enfants ? C'est pure folie; le premier germe de cet art est dans la vertu, dans la pureté des mœurs ; il fallait envoyer les plaisants dans le Connecticut, dans la Pensylvanie, sur les montagnes de l'Ecosse, partout où la vertu est encore respectée : la nature les aurait convaincus. Mais prétendre suppléer à la vertu par une machine électrique, c'était donner un aiguillon au libertinage plutôt qu'à la morale.
Graham était pauvre et presque toujours couvert de dettes. Ces dettes annonçaient un grand désordre dans ses affaires, et c'était encore une considération qui devait éloigner de lui. Le philosophe, pour être utile, ne doit pas être riche, mais au moins il faut que par la médiocrité il soit indépendant. Graham fut souvent mis en prison par ses créanciers. Il y donnait encore des cours, ce n'était pas pour son profit, ce n'était pas même pour vivre, quelques pommes de terre
(1) Voir plus loin, p. 367, sur David ^Williams.
lui suffisaient ; mais c'était pour l'aider à payer ceux qui l'avaient fait enfermer. Graham a disparu de la scène du monde : c'est que, dans la carrière de la gloire, pour se survivre, même de son vivant, il faut d'autres moyens que des singularités. Le nom de Pythagore ne serait pas parvenu jusqu'à nous s'il s'était borné à prêcher l'abstinence de viandes, l'horreur des fèves, et à ne porter que des robes de lin. Pythagore avait une profonde connaissance du cœur humain, de la morale, de la politique et des sciences physiques de son temps. Pythagore avait cet esprit vaste qui fait embrasser un grand plan, et ce caractère ferme que rien n'ébranle dans l'exécution ; Pythagore enfin eut le bonheur de paraître dans un temps où l'imprimerie était encore dans le néant, où les connaissances étaient concentrées chez quelques individus, où le peuple était aisément dupe des formes et de tout ce qui frappe les sens. La science est si répandue aujourd'hui, que les grands hommes doivent être très rares.
C'est peut-être en opposition de ce principe que madame Macaulay acquit sa réputation. Aucune femme n'avait encore oséparcourir la carrière de l'histoire et de la politique, aucune n'avait annoncé un caractère aussi prononcé. De jolis vers, des romans agréables, des lettres charmantes, voilà le fond de la renommée de presque toutes les femmes, si l'on en excepte quelques-unes qui se sont vouées à une érudition facile et qui ne suppose qu'une bonne mémoire. C e contraste a attiré en Angleterre des critiques amères à madame Macaulay. Ses rivales n'ont pas su lui pardonner d'avoir disputé la palme à Hume, et de la lui avoir souvent enlevée ; non pas que madame Macaulay ait eu le secret du style enchanteur qui séduit dans Hume, mais elle le surpasse par sa mâle énergie et par les vigoureux développements qu'elle donne aux principes de la liberté ; l'âme efféminée de l'épicurien Hume en paraît au contraire effrayée.
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Madame Macaulay haïssait sincèrement les rois, l'idée même lui en faisait mal. En 1774, elle dînait à Paris chez Turgot, alors contrôleur générai ; il lui demanda si elle avait vu Versailles. — « Je ne cherche point à voir la demeure des tyrans, je n'ai même pas vu celle de Georges », lui répondit-elle.
Avec l'attachement qu'elle avait voué à la cause des Américains, il est difficile qu'elle ne fût pas tentée d'écrire l'histoire de leur révolution. Mais pour le faire avec plus de succès, elle résolut de voyager à la paix dans les Etats- Unis. Son voyage fut d'abord heureux ; on la reçut partout avec admiration, mais personne ne souscrivit pour son Histoire. Trompée dans la spéculation qu'elle avait faite et dans l'appui qu'elle s'était promis, elle revint dégoûtée des Américains. Son mécontentement n'était pas fondé. A la paix, les Américains appauvris ne songeaient qu'à rebâtir leurs fermes et cultiver leurs terres. Ils ne lisaient que des gazettes et, quoique peu chères, ils pouvaient à peine suffire à cette dépense. Peu de livres, hors la Bible, se vendaient en Amérique ; et si vous consultez la liste des souscripteurs de Y Histoire d' Amérique par Gordon (1), vous verrez avec surprise que les trois quarts sont des Anglais.
Madame Macaulay ne vécut pas longtemps après son retour. Je veux terminer son article par un trait qui doit expier les taches dont j'ai parlé. Cette femme, qui affectait de porter des dentelles et des robes élégantes, a fini sa carrière littéraire par un grand ouvrage sur /' immortalité et V immatérialité de Vâme. Il n'est pas toujours très intelligible, mais il prouve une grande force d'esprit; et s'occuper longtemps de ces matières montre du moins qu'on sait
(1) William Gordon (1728-1807), pasteur anglais dissident qui, en 1770, partit pour l'Amérique, où il fut, dit-on, secrétaire de Washington, et ou il écrivit la plus grande partie de son History of the Rise... of the United States, qui parut en 1788 (4 vol.), et pour laquelle il réunit 300 livres sterling par souscription.
s'élever quelquefois au-dessus du misérable spectacle de la terre.
(1) J'ai parlé des satires publiées par quelques Anglaises contre cette historienne ; une des plus amères est celle que mademoiselle Burney (2) a insérée dans un de ses romans. J'en ai oublié le nom, mais il m'a paru indigne de l'auteur d' Evelina et de Cecilia.
Si vous voulez des romans, si la lecture d'un livre philosophique vous fatigue, lisez Cecilia. Sa morale est pure, les vices de Londres y sont peints avec vérité, les caractères des individus sont fortement dessinés et bien soutenus ; Cécile vous intéressera, fera couler vos larmes ; vous trouverez dans Cécile le modèle des vertus humaines, une femme telle que l'homme sensible peut en désirer pour son bonheur, une âme pure au milieu d'êtres corrompus, inébranlable au milieu des malheurs, et toujours faisant plier ses passions sous le joug de la raison. Vous verrez dans Harrel à quel degré de dépravation, de calamité, de désespoir, d'atrocité, peut entraîner la fureur du jeu. Il mérita sa fin, sa fin si tragique, si épouvantable ; vous y verrez, sous le nom de Briggs, le tableau de l'avarice dégoûtante ; sous le nom du père Delvile, celui de l'orgueil ridicule qui n'est enté que sur de vieux parchemins ; sous le nom de Monckton, le portrait d'un scélérat réfléchi, espèce de scélérats la plus redoutable, et cependant assez commune dans les capitales. Vous y verrez la nullité, l'insipidité des femmes du jour, admirablement caractérisées dans les rôles de mistress Larrol et de M. Harrel; enfin vous y verrez le tableau de Londres, le tableau de cette classe qui sépare la première noblesse du peuple, classe qui a tous les vices des
(1) Je me suis demandé si toutes ces pages qui vont suivre, et que je donne en plus petit texte, ne seraient pas tirées de l'un des trois périodiques, à peu près introuvables au complet aujourd'hui, que Brissot publia en Angleterre. Il serait également possible qu'elles eussent été écrites en vue d'un « Voyage en Angleterre », analogue au «Voyage dans les Etats-Unis », et par conséquent rédigées entre 1788 et 1792, en des années relativement calmes.
(2) Miss Francis Burney, depuis Mme d'Arblay (1752-1840), romancière anglaise. Les deux romans cités ici sont de 1778 et de 1782.
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grands en copiant leurs ridicules, sans avoir aucune des vertus du peuple qu'elle méprise.
En comparant ce roman avec celui des Liaisons dangereuses (1) qui, dans le même temps, a eu en France la vogue que Cecilia avait en Angleterre, une différence singulière m'a frappé ; dans ce dernier, des roués en sont les héros. Valmont ne s'occupe qu'à séduire, qu'à jouer les femmes qu'il a séduites. Madame de Merteuil n'emploie son art qu'à cacher ses faiblesses, en mettant au grand jour celles des autres. Dans Cécile, je ne vois point de Valmont, point de Merteuil. N'y en avait-il donc pas à Londres ? et serait-ce le seul point sur lequel le bon ton de Paris n'eût pas été copié par les Anglais ? J'ai peine à le croire. Mais au surplus, il paraît qu'à Londres comme à Paris on trouve des petites maîtresses qui parlent beaucoup sans rien dire ; des femmes qui, vouées à un silence dédaigneux, ont l'air de méditer beaucoup et ne pensent à rien ; des jargonistes (mot heureusement inventé par l'auteur) qui croient suppléer à leur nullité par un langage bizarre et inintelligible ; des hommes qui, par bon ton, jouent l'insensibilité, l'ennui, dédaignent tout, font la satire de tous les plaisirs, de tout le genre humain, et n'en courent pas moins après tous les plaisirs, et après l'encens de ce sot genre humain. Quand vous aurez fini ce livre, si le sort de Cécile vous a plus d'une fois arraché des larmes, si, réfléchissant sur vousmême, vous avez voué une haine éternelle à la passion du jeu, de la dissipation, des vains plaisirs, à l'avarice, à la méchanceté, à l'orgueil de la généalogie, l'auteur n'aura pas perdu ses peines ; il vous aura été utile en vous intéressant.
J'ai connu à Londres cette romancière étonnante. A peine touchait-elle à son cinquième lustre, et elle se plaçait déjà à côté de Richardson et de Fielding pour l'art de tracer des portraits et le tableau des mœurs anglaises. La calomnie l'accusait de n'être que le prête-nom du docteur Johnson, le dictateur de la littérature. Johnson, vieux et affaibli par les infirmités qui ne tardèrent pas à leprécipiter au tombeau, Johnson n'était
(1) Le célèbre roman de Laclos, 1782.
plus que l'ombre de lui-même. Peut-être pouvait-il lui donner des leçons de goût et de critique ; mais Johnson n'avait pas cette délicatesse de tact, cette finesse qui semble spécialement attribuée aux femmes, et qu'on retrouve souvent dans les romans de mademoiselle Burney.
Tous les personnages de sa famille étaient intéressants. Un de ses beaux-frères, Philips (1), se distinguait en accompagnant Cook dans ses voyages intéressants autour du monde. Son père, Charles Burney (2), avait fait une bonne Histoire de la musique. Elle offrait une foule de recherches curieuses sur celle des anciens Ecossais, des Saxons, de tous les temps et de tous les pays. La seule chose qui, dans les arts, doive être écrite, c'est leur histoire, c'est le tableau de leur naissance, de leurs progrès, de leurs variations. L'on devait des éloges à Burney ; son ouvrage présentait des faits, et non de vaines théories. Les théories, les raisonnements sont presque toujours faux, parce que ceux qui les écrivent écrivent avec leurs préjugés, leurs systèmes ou leurs goûts. Les arts sont esclaves du goût, et chacun est esclave de son goût particulier. Ainsi, malgré les volumes que les Français publieront en faveur de leur musique, les étrangers continueront à la trouver détestable ; et malgré le saint enthousiasme de l'Europe pour la musique italienne, les Arabes continueront à lui fermer l'oreille.
J'ai lu, je ne me rappelle pas précisément dans quel écrivain moderne, je crois cependant que c'est dans Niebuhr(3), qu'un riche Anglais, voyageant en Arabie avec un orchestre complet de musiciens italiens, voulut donner un concert dans une des principales villes du pays. Ces bons Arabes le traitèrent de charivari, auquel ils n'entendaient rien. Ils donnèrent à leur
(1) Le major Phillips, qui avait épousé sa sœur, Suzanna Burney.
(2) Musicien et écrivain (1726-1814). Il avait adapté le Devin du village de J.-J. Rousseau et l'avait fait jouer à Drury-Lane en 1766, sous le titre de The coming Man. Son Historyof miisic parut en 1776, 1782 et 1789.
(3) Carstens Niebuhr (1733-1815), voyageur danois, père du grand historien. Ses ouvrages sur l'Arabie, parus en 1772 et 1774, avaient été presque aussitôt traduits en français.
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tour un échantillon de leur musique : on devine bien que la troupe savante des Européens haussa les épaules.
La société de mademoiselle Burney me plaisait assez ; je voulais la cultiver, mais je ne sais qui me brouilla avec son père : il se piqua, m'écrivit de longues lettres ; je lui répondis comme je le devais, et notre liaison finit là.
Voir des hommes de lettres, c'est voir presque toujours des ennemis qui se déchirent. Tel n'était pas cependant le docteur Maty (1), que je fréquentais beaucoup à Londres. Il était auteur d'un journal ou review (2), qui n'avait pas la vogue du Monthly ou du Critical Review, parce que Maty était écrivain et n'était pas spéculateur. Mais il y rendait justice à tous d'après sa conscience, et sans avoir égard ni aux préjugés, ni à l'esprit de parti.
Ce journal paraissait aride, et cependant il avait un mérite rare ; on y marquait assez exactement et sans aucun charlatanisme les pas que faisait la science. Pour marquer ces pas, il fallait avoir soi-même une science immense dans presque tous les genres, et Maty la possédait. Il avait lu prodigieusement, et sa mémoire étonnante le mettait à portée de comparer ce qu'on publiait avec ce qui avait déjà paru. Par là il était à portée de démasquer les plagiaires. Maty passait sa vie dans son cabinet, au milieu de ses livres ; c'était son élément, sa volupté suprême ; il ne s'en arrachait que pour remplir ses devoirs comme père de famille. D'une morale extrêmement rigide, il avait renoncé à un bénéfice lucratif plutôt que de violer ses principes en prêtant un de ces serments que l'esprit de secte exige encore en Angleterre pour posséder des bénéfices. Il donna un autre trait de son désintéressement et de sa fermeté : La Société Royale de Londres, dont il était secrétaire (4), était divisée en deux partis : l'un était dévoué au président
(1) Paul-Henri Maty (1745-1787), sous-bibliothécaire du British Muséum. Il avait été adressé à Voltaire par d'Alembert (Voltaire, éd. Beuchot, LXV, 543, et LXVI, 10).
(2) La New-Review, dont le premier numéro parut en janvier 1782. Il s'y donnait comme but de présenter un tableau général de la littérature à l'étranger. Il dirigea cette revue jusqu'en septembre 1786.
(4) Depuis 1778.
Banks, le favori de Georges, et qui dirigeait les sciences comme North dirigeait le cabinet ; l'autre moins nombreux formait l'opposition, et Maty, indépendant par principes, appartenait à ce parti. Une scission violente éclata un jour entre ces deux partis, la majorité prit une résolution indigne de la Société : Maty, plutôt que d'y souscrire comme secrétaire, donna sa démission (1) de cette place qui lui rapportait cent guinées, et le lendemain il afficha dans son journal qu'ayant perdu une place qui l'aidait à vivre, il offrait de donner des leçons de grec, de latin et de français. Ce trait peint l'homme et doit servir à sa gloire (2).
Le père de Maty (3) était un médecin et un savant distingué, auteur de différents ouvrages, parmi lesquels on prétend qu'il y en a de licencieux, et auquel on doit les Mémoires de lord Chesterfield (2). Maty eut aussi quelque part à la publication des lettres d'Atterbury (4), de ce prélat bouillant à peine connu en France, et dont le nom fut cependant mêlé à toutes les querelles politiques et théologiques de son temps ; de cet Atterbury qui, dans son insatiable ambition, voulait éclipser toutes les illustrations de son siècle et se croyait, sinon sans rivaux, du moins sans égal en célébrité, du vivant même de Newton. Ses lettres sont remplies d'anecdotes d'autant plus précieuses qu'elles sont inconnues. On y retrouve l'âcreté, la causticité de son esprit. Malgré l'aigreur et la violence de son
(1) Le 25 mars 1784.
(2) Il rendit compte de cet incident dans un opuscule intitulé An history of the instances of Exclusion from the Royal Society (1784).
(3) Mathew Maty (1718-1776), médecin, bibliothécaire en chef du British Muséum (1772). Il était fils de Paul Maty, réfugié protestant venu de Beaufort en Provence et d'abord fixé en Hollande. Mathew Maty fit ses études à l'Université de Leyde, puis vint s'établir comme médecin à Londres en 1741, et y commença, en 1750, la publication du Journal Britannique, qui, imprimé à La Haye, rendait compte en français des ouvrages parus en Angleterre. Il fut aussi, avant son fils, secrétaire de la Société Royale. A sa mort, il avait presque terminé les Memoirs of the Earl Chesterfield, qui furent complétés et publiés en tête des M iscellaneous Works de ce personnage (1777, 2 vol.).
(4) Atterbury (1662-1732), évêque de Rochester, membre de la Chambre des Lords ; exilé en 1722 comme jacobite, il mourut à Montpellier.
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caractère, on sait pourtant qu'il fut l'ami de Pope, ce qui ne l'avait point empêché de décocher contre ce poète une épigramme sanglante et peut-être vraie, en parodiant pour lui un vers de Juvénal,
Mens curva in corpore curvo.
Quoique l'évêque de Rochester ait beaucoup écrit sur la religion, on l'a fort soupçonné de n'en avoir aucune, et Maty me racontait une anecdote puisée, je crois, dans les Mémoires de Chesterfield, qui peut servir à le prouver. Ghesterfield était allé voir Pope à Twickenham, il le trouva lisant une vaste Bible in-folio ; et comme il connaissait sa manière de penser sur ce livre, il lui demanda en riant s'il songeait à le réfuter. « C'est un présent, répondit Pope, ou plutôt un legs de mon vieil ami l'évêque de Rochester. J'allai l'autre jour lui faire mes adieux à la Tour, cette Bible était sur sa table ; il me dit, après les premiers compliments : Mon ami Pope, en considérant vos infirmités, ma vieillesse et mon exil, il n'est pas vraisemblable que nous nous revoyions. Je vous donne donc ce livre pour vous laisser un souvenir de moi, et je vous conseille de le croire. — Mais, mylord, lui répondis-je, le croyez-vous vous-même? — Oui, me dit-il. — En ce cas, repartis-je, c'est depuis peu de temps ; mais communiquez-moi, je vous prie, les raisons qui vous ont fait quitter l'opinion que vous aviez de ce livre dans votre jeunesse. — Je n'ai pas le temps de vous les expliquer, me dit Atterbury, mais suivez-le, croyez-moi, et que Dieu vous bénisse. »
Maty parlait le français avec une grande facilité, c'était sa langue maternelle, car il était fils d'un réfugié français, et il avait été à portée de cultiver cette langue dans le séjour qu'il avait fait en France comme secrétaire ou comme chapelain de lord Stormont.
Mes liaisons avec Maty me procurèrent celles de plusieurs autres savants, entre autres du célèbre chimiste Kirwan (1), qui les rassemblait une fois la semaine chez lui. Kirwan s'était
(1) Voir p. 161.
d'abord destiné au barreau, mais les formes compliquées et chicanières de la jurisprudence anglaise l'en avaient bientôt dégoûté. Jouissant d'une fortune considérable qu'il administrait en bon père de famille, il s'était livré à l'étude de la chimie. Depuis quelque temps, Priestley avait mis cette science à la mode en Angleterre, mais ses succès n'y égalaient pas l'éclat et les progrès qu'elle faisait en France. Sévère par caractère, Kirwan porta cette sévérité dans ses recherches et dans ses expériences. Il s'attachait au solide, et méprisait tout ce qui portait l'empreinte du charlatanisme. Aussi plaisantait-il souvent la doctrine française et les variantes de son vocabulaire. Partisan du « phlogistique », il faisait la guerre à « l'air pur », n'estimait pas beaucoup Lavoisier, quoiqu'il fît cas de l'Histoire de la chimie par Fourcroy (1). Je n'ai jamais vu un chimiste faire plus de choses avec un plus médiocre appareil. A peine se serait-on douté qu'il eût des fourneaux et des creusets ; il n'était jamais pressé de les étaler aux étrangers qui venaient le visiter. Je tombai des nues la première fois que j'entrai dans son laboratoire ; il me semblait si mesquin, quand je le rapprochais du magnifique cabinet de Lesage (2) et de l'amphithéâtre du Jardin du Roi (3). C'était pourtant dans ce modeste laboratoire que Kirwan étudait la nature et produisait ses utiles découvertes sur les métaux, qui servirent longtemps de manuel.
Son Essai sur le phlogistique et sur la constitution des acides a été traduit par madame Lavoisier, et sa traduction a paru chargée des notes de son mari, de Monge, de Berthollet et de Laplace (4). Une grande partie des ouvrages de Kirwan, et peut-être les plus estimables, ont été insérés dans les Transactions philosophiques.
(1) Je ne connais pas d'ouvrage de Fourcroy portant ce titre. En tout cas, ce ne peut être qu'une publication antérieure à 1783. On sait d'ailleurs que Kirwan, longtemps hostile à la « chimie pneumatique » de Lavoisier, ne s'y rallia qu'en 1792.
(2) Lisez : Sage.
(3) Où travaillait Fourcroy.
(4) En 1788. On le traduisit pour le mieux réfuter, dans ces notes mêmes, auxquelles collaborèrent aussi Fourcroy et Guyton de Morveau.
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Kirwan parlait le français avec une facilité singulière et bien rare en Angleterre, et les Transactions me rappellent une observation qu'il m'a fait faire, et qui est pleine de justesse : c'est qu'on a mal traduit par ces mots ceux de Philosophical Transactions. Le mot transactions ne s'applique dans notre langue qu'aux actes passés sur procès entre deux parties. Il vaudrait mieux lui substituer le mot de travaux. Les Anglais se servent dans un sens plus étendu du mot transactions, puisqu'ils l'emploient pour exploits militaires ; ainsi Orme (1) a intitulé un de ses ouvrages Military transactions in the East-Indies.
Quant à l'épithète de philosophique donnée par la Société Royale de Londres à la collection de ses mémoires, elle n'est pas plus exacte ; la philosophie n'est point une science particulière, n'est point la physique, la chimie, etc. ; elle embrasse toutes les sciences. Or, comme la Société Royale se restreint à ce qu'on appelle en France la physique générale, il est clair que ses travaux devraient être intitulés Mémoires sur la physique. C'est par un abus qui s'est glissé à la restauration des sciences, dans le seizième et le dix-septième siècle, qu'on s'est emparé du mot de philosophie pour désigner la physique. Dans la vérité, les vrais philosophes étaient alors ceux qui, dédaignant le langage de l'école et les vaines hypothèses, se bornaient à l'étude des faits et de la nature ; mais depuis, la politique, la morale et les autres sciences se sont dégagées de leurs préjugés, ont admis l'esprit philosophique, et elles ont autant de droit que la physique au titre de philosophie : car personne ne contestera, par exemple, que Montaigne, Locke, Montesquieu étaient aussi philosophes que Descartes et Newton. Je conclus de là que les Anglais et les Allemands, qui s'obstinent à donner le nom de philosophie à l'étude de la physique, ont une mauvaise nomenclature, et devraient suivre la distinction des sciences faite avec clarté et précision par d'Alembert.
(1) Robert Orme, historien anglais (1728-1801).
Le titre exact de son ouvrage est History of the military Transactions of the British nation in Indostan from 1745 (publié en 1763- 1778).
Kirwan ne se bornait pas à la chimie ; son génie embrassait presque toutes les sciences, et il consacrait une partie de son temps à la politique, à l'histoire, à la métaphysique, enfin à la méditation. La distribution de sa journée était réglée. C'est la méthode qu'ont suivie presque tous les grands hommes de l'antiquité, et que suivront toujours ceux qui connaissent le prix du temps. Le matin, au milieu de ses livres éparpillés dans sa chambre, enfoncé dans son fauteuil, il lisait et méditait, puis il visitait son laboratoire. Il dînait seul, quoiqu'il eût deux filles intéressantes ; mais un accident très singulier le forçait à cette solitude. Une maladie lui avait rétréci le larynx, en sorte qu'il ne pouvait plus manger de mets solides ; il ne vivait que de pain trempé dans du lait, et encore fallait-il qu'il fût seul, et que surtout il crût l'être, pour manger à son aise ; le simple soupçon l'eût fait étouffer. Après son dîner, il se promenait, quel que fût l'état de l'atmosphère ; le soir il se rendait à diverses sociétés de savants. Telle était la vie de cet homme respectable dont le commerce fut rempli pour moi d'agrément et d'utilité. Je rapporte tous ces détails, parce que les particularités qui concernent les hommes célèbres, et surtout les philosophes, intéressent toujours ; et Kirwan l'était. Je ne sais si, depuis mon absence, la calomnie ne m'a pas flétri dans son esprit ; il aura tôt ou tard reconnu son erreur, et ces lignes lui prouveront que je n'ai jamais été injuste, même à l'égard de ceux qui ont pu être injustes envers
moi-même.
Un des membres les plus assidus de la société de Kirwan était Magellan (1), correspondant de l'Académie des Sciences de Paris. C'était un chanoine régulier de Portugal ; dégoûté de la superstition de son pays et fatigué de ses fers, il leur avait échappé et s'était fixé dans le seul pays où il pût vivre librement et en sûreté. Magellan prétendait appartenir au célèbre navigateur auquel le détroit qui touche à la pointe méridionale
(1) Jean-Hyacinthe de Magalhaens (ou de Magellan), 1722-1790.
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du continent de l'Amérique doit son nom. Sans fortune et voulant vivre indépendant, Magellan se livrait à une science qui pouvait difficilement remplir ses vues. C'était la physique ; mais il entendait supérieurement la mécanique, il connaissait toutes les machines dont l'Angleterre fourmillait et, en s'occupant à les répandre par toute l'Europe, en se faisant le correspondant de tous les savants, il était parvenu à son indépendance chérie, à une indépendance honorable. Bientôt agrégé à la Société Royale de Londres, il s'y distingua par des mémoires et par des recherches utiles. Une entreprise d'un genre différent l'occupa sur la fin de sa vie et probablement l'abrégea. Il avait rencontré Beniowski (1), si célèbre par ses aventures, et surtout par le voyage qu'il tenta le premier par mer des bords de la Sibérie à Madagascar. Cet aventurier, mécontent alors de la cour de France, sollicitait le ministère anglais pour faire un établissement dans cette île. Il voulait en même temps publier ses mémoires, dont il comptait tirer un grand parti. Il trouva le secret d'en enthousiasmer Magellan ; non seulement le Portugais s'en chargea, mais, comptant lui-même sur des bénéfices immenses, il fit des avances considérables à Beniowski et perdit dans cette entreprise une partie de ses longues économies. L'ouvrage a paru en français (2), mais le pauvre Magellan avait été auparavant précipité dans la tombe. Je le regrettai, je lui devais quelques bons conseils. Il connaissait profondément les Anglais, dont il avait été à portée d'étudier le caractère, et, s'il rendait justice à leur morale et à leurs connaissances, il était révolté de l'espèce de sécheresse et d'insensibilité qui semblait les rendre apathiques, surtout lorsqu'il s'agissait d'obliger les étrangers.
J'excepterai deux hommes delà proscription que Magellan prononçait contre les Anglais. Ces deux hommes sont Jérémie Bentham (3) et David Williams (4). Vous qui me lisez, avez-
(1) Voir p. 257.
(2) En 1791, 2 vol. in-8°.
(3) Le publiciste bien connu (1748-1832). On trouvera à la Correspondance trois lettres de lui à Brissot.
(4) (1738-1816). Voir Lettres de Mme Roland, t. II, p. 204.
vous quelquefois cherché à tracer dans votre imagination le portrait de ces hommes rares que le ciel envoie quelquefois sur la terre pour la consoler de ses maux, et qui sous la figure imparfaite de l'homme ont un caractère angélique ? Vous êtes-vous quelquefois représenté Howard (1), Bénezet (2), par exemple ? Candeur sur la figure, douceur dans les regards, sérénité sur le front, calme dans les discours, sang-froid dans les mouvements, impassibilité à côté de la sensibilité, voilà leurs traits; c'étaient ceux de mon amiBentham. Il se peignit un jour lui-même à moi, en me peignant Howard. Il s'était voué à la réforme des abus des lois criminelles, comme Howard s'était voué à la réforme des prisons. Howard ne voyait que des prisons, ne s'occupait que des prisons. Il avait renoncé à tous les plaisirs, à tous les spectacles. Bentham imitait ce généreux exemple, mais il lui manquait une jouissance qui adoucissait les angoisses que faisaient naître dans l'âme d'Howard les horreurs des cachots ; il n'était pas marié, et cette circonstance doit encore augmenter le prix du sacrifice de cet ange de paix. Howard chérissait tendrement sa famille; lorsqu'il était sur le point de partir pour un long voyage, il s'en séparait quinze jours à l'avance et, pour se familiariser à cette séparation, il passait une huitaine dans la solitude, revenait ensuite donner quelques heures à sa famille, puis il partait.
Bentham ne me connaissait que par une injure. Dans ma Théorie des lois criminelles,]' avais traité très légèrement (3) une dissertation très profonde qu'il avait composée sur la peine du travail dans les maisons de correction ; ayant appris mon adresse, il vint me décliner son nom, m'expliqua les motifs de son opinion. Ce calme, ce sang-froid me confondirent. Comme j'étais petit à mes yeux ! Je lui demandai son amitié,
(1) John Howard (1726-1790), philanthrope anglais, que son livre sur l'Etat des prisons, 177 '4, traduit en français envl788, avait rendu populaire. Voir Mém. de Mme Roland, t. I, p. 311.
(2) Antoine Bénezet (1713-1784), un des premiers défenseurs delà cause des Noirs. Brissot en parle avec admiration dans son Voyage aux Etats-Unis, t. II, p. 3-6.
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ses conseils ; il me les promit. J'allais le voir très souvent dans la petite retraite qu'il s'était choisie dans Lincoln' s Inn Fields. On doit savoir que les personnes qui se destinent au barreau à Londres prennent des chambres dans quelques quartiers réservés spécialement aux procureurs et aux avocats. Bentham s'était voué à l'étude de cette profession, non pour la suivre, non pour y gagner de l'argent ou parvenir aux honneurs, mais pour connaître à fond les défauts de la jurisprudence anglaise, mais pour pénétrer dans ce dédale inaccessible à tout autre qu'aux hommes de la loi, mais pour en révéler les vices et les horreurs, que l'Ordre des avocats de ce pays tenait ensevelis avec le plus grand mystère, parce qu'ils vivaient de ce désordre et de l'ignorance du peuple.
Après avoir pénétré jusqu'au fond de cet abîme, et avant que de proposer ses moyens de réforme, Bentham voulut connaître la jurisprudence criminelle de tous les peuples de l'Europe. Entreprise immense ! Mais quelle difficulté peut arrêter un homme déterminé par l'amour du bien public ? La plupart de ces codes n'étaient connus que dans la langue originale des peuples qu'ils régissaient. Bentham apprit successivement presque toutes ces langues. Il parlait bien le français, savait l'italien, l'espagnol, l'allemand, et je l'ai vu apprendre le suédois et le russe. Lorsqu'il eut parcouru tous les décombres de ces lois gothiques, lorsqu'il eut rassemblé ses matériaux, il essaya de bâtir un plan systématique de lois criminelles, élevé entièrement sur la raison, sur la nature des choses et sur l'humanité ; c'était à ce grand ouvrage qu'il consacrait depuis dix années chaque jour de sa vie ; elle était régulière comme celle de Kirwan : à son lever, il se promenait au loin pendant deux ou trois heures, revenait déjeuner seul ; il se livrait ensuite à son travail favori jusqu'à l'heure de son dîner, repas qu'il allait toujours prendre à quatre heures, chez son père. Ce père était riche, et cependant Bentham vivait comme un jeune homme de la fortune la plus médiocre, et n'économisait ainsi que pour satisfaire sa passion dévorante, celle des livres. Je regrette que le fruit d'un travail aussi long n'ait pas encore vu le jour ; peut-être a-t-il été suspendu par
un voyage et un séjour assez considérable que Bentham a fait en Russie. Au surplus, les hommes instruits ont dû apprécier la tête et l'âme de ce bienfaiteur de l'humanité par son Panoptique, ouvrage qui devait l'immortaliser, qui l'immortalisera quand l'humanité, fixant enfin F attention sur l'état des prisons, fera rechercher cet ouvrage, le seul où l'on ait trouvé le secret de réformer les hommes sans les tourmenter, sans les martyriser, sans les humilier.
Bentham ne voyait qu'avec attendrissement notre Révolution ; il en suivait les progrès et, voulant y participer lui-même, il prit plus d'une fois la plume pour diriger nos pas. On se rappelle un excellent ouvrage sur la composition des tribunaux, qu'il adressa à l'Assemblée constituante (1). Le marquis de Lansdowne (2) en avait envoyé cent exemplaires en son nom. A peine daigna-t-on le remercier. Larochefoucauld- Liancourt (3) avait demandé la traduction de cet ouvrage ; Siéyes, qui régnait en despote aux comités de constitution et de jurisprudence, et qui ne partageait pas les vues de Bentham, peut-être parce qu'elles n'étaient pas les siennes, fit rejeter cette proposition. Bentham ne se découragea point, et composa une autre dissertation aussi ingénieuse que solide sur la manière la plus simple de recueillir les opinions sans craindre le tumulte ou la séduction. Cette brochure est restée ignorée, on n'a point profité de ses vues ni de l'expérience que lui donnait l'exemple de la chambre des Communes. Cependant, sur la fin de la session, l'Assemblée législative, d'après la proposition de la Commission extraordinaire dont j'étais président (4), lui donna une marque de son estime en lui con-
(1) Esquisse d'un plan nouveau pour l'organisation de la justice en France.
(1) Voir le discours de Garran de Coulon à l'Assemblée législative, le 16 octobre 1791 (Moniteur du 17, et surtout Patriote du 18).
(2) Lord Shelburne, marquis de Lansdown (1734-1805), un des chefs les plus marquants du parti whig, célèbre par ses sympathies pour la France et la Révolution.
(3) La Rochefoucauld, duc de Liancourt (1747-1827), constituant, le philanthrope bien connu.
(4) La Commission extraordinaire, nommée en mars 1792 par la Législative, dite des Douze, puis des Vingi-et-un, puis, après le 12 août
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férant le titre de citoyen français (1) ; la Convention a depuis rendu un autre décret aussi honorable pour lui, à l'occasion du Panoptique qu'il lui avait adressé (2)... Mais ce ne sont pas de pareils remerciements qui pouvaient remuer plus délicieusement l'âme de ce bienfaiteur de l'humanité, c'est l'exécution de ses idées. Ah ! combien Bentham doit regretter qu'on les ait ensevelies dans l'oubli !
David Williams est de tous les hommes de lettres anglais celui qui me paraît avoir une philosophie plus universelle, plus dégagée de tous préjugés nationaux. Il s'était affranchi de cette teinte de superstition qui ternit encore les sciences en Angleterre. Elevé dans l'état ecclésiastique, il en avait de bonne heure abjuré l'esprit et les prétentions ; et convaincu que la religion naturelle était la seule qui dût diriger un philosophe, il s'y était entièrement consacré, en renonçant à toutes les espérances que l'église anglicane lui promettait. Williams portait l'audace plus loin, il entreprit de faire un cours public de déisme, et exécuta ce projet pendant deux années dans Margaret street ; cette institution alarma l'église, et les persécutions qu'elle lui suscita sourdement le forcèrent bientôt de l'abandonner. La réforme de l'éducation paraît avoir été de bonne heure la passion de Williams, mais il ne s'est pas borné, comme Rousseau, à la théorie, il a pratiqué, et longtemps pratiqué, en suivant le bas âge jusqu'à trente et quarante ans. Cette pratique l'a mis à portée de connaître et de relever toutes les erreurs de Jean- Jacques. Il a consigné ses découvertes dans un Cours sur l'éducation (3), en quatre volumes, inconnu en France, et qui sans doute sera traduit lorsqu'on s'y occupera sérieusement des moyens de former des républi-
1792, des Vingt-cinq, et qui avait la haute main sur le gouvernement.
(1) Le 26 août 1792, en même temps que Williams, Paine, Clarkson, Priestley, Wilberforce, etc...
(2) Lettres écrites de Russie par Bentham sur un plan de prison imaginé par son frère, et qui, de forme ronde, avec un surveillant au centre, permettait de voir et de régler le travail des détenus et de les moraliser ainsi. Il appelait cet édifice le Panopticon.
(3) Williams a écrit plusieurs livres sur ce sujet. Brissot veut sans doute parler de son Cours de leçons sur V éducation, 3 vol. in-8°.
cains. On y trouvera la morale la plus douce et la plus pure enseignée par des moyens simples et naturels, et prêchée dans un style séduisant. Il est facile de voir, en lisant Williams, qu'il écrit d'après son âme, car tout est coulant, sans gêne, sans affectation.
La politique étant sœur de la morale, ou plutôt ces deux sciences n'en faisant réellement qu'une, Williams s'est donné à la politique, l'a enseignée également dans des cours particuliers et dans de bons ouvrages.
Avec cette bienveillance qui le caractérise, on aurait peine à croire qu'il est l'auteur de quelques satires ; il en est deux cependant qui ont eu le plus grand succès en Angleterre, l'une intitulée Voyage à Cheltenham (1) ; l'autre, le Songe du prince de Galles. La première offre un tableau piquant des ridicules de la cour du roi d'Angleterre. Les faiblesses du prince de Galles, les vues et les vices du parti de l'opposition sont présentés avec le même talent dans la seconde. Dans toutes deux on reconnaît l'ami de la liberté, l'homme qui connaît le cœur humain et sait apprécier les actes du gouvernement. Toutes deux méritaient un grand succès, et l'ont obtenu.
Les savants anglais ne liraient pas sans murmurer, s'il tombait sous leurs yeux, l'éloge que je viens de faire de Williams. Ils me parurent ne pas l'estimer, les uns parce qu'il ne faisait pas grand cas du charlatanisme des sociétés littéraires et philosophiques, les autres parce qu'ils le regardaient comme un impie. Williams n'appartenait à aucune secte et
s'en faisait gloire (2).
Il y a dans chaque nation des préjugés universels, dont la source n'est pas connue, qui n'en ont pas moins une longue
(1) C'est en 1788 que David Williams publia, sous l'anonyme, son Voyage [de Georges III] à Cheltenham, Royal Recollections of a Tour io Cheltenham, qui eut douze éditions en une seule année.
(2) M. de Montrol dit ici que le publiciste anglais était le père de miss Helena Williams, l'amie des Girondins, connue par ses publications sur la Révolution française. C'est une erreur. Il n'y avait aucun lien de proche parenté entre eux.
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durée, qui n'en sont pas moins difficiles à ébranler. Telle est, par exemple, l'opinion que les Anglais et les Français ont mutuellement sur leurs principes religieux. On nous a tant accoutumés à regarder l'Angleterre comme le centre de la philosophie, que nous ne pouvons nous empêcher de la regarder aussi comme le centre de l'incrédulité, et parce que la liberté de penser y est sans bornes, nous la peuplons d'athées, de déistes, de philosophes.
De leur côté les Anglais continuent à croire leurs voisins des papistes superstitieux, intolérants, fanatiques. Ce double préjugé est également injuste, également mal fondé. Ce que je dis ici surprendra les personnes qui ne se sont formé une idée de l'Angleterre que d'après des voyageurs peu exacts ; mais c'est un fait et non une opinion que j'exprime ici, et à l'appui de ce fait j'atteste tous les bons observateurs qui ont étudié l'Angleterre, j'atteste les ouvrages théologiques que la presse y voit tous les jours éclore. Ce fait m'a confirmé dans un principe bien contraire à l'opinion reçue dans cette matière : c'est que les gens de lettres sont d'autant plus avancés de ce côté que la nation où ils vivent est plus dévouée à la superstition, à l'intolérance. A partir de cette règle, il doit y avoir et il y a plus d'incrédules en Italie, par exemple, qu'en Angleterre. Je ne parle pas du peuple, mais des gens qui lisent, qui pensent, qui forment l'opinion générale, d'après lesquels on juge la nation.
Si l'on eût prohibé, me disait un jour Williams, Y Apologie de la polygamie par le docteur Madan (1), si l'on eût emprisonné, condamné, puni l'auteur, il y aurait eu bientôt des prosélytes ; l'Angleterre aurait eu une secte de plus, une secte de polygames. Les gens sensés ont gardé le silence, quelques érudits ont cité du grec ; un plaisant, qui était déjà marié, a envoyé demander à l'apôtre de la polygamie sa fille pour
(1) Martin Madan (1726-1790), cousin du poète Cowper, se convertit au méthodisme après avoir entendu un sermon de Wesley. En 1780, il publia un ouvrage intitulé Telyphlora, dans lequel il se prononçait pour la polygamie, en se fondant sur la loi de Moïse. Cet ouvrage fit scandale. Madan a laissé divers autres écrits de théologie et de controverse.
seconde femme, et ce paradoxe théologico-politique est tombé de lui-même. Williams en concluait que le vrai moyen de conserver la foi était de tolérer toutes les sectes, tous les livres ; qu'en laissant une porte ouverte à l'incrédulité, on diminuait le nombre des incrédules : il me citait l'Angleterre pour exemple, et cet exemple me paraissait convaincant.
On publie tous les jours dans cette île une foule de sermons et d'écrits polémiques, où les orthodoxes et les non-conformistes se disent beaucoup d'injures. On y traduit encore des ouvrages des pères de l'église, tels que ceux de Lactance, la Défense de la religion, par Grotius, les Sermons de M. Osterwald (1), si célèbre dans le parti calviniste. A l'époque où j'habitais Londres, Wakefield (2) écrivait sur le baptême ; le non-conformiste Simplon (3) faisait une nouvelle histoire du Christ ; M. Madan défendait son roman favori, sa Telipthora ; on publiait les visions de Jacob Boehm (4), et de son pendant, Swedenborg. Tout cela se vendait, tout cela se lisait ; que dirai-je enfin ? On y regardait comme un des plus dangereux incrédules non seulement David Williams, mais le célèbre historien Gibbon, pour avoir essayé d'expliquer le merveilleux de l'établissement du christianisme ; et cependant qu'est Gibbon, considéré comme incrédule, si on le compare à Helvétius, à Fréret, à Voltaire ?
Il n'était alors question que de la querelle théologique du docteur Priestley et de ses adversaires. Tous les savants, tous les gens de lettres en connaissaient les plus petits détails (5). Ce docteur avait porté un défi à tous les incrédules, et aucun
(1) Jean-Frédéric Osterwald, pasteur calviniste suisse, né en 1664, de la famille d'où sortit le banneret Osterwald, dont il a été parlé à la page 284.
(2) Gilbert Wakefield (1756-1801), érudit et théologien.
(3) Je ne trouve aucun personnage de ce nom en Angleterre à cette époque. Il faut probablement lire Simpson, soit David Simpson (1745-1799), méthodiste, soit John Simpson (1746-1812), auteur de Essays on the language of Scripture.
(4) Bo hm, théosophe saxon (1575-1624).
(5) Joseph Priestley (1733-1804) ne fut pas seulement l'illustre chimiste qui partagea avec Lavoisier l'honneur de la découverte de l'oxygène ; c'était un ardent théologien, chef de la grande secte des unitaires.
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Anglais n'avait osé ramasser le gant. Ces faits ne prouvent-ils pas que le christianisme est respecté, défendu en Angleterre ? Ne prouvent-ils pas que ce qu'on appelle la philosophie antireligieuse y a fait peu de progrès, puisqu'il y existe encore deux partis constamment en guerre, outre une foule de sectes subalternes ? Ces faits ne prouvent-ils pas encore ce que me disait Williams, qu'en ouvrant la porte à l'incrédulité, on la lui fermait réellement ?
Il est des hommes qui se déprécient en s' associant à un corps, en s'unissant à une secte ; d'autres qui sont plus utiles au public en recherchant ces corporations. Williams appartient à la première classe ; Priestley à la seconde.
Cet homme, à qui l'Europe doit des découvertes si précieuses dans la physique, ne s'est pas borné à cette carrière. Il a parcouru avec succès presque toutes les sciences. Dans la politique comme dans l'éloquence, dans la métaphysique comme dans la grammaire, dans la théologie polémique comme dans la chaire, dans l'histoire comme dans l'éducation, il a voulu briller dans tout. Un mot peindra ce génie actif, qui, quoique jeune encore, s'est signalé par tant de travaux. On a dit de lui que pour apprendre une science il faisait un livre sur elle, et il a voulu apprendre presque tout. L'universalité des connaissances est presque toujours un signe infaillible qu'elles ne sont qu'en surface. On jugerait mal de Priestley, si on l'appréciait par cette règle. Quoiqu'il doive paraître étonnant que l'Histoire de l'électricité (1) et celle de la corruption du christianisme (2) soient sorties de la même plume, la distance qui sépare les genres de ces deux ouvrages ne doit point être un préjugé contre eux. Mais le physicien qui a vu Priestley faire avec adresse les expériences les plus délicates, le reconnaîtrait-il prêchant à Birmingham (3) son petit troupeau avec toute la simplicité d'un enfant? Non; il n'est de règles que pour le vulgaire, le génie n'en reconnaît point. Grand lorsqu'il s'élève jusqu'aux cieux, il l'est encore quand
(2) Plus exactement Histoire des corruptions du christianisme.
(3) Où il s'était fait pasteur de l'église dissidente.
il se met au niveau des autres hommes. Il y a même plus de grandeur à avoir le courage de descendre.
Je n'ai vu Priestley qu'une ou deux fois chez Kirwan ; mais j'ai pu apprécier dans sa conversation le savant avide de s'instruire, le théologien toujours prêt à combattre, et tout à la fois l'ami de la liberté et de l'humanité, et un bon père de famille. Je lui parlai de ses découvertes en chimie, il me parla de ses querelles théologiques. Je lui fis observer que les philosophes étaient désolés en France de le voir sacrifier la physique à la théologie. « Chacun, lui disais-je, y a pris son parti en matière de religion. — Je le sais, me répondit-il, mais enjamber le fossé n'est pas trancher les difficultés, et heureusement nous sommes encore en-deçà du fossé. La religion doit être la première de nos études, les autres ne sont que secondaires. » Priestley me semblait né pour la polémique, et je crus que, s'il préférait la religion, c'est qu'entre les raisons alléguées il y avait en Angleterre, dans cette carrière, plus de rivaux à combattre et plus de spectateurs instruits que dans la physique. Ce que je ne me lassais pas d'admirer, c'était de voir ce même homme, si plein de ses dissertations sur l'arianisme et de ses expériences sur les gaz, s'occuper de sa famille. Il conduisait à Deptford son fils aîné, pour lui faire voir un vaisseau qu'on lançait à l'eau. Ce sera la première fois, me disait-il, qu'il jouira de ce spectacle, et je veux l'accompagner pour l'instruire.
Priestley a été plus d'une fois en butte à l'animosité de l'aristocratie et du clergé de son pays. Tous les écrivains qui voulaient flatter le pouvoir, tous les pauvres pasteurs qui voulaient s'avancer dans la faveur de leurs évêques étaient sûrs de réussir en lançant quelques lourdes réfutations ou quelques pamphlets contre lui: Priestley disait à ce sujet qu'il possédait la feuille des bénéfices et des grâces. On l'a depuis persécuté pour ses opinions politiques comme il l'avait été pour ses opinions religieuses, et l'Angleterre s'est chargée de le punir de l'honneur que la France a cru lui faire en lui donnant le titre de citoyen français et en l'appelant à la Convention nationale (1).
(1) Priestley, nommé citoyen français par décret du 26 août 1792,
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Je regrettais bien de ne pouvoir cultiver la connaissance de cet homme intéressant ; alors il demeurait loin de Londres, à Birmingham, où le fixait le soin d'un troupeau qu'il formait à ses opinions religieuses, et dont on ne l'avait point encore chassé. On sait que, depuis, les persécutions du ministère anglais l'ont forcé de quitter sa chapelle. Il a remplacé Price (1) dans cette excellente école que ce savant célèbre avait instituée à Hackney (2), et au sein de laquelle la mort l'a enlevé, à l'époque où mourut Mirabeau, après une vie entièrement consacrée au perfectionnement de l'espèce humaine.
Son éloignement de Londres m'avait aussi empêché de fréquenter cet homme vertueux ; je le rencontrai en 1788 chez John Adams (3), ambassadeur des Etats-Unis ; je crus voir Socrate, sa figure inspirait le respect. Il me témoigna son regret de n'avoir pu lire mon ouvrage sur les Etats-Unis (4), il ignorait le français, et il était trop vieux, me disait-il, pour l'apprendre.
Je fus témoin, dans cette visite, d'un spectacle vraiment édifiant ; tandis que je causais avec Price et avec Adams, madame Adams et sa fille étaient dans le cabinet de ce célèbre ambassadeur, travaillant à ses côtés à des ouvrages de mé-
fut élu à la Convention, en septembre, par les départements de l'Oise et de Rhône-et-Loire. Il n'accepta pas.
Ces lignes ont donc été nécessairement écrites — ou ajoutées — après septembre 1792 ; de même, la ligne suivante sur la mort de Richard Price (29 mars 1791) est aussi, — si on admet que l'ensemble du récit ait été rédigé avant la Révolution, — une addition.
(1) Richard Price (1723-1791).
(2) Bourgade du Middlessex, au N.-E. de Londres, aujourd'hui englobée dans la grande cité.
(3) John Adams, avant d'être le second président des Etats-Unis (1797-1801), avait été plusieurs fois, en 1777, en 1780, en 1782, envoyé de son gouvernement en France. Il venait de rentrer dans son pays, lorsque Brissot l'y visita, près de Boston, en juillet 1788 (voir Voyage dans les Etats-Unis, I, 146 et suiv.).
(4) De la France et des Etats-Unis, livre publié par Brissot en 1787, en collaboration avec Clavière.
nage. Il me s embla être aux premiers temps décrits par Homère (1).
Mais je m'aperçois qu'en peignant les hommes vertueux de l'Angleterre, j'ai été entraîné à parler de quelques-uns de ceux dont les vertus ont également excité mon admiration en Amérique. Cependant je n'ai pas payé mon tribut d'éloge ou de reconnaissance à tous les Anglais qui s'y sont acquis des droits. Parmi ceux dont le souvenir m'est cher, je ne puis oublier lord Mansfield (2). Je dois lui rendre ici hommage pour la protection légale qu'il accorde aux étrangers, pour l'accueil honorable que j'en ai reçu, et pour les encouragements pleins de bonté qu'il m'a donnés quand je lui envoyai ma Bibliothèque des lois criminelles, que personne plus que lui n'aurait sans doute eu le droit de juger avec sévérité. Lord Mansfield est l'un des premiers jurisconsultes, l'un des plus grands magistrats qui aient illustré l'Angleterre. On connaît de lui vingt traits qui attestent à la fois la fermeté et la pénétration de son esprit, ainsi que son équité : je n'en veux rappeler qu'un seul. Dans une des missions auxquelles l'obligeaient sa place, lord Mansfield vit traduire devant son tribunal une vieille femme que tous les habitants d'un village attestaient avoir vue marcher dans les airs, les pieds tournés vers le ciel et la tête en bas. Ces gens, excités par la haine ou une fanatique crédulité, l'accusaient d'être une échappée du sabbat, une véritable sorcière, et à ce titre ils demandaient sa condamnation. Le magistrat écoute avec le plus grand sang-froid l'accusation et les récits qui la motivaient. Il fallait se garder, dans l'intérêt de l'accusée, d'irriter des esprits follement prévenus et capables de se porter à de fâcheuses extrémités ; il ne semble pas douter un instant de la véracité des témoins. « Puisque vous l'avez vu, dit-il, je ne doute pas que cette femme, dont les jambes peuvent à peine se soutenir sur la terre, n'ait traversé les ci eux
(1) Suivent, dans l'édition de Montrol, quatre pages transcrites presque textuellement, sauf quelques transpositions, du Voyage dans les Etals-Unis, à l'endroit que je viens d'indiquer. Je les retranche.
(2) Voir plus haut, p. 161
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les pieds en haut et la tête en bas. Mais cette sorcière est anglaise ; comme vous et moi, elle est sujette des lois de l'Angleterre : je viens de les consulter toutes dans ma conscience, et je déclare que je n'en connais pas une qui empêche qui que ce soit de se promener dans les airs, et d'y marcher comme il lui convient. Tous ceux qui ont vu ces courses aériennes peuvent donc imiter son exemple; ils en ont le droit, et je leur garantis l'impunité. Ils ne seront pas plus coupables que cette femme, dont ma voix proclame ici l'innocence, et que j'ordonne qu'on remette en liberté. » Et après ce jugement, dont les derniers mots avaient été prononcés avec toute l'autorité d'un magistrat suprême, la bonne femme s'en alla, et nul n'osa depuis l'accuser.
Je dois l'avouer ici, quoique j'aie peint jusqu'à présent les êtres les plus estimables que j'aie rencontrés en Angleterre, aucun ne m'étonna, ne m'édifia davantage qu'une jeune personne attachée à la secte des quakers ; c'était une jeune amie que ma femme s'était attachée dans un séjour qu'elle avait fait à Londres dans son enfance.
Miss Gapper (1) appartenait à une bonne famille de Birmingham, qui professait la religion anglicane. Ayant eu occasion de lire quelques écrits publiés par des quakers et de se pénétrer de leurs principes, elle ne balança pas à quitter la religion dans laquelle on l'avait élevée, quoique le quakérisme prête en Angleterre à mille plaisanteries, quoique par cette conversion elle encourût la disgrâce de son père, qu'elle chérissait singulièrement. Jamais je n'ai vu, je ne dis pas dans une femme, mais même dans un philosophe, plus de mépris pour les richesses et pour la vie, plus de logique, un plus grand sang-froid dans les discussions, plus de sévérité dans les mœurs,
(1) Voir à la Correspondance une lettre de Brissot, du 3 novembre [17861, à Miss Capper. C'était une des filles de James Gapper (1743- 1825), voyageur et météorologiste, qui gagna le grade de colonel au service de la Compagnie des Indes. Brissot, en 1786, traduisit ses Voyages dans les Indes (voir Bibliographie). Dans son Lycée de Londres (décembre 1784) il avait publié une protestation du colonel Capper contre les injustices qu'il avait subies de la part de la Compagnie.
et en même temps plus de douceur et d'amabilité. Toutes ces qualités semblaient nées avec miss Capper ; elle commandait le respect quand elle parlait. Combien de fois, dans nos entretiens avec elle, mes connaissances ne me parurent-elles pas stériles à côté de ses vertus! Gomme j'en désirais intérieurement l'échange! Mais ce désir s'évanouissait bien vite dans le tourbillon où j'étais plongé. Miss Capper me prédisait que je ne tarderais pas à le trouver insupportable, et à sentir que le vrai bien de l'homme consistait dans la jouissance de soimême. Mais, hélas ! je n'étais pas le maître de diriger à mon gré ma conduite et de disposer de mon temps selon que je l'aurais désiré. Le travail auquel j'étais condamné, les soins qu'il me fallait donner à la fois à mon Lycée et à mon Journal, me forçaient à multiplier mes relations dans le monde, à y rechercher les gens de lettres et les savants, ou au moins les nouvelles des sciences et de la littérature. Ce n'était pas en restant chez moi, tranquille et heureux au sein de ma famille, que je pouvais présenter à l'Europe le tableau exact de l'Angleterre, ainsi que je l'avais promis à mes souscripteurs.
Pour considérer l'état des lumières dans une nation, il faut les observer, les comparer, les juger d'après elle-même, chez elle-même, et non pas du fond de sa retraite, ou d'après des journaux menteurs, des récits de romanciers, des portraits embellis par la flatterie, défigurés par la partialité, ou altérés par le mensonge. Le Tableau de l'Angleterre avait été fait bien des fois, et par des écrivains anglais et par des voyageurs. Mais on peut bien affirmer qu'il n'avait jamais été fait dans le véritable esprit qui doit guider l'écrivain philosophe. Cet esprit consiste à observer l'homme pour éclairer l'homme, les nations pour éclairer les nations, à rassembler les lumières des républiques pour instruire les monarchies, à recueillir les abus du despotisme pour le faire partout détester. Ecrit dans ces principes, un Tableau de l'Angleterre devait être utile à l'Europe, à l'univers entier. Mais parmi les auteurs qui s'étaient chargés de cette tâche, les uns n'avaient fait qu'un panégyrique, les autres qu'une satire ; aucun n'avait travaillé pour sa nation, son siècle ou les siècles futurs : car
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les éloges comme les critiques outrées passent avec le temps; la justice et la vérité résistent seules, et viennent, au milieu des débris des siècles, instruire la génération qui survit.
Où puiser, pour les transmettre aux autres contrées, ces vérités utiles ? Pour l'auteur qui n'eût songé qu'à faire un Tableau de Londres comme Mercier en avait fait un de Paris, les nombreuses gazettes de cette première ville pouvaient sans doute être fort commodes. Combien de caricatures, de portraits variés, de faits curieux elles lui offrent chaque jour ! Ici les annonces les plus bizarres, là les anecdotes les plus scandaleuses. Les nouvelles politiques même auraient offert plus d'un sujet plaisant à ses pinceaux. J'ai lu, imprimé, que Washington était maréchal de France ; que ce maréchal, que nous prenons pour un grand homme, n'était qu'une femme déguisée en guerrier. J'ai lu que Morris (1), le surintendant des finances de l'Amérique, touchait cent louis de la cour de Versailles, et que pour le séduire, le lieutenant de police lui avait envoyé la plus jolie fille de Paris. J'ai lu enfin que le Grand-Turc avait demandé en légitime mariage une princesse autrichienne, et qu'en échange Joseph II voulait épouser une fille de Sa Hautesse. J'ai lu mille autres contes aussi ridicules, mille autres sottises de cette force. Ces ridicules privés d'un côté, ces sottises politiques de l'autre, peuvent égayer le spleen d'un Anglais, mais ils ne méritent pas de tenir place dans le Tableau de l'Angleterre ; ils doivent être méprisés par l'homme qui peint en grand cette grande nation, et qui veut que ses peintures fassent le profit des nations étrangères. A celui-là, il faut des traits de lumière, et ces traits ne se trouvent pas dans les in-folio des nouvellistes, dans les petites chroniques des gazetiers. Ces chroniques, ces gazettes mêmes, ne serviraient à rien pour peindre les mœurs de Londres, si l'on n'avait pas la clef de toutes les plaisanteries qui s'y publient. Cette clef ne s'acquiert qu'après un long séjour dans la capitale, qu'après avoir souvent interrogé les savants dans l'art du perfide soulignement. Il faut être au cou-
(1) Robert Morris, qu'il ne faut pas confondre avec Gouverneur Morris, qui n'était que surintendant-adjoint.
rant de tout, connaître les femmes à la mode, les folies du jour, les vices secrets des seigneurs ; il faut connaître, en un mot, les détails les plus orduriers, les cloaques de Londres. Aussi l'homme éclairé a-t-il sur tous ces objets une profonde et heureuse ignorance, et dans ce sens Robertson et Gibbon seraient incapables d'écrire une gazette aussi bien que ces assassins qui, pour un schelling, tuent la réputation la mieux établie.
Je n'avais point entrepris d'écrire un journal, ni des tableaux de ce genre. J'ai déjà dit quel était mon but. Je voulais non seulement diriger les esprits vers les hautes questions politiques, mais les éclairer en même temps sur toutes celles qui tiennent à la morale, à l'histoire, à la littérature et aux arts, parce qu'en traitant toutes ces questions il devait en jaillir des vérités utiles à l'humanité. Mais pour remplir cet objet j'avais plus besoin de la conversation et des opinions des gens sensés et instruits que des livres et des journaux. Il fallait donc bien me livrer malgré moi au tourbillon du monde, et y chercher les connaissances diverses qui m'étaient nécessaires.
Mes goûts particuliers me portaient plus volontiers vers l'étude des sciences et de la morale que vers la littérature. Cependant mon Tableau de l'Angleterre n'eût pas été complet si j'eusse dédaigné d'y rendre compte de l'état de la poésie et des théâtres, aussi bien que de l'histoire, de la politique et des sciences. J'étais donc également forcé de fréquenter les poètes et les spectacles, les chambres des Communes et des Lords aussi bien que les cabinets des savants. Cette vie active et agitée n'était pourtant pas celle qui pouvait me rendre heureux. Je vais dire ici deux mots de l'état de la littérature anglaise à l'époque où j'étais à Londres, en même temps que je parlerai de quelques littérateurs célèbres que j'y ai connus.
Si nous ne devons pas copier les Anglais dans leur hardiesse à fabriquer des mots et dans les licences de leur style, nous
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devrions tâcher d'atteindre à l'énergie de leurs idées. Voilà ce qui peut s'emprunter à une littérature étrangère, se transporter dans une autre langue, et l'enrichir sans la dénaturer. Cette énergie brille surtout dans les poésies de nos voisins ; lisez Pope, Young, Shakespeare, non dans leurs traductions mutilées, mais dans les originaux ; vous serez étonné, ravi, votre âme s'élèvera à leur hauteur, vos couleurs s'animeront, vous serez peintre aussi.
En voyant combien de trésors inconnus les poètes de la Tamise peuvent offrir aux écrivains français, j'ai toujours été surpris que la langue anglaise ne fût pas classique pour ces derniers, et que de bonne heur* ils ne se consacrassent pas à l'étude de ces sublimes modèles. Voyez quel parti Voltaire a tiré de cette littérature ! Il en dit du mal à son automne ; il craignait qu'on ne l'accusât d'en avoir trop profité dans son printemps. Il méritait le reproche qu'il faisait lui-même à Malebranche décriant l'imagination, il décriait sa maîtresse. Quand je loue la poésie anglaise, je parle de celle du siècle dernier, qui jetait encore quelques beaux rayons dans les commencements de celui-ci ; car la poésie contemporaine, celle que j'ai pu juger et apprécier, avait bien dégénéré. L'on se plaignait en France de la disette des génies politiques ; si la poésie était là à son déclin, en Angleterre elle semblait déjà dans la tombe. Il n'y avait plus de Milton, de Pope, de Dryden, de Gongrève. A peine trouvait-on quelques versificateurs décolorés, et qui se traînaient de loin sur leurs pas. Le génie, le talent, tout était mort. Plus de ces chefs-d'œuvre qui avaient fait l'étonnement et le charme des amis des lettres. Ce n'était plus qu'odes ampoulées, plates épîtres, satires grossières ou éloges encore plus grossiers en l'honneur des ministres en place ou des ministres disgraciés ; c'étaient les généraux d'Albion comparés à César, et ceux des Français mis au rang des Lilliputiens. Cette pauvreté de goût et d'esprit avait réellement de quoi surprendre. Comment être tombé tout à coup du sein de la richesse dans une indigence aussi grande ? Le climat n'était point changé, le peuple était le même, seulement il était plus éclairé. Mais peut-être le raffinement du goût
entre-t-il pour beaucoup dans la décadence que le génie delà littérature semble partout éprouver.
Je veux pourtant distinguer de la tourbe des versificateurs que j'ai connus quelques poètes, tels que Colman (1), Hayley (2), Masson (3), dignes de la réputation qu'ils s'étaient acquise. Sans vouloir les dénigrer, je crois pourtant qu'ils ne pouvaient faire oublier leurs prédécesseurs et leurs maîtres. Voltaire disait, en comparant Pope et Dryden, que Pope allait doucement dans une jolie voiture par la ville, tandis que son rival parcourait les campagnes dans un char attelé de six chevaux, allant au grand galop. Si l'on comparait Pope avec ses successeurs, on pourrait lui prêter le char rapide de Dryden ; mais ceux-ci mériteraient-ils sa douce et jolie voiture ?
La plupart des ouvrages dramatiques que j'ai vu représenter en Angleterre n'étaient que des pièces corrigées de Shakespeare, de Massinger (4), de Lillo, de Beaumont, ou des imitations déguisées du théâtre français ; car, en disant beaucoup de mal de ce théâtre, les Anglais y pillent tout, situations, intrigues et caractères. L'une des premières comédies que je me rappelle avoir vu jouer était d'O'Brien (5), déjà connu par plusieurs pièces en vers et en prose, par sa défense de lord Shelburne, et, malheureusement pour lui, plus connu encore par sa querelle avec Colman, qui pendant toute une année ennuya et scandalisa le public aux dépens de son adversaire et à ses propres dépens. Je n'ai point oublié la pièce d'O'Brien, parce qu'il y avait du naturel et un ton vraiment comique dans un personnage de tapissier juif, peint d'après nature. En général, le
(1) Georges Colman (1733-1794), directeur des théâtres de Covent- Garden et de Haymarket, et auteur de comédies.
(2) William Hayley (1745-1820), poète de second ordre, ami de Cowper et de Southey.
(3) William Masson (1724-1797), ami de Gray, dont il imita la manière.
(4) Philippe Massinger (1584-1640) ; — George Lillo (1693-1739) ; — Francis Beaumont (1586-1616), le collaborateur de Fletcher.
(5) William O'Brien, auteur et acteur dramatique, joua dans la troupe de Garrick, et quitta le théâtre à la suite d'un brillant mariage. Il fit jouer diverses pièces à Govent-Garden. Je ne saurais dire de laquelle Brissot veut parler.
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naturel et le vrai comique sont exclus du théâtre anglais. Les farces et les pantomimes captivent le goût général. Les premières sont des satires, les secondes des extravagances. Il est inconcevable que, sur des théâtres décents, on ose hasarder des parades aussi ridicules que celle du Moine Bacon, ou V Arlequin Junior (1). Elles sont exactement calquées sur nos pantomimes de boulevards, à cela près que le choix n'en est pas aussi heureux, l'ensemble si parfait, et l'exécution aussi magique qu'en France. Mais comment, après avoir pleuré avec madame Siddons (2), ou ri avec madame Abingdon (3), peut-on se dégrader jusqu'à applaudir à des tours de force ou de gibecière dignes tout au plus des tréteaux mobiles de la foire ?
Ces pasticcio burlesques sont presque tous assaisonnés de plaisanteries contre les Français. Par exemple, dans V Arlequin Junior, on voit un tapageur anglais qui veut faire le coup de poing avec un petit-maître français et qui le met en fuite ; et ce trait de bravoure fait rire les true born Engiishmen. On y voit encore la Caisse d'escompte se changer en ballon, lequel ballon s'envole, au grand regret des porteurs de billets ; et cette allusion paraît très ingénieuse. On y voit des alguazils qui arrêtent dans la rue un malheureux débiteur et le conduisent en prison. Et cela s'appelle le Tableau de Paris, comme si Londres n'offrait pas les mêmes scènes. Rien de si rare à Londres que ce qu'on appelle une bonne plaisanterie. La liberté d'en faire et d'en publier surtout est peut-être ce qui la tue. Il n'y a pas de jour où les boutiques ne soient chamarrées de caricatures nouvelles : il en est peu qui ne soient pas dégoûtantes. Pour les faire entendre, les peintres spirituels suspendent à la bouche de leurs personnages une sentence. En voici une qui cependant m'a paru ingénieuse. Fox déclame devant un miroir, et ce miroir réfléchit la figure de Cromwell : Se non
(1) Je ne suis pas en mesure de dire ce qu'étaient ces pièces, qui étaient sans doute des pantomimes, genre alors très en faveur à Londres.
(2) Sarah Kemble, mistress Siddons (1755-1831), célèbre actrice tragique dont Gainsborough et Lawrence ont immortalisé les traits.
(3) Frances Barton (1737-1815), au théâtre mistress Abington.
ê vero, almeno è bene trovato. Autre exemple qui donnera une idée du goût anglais en fine plaisanterie : il est tiré du Lord May or' s Day. Un de ces Anglais qui, chargés d'un embonpoint énorme, ne vivent que pour manger, s'évanouit. On le secoue, on le pince, on lui apporte des eaux de senteur, on l'inonde ; rien n'opère ; une bonne vieille lui met sous le nez une énorme pièce de roast-beef, et il ressuscite.
Encore aujourd'hui les directeurs des théâtres anglais déshonorent leur scène par des bouffonneries aussi plates que rebattues contre les Français. A quelles classes d'hommes croient-ils ainsi devoir plaire? Jusqu'à quand les auteurs comiques copieront-ils des sarcasmes surannés ? Quand enfin voudront-ils devenir philosophes, et chercher à détruire l'antipathie qui règne entre les deux nations, au lieu de la fomenter ; les porter à s'aimer, à s'estimer, au lieu de les excitera se ridiculiser, à se haïr ? Le premier poète anglais qui osera défendre sur la scène ces sentiments de cosmopolitisme méritera bien de l'humanité et sera sûr de l'immortalité, au moins dans la mémoire des gens de bien.
Il y avait à Londres deux auteurs capables de tenter cette révolution, Sheridan et Golman. Elle était digne de leurs talents, et ils eussent été secondés par les grands acteurs dont leurs théâtres étaient remplis ; car il faut convenir, à la gloire du théâtre anglais, que le nombre des bons acteurs, dans le tragique et dans le comique, est bien plus considérable à Londres qu'à Paris. Ce grand nombre résulte uniquement de l'émulation et de la concurrence. J'ai vu Henderson (1), et Grawford, Kemble et Siddons ravir également les spectateurs à Govent Garden et à Drury-Lane. Il n'y avait qu'une actrice dans le comique qui paraissait n'avoir point de rivale, madame Abingdon.
Sheridan, quoique membre de la chambre des Communes,
(1) John Henderson (1747-1785), appelé le « Roscius de Bath » ; il jouait à Haymarket avec un très grand succès.
Ann Spranger Barry, au théâtre mistress Crawford (1734-1801). Son triomphe était dans le rôle de Desdemona.
John Kemble (1757-1823), le frère de MeS Siddons, arrivait précisément en 1783 à Londres, où il fut régisseur du théâtre de Drury-Lane.
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■était alors directeur d'un théâtre. On lui devait entre autres comédies remarquables l'Ecole du Scandale (1). Colman, auteur d'une traduction en vers d'Horace que les journalistes ont beaucoup vantée, était, comme Sheridan, directeur d'un théâtre et auteur de plusieurs pièces estimées. En réformant les préjugés de leur nation, ils eussent purifié son goût et se fussent ouvert une nouvelle carrière.
Donnez à une nation un goût universel, des idées étendues et ses poètes seront grands. Rétrécissez le champ des idées, et le génie se rapetisse, devient nul. Ne serait-ce pas une des causes du déclin de la poésie du théâtre en Angleterre ? On n'adore que Shakespeare, il faut donc ou l'imiter ou s'exposer à n'être pas goûté. Or, l'écrivain qui imite rampe presque toujours.
Non pas que je veuille ici décrier ce père du théâtre anglais, et me joindre à la foule des anti-Bretons qui l'appellent extravagant. Avant que de lui faire son procès, et le procès de ce théâtre, songeons que Shakespeare est en possession des hommages de la scène depuis trois siècles, que les plus grands hommes, les poètes les plus distingués ont brûlé de l'encens au pied de sa statue ; pensons qu'aujourd'hui même où le théâtre grec est mieux connu, où la régularité des pièces françaises n'est pas ignorée, pensons qu'une foule d'hommes de tous les rangs admirent encore cet extravagant ; que les gens de lettres le défendent, le divinisent ; pensons que ce n'est point ici seulement illusion, fanatisme, que la nature ellemême rend hommage à Shakespeare dans les larmes que ses scènes arrachent aux spectateurs, et, d'après cela, osons dire que c'est un fou, que ses admirateurs sont des frénétiques ; osons faire le procès à trois siècles et à des milliers d'hommes éclairés (2) ! Non, soyons sobres de censures, si nos rivaux sont sobres d'éloges ; détruisons le préjugé qui restreint le culte à une seule idole, mais ne détruisons pas l'idole même.
En parlant de ce poète célèbre, je dois dire un mot de l'un
(1) The School for scandai, 1777.
(2) Cf. la lettre de Mme Roland à Varenne de Fenille, du 21 mars
des mille et un commentateurs qui se sont présentés pour l'expliquer ; car Shakespeare, qui compte à peine trois siècles d'existence, a déjà l'honneur d'être aussi peu entendu qu'Homère et d'avoir autant de commentateurs que lui. L'univers scientifique croyait qu'il n'était pas possible d'aller au-delà des commentaires de l'oracle de l'Angleterre, du docteur Johnson. Capell (1), l'une des anciennes connaissances de Maty, prétendait l'éclipser; il avait compilé pendant vingttrois ans, et il avait produit trois gros volumes in-4° de notes et de variantes. Il soutenait que tous ses prédécesseurs l'avaient volé, que lui seul entendait Shakespeare.
A quelle torture on met ce pauvre esprit humain ! Le forcer de lire trente à quarante volumes in-4° pour entendre une vingtaine de tragédies.
A quoi sert toute l'érudition de Steevens (2), de Johnson ? A-t-elle fait verser une larme de plus aux spectateurs attendris ? Le spectateur pleure ou rit suivant qu'il entend, qu'il sent ; et il sent avec ses organes, et non avec ceux du commentateur.
Je m'amuse quelquefois, je l'avoue, à lire leurs notes, comme à la foire je. m'amuse à voir faire des tours de force. C'est toujours de plus fort en plus fort. Quelle incertitude ne doit pas jeter sur la science de la critique cette multiplicité de commentateurs ? Et quelle idée prendra-t-on de celle qui s'escrime sur les anciens, quand on la voit si malheureuse pour interpréter même les modernes ? On entend à peine Shakespeare, mort il y a trois siècles, dans sa patrie même, lorsque la même langue, les mêmes mœurs, les mêmes lois subsistent : comment se flatter de pouvoir entendre Homère, si loin des lieux qui l'ont vu naître, si loin de son siècle, lorsqu'il reste à peine quelques décombres des villes qu'il chante, lorsqu'il ne reste plus aucune trace de l'esprit, du caractère des Grecs,
(1) Edouard Capell (1713-1781) avait donné en 1780 une édition de Shakespeare. Après sa mort on publia, en 1783, ses notes et commentaires sur Shakespeare en 3 vol. in-4°.
(2) George Steevens (1736-1800) avait donné deux éditions de Shakespeare et collaboré à celle de Johnson.
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lorsque leur langue s'est abâtardie dans la bouche d'esclaves ou de pirates?
En réfléchissant sur le travail immense de Capell, Maty lui demandait quel démon un jour avait pu le porter à s'infliger un supplice aussi cruel que celui de copier vingt fois la même tragédie, de dévorer tous les bouquins, se martyriser le cerveau pour déchiffrer mille mots inintelligibles ? L'amour de la gloire, répondit-il. A coup sûr, cet homme calculait mal ; car appréciez cette gloire : elle consiste à se voir imprimé, relié, loué par des ignorants, censuré par des grimauds, volé par des plagiaires ; en un mot, elle consiste à dire : j'ai vécu pendant quelques heures dans l'opinion de quelques personnes. Voilà la récompense de vingt-trois ans de travaux.
Un des littérateurs les plus distingués avec lesquels je me sois trouvé en relation à Londres est l'auteur de l'Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (1). C'était un petit homme, plus gros qu'il n'était haut, et dont toute la personne était fort remarquable par son extrême laideur et sa difformité. Je ne m'arrêterais pas à cette puérile observation, si la nature même de notre première entrevue n'avaitpas roulé sur sa figure autant que sur son esprit. Je m'étais chargé de quelques notices pour une Galerie historique (2) à laquelle ont travaillé La Harpe, Marmontel, Villar, etc. ; à ces notices il était joint des portraits. Je demandai à Gibbon la permission de faire graver celui qu'un artiste célèbre avait peint quelque temps auparavant, et je le priai de joindre à cette faveur sa notice même, qui ne pouvait être mieux rédigée que par lui : il me promit tout, et je vis, quoiqu'il m'ait fait trop attendre l'effet de sa promesse, qu'il n'était pas plus fâché de transmettre à la postérité la mémoire de sa vie que les traits de son singulier visage.
Gibbon avait longtemps habité Paris, où les académiciens l'avaient beaucoup fêté ; mais, malgré cet accueil qu'ils
(1) Gibbon.
(2) C'est peut-être la Galerie universelle des hommes qui se sont illustrés dans l'empire des Lettres, faite sous la direction de Sulpice Imbert de la Platière, et qui parut en 1787, en 8 vol. in-4°.
avaient aussi prodigué à Sterne et à plusieurs autres, l'historien de l'empire romain avait conservé un plus doux souvenir de son séjour parmi les simples citoyens suisses que parmi nos beaux esprits. 11 ne se rappelait le lac de Genève qu'avec délices ; aussi, après un nouveau voyage en France, il se hâta de regagner ses bords enchantés, où je le crois maintenant fixé (1).
Je viens de nommer Sterne : il avait cessé de vivre depuis plus de douze ans (2) quand je me fixai en Angleterre ; mais sa mémoire était vivante encore dans le cœur de plusieurs personnes de ma connaissance, ses anciens amis, et ses aventures amoureuses, ses distractions, sa gaîté, l'originalité de son caractère, ont fait souvent le charme de nos entretiens : je ne parle pas de ses écrits, qui vivront éternellement dans l'esprit de tous les hommes éclairés et de tous ceux qui voudront chercher la philosophie la plus profonde et la plus touchante au milieu de la fougue du style le plus enivrant. La mère de miss Capper avait été l'amie de Sterne, et elle avait assisté à son mariage en 1741. Le mariage avait eu lieu un samedi. Les paroissiens du burlesque auteur de Tristram Shandy, informés de cet événement, et sachant qu'il devait prêcher le lendemain à sa paroisse, s'y étaient rendus en foule pour voir la nouvelle mariée, qui fit son entrée dans l'église derrière son mari, et essuya toutes les observations que chacun peut faire en pareille circonstance. Au moment où Sterne monta en chaire, tous les yeux se fixèrent sur lui, et chacun, curieux de connaître le texte qu'il allait choisir pour son sermon, prêtait une oreille attentive. Sterne commença par ces mots : « Nous avons péché toute la nuit sans attraper de poisson... y> L'auditoire ne put se contenir : les uns prenaient leur mouchoir pour étouffer leurs ris, tandis que les vieillards tâchaient de garder une contenance sévère en écoutant le
(1) Gibbon avait quitté Londres en 1783 pour aller s'établir en Suisse, près de Lausanne. C'est là qu'il acheva son Histoire en 1787. Il rentra en Angleterre en 1793, et mourut à Londres au commencement de l'année suivante.
(2) Mort en 1768.
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facétieux prédicateur. Lui ne s'était ému de rien, et continuait son sermon, dans lequel chacun cherchait les malignes allusions que le pasteur ne semblait pas épargner. Son sermon, du reste, fut un des plus beaux qu'il ait prononcés : les uns l'admiraient, les autres riaient aux éclats ; et il n'y eut que madame Sterne qui en parut vraiment scandalisée.
Miss Capper, de qui je tiens cette anecdote, était, je le répète, la personne à qui nous étions le plus attachés. C'était presque la seule société de mon épouse, qui avait les mêmes principes en morale. Ah ! si j'avais pu écouter ou suivre les conseils de ces deux précieuses amies, combien de chagrins je me serais épargnés! Mais je les entendais, je les plaisantais, car que leur répondre, puisque j'étais forcé de me livrer au genre de vie que j'avais adopté? Attaché à mon cabinet, et ne sortant que pour affaires, à peine donnais-je quelque temps à ma famille. Etait-ce faute de tendresse ? Non. J'ai consulté mon cœur ; il ne peut me tromper, il était tout à ma femme et à mes sœurs ! Mais l'ardeur pour faire prospérer mon entreprise m'emportait. Je me rappelle encore quelques promenades délicieuses que je fis avec Félicité, dont la grossesse était alors avancée, dans une commune qui est près de Londres, du côté de Newman street ; nous étions presque seuls : c'était cette solitude que je recherchais. Nous n'étions jamais plus heureux que livrés à nos idées.
J'ai souvent pensé que si le ciel m'eût fait naître avec quelque fortune et m'eût laissé tous mes goûts, j'aurais été le meilleur mari, le meilleur père et le citoyen le plus ardent pour le bien public ; mais j'ai été contrarié par des besoins sans cesse renaissants, par la nécessité de soutenir ma famille ; il fallut toujours employer mes talents au dehors, et m'arracher de ceux que je chérissais pour pouvoir leur être utile.
Jamais je ne sentis plus cruellement combien il est dur d'être gêné dans sa fortune, avec un cœur libéral et brûlant de faire le bonheur des autres, que dans les premiers mois de 1784. A cette époque, j'avais dépensé pour mon établissement tout l'argent que mon associé y avait versé. Les souscripteurs arrivaient lentement ; cependant on entrevoyait dans l'avenir le moment où tout devait prospérer ; mais il fallait pour l'accélérer quelques nouveaux fonds ; les premiers étaient visiblement trop médiocres. Je n'avais demandé qu'une somme de quinze mille livres lorsque le double et le triple eût été à peine suffisant (1). J'avais trop présumé du succès, suivant mon usage; je comptais d'ailleurs sur l'addition que m'avait promise mon associé en cas de besoin, et me berçant de ses promesses, j'avais banni toute inquiétude. Mais je fus bien détrompé quand j'eus recours à lui.
Desforges s'était bercé comme moi de songes qu'il devait lui-même faire évanouir. Tandis que je le payais par une confiance imprudente, nous apprîmes que la permission accordée pour mon journal en France avait été suspendue, et qu'il s'élevait du moins des difficultés dans son entière exécution ; il fallait les prévenir. J'étais nécessaire à Londres, Desforges partit pour Paris, non sans m'avoir encore accablé de protestations d'amitié et de désintéressement.
A peine était-il arrivé que la suspension avait été levée; c'était un grand bonheur, car en descendant de voiture Desforges gagna une entorse qui le tint dans sa chambre durant deux mois, ce qui ne l'empêcha pas de me faire payer
(1) Sur toutes ces affaires d'argent entre Brissot et Desforges, on trouvera d'amples renseignements dans la Réplique de J.-P. Brissot à Charles Thèueneau de Morande.
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depuis deux cents livres pour frais de voitures. Le libraire Périsse (1) avait heureusement aplani toutes les difficultés, tandis que Desforges remettait sa jambe ou amusait de son clavec n la société qui venait compatir à sa souffrance.
Ma situation à Londres n'était pas tout à fait si douce ; car au Tableau de V Angleterre j'avais encore joint une nouvelle occupation (2)......
Ce Tableau de l'Inde parut sous forme périodique, comme celui de l'Angleterre ; en le publiant pour mon compte je n'eusse point été coupable, et j'en fis le sacrifice à la société du Lycée, parce que j'imagina qu'en le donnant gratis aux souscripteurs de cet établissement j'en augmenterais le nombre.
Rien ne pouvait être plus utile à l'avancement des lumières et de la liberté que mon Lycée de Londres. Mais lorsqu'il fallut enfin l'ouvrir, une foule d'obstacles s'élevèrent autour de moi, et le premier qui m'arrêta fut l'emplacement nécessaire aux assemblées. J'avais pourtant trouvé un local tel queje pouvais le désirer. David Williams, que je fréquentais assidûment, consacrait alors tous ses moments au perfectionnement de la politique, science dans laquelle il formait des élèves qui pourront un jour faire disparaître les taches dont la constitution de l'Angleterre est ternie. Il faisait un cours fort suivi par tous les membres de la Société constitutionnelle, et même par les membres les plus éclairés du parlement, qui s'honoraient tous d'être comptés parmi ses amis. Le nombre de ceux qui venaient l'écouter ayant forcé Williams à chercher un plus vaste
(1) Périsse le jeune, probablement de la grande famille des libraires de Lyon, était établi à Paris, Pont Saint- Michel, et c'est lui qui éditait le Journal du Lycée de Londres, ainsi que le Tableau de V Inde.
(2) Suivent deux pages, où Brissot parle d'un troisième périodique publié par lui à Londres (Le Tableau de l'Inde), et qui sont tirées textuellement de sa brochure de 1791, Réponse de J.-P. Brissot à tous les libellistes. Je les supprime.
emplacement, il m'avait généreusement offert de partager celui qu'il avait choisi, en gardant à sa charge presque tous les frais qu'il avait déjà faits pour lui. J'allais accepter sa proposition, mais alors commencèrent les difficultés et les tracasseries ; Desforges n'avait encore payé que dix mille livres sur les quinze qu'il devait. Ces dix mille livres et beaucoup plus avaient été employées dans les frais d'impression de nos journaux et de nos prospectus ; je ne voulus pas prendre de nouveau sur moi la charge de trois cents guinées qu'il me fallait pour le local de notre établissement. Je demandai à Desforges le dépôt delà somme qu'il redevait ; non seulement il me refusa, mais même il me témoigna dès lors le désir de rompre la société : cette demande était le fruit des intrigues de mes ennemis et des spéculations commerciales qu'ils avaient formées. Je n'aurais pas balancé, si j'eusse eu des fonds ; mais dénué de tout moyen, je fus forcé non seulement de continuer la société avec lui, mais, à son refus, de recourir à d'autres bourses, pour soutenir mon entreprise que je ne voulais pas abandonner. L'Angleterre ne m'en offrait aucune, je n'en pouvais espérer qu'en France. Il fallut donc y passer. Je me préparais à ce voyage, lorsque mes premiers malheurs vinrent tout à coup fondre sur moi.
Ici commencent les persécutions de Swinton et de Morande. Mon imprimeur, que j'avais toujours bien payé, poussé par les instigations de ces deux hommes, et peut-être par Desforges lui-même, me fit demander l'argent qui lui était dû pour le Journal du Lycée. Je lui avais donné une traite de vingt guinées sur Paris ; elle avait été protestée par un malentendu ; il me la rapporta : je lui en acquittai le montant. Je ne lui cachai pas que mes affaires exigeraient peut-être que je fisse un voyage en France, mais qu'avant de partir je solderais son compte en entier ; il me répondit qu'il n'avait aucune inquiétude, et qu'il serait content de
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toutes mes dispositions. Il me quitta, et je me reposai sur ces paroles.
Je n'avais jusqu'alors éprouvé que des honnêtetés de la part de Cox, chez lequel je faisais imprimer depuis dixhuit mois : mes procédés à son égard semblaient m'avoir gagné son estime. Il m'offrait ses services, m'invitait à dîner, me serrait affectueusement la main. Je croyais à toutes ses démonstrations. On me l'avait peint comme un Tartufe, comme un traître : on avait cherché à éveiller mes craintes et ma défiance. J'aimais à croire qu'on s'était trompé ; c'était moi seul qui me trompais.
Le surlendemain du paiement que je lui avais fait, il m'envoie un officier public. C'était un jour de poste, et je m'enfermais régulièrement ce jour-là. On refusela porte à l'alguazil ; il retourne chez l'hypocrite Cox. Celui-ci craint que je n'aie découvert son infâme manœuvre; il craint que, pour échapper à sa poursuite, je me sois caché. Afin de s'en assurer, il m'envoie le compositeur chargé de mon ouvrage, sous prétexte de quelques éclaircissements à lui donner, et il le fait suivre par le sbire.
Suivant les lois anglaises, la maison d'un débiteur est un asile sacré ; le créancier ne peut jamais le violer. Si le baillif ne peut s'y introduire par douceur, si on lui en refuse la porte, il ne peut employer la force pour se la faire ouvrir; s'il y avait recours il serait criminel, on aurait droit de le tuer. L'adroit baillif se présente à la suite de mon compositeur ; le domestique le laisse entrer sans difficulté : alors il me déclare que je suis son prisonnier.
Je tombai des nues. « Quoi ! arrêté sur la requête de Cox ! — Oui, monsieur. — Mais il était là hier. Là, je lui dis qu'avant de partir je terminerais son compte ; il doit l'être, il le sera ces jours-ci. — Je le crois ; mais voilà le warrant. » Il n'y avait rien à répondre. Ciel ! de quelle angoisse mon âme fut déchirée en me voyant obligé de subir et la honte et
la douleur de cette fatale arrestation ! Jamais je n'avais éprouvé pareil malheur, et l'idée seule m'en avait souvent indigné. Mais que faire? je n'avais pu prévoir la conduite infâme de l'imprimeur, et je ne pouvais dans cet instant désarmer l'alguazil qui me pressait de le suivre. Hélas ! étranger, ignorant les lois, devinant la source de cette intrigue, et ne sachant où elle pourrait s'arrêter, j'étais ce jour-là séparé de mon frère, sans conseil, et, pour comble d'infortune, n'osant même élever la voix dans mon cabinet. J'étais père depuis quelques jours (1) ; Félicité était singulièrement affaiblie par sa couche qui avait été longue et douloureuse. Qu'allait-elle dire, si je passais vingt-quatre heures sans la voir ? Quelle inquiétude ne la tourmenterait pas? car pouvais-je espérer de rentrer avant un jour ou deux ? Je prévins mes sœurs, avant de partir ; je leur recommandai de tranquilliser Félicité, en lui alléguant différents prétextes pour excuser mon absence. Combien de larmes je versai dans cette funeste chambre d'arrêt où l'huissier me renferma ! Cette prison n'avait pourtant rien de triste et de lugubre; à l'exception des barreaux des fenêtres, j'aurais pu me croire encore chez moi. Il faut avouer que si Ton arrête un débiteur à Londres, on a pour lui les plus grands soins, et qu'on le traite du moins avec humanité. C'est un exemple qu'on devrait bien imiter en France à l'égard de tous les prisonniers.
Mais ces adoucissements ne pouvaient diminuer mes angoisses ; je me peignais à chaque instant mon amie inquiète et accablée par sa douleur, n'offrant qu'un lait dangereux à ce pauvre enfant que je venais de recevoir dans mes bras. Le ciel ne m'abandonna pas ; car c'est à sa bonté que je dois attribuer différents secours qui me mirent à portée d'opérer mon prompt élargissement.
(1) Naissance de Félix Brissot, 25 avril 1784.
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A peine étais-je installé dans la maison d'arrêt, que j'avais vu paraître Latour, toujours gai et sans souci ; il venait me recommander de bien me divertir ; il me parlait de cette affaire comme d'une bagatelle qui arrivait à tous les honnêtes gens, comme d'un accident qu'il avait essuyé dix fois, et qu'il était chaque jour à la veille d'essuyer encore. Desforges, qui avait accompagné Latour, me tenait un langage tout différent. C'était pour lui, c'était à cause de lui que j'étais dans cette affreuse position ; il affectait d'en être consterné ; il me protestait qu'il prenait une grande part à mes peines, et, pour me le prouver, il m'apportait quelque argent qu'il avait, paraît-il, emprunté à un ami. Je ne pus paraître insensible à ce procédé. J'oubliai tout ressentiment, j'oubliai même que je n'étais là, que je ne souffrais que pour lui. Je voulus bien croire que les monts d'or et tous les millions de Desforges s'étaient évanouis, qu'il en était réduit à emprunter quelques pistoles pour me tirer de l'embarras où notre entreprise et ses procédés m'avaient mis ; mais qu'était-ce que la somme qu'il m'apportait ? Elle ne pouvait me délivrer, et Desforges le savait aussi bien que moi.
Heureusement que mon excellente belle-mère m'envoya à cette époque une traite de cinquante guinées. Je n'oublierai jamais non plus les services qui, dans cette circonstance, m'ont été rendus par un anglais que j'avais connu dans la maison de Swinton, et qui était précepteur de ses enfants. Retiré à Basersey (1), dans une académie qu'il dirigeait avec peine, dès que le bienfaisant Perks apprit mon malheur, il accourut, me donna seize guinées, produit de ses épargnes ; il me pria de ne pas m'occuper du remboursement. Un autre de mes amis, que je n'ai point encore
(1) Localité inconnue. Probablement Battersea, comté de Surrey, à TO. de Londres, aujourd'hui englobée dans la ville.
nommé, et à qui j'ai voué une profonde estime, me prodigua tous ses soins et toutes les consolations que sa situation lui permettait. C'était Bridel (1), professeur de français à Londres. Nous avions été camarades de collège, et je l'avais perdu de vue depuis que les mauvais traitements dont l'accablait son père, avocat à Chartres, l'eurent forcé d'aller chercher son pain dans une terre étrangère. Bridel s'était fixé à Londres ; il y avait acquis cette habitude de réfléchir, cette solidité, cette constance dans ses attachements, vertus si rares en France. Je n'allais jamais chez lui sans être édifié. Sa famille était nombreuse ; il la soutenait et l'élevait dans de bons principes. Bridel vivait dans l'obscurité ; mais il était bien plus heureux que moi, qui poursuivais une vaine gloire, le désir d'être utile aux hommes. Si jamais vous retrouvez Perks ou Bridel, mes enfants, soyez reconnaissants envers eux, ils ont essuyé les larmes de votre père.
Avant de sortir du lieu où il m'avait fait conduire, j'envoyai chercher l'imprimeur. Je voulais le payer de mes mains et lui reprocher en face sa perfidie. Il refusa de venir. Ce refus me convainquit de la vérité de mes soupçons sur le principe de sa conduite ; il en eût rougi devant moi ; rien de personnel n'avait pu l'engager à agir ainsi. Tant de perfidie lui était étrangère. Il n'avait été que l'instrument de Swinton et de Morande, qui avaient déjà commencé leurs attaques contre moi dans le Courrier de V Europe, et qui s'étaient indignés que j'eusse défendu Price et soutenu contre eux une opinion de Kirwan. Cox imprimait le Courrier ; il était dans leur dépendance ; ses affaires ne lui permettaient pas de perdre l'impression d'une feuille qui lui paraissait plus assurée que mon journal. Swinton, pour qui
(1) Ed. P. Bridel, traducteur de l'Histoire des quakers, de Guillaume Penn. — Voir Patriote français du 2 avril 1791, et une lettre de Mme Roland à Bancal du 20 juin de la même année.
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tout moyen de nuire était bon, l'avait forcé de me mettre le pistolet sous la gorge, et il avait mieux aimé m'immoler que de s'immoler lui-même. La conduite que Swinton et Morande tenaient à mon égard depuis quelque temps et leurs diatribes imprimées contre moi n'ajouta ent que trop de semblance à cette explication.
A peine avais-je été délivré de ma courte captivité, que je m'étais hâté de me rendre auprès de Félicité : je la rassurai; mais elle ne me confia pas tous les chagrins qui dévoraient son âme, et je devais, pour ménager sa sensibilité dans le triste état où elle était, lui dissimuler les miens. Les ressources me manquant à Londres, je crus ne devoir pas perdre un moment pour me rendre en France. Mes ennemis m'épiaient, m'environnaient de tous les côtés pour me tendre des pièges. Je logeais dans ma maison le plus cruel et le plus perfide de tous ; c'est lui qui, sous le voile de l'amitié, machinait les plus noires trahisons ; mais comment dérober toutes ces craintes à ma sensible épouse ? Elle languissait dans son lit, et mille inquiétudes sur elle et sur notre enfant assiégeaient son esprit ; je crus que son bonheur même me commandait le silence, et je partis en lui annonçant seulement la nécessité de recourir à mes amis en France pour soutenir notre établissement. J'ignorais toutes les larmes que lui fit verser ce départ précipité, mais, ô mon amie ! quelle était ton injustice de l'attribuer à un défaut de tendresse ! Hélas ! tu ne sentais pas mes déchirements, et tout le regret que j'éprouvais en te laissant dans une situation aussi douloureuse et en te dissimulant mes profonds chagrins !
Pour donner une idée de la faiblesse de mon cœur, de la facilité avec laquelle je me laissais aller à tous ses mouvements et de l'ingratitude dont j'ai été payé, il faut citer la scène qui précéda de quelques heures mon départ pour Paris.
J'ai dit que Desforges s'était tout à fait livré à Pelleport et que celui-ci, dupe comme moi de ses fanfaronnades, des millions qu'il prétendait avoir à sa disposition, cherchait par tous les moyens possibles de plaire à Desforges et de le captiver. De son côté Desforges ne voyait rien de plus beau que les projets que la féconde imagination de Pelleport enfantait chaque jour ; son association avec moi lui paraissait de plus en plus incapable de satisfaire les désirs gigantesques qu'il s'en était formés, et Pelleport avait le plus grand soin à augmenter son dégoût pour notre entreprise et pour moi. Cependant je vois arriver Desforges tout consterné, qui me conjure de monter avec lui dans une voiture qui m'attendait. « Et pour quoi faire? lui dis-je, étonné de son émotion ; qui me demande ? et où voulezvous me faire aller ? — Je viens de voir arrêter le marquis de Pelleport, me dit-il ; on l'entraîne s'il ne fournit à l'instant une caution. Vous savez qu'il n'a ici ni ami ni argent : c'est à vous qu'on l'a recommandé; au nom de ses enfants, sauvez-le ; faites pour lui ce que je ne puis faire moi-même ; vous savez que je n'ai pas une guinée à ma disposition, et qu'on ri accepterait pour rien ma signature (Desforges se rendait justice) ; sauvez ce pauvre Pelleport : c'est un service qu'il attend comme moi de votre amitié. »
Je ne m'inquiétai pas si Desforges, pressé d'un si vif intérêt pour son nouvel ami, n'était pas de moitié dans cette affaire. Je ne vis que les deux enfants de Pelleport abandonnés et mourant de faim ; je ne songeai qu'à un nouveau service à lui rendre, et j'y volai. Je donnai ma signature. Pelleport fut libre ; je ne sais en quel état déplorable il était réduit ; je fus obligé de lui offrir jusqu'à ma bourse pour dîner, car le sensible Desforges donnait des pleurs à son infortune, mais ne voulait ou ne pouvait pas la soulager d'une obole. Et ce fut quelques jours après ce service que l'un et l'autre renouvelèrent leurs diatribes
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contre moi, qu'ils eurent la lâcheté de me décrier partout après mon départ, et de se joindre à mes dénonciateurs. Et ils ont ajouté à toutes ces infamies celle de laisser l'engagement que j'avais contracté pour eux à ma charge.
TABLE DU 1er VOLUME
Pages
Avant-propos i
Étude critique sur les Mémoires vu
Bibliographie xxix
Mémoires de Brissot, lre partie :