‹ J.-P. BrissotChapitre 45 sur 47 · LA SUISSE · texte numérisé non relu

LA SUISSE

Plein de confiance dans les promesses de Villar et de Beaumont, je résolus de faire un voyage en Suisse, avant que de me rendre en Angleterre. Ce voyage avait pour but de préparer à Neuchâtel des moyens d'exécuter une partie nécessaire du plan que j'avais formé ; je voulais aussi chercher des amis qui partageassent mes idées, et y établir des relations et des correspondances. Je pris la route de Lyon où j'étais attendu par mon ami Blot, chez lequel j'avais promis de séjourner ; j'aurais voulu passer par Dijon où je désirais voir Guyton-Morveau que je connaissais déjà, et que j'estimais également comme jurisconsulte et comme chimiste. Guyton offrait alors le singulier spectacle d'un avocat général de parlement professant un cours public de chimie (1), et publiant des vers qui pouvaient aussi le ranger parmi les poètes (2). Depuis, nous l'avons vu à la Convention, où les fureurs de la Montagne paraissaient avoir subjugué son esprit, mais où ses vues et ses connaissances ne peuvent manquer d'être utiles à son pays si on veut les employer.

(1) Guyton de Morveau (1737-1816) professait à Dijon, depuis 1774, un cours public de chimie sous les auspices de l'Académie de cette ville. C'est précisément en cette année 1782 qu'il se démit de sa charge d'avocat-général au Parlement.

(2) Le rat iconoclaste ou Le jésuite croqué, poème héroï-comique en 6 chants, Dijon, 1763.

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Je désirais voir encore à Dijon un académicien de cette ville avec lequel j'étais en relation ; c'était Maret (1), savant estimable qui, après avoir lu quelques-uns de mes écrits, m'avait témoigné de l'intérêt et m'avait envoyé pour ma Bibliothèque des lois criminelles une dissertation sur un point de médecine légale qui n'avait pas encore été traité. Maret s'élevait contre le préjugé qui fait classer parmi les assassins l'homme qui en a blessé ou frappé un autre, lorsque celui-ci est mort dans les quarante jours qui ont suivi sa blessure : il démontrait que la mort survenue dans cet intervalle pouvait avoir une cause toute différente de la cause apparente, et il demandait qu'en de pareilles circonstances on se décidât sur la cause réelle de la mort, et non parce qu'elle était survenue dans un temps déterminé. Maret était médecin et chimiste distingué ; il s'est associé à plusieurs travaux de Guyton-Morveau, et il est mort victime de son ardeur à vouloir arrêter une épidémie qui désolait quelques cantons de la Franche- Comté.

J'avais le projet de demander à l'académicien dijonnais des nouvelles d'un Eloge de Saumaise que je lui avais adressé, et que les statuts de la Société défendaient de me rendre, quoique je prouvasse que j'en étais l'auteur ; Maret m'en offrit une copie, je ne sais ce qu'elle est devenue. Mon Plan du Lycée de Londres, que je lui envoyai plus tard, lui parut excellent ; il fit tous ses efforts pour me seconder, il écrivit à plusieurs académiciens et à différentes personnes, entre autres à MM. Talberge (2) et

(1) Hugues Maret (1726-1786), secrétaire perpétuel de l'Académie de Dijon, savant chirurgien et naturaliste, père de Bernard Maret (le futur duc de Bassano) et de Philibert Maret, conseiller d'état sous Napoléon.

(2) Il s'agit de l'abbé Talbert (1725-1803), chanoine de Besançon, littérateur, qui avait, en 1754, remporté à l'Académie de Dijon contre Rousseau le prix sur V Origine de l'inégalité parmi les hommes. C'est lui qui en 1777 fit, à l'Académie de Besançon, le rapport sur le prix

Droz (1), de Besançon; enfin je n'ai qu'à me louer du zèle que le progrès des lumières et des sciences lui inspirait en ma faveur.

L'abbé Delacourt m'avait aussi recommandé de voir à Dijon M. Poupignon (2), avocat au Bureau des finances de cette ville, et qui avait partagé avec moi le prix sur la question de l'indemnité des accusés reconnus innocents. Son mémoire, qui m'avait été communiqué, me semblait rempli d'excellentes vues et écrit avec talent ; j'étais bien aise d'en connaître l'auteur. Ce mémoire me rappelle un fait assez singulier, c'est qu'à la lecture de mon discours dans la petite Académie, et à l'ouverture du billet qui révélait mon nom, il y eut beaucoup de battements de mains, et celui qui applaudit le plus fort fut cet archevêque de Paris, alors évêque de Châlons (3), qu'on ne put sans doute accuser que cette fois d'avoir montré quelque sympathie pour les idées philosophiques et tolérantes. A Châlons comme à Paris, il s'est fait connaître par de bonnes et de mauvaises œuvres. Ainsi, on le vit persécuter, proscrire les jansénistes, et répandre ses bienfaits sur les pauvres de son diocèse. On me conta, dans mon voyage, qu'au moment d'un incendie il s'était précipité courageusement au milieu des flammes pour en arracher une femme prête à périr, et que lui-même

pour lequel Mme Roland, alors MUe Phlipon, avait concouru (V. l'édition de ses Mémoires, par M. Faugère, t. II, Appendice X).

(1) Droz (1735-1805), dont il sera encore question plus loin, était secrétaire perpétuel de l'Académie de Besançon.

(2) Il faut lire, non pas Poupignon, mais Philipon (de la Madelaine). M. de Montrol a commis là une de ces erreurs de lecture où je trouve la preuve qu'il avait des feuilles autographes sous les yeux. D'autre part, Philipon était avocat du roi au Bureau des finances, non pas de Dijon, mais de Besançon. Cette distraction est du fait de Brissot ; il en était coutumier.

La preuve qu'il s'agit bien ici de Philipon (de la Madelaine), c'est la lettre de Brissot à Droz qu'on trouvera à la Correspondance (n° XII).

(3) M. de Juigné, évêque de Châlons, appelé à l'archevêché de Paris le 23 décembre 1781.

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faillit être brûlé vif en la sauvant. Devenu archevêque de Paris après la mort de ce Christophe [de] Beaumont, moins célèbre par sa haine et ses mandements contre les philosophes que par la sublime réplique qu'il s'attira de Jean-Jacques Rousseau, on assure que dans l'hiver de 1788 il vendit jusqu'à sa croix pastorale pour porter des secours aux malheureux qui mouraient de froid et de faim. Voilà assurément un dévouement évangélique dont on doit lui tenir compte ; mais sa conduite à l'Assemblée nationale, son opposition à toute espèce de réforme, à toute espèce de concession, le fit bientôt oublier. Il ne sut pas se soumettre à de plus utiles et plus généreux sacrifices. Au nom du ciel et un crucifix à la main, le député-archevêque vint adjurer Louis XVI, dont il connaissait bien l'esprit timoré et la faible imagination, d'opposer son veto à tous les décrets législatifs qui attaquaient les prérogatives du clergé ; ce fait connu motiva les huées dont il fut un jour poursuivi au sortir de l'Assemblée ; le peuple se souvient plus longtemps des outrages que des bienfaits. Juigné s'est depuis réfugié à l'étranger, où il rassemble tous les prêtres factieux et fanatiques qui refusent à la fois de reconnaître les lois de l'évangile et de la patrie. Qu'en pense-t -il faire ? Est-ce pour leur prêcher une croisade contre la France (1)?

Je ne suivis point la route que je m'étais tracée, parce que Blot m'en avait indiqué une autre (2), et qu'il devait venir au-devant de moi. J'eus pour compagnon de voyage un capitaine de dragons appelé le vicomte d'Astier, jeune homme assez instruit et fort aimable, avec lequel je m'entretins longtemps pour me dédommager de ne pouvoir le

(1) M. l'abbé Pisani, dans son ouvrage sur l'Eglise de Paris et la Révolution (Paris, Alph. Picard, 1908), t. I, p. 77-112; apprécie plus exactement le rôle de M. de Juigné.

(2) Celle qui, à partir d'Auxerre, traversait le Morvan, pour venir, par Autun, rejoindre la Saône à Chalon, et par conséquent ne passait pas par Dijon.

faire avec un Italien qui s'était voué à un éternel silence, quoique nous lui adressassions souvent la parole en français, en italien et en latin ; il y avait en face de nous un apothicaire de la rue Saint-Paul, qui se disait fort grand ami de Madame de Genlis ; il tenait sur ses genoux un petite cage contenant quatre souris blanches qui lui avaient été données par la spirituelle comtesse, et il menait avec elles une nièce assez jolie, mais sujette aux vapeurs, et qui nous en donna à plusieurs reprises des échantillons. L'officier de dragons trouvait les yeux de la jeune personne fort à son goût et, pendant qu'il les considérait en dessous, je m'occupais des sauts et des jeux des petites souris blanches qui m'amusaient beaucoup. Du reste, temps affreux, chemins détestables, postillons impertinents, disette de chevaux, tout se réunit pour me faire trouver la route longue et ennuyeuse ; le jour, nous attendions ; la nuit, il fallait courir: partant point de sommeil; et je ne sais encore par quel miracle nous n'avons pas versé deux cents fois. A Chalon, nous rencontrâmes le comte et la comtesse du Nord (1) : une foule de monde entourait l'hôtel où l'on savait qu'ils allaient descendre; mes compagnons de voyage se joignirent à la foule ; moi je profitai d'un instant de soleil pour aller me promener. A mon retour, les voyageurs russes étaient arrivés ; on me dit que le comte était fort laid, la comtesse me parut grande et bien faite, et d'une physionomie aimable, mais je ne maudis pas moins leur voyage, car c'est à lui que nous devions la disette des chevaux.

A Chalon, nous prîmes la voiture d'eau (2). Autre

(1) Paul Petrowich, fils de Catherine II, le futur empereur de Russie qui voyageait alors en France sous le nom de comte du Nord. Il avait passé à Dijon les 15 et 16 mai. C'est donc vers le 17 ou le 18 que Brissot dut traverser Chalon-sur-Saône.

(2) Le trajet de Chalon à Lyon, par la Saône, était de deux jours. Celui de Paris à Chalon, par le Morvan, de trois jours.

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compagnie, plus nombreuse, plus mêlée et plus mauvaise. Cependant j'y trouvai plus d'agrément ; je dormais la nuit, et le jour je jouissais, du haut du pont, des points de vue les plus attrayants et les plus variés. En approchant de Lyon surtout, je fus surpris par un spectacle ravissant : c'était de tous côtés des maisons élégantes, situées au milieu de jardins et de bosquets. On m'assura qu'il était aisé de louer ces maisons toutes meublées, et où l'on n'avait besoin que de son bonnet pour venir coucher, car on y trouvait toutes les commodités de la vie. Quelles idées, quels désirs qui se ranimaient en cet instant dans mon cœur, ne for* mais-je pas en les voyant ! Un de ces petits ermitages, et ma Félicité tant aimée, voilà tout ce que j'enviais, tout ce que je demandais au ciel de bonheur sur la terre ! Et ce vœu, en face des chalets de la Suisse et des fermes rustiques de l'Amérique, combien de fois ne l'ai-je pas répété !

Blot me fit quitter la diligence pour m'embarquer dans un petit bateau conduit par deux filles charmantes, et qui nous firent payer un peu cher l'étourderie de n'avoir pas fait d'avance un prix avec elles. Enfin, après cinq jours et cinq nuits de fatigue, j'arrivai au port. L'appartement qu'occupait mon ami offrait la plus riante perspective, il était situé vis-à-vis le pont-volant (1), mes regards plongeaient sur la Saône et se reposaient sur ce coteau charmant de Fourvière, dont Jean-Jacques a fait un tableau si séduisant. Ce fut laque je passai un des mois les plus agréables de ma vie, dans la société d'un ami de mon enfance,

(1) Pont de bateaux provisoire, établi vers 1779 ou 1780, pour remplacer le pont de bois qui rejoignait le quartier de Bellecour au quartier Saint-Jean et permettre de le reconstruire en pierres un peu plus bas (aujourd'hui pont Tilsitt). Ce pont-volant était à la hauteur du théâtre actuel des Célestins, entre la rue des Célestins et la rue d'Egypte.

Blot, contrôleur de la marque d'or et d'argent, habitait la maison même où siégeait le contrôle, maison qui existe encore aux n° 8 et 9 du quai des Célestins, entre les deux rues précitées.

longtemps uni avec moi par les mêmes goûts, les mêmes opinions, les mêmes projets, et auprès de sa femme, dont les grâces, l'instruction et la douce conversation intéressaient à la fois l'esprit et le cœur (1).

Servan, si célèbre par ses écrits sur la réforme des lois criminelles, était alors à Lyon ; j'allai le voir. En entendant mon nom, il me sauta au cou, comme si nous eussions déjà été liés par une longue amitié ; il me remercia du plaisir que lui avait fait ma Théorie des lois criminelles, m'exhorta à persévérer dans cette carrière. Nous passâmes deux heures ensemble, et jamais temps ne me parut plus court. Servan écrit avec un style plein de charme, mais sa conversation est encore plus séduisante que ses écrits. Il y a moins d'apprêt, plus de naturel, et cependant son imagination est toujours brillante. Les traits pétillants qui en jaillissaient à chaque instant m'étonnaient et m'ôtaient toute liberté de lui répondre.

Les Confessions de Jean-Jacques faisaient alors un grand bruit (2) ; il en était indigné, quoique d'ailleurs il protestât de son admiration pour le génie de ce grand homme. Mais révéler les faiblesses, les vices des sociétés où l'on était admis lui paraissait une violation de l'hospitalité, et le plus grand des crimes. Il se proposait à le démontrer. Il a tenu parole en publiant quelques lettres (3) ; mais il ne m'a pas convaincu. Servan n'était pas seul de cet avis.

(1) La pétition de Blot dont j'ai parlé plus haut, p. 43^,j£hous apprend que sa femme était une nièce de M. de La Bordère, premier médecin du comte d'Artois.

(2) La première partie venait de paraître (en 1781).

(3) Observations et anecdotes relatives à la vie, aux ouvrages et particulièrement aux « Confessions » de J.-J. Rousseau, par M. de Servan, 1783.

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Si tous ceux qui le partageaient fussent descendus dans leur âme, pour y chercher la cause de leur haine contre cette œuvre de Jean-Jacques, ils l'auraient peut-être trouvée plutôt dans un intérêt personnel que dans leur respect pour les principes. La grandeur de Rousseau avouant ses fautes humiliera toujours l'orgueil qui en a de plus graves à se reprocher. Quant à Servan, il était, dans son jugement, bien plus le défenseur de ces amis que celui de la vérité, car il était lié avec tous ces philosophes que Rousseau dénonçait ; et, en cette qualité, il avait même été \ fort mal accueilli par l'auteur d' Emile, dans une visite qu'il lui avait faite au milieu de sa solitude.

Une chose digne de remarque, c'est que les plus acharnés détracteurs des Confessions de Jean-Jacques étaient tous les plus grands partisans de Voltaire. Ils trouvaient surtout indécent, affreux, abominable que Rousseau eût osé mettre par écrit et révéler au public et ses faiblesses et celles de Madame de Warens. Et pourtant comment s'est conduit Voltaire ? Il raconte des anecdotes cent fois plus horribles d'un de ses bienfaiteurs, de son ami, de Salomon du Nord ; et cet écrit voit la lumière du vivant même du prince qu'il outrage ! Et les amis de Voltaire n'ont pas pour cela cessé de l'admirer ! Cependant, comme le caractère de l'Aristippe moderne me paraît à nu dans ses mémoires ! On l'y voit louer, admirer en public un prince dont il ravale en secret le mérite, dont il ridiculise les vices ; on le voit jeter le ridicule et l'opprobre à pleines mains sur une foule de personnages qui en versent encore aujourd'hui des larmes ; on le voit détruire par ses satires les réputations qu'il avait créées par ses éloges ; barbouiller de fumée les idoles qu'il avait parfumées de son encens ; on le voit ironique, jaloux, méchant, et s'applaudissant de ses méchancetés et de ses sarcasmes. Comparez-le donc à Jean- Jacques! Celui-ci est faible, et il s'accuse ; celui-là est vicieux et cou-

pable, et il s'élève et se pavane. Certes, nul plus que moi n'admire le génie de Voltaire, et ne lui tient plus de compte du bien qu'il a fait à la philosophie et à l'humanité ; dans plus d'un de mes écrits, j'ai prouvé cette admiration ; mais entre son génie et son cœur, entre ses confessions et celles de Rousseau, je crois qu'il y a un immense intervalle.

Je vis bien que tout ce que je dirais sur ce sujet à Servan ne servirait pas plus à le convaincre que lui-même ne m'a depuis convaincu. Je me rappelle qu'à Lausanne nous eûmes une autre conversation sur ces deux grands hommes, et qu'il ne s'étonnait pas moins du culte que j'avais voué à Rousseau que de l'enthousiasme mêlé de réserve que je portais à l'auteur de la Henriade et du Siècle de Louis XIV. Ce dernier ouvrage fut même le sujet un peu long de notre entretien. Il est plus d'une partie de cette histoire que j'étais loin d'approuver. Par exemple Voltaire loue beaucoup Louis XIV de sa générosité envers les écrivains et les artistes de son temps. Le florentin Viviani a fait bâtir une superbe maison du produit de ses bienfaits ; il a fait des pensions ou des cadeaux en Italie à douze de ses panégyristes ; il a donné quatre mille louis à Racine ; il en a donné mille à Benserade pour faire graver les tailles-douces de ses Métamorphoses (1) en rondeaux. Voilà de quoi justifier Louis XIV du reproche d'avarice qui lui a été adressé. Un roi de France, qui n'était autre chose que le dispensateur de l'argent des Français, ne pouvait guère être atteint de ce vice. Mais en parlant de sa générosité, Voltaire n'aurait-il pas dû songer combien d'autres fois cette générosité avait été abusive, criminelle, et combien il en avait coûté à ces hommes que le despote appelait ses sujets? Ah! loin d'être avare, il fut prodigue, et mieux eût valu cent fois qu'il ne fût qu'économe et réservé dans ses dépenses.

(1) Métamorphoses d' Ovide en rondeaux, 1676, in-4°.

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C'est le sang et les sueurs du peuple qui ont payé ce titre de grand et de magnifique qu'on lui a donné, non moins que son luxe affreux et les guerres désastreuses qui ont désolé la France.

Qu'on se rappelle la loterie de Marly, ses prodigalités envers ses maîtresses, la Montespan renvoyée chargée d'or et de diamants, et recevant encore sur le trésor royal une somme énorme pour son entretien. Qu'on lise (et dans Voltaire même) la description de la marche du grand roi pour la conquête de la Hollande, les bals, les festins, les meubles de la couronne transportés de tous côtés, les pages, les officiers de cour, ceux de garnison libéralement gratifiés ; et qu'on écoute ensuite Voltaire s'écrier : « Il a coûté plusieurs fois quinze cents louis d'or dans un seul jour », et s'extasier ! Ne trouverez-vous pas que sa philosophie aurait dû parfois comprimer son admiration pour son héros? Mais Voltaire a trop loué le sien. Il le défend jusque dans son despotisme ; comme si pour un couplet Louis XIV n'avait pas fait languir Bussy à la Bastille ! comme si l'époux de la Maintenon n'avait pas jeté dans un cachot le duc de Lauzun, parce qu'il était aimé de mademoiselle [de] Montpensier; comme si, à la suite de quelques dissensions domestiques dans la maison de son frère, il n'avait pas fait enfermer le chevalier de Lorraine, et exiler le marquis de Villeroi sans autre forme de procès ?

Ce n'était pas Servan qui voulait disconvenir de tous ces faits. Il y trouvait un argument de plus pour justifier sa conduite privée, car s'il se méfiait moins du despotisme de Louis XVI que de celui de son aïeul, il n'estimait pas plus le caractère de ses ministres que celui de Louvois ou de Le Tellier.

Je lui témoignai le regret que ressentaient tous les philosophes de le voir garder un silence opiniâtre. Il prétendit se justifier d'abord par sa mauvaise santé, et ensuite par

l'intolérance du gouvernement. Peut-être contribuait-il lui-même à déranger sa santé, car, par exemple, il me dit qu'après avoir consulté Tissot (1) et une foule d'autres médecins, ne sachant plus comment refaire son estomac, il s'était mis au hachis de viande pour toute nourriture. Le remède me parut étrange et le paraîtra sans doute à d'autres. La Bastille lui causait une indicible peur et presque des spasmes, quand il y songeait. Son imagination était tellement frappée que, croyant voir toujours des sbires à sa suite en restant en France, il passait neuf mois de l'année à Lausanne. Là, disait-il, et là seulement je puis respirer librement. Cette crainte me prouva que Servan aimait mieux sa liberté que celle du genre humain ; peutêtre aussi jugeait-il mieux du genre humain que moi.

Un homme célèbre qui ne me causa pas moins d'intérêt que Servan, fut Poivre (2), l'ex-intendant de l'Ile-de- France ; je lui rendis une visite dans sa charmante habitation, située à quelques milles de Lyon, sur les bords de la Saône. J'y allai avec Blot et M. Lambert (3), directeur du collège, qui, après un excellent déjeuner, nous avait procuré une excellente voiture. Quelle charmante retraite que celle que possédait ce philosophe aimable! Un jardin délicieux enrichi des plantes qu'il avait recueillies dans toutes

(1) Célèbre médecin et hygiéniste de Lausanne (1728-1797).

(2) Pierre Poivre (1719-1786), voyageur et naturaliste, avait été, de 1767 à 1773, intendant de l'Ile-de-France et de l'île Bourbon. Sa maison de campagne, La Fréta, était entre la Saône et le versant nord du Mont-Cindre (commune de Saint-Romain au Mont d'Or).

(3) Mauvaise lecture du manuscrit. Il faut lire Camyer. Mathieu- Etienne Gamyer, prêtre du diocèse de Lyon, « docteur en théologie de la maison et société de Sorbonne, chanoine de Saint-Paul de Lyon (1776), fut, de 1763 à 1787, principal du collège Notre-Dame (le petit collège de Lyon, distinct du grand collège de la Trinité).

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les parties des Indes, des bosquets, des cascades, des rochers, des grottes, des ombrages, une foule de perspectives variées, et le murmure d'un fleuve tranquille, sur lequel nous retournâmes en bateau : que tout cela me parut enchanteur et digne d'être envié ! Mais ce qui excitait surtout mon enchantement et mon envie, c'était la vue de son heureuse famille. Il n'avait que trois filles et une femme jolie et infiniment respectable par ses vertus et ses aimables qualités. M. Poivre m'accueillit sans faste, sans cérémonie, sans ce luxe de politesse qui accable et refroidit ; il ne cessa de m'entretenir avec intérêt pendant tout le temps que je demeurai près de lui ; nous fîmes deux fois en causant le tour de son immense et magnifique jardin. Sa femme n'était point sur nos pas, et elle m'en parut plus aimable ; je n'aime point ces femmes qui ont l'air de s'intéresser si vite aux étrangers et qui les suivent partout. Les jeunes demoiselles faisaient des bouquets pour des personnes qui vivaient familièrement dans la maison ; elles ne songèrent point à nous en offrir, et j'en fus également enchanté; il ne faut point que des jeunes filles soient moins discrètes que leur mère, et d'ailleurs il n'est pas bon qu'elles prodiguent les fleurs au premier venu.

Au milieu de cette douce retraite, je croyais être transporté au sein de cet Elysée peint par Rousseau dans son Héloïse. Les habitants m'en paraissaient célestes. La bonhomie, la simplicité du maître, la douceur et l'affabilité de son épouse, la modestie, les agréments de ces jeunes filles, tout m'attachait, me transportait ; il me semblait être au milieu d'une famille patriarcale, j'y aurais passé toute ma vie. Félicité m'aurait paru la sœur de madame Poivre. La conversation ne languissait point avec l'homme instruit. Il savait tant de choses, il les savait si bien, et il avait si peu de prétention en les disant ! Voilà ce que je cherchais depuis longtemps dans les savants, dans les phi-

losophes, ce que je n'avais jamais trouvé, la science utile et sans prétention ! Il ne me parla de ses écrits qu'avec la sévérité d'un rival. Cependant il en existe peu qui soient dignes de plus d'éloges pour leur mérite et leur utilité.

Ses observations sur les mœurs et les arts des peuples de l'Amérique, que des libraires charlatans ont publiées sans l'aveu de l'auteur sous le titre de Voyages d'un philosophe (1), ont excité au plus haut point ma curiosité, et m'ont causé le plus vif plaisir.

Les Voyages de Sonnerat dans la Chine (2) et l'histoire de l'abbé Raynal faisaient alors le plus grand bruit. Sonnerat était neveu de M. Poivre, et il regrettait qu'il se fût trop empressé de publier son voyage. Il y avait remarqué une foule d'inexactitudes et de faussetés. La partie des Indes orientales, dans l'histoire de Raynal, était entachée des mêmes défauts ; il ne l'avait écrite que sur de mauvais mémoires. Poivre lui avait offert des matériaux, mais Raynal n'avait pas eu la patience de les attendre. Il avait imité Vertot, qui aima mieux publier un roman dans son histoire de Malte, que d'avoir la patience de la refaire d'après les véritables sources. Poivre fut témoin de la manière dont Raynal recueillait parfois ses renseignements. Allant un jour chez un ancien gouverneur de l'Ilede-France, il trouva l'historien écrivant dans l'antichambre, sous la dictée d'un nègre. Poivre lui demanda ce qu'il faisait. Ce nègre, dit Raynal, est de Madagascar, et je prends des notes de lui sur cette île. Poivre ne put s'empêcher de sourire à cette facilité de puiser partout sans s'informer si la source était bonne. Je fis observer à Poivre qu'il était difficile à Raynal d'avoir pu donner un tableau exact des Indes orientales. On n'en, peut rassembler les traits que

(1) A Yverdun, en 1768. — Une nouvelle édition fut donnée en 1786, après la mort de Poivre, par Dupont de Nemours.

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dans les nombreux écrits publiés par les Anglais, presque maîtres en entier de cette partie du monde, et ces écrits ne sont pas traduits, et Raynal ne savait pas l'anglais. M. Poivre convint de la justesse de cette observation. Il me donna des détails curieux sur Madagascar, sur la facilité d'y former des liaisons utiles avec ses nombreux habitants, en traitant avec eux amicalement et de bonne foi. Il se plaignit que le ministère français ait toujours eu la manie d'y faire des établissements, et n'ait jamais considéré cette île que sous le rapport de la conquête. Il s'élevait avec force contre M. [de] Sartines, assez faible pour prêter l'oreille à ce Beniowski (1), aventurier hongrois, qui avait eu la témérité de venir de la Sibérie, par mer, à Madagascar, et qui voulait de nouveau conquérir cette île. En effet, le ministre de la marine lui donna un vaisseau, des hommes, de l'argent : l'entreprise échoua ; les hommes et l'argent furent perdus ; les Madécasses se brouillèrent avec les Français, l'approvisionnement des îles de France et de Bourbon devint plus difficile que jamais. M. Poivre avait prédit tout cela; mais que peut à la Cour le bon sens d'un homme qui ne se vend point, contre les instances des aventuriers qui promettent des monts d'or, et l'avidité des ministres et des commis qui ont l'imbécillité de les croire ? Ah ! pourquoi le ciel n'a-t-il pas conservé cet homme instruit et bienfaisant, pour éclairer notre Révolution ? Ses idées eussent été utiles dans le Conseil exécutif, si cependant il n'eût pas été victime de sa fidélité aux principes.

Mentelle, qui connaît toute mon admiration pour ce sage, que la France, que l'Europe entière doit révérer, m'a communiqué des notes sur sa vie qui sont pleines d'intérêt.

(1) C'est del774 à 1776 que Beniowski (1741-1786) tenta de fonder à Madagascar, et principalement à Foulpointe, des établissements français.

J'en ai fait l'extrait suivant pour mes enfants et ma Félicité (1).

Lyon renfermait dans ses murs un homme de lettres qui avait entrepris une vaste collection de jurisprudence, où, pour la première fois, on parlait le langage de la philosophie ; c'était Prost de Royer (2). Comme lieutenant de police de cette ville immense, il y avait rendu des services, en y mettant en pratique les grands principes de Turgot sur l'économie dont il était l'admirateur : bien convaincu que le commerce illimité des grains était le seul préservatif contre la famine, il avait contribué à la destruction de ces greniers publics qui ne servaient qu'à enrichir des spéculateurs aux dépens du public. Trop insouciant sur ses intérêts privés, trop généreux, Prost de Royer avait vu écouler une fortune assez considérable ; et obligé de se défaire de sa charge, il avait été réduit à vivre de son cabinet, comme avocat et comme homme de lettres. C?mme légiste, c'était alors le premier, et peut-être le seul homme instruit et éclairé que Lyon possédât. Comme littérateur, il avait bien quelque mérite, puisqu'il s'était acquis l'estime et l'amitié de Voltaire, qui ne dédaigna pas défaire entrer, dans un recueil de pièces diverses qu'il publia en 1769, un des opuscules que Prost de Royer lui avait adressés (3).

(1) Suivent, dans l'édition de 1830, six pages littéralement extraites d'une notice sur Poivre, publiée en 1786 par Dupont de Nemours (qui avait épousé sa veuve). Une note de Mentelle dit bien que ces notes étaient de Dupont, mais il n'ajoute pas qu'elles étaient déjà imprimées. Je les ai retranchées.

(2) Antoine-François Prost de Royer (1729-1784), jurisconsulte, lieutenant-général de police à Lyon ; en 1780, il avait commencé avec un autre jurisconsulte lyonnais, Riolz, une nouvelle édition du Dictionnaire de jurisprudence de Bâillon, qui forma 24 vol. in-4°.

(3) Lettre à Mnr V archevêque de Lyon dans laquelle on traite du prêt à intérêt à Lyon, appelé dépôt de l'argent suivant ses rapports, insérée

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Le mérite de Prost de Royer a peut-être été plus senti à l'étranger que dans sa patrie. Campomanès lui a accordé un juste tribut d'éloges dans le Correo literario, journal imprimé à Madrid. J'ai lu cet éloge, parce qu'il se trouvait à côté d'un article sur moi-même, qui me flatta ; il me prouvait que ma Théorie, proscrite en France, s'était glissée jusque dans le pays de l'inquisition. Le comte Romtzaw (1), ministre de Danemark, avait fait placer le Dictionnaire de jurisprudence dans toutes les bibliothèques publiques. Habent sua fata libelli ; ce livre, qui n'avait pas deux souscripteurs à Paris, en avait quarante à Versailles. Le ministère d'alors, il faut lui rendre cette justice, avait su apprécier l'auteur. Il lui en donna une preuve lors du voyage de Joseph II en France. Maurepas et Vergennes avaient engagé ce prince à s'entretenir avec le magistrat de Lyon, et il n'oublia point de suivre leur avis. Arrivé à Lyon, il vit et ne vit que lui. Prost de Royer m'a confié dans le temps, par écrit, les entretiens dont il faisait un grand mystère ; et je crois maintenant qu'il n'y aurait pas d'indiscrétion à répéter ce que j'en ai conservé.

Joseph II, qui malgré son incognito avait été traité partout en frère de reine et en futur souverain, permit à un simple jurisconsulte d'en agir avec lui sans façon. « Monsieur le comte, lui avait dit Prost de Royer dans leur première entrevue, je connais le protocole des cours ; si vous y êtes strictement attaché, je vais attendre que vous m'interrogiez, et ne faire que répondre par monosyllabes. Mais vous avez visité la France ; peu de personnes ont été assez heureuses pour vous approcher. Vous cherchiez pourtant des hommes ; vous cherchiez la vérité, et vous allez peut-

par Voltaire au t. I, p. 173 de son Recueil des choses utiles et agréables, 3 vol., 1769.

(1) Il semble que Brissot ne peut vouloir désigner ici que le comte de Ranzau-Ascheberg, qui fut au pouvoir de 1770 à 1772. Mais il était en disgrâce à l'époque dont parle Brissot.

être terminer votre voyage sans l'avoir trouvée. Je suis capable de vous la dire ; mais il faudrait me permettre de m'entretenir avec le comte de Falkenstein, et non avec le fils de Marie-Thérèse ; il faudrait me permettre de lui parler à mon aise, de le questionner même ; car sans cela il n'y a pas de conversation possible. — Fort bien, répondit Falkenstein ; nous nous enfermerons ce soir, et nous mettrons les coudes sur la table. » Ce trait n'est-il pas aimable? ajoutait Royer en le répétant.

Le sujet de leur entretien était la jurisprudence et la législation ; mais le jurisconsulte avait le droit de parler de tout, et il profitait de la permission.

Le soir du second jour il fit cette observation : «Vous laissez des regrets parmi nous, et vous le savez bien ; mais la nation est persuadée que vous ne l'estimez pas et que vous l'aimez encore moins. » Après un moment d'inquiétude et de silence, Joseph demanda en souriant : « Mais quel peut être le motif de ce préjugé ? — ■ Monsieur le comte, on se rappelle, et vous n'avez pu l'oublier, cet instant terrible où Marie-Thérèse, vous tenant entre ses bras et vous présentant aux Hongrois, leur demandait du secours contre la France. — - Je vous entends, répliqua le prince en interrompant Royer avec vivacité ; mais c'était Louis XV et les gens de son cabinet qui me faisaient la guerre. Tous sont morts aujourd'hui. — ■ Me permettrez-vous encore une objection? — Volontiers. — Vous avez été élevé par le vieux Bathiani (1) ; il détestait les Français. — . Je vous entends encore, et, monsieur le lieutenant de police, vous êtes bien instruit ; mais depuis que nous causons, me connaissez-vous assez peu pour ne pas voir que je voyage pour me dépouiller des préjugés de l'éducation, et pour m'instruire partout? Croyez-vous que je ne prenne pas assez de

(1) Charles de Batthyani (1697-1772), de l'illustre famille des magnats hongrois, feld-maréchal au service de l'Autriche.

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peine pour réussir ? — Me permettrez-vous une dernière objection ? — Voyons. — Vous avez parlé des Français à Paris. Vous vous êtes écrié : « Nation charmante ! » Rien de plus. L'éloge est mince dans votre bouche. — J'ai raison de dire que vous êtes instruit. Oui, c'est à Versailles que j'ai prononcé ces mots, je m'en souviens ; et j'ai dit vrai. En considérant la cour et la capitale, on voit là une nation charmante, et rien de plus. Mais dans le cabinet des administrateurs, chez les savants, chez nos amis (c'était l'expression par laquelle il désignait quelques hommes de la connaissance de Prost de Rover qu'il avait recherchés, des économistes comme Turgot), mais dans les ateliers des artistes, mais dans les provinces que je viens de parcourir, il n'y a pas de peuple plus intéressant à tous égards ; et vous devez déjà savoir tout ce que j'en pense d'après ce que je vous en ai dit. — Je vois, ajouta Prost de Royer, que ce préjugé sur votre antipathie contre les Français ressemble fort à celui que l'on s'est formé sur votre atta^ chement au roi de Prusse. Moi j'ose vous prédire qu'au premier instant où vous pourrez toucher à la Silésie... » Joseph sourit et ne répondit pas.

Mais l'intrépide questionneur ne devait pas le laisser de si vite en repos. « On vous croit amoureux des conquêtes, lui dit-il, et ne cherchant la gloire qu'au sein de la guerre ; il en est une digne de votre grande âme : c'est de renvoyer sur l'Euphrate ces Turcs affreux, ignorants et barbares qui occupent insolemment le trône des Césars. Ce serait bien mériter de l'Europe et de l'humanité. — Vous ne le croyez sans doute pas, reprit Joseph d'un ton plus sérieux ; je n'envie que la gloire des administrateurs. — Mais si, comme vous m'avez fait l'honneur de me le dire, vous approuvez les principes d'administration du grand-duc votre frère (1),

(1) Léopold, alors grand-duc de Toscane.

que vous chérissez si tendrement, comment ne les avezvous point encore fait adopter à l'Autriche? — Oh ! je n'y puis rien, je ne suis que le premier conseiller de Sa Majesté. » Et alors Joseph ajouta des éclaircissements étendus sur la législation, la jurisprudence de son pays, et sur la manière dont l'administration y était dirigée.

Je voudrais pouvoir me rappeler plusieurs autres traits de ces entretiens, relatifs aux spectacles considérés dans leurs rapports avec les mœurs du peuple, et surtout quelques opinions sur les prêtres, qui faisaient connaître quelle devait être la conduite de l'empereur ; mais pour ceci, Prost de Rover était fort discret, et il n'en aurait pas confié une ligne au papier ; il craignait autant de se compromettre en paraissant indiscret qu'en se faisant l'écho d'un philosophe, et Joseph avait eu la prétention de le paraître. Le silence, je crois, lui avait été recommandé par Maurepas, ministre de cour et à petites vues, et Prost de Royer n'osa longtemps en parler que tout bas ; il me dit aussi qu'une des raisons de sa réserve, c'est qu'il avait craint dans le temps d'indisposer Voltaire contre lui. Voltaire avait paru piqué au premier mot qu'il lui en avait dit. Joseph II était passé devant le château de Ferney sans daigner y descendre. Le philosophe en avait été vivement affecté, et son dépit eût été plus grand s'il eût su que le voyageur s'était arrêté plusieurs jours à Lyon pour causer avec un légiste. Ce dépit n'avait rien de philosophique, et le chagrin de Voltaire en cette occasion, comme celui de Racine désespéré d'un coup d'œil de Louis XIV, montre que les plus grands génies ont parfois de bien petites faiblesses. Prost de Royer, qui avait été à Ferney quinze jours après le passage du comte [de] Falkenstein, m'assura que Voltaire ne paraissait pas encore parfaitement consolé.

Prost de Royer, qui admirait Voltaire, qui était lié avec Turgot et tous les économistes, avait une grande haine

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contre les rédacteurs de Y Encyclopédie, qu'il appelait les panckouckistes. Je me souviens que ses amis Bruys (1), avocat estimable, et Barou Dusoleil (2), ancien procureur de la Cour des monnaies, qu'il m'adressa à Londres, y firent publier, par le moyen de Linguet dont ils servaient en cela l'animosité, une copie des plagiats des encyclopédistes, d'où il résultait clairement qu'ils lui avaient volé tout son premier volume. Prost de Royer espérait au moins qu'ils parleraient de son ouvrage ; mais, avec de grands compliments et de petits prétextes d'occupation, le gentil Lacretelle le promena de mois en mois, et ne le fit point annoncer ^ Prost de Royer n'était pas le seul auteur de son Dictionnaire de jurisprudence ; il s'était donné d'utiles collaborateurs. Portalis (3), alors le jurisconsulte le plus renommé en Provence, lui avait fourni l'article Aix. Espaque (4), avocat de Montpellier, avait fourni celui d'Agrier ou de Tasque, mot barbare du droit féodal ; et Gilibert (5), professeur d'histoire à l'université de Wilna, s'était chargé de la partie médico-légale. C'était un médecin habile qui avait sauvé du poison le roi de Pologne, et avait reçu une médaille d'or et une distinction beaucoup plus flatteuse. Un jour le prince conduisit Gilibert dans la galerie de Varsovie, et lui montra son buste en bronze qu'il venait de

(1) Bruys de Vaudran (1749-1820), avocat, premier secrétaire de l'Intendance.

(2) Barou du Soleil, né en 1742, guillotiné à Lyon le 13 décembre

(3) Portalis (1746-1807), le célèbre négociateur du Concordat, avait déjà, comme avocat au Parlement d'Aix, une grande réputation. (Voir Stern, I, 196).

(4) Il faut lire Espagne. Pierre Espagne (1747-1791), avocat, associé honoraire de la Société des Beaux- Arts de Montpellier, correspondant de l'Académie de Montauban, etc..

(5) Gilibert (1741-1814) était un médecin et naturaliste lyonnais, qui avait été, de 1775 à 1783, professeur non pas d'histoire, comme M. de Montrol l'a imprimé par lapsus, mais d'histoire naturelle à l'Université de Wilna. En 1793, il fut maire de Lyon insurgé contre la Convention.

faire placer parmi ceux des grands hommes de son pays.

La colère de Prost de Royer contre les panckouckistes me rappelle aussi un petit pamphlet politique écrit par le comte Fortia et Charles Pougens (1), et qu'il s'amusa à me copier tout entier de sa main pour me l'envoyer à Londres. C'est à Prost de Royer que je dois la connaissance de Charles Pougens, aussi intéressant par le malheur qui lui a fait perdre la vue à l'âge de vingt-quatre ans que par la science et l'érudition qu'il avait déjà, et qu'il a encore étendues. Charles Pougens n'est pas moins distingué par ses lumières que par son patriotisme.

Je n'ai jamais pardonné à Prost de Royer cette insouciance qui l'avait jeté dans la dissipation, dans le besoin, et qui l'avait séparé d'une femme spirituelle que peut-être, avec plus d'ordre dans son intérieur, il eût retenue près de lui. J'ai vu cette dame à Paris où elle vivait dans la société de sa tante, madame de Saint-Germain. Royer est mort dans la misère, il a été peu regretté ; et il méritait de l'être par la bonté de son caractère et par son amour pour le bien public. Ses qualités n'étaient obscurcies que par une prodigieuse vanité qui le ramenait toujours à lui-même.

Blot me procura la connaissance d'un autre habitant de Lyon très estimable, le ministre Frossard (2). Frossard a

(1) Charles Pougens (1755-1833), le lexicographe bien connu, fils naturel du prince de Conti, avait fait en 1778-1779 un voyage en Italie, en compagnie du comte Fortia d'Urban, célèbre depuis comme antiquaire. A son retour, il s'arrêta à Lyon, où il fut reçu chez Prost de Royer (Voir Mémoires et souvenirs de Charles Pougens, 1834, p. 99). C'est dans cette ville qu'il acheva de perdre la vue. J'ignore quel est l'opuscule dont Brissot parle ici.

(2) B.-S. Frossard (1754-1830), qui fut plus tard, en 1809, le premier doyen de la Faculté de théologie protestante de Montauban. On trouvera plus de détails sur lui dans mon édition des Lettres de Mme Roland (t. I, p. 536, et t. II, p. 725-728).

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publié depuis deux ouvrages ; l'un est une traduction des excellents Sermons de Blair, l'autre est un traité sur la Nécessité d'abolir la traite et V esclavage des noirs (1), qui n'a pas peu contribué à dissiper les préjugés répandus par la cupidité sur ce sujet important. Frossard, jeune encore, dévoué à sa profession et à l'éducation des jeunes gens (2), s'était attiré l'estime de tous les protestants, très nombreux dans cette ville. Un jour il me conduisit au prêche, à une lieue de la ville (3) ; j'entendis son discours ; je fus édifié de la bonne morale qu'il professait, et du recueillement de tous les auditeurs. Il contrastait dans mon imagination avec le spectacle qu'offrent la plupart de nos églises catholiques, où l'on ne voit sur presque toutes les figures que l'air de l'ennui, de la légèreté, ou de la frivolité qui s'occupe plus des personnes que du culte. On fit la cène : c'était bien là le repas et le signe de l'égalité ; j'admirai une jolie demoiselle élégamment mise, qui buvait dans la coupe immédaitement après une vieille assez dégoûtante.

Une autre fois, Frossard me conduisit à un spectacle différent ; c'était à la comédie, on donnait le Sylvain (4). Frossard était soucieux et gai tout ensemble ; il connaissait les liens qui m'unissaient à Félicité ; il avait entendu faire son éloge par madame Blot, et je lui avais montré son portrait. Le jeune pasteur semblait vivement s'intéresser à elle, et surtout à sa sœur Nancy (5), sur laquelle il m'avait beaucoup questionné. Déjà il m'avait fait confidence de

(1) Le titre exact est : La cause des esclaves nègres et des habitants de la Guinée portée au tribunal de la justice, de la religion et de la politique, Paris, 1788. 2 vol. Cette partie du récit de Brissot a donc été écrite après 1788.

(2) Il avait un pensionnat. Après qu'il se fut marié en 1785, il eut un instant chez lui, vers 1789, la fille des Roland.

(3) Aux Charpennes, le culte protestant n'étant pas autorisé dans la ville.

(4) Opéra-Comique (1770) de Grétry, livret de Marmontel.

(5) Voir p. 190. Elle n'avait pas encore quinze ans accomplis.

ses affaires, de l'état de son cœur et de ses projets. Il aimait surtout les Anglaises, et il me parla de plusieurs auxquelles on avait voulu le marier ; mais leur amour du luxe l'avait épouvanté. Il désirait une jeune personne aimable et sensée, douée de quelques talents et d'un esprit cultivé, élevée surtout dans des principes de vertu et d'honnêteté. Enfin il semblait à chaque mot vouloir me désigner Nancy. Nous n'en parlions pourtant qu'en plaisantant à demi; mais à l'envie qu'il me témoignait de la connaître, aux prières qu'il me faisait d'entrer en correspondance avec moi, je compris facilement que le portrait de Félicité qu'il avait vu, et tout ce qu'on lui avait dit de la bonté de son âme et du charme de son esprit, l'avaient complètement séduit, et qu'il eût vivement désiré pouvoir devenir l'époux d'une sœur qui lui ressemblait, et qui était digne de faire le bonheur d'un honnête homme comme lui. Les circonstances n'ont point permis que nous donnassions de suite aux projets que nous avions peut-être secrètement conçus chacun de notre côté (1).

C'est aux vertus et à la grande industrie des protestants que Lyon doit une partie de ses capitaux et de sa grande industrie.

J'eus une idée de cette prospérité et de la nombreuse population de Lyon, de la gaîté qui l'animait, en me promenant un dimanche aux Brotteaux ; l'aisance était à côté de la richesse, et l'on n'y entrevoyait pas la misère.

On m'a assuré qu'à Lyon il n'y avait pas quatre familles qui ne fussent tachées par quelques banqueroutes. Delà vient qu'on les fait avec tant de facilité. L'opinion publique n'a plus de nerf contre la mauvaise foi.

On a vu des banqueroutiers emprunter à leurs meilleurs amis, à leur père, la veille de leur désastre, puis les coucher

(1) Frossard se maria en 1785 avec Mlle Drouin, de Sedan.

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sur leur bilan. Aussi les banqueroutes sont-elles regardées à Lyon comme un moyen sûr de faire fortune.

Dans l'Hôtel-de-Ville, on expose les portraits de tous les échevins, mais quand ils font banqueroute on les retourne, et il y en a un grand nombre de retournés.

L'esprit de commerce est si prononcé dans cette ville que M. Poivre, recommandé par le ministre, par le roi même, pour être prévôt des marchands, ne put être nommé parce qu'il n'était pas négociant ; et c'est cet homme qui est adoré aux Indes, qui devrait être béni en France par la transplantation des arbres à épice dont les fruits l'en: richissent.

La promenade délicieuse des Brotteaux offre plusieurs maisons agréables où l'on va se rafraîchir. J'y dînai un jour avec le musicien Desforges qui, me sachant à Lyon, était venu me relancer chez Blot. Il me parla de mes projets, de son violent désir d'y concourir : il avait, à l'entendre, des millions dont il pouvait disposer pour quelque entreprise lucrative. J'écoutais tranquillement ; pas un mot de réponse de ma part. Blot conçut de cette affectation la même défiance que moi ; et pourtant j'ai pu m'y laisser tromper !

Si l'homme me paraissait bien insinuant, le musicien ne me semblait pas moins étrange ; il était fort singulier de le voir se mettre en chemise et retrousser ses manches pour étudier certaines pièces qui, apparemment, ne se jouent qu'à tour de bras ; je n'étais pas grand connaisseur, je vis seulement que sa manière est ce que certains amateurs appelaient le genre de l'expression ; c'est à peu près ce que nous appellerions de l'afféterie. Le possesseur d'un petit talent caresse doucement son clavier et relève de temps en temps la main, qu'il repose ensuite avec grâce ; de moments en moments, il soulève ses épaules, balance doucement son corps, et tourne quelquefois les yeux avec

un air de tendresse qui va jusqu'à faire craindre pour lui la pâmoison. Voilà le genre de l'expression, Yardente, V amoroso delicioso, comme disait M. Desforges.

J'assistai avec Frossard à un exercice public de collège, et je vis combien, là comme ailleurs, on prenait de peine pour tourmenter des enfants et en faire des ignorants. Pendant que les petits perroquets répétaient leur leçon, on me conta sur les jésuites deux traits qui prouvent combien les bons pères connaissaient le peuple et se jouaient de lui avec impudence. Un jésuite, enseignant les fidèles à Lyon dans le temps de l'assassinat du roi de Portugal (1), disait à ses auditeurs : « Voyez l'audace de nos ennemis, mes frères ! On nous accuse d'avoir assassiné le roi de Portugal; eh bien! il n'y a point de Portugal. »

Un jeune père avait fait un enfant à une fille, qui vint se plaindre au recteur, et qui jetait les hauts cris. Le recteur l'écoute, cherche à la calmer, et lui promet qu'il va s'assurer du séducteur, vérifier l'accusation, et que s'il parvient à s'en convaincre, elle obtiendra tous les dédommagements qu'elle pourra désirer. Le recteur assemble aussitôt les anciens de la congrégation ; on délibère, on prend un parti ; le jeune père est appelé, on le réprimande, puis on se jette sur lui ; on le lie et l'on en fait à l'instant un Abélard. Quand il est guéri, le recteur envoie chercher celle qui était venue lui demander vengeance ; il l'injurie, la traite de menteuse, de calomniatrice, et offre de prouver à tous ceux qu'elle oserait tromper que le jésuite qu'elle accuse d'être son ravisseur était un eunuque.

Parmi les monuments que je visitai pendant mon séjour à Lyon, j'en dois distinguer deux, les hôpitaux et la bibliothèque de l'Oratoire. L'humanité paraissait enfin avoir

(1) En 1758.

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été plus écoutée à Lyon qu'à Paris ; elle avait présidé à la distribution des malades.

La bibliothèque avait jadis appartenu aux jésuites ; elle était occupée, ainsi que leurs vastes bâtiments, par les oratoriens qui leur succédèrent dans l'enseignement delà jeunesse (1). Rien de plus magnifique que la perspective de cette bibliothèque dont la vue dominait sur le Rhône et sur les campagnes qui sont au-delà. Le soin en était confié à un philosophe avec lequel j 'étais en correspondance ; c'était le père Roubier (2), ami de Blot.

Il gémissait des préjugés de son ordre et des chaînes qu'il, portait. Un tendre attachement le liait à une femme respectable, mais sa religion lui défendait d'être amant, d'être mari, d'être père. Je lui conseillai de rompre tous ses liens, mais il n'était pas riche, et craignait de ne pouvoir honorablement subsister. Mon oratorien n'avait pas encore la pratique de la morale de Sénèque. Qui se restreint aux besoins de la nature a besoin de si peu !

On ne parlait alors à Lyon que de la révolution qui s'était opérée dernièrement à Genève. La communication intime établie entre ces deux villes avait créé à Lyon deux partis comme à Genève. Le bruit se répandait que les armées combinées de France, de Berne et de Savoie allaient enfin assiéger cette ville ; je résolus d'y aller avant que le siège fût commencé. J'étais avide de connaître ces républicains qui avaient l'audace de résister à trois puissances ; j'étais invité d'ailleurs à ce voyage par le jeune Divernois(3),

(1) Là où sont encore aujourd'hui et le lycée de garçons et la bibliothèque municipale.

(2) Le P. Lazare Roubiès, oratorien.

(3) Francis d'Ivernois, né à Genève en 1757, était alors, malgré sa jeunesse, un des chefs les plus actifs du parti démocratique de cette ville. Exilé en 1782 après la défaite de son parti, il se réfugia en Angleterre. Rappelé en 1789, il s'expatria de nouveau en 1792 quand il vit prévaloir l'influence française, et devint dès lors, en Angleterre* où il était retourné, un des publicistes les plus acharnés contre notre

qui figurait dans le parti des représentants (1). Divernois m'avait adressé quelques-uns de ses écrits sur les divisions qui déchiraient sa patrie. Tous ses efforts tendaient à maintenir sa constitution primitive et à réformer les abus qui s'étaient glissés dans l'administration de la justice criminelle. On voit quels rapports avaient dû s'établir entre nous à ce sujet; Divernoisseregardait comme un des premiers qui eussent essayé de fixer les regards des Genevois sur cet objet si intéressant au bonheur des peuples ; et s'il avait eu quelques succès, il en faisait honneur, me disait-il, à ma Théorie des lois, qui lui avait ouvert les yeux à cet égard et lui avait fait entreprendre la seconde partie de son écrit intitulé Offrande à la liberté (2). Divernois, regrettant que je me fusse adressé à Neufchâtel pour l'impression de mes ouvrages, m'offrait tous ses services pour l'avenir. Il avait une belle imprimerie, et était éditeur des Œuvres de Rousseau (3). Il pensait que je trouverais moins de gêne et plus d'économie chez lui qu'à Neufchâtel. Mais je ne pouvais profiter de ses services à cet égard, et ces motifs n'étaient que secondaires dans le désir que j'avais de voir Genève.

Révolution et notre pays. Il revint à Genève vers 1815 et mourut en 1842.

Il n'avait pas toujours été gallophobe, on le voit par ce récit de Brissot. De même, je le trouve, dès 1779, allant voir Roland à Amiens, où celui-ci était inspecteur des manufactures, et se faisant donner par lui une lettre de recommandation pour Cousin-Despréaux, à Dieppe (Lettres inédites de Roland à Cousin-Despréaux, collection Ed. Le Corbeiller).

(1) On désignait sous ce nom, comme on le verra plus loin, les adversaires du gouvernement aristocratique qui dominait à Genève depuis les Edits de 1543, et qu'ils venaient de renverser (9 avril 1782).

(2) Offrande à la liberté et à la paix, Genève, 1781, in-8°.

(3) Peut-être l'édition qui parut à Genève en 1782 et années suivantes (15 vol. in-4°), par les soins de Du Peyrou, Moultou et de Girardin, exécuteurs des volontés de Rousseau.

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Quittant donc et mon ami et sa respectable épouse, et sa petite Henriette qui promettait déjà de devenir spirituelle et bonne comme sa mère, je partis pour Genève par la dernière diligence qui devait y transporter les voyageurs. Avant d'arriver, mes regards furent affligés dans le pays de Gex de la vue de voitures et d'équipages, sur lesquels je lisais ces mots en gros caractères : Armée de Jaucourt (1) ; c'était une guerre impie que mon pays faisait à Genève, puisqu'elle était dirigée contre le parti populaire en faveur de l'aristocratie, et j'en avais l'âme navrée. En entrant dans cette malheureuse ville, je voyais l'inquiétude et les soucis gravés sur toutes les figures ; il me semblait qu'on ne regardait en moi qu'un ennemi, puisque j'étais français. Si j'eusse pu élever la voix, je leur aurais dit : C'est un ami qui vient vous voir, vous consoler, qui vient gémir avec vous de l'atroce conduite du ministère français ; malheureusement il est seul, et il est faible.

Je n'entrerai point ici dans le détail des causes de cette guerre civile qui s'alluma dans Genève et de sa terrible issue, je les ai développées dans mon ouvrage intitulé Le Philadelphien à Genève, ouvrage qui parut en 1783. Il me suffit de dire que Genève était divisée en deux partis. L'un, composé de la haute bourgeoisie, voulait tout conduire à l'aristocratie, on l'appelait le parti des négatifs ; l'autre, nommé le parti des représentants, soutenait les droits du peuple. Ayant eu le dessus dans la dernière prise d'armes, ce parti avait cassé ses magistrats ; onze d'entre eux étaient renfermés dans l'auberge des Balances. Pour les remplacer provisoirement, le peuple avait créé une commission de

(1) La France, la Sardaigne et Berne avaient résolu d'intervenir à Genève, contre les représentants. Les troupes françaises (6.000 hommes) étaient commandées par le marquis de Jaucourt ; avec elles, marchaient 3.000 Sardes et 3.000 Bernois.

sûreté générale, composée de onze membres de son choix (1). Ils réunissaient tous les pouvoirs administratifs, et depuis quatre-vingts jours ils les exerçaient à la satisfaction de tous les habitants. Nulle ville n'offrait plus de tranquillité que Genève, malgré l'appareil militaire développé sur ses remparts, malgré les hostilités dont on la menaçait de toutes parts ; la sûreté individuelle y était respectée partout, et pas un meurtre, pas une rixe ne s'y commit dans le long intervalle de cette dictature populaire.

A peine Divernois eut-il appris mon arrivée qu'il vola à mon auberge ; je crus voir en lui un Français, il en avait la vivacité, la loquacité et l'air avantageux ; mais d'ailleurs son air franc et ouvert, ses manières agréables et prévenantes, et l'esprit qu'il déployait dans la conversation effacèrent insensiblement l'effet de ses défauts. Il me présenta aux chefs du parti populaire, Clavière, Duroveray, Vieusseux, Grenus et Dentand (2). Celui-ci, magistrat respecté par ses ennemis mêmes, a mis depuis sa retraite à profit ; il a publié deux bons ouvrages sur la réforme des lois criminelles. Je les vis tous réunis dans une société où se trouvaient plusieurs Genevoises qui se mêlaient à la conversation politique. J'apportais mes préjugés de France, la politique y paraissait une science lourde, ennuyeuse,

(1) 15 avril 1782.

(2) Clavière est bien connu.

Duroveray, procureur général, banni en 1782, s'attacha plus tard à Mirabeau et fut, avec Reybaz, Pellenc, etc., un de ceux qui lui préparaient ses discours.

Pierre-François Vieusseux (1755-1817) avait épousé la fille de Clavière.

Jacques Grenus (1751-1817), exilé en 1782 et retiré en France, rappelé en 1790, banni de nouveau en 1791, devint en 1792 commissaire des guerres à l'armée des Alpes, fut élu député suppléant à la Convention, travailla dès lors à réunir Genève à la France et fut, l'année suivante, avec le résident Soulavie, un des meneurs du parti révolutionnaire dans cette ville.

Julien Dentand, avocat, publia en 1785 un Essai de jurisprudence criminelle, 2 vol.

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indigne d'occuper une jolie femme. Plaire, amuser, était le grand art que les femmes devaient apprendre toute leur vie ; et si la philosophie dont je faisais profession les obligeait à d'autres études, c'était à celle des vertus qui pouvaient rendre la société d'une épouse, d'une mère, utile et agréable à son époux et à ses enfants; en un mot, une femme livrée à la politique me paraissait un monstre, ou tout au moins une précieuse ridicule d'un nouveau genre.

Il n'est pas douteux que, si j'eusse voulu réfléchir sur mes opinions, je n'eusse bientôt découvert leur absurdité, et que j'eusse tourné le ridicule contre moi-même au lieu de l'exercer sur les femmes politiques ; mais dans la plupart des circonstances extérieures de ma vie, entraîné par le tourbillon, j'ai plutôt été l'esclave des préjugés publics que l'apôtre de la vérité ; j'avais une bonne dose d'ailleurs de ces airs avantageux que je reprochais àDivernois, de ce ton tranchant et leste dont on accuse si justement mes compatriotes ; et quand je me rappelle ma conduite à Genève et dans toute la Suisse, je crois que mes bons amis genevois durent me trouver bien français. Dans le cercle où j'étais, on parlait donc politique, et uniquement politique ; je crus faire une excellente plaisanterie aux Genevoises en leur parlant à mon tour des découvertes en physique, en chimie, qui occupaient alors tous les esprits à Paris. Je croyais les payer dans la même monnaie de pédantisme, et je ne faisais qu'une sottise.

Hommage aux Genevoises de 1782 ! Nul pays (car alors je n'avais pas vu les Etats-Unis) ne m'offrit de figures plus séduisantes. Je n'ai jamais fait cas de la beauté, des grâces, si la douceur et la modestie ne les accompagnaient pas ; je trouvai tous ces dons heureusement réunis dans les Genevoises. Mais on m'assure que depuis elles sont bien changées, elles sont devenues françaises. Je reconnaissais le pays de cette adorable Julie ; et je me disais souvent que c'était

là que ma Félicité, dont la tournure me paraissait alors plus genevoise que française, aurait dû naître ; que c'était là que j'aurais voulu vivre avec elle dans la solitude.

Plus je me liais avec les Genevois, et plus je m'attachais à eux ; mais celui qui me séduisit surtout, celui que je commençai dès lors à regarder comme mon ami, comme mon Mentor, fut Clavière. Sa conversation me paraissait plus solide, plus spirituelle, plus agréable que celle de tous les autres ; ses idées comme ses manières appartenaient davantage aux cosmopolites, aux philosophes. Il n'était point avantageux, point présomptueux comme la plupart de ses compatriotes; il doutait de lui-même, se défiait des faits et des hommes, en même temps qu'il était constamment occupé à leur faire du bien. Duroveray était peut-être plus instruit, plus méthodique, mais plus opiniâtre et plus tranchant ; on comparait Grenus aux premiers Romains, et il cherchait à leur ressembler ; je me souviens d'un mot qu'il me dit et qui le peindra. J'observais les canons qui étaient sur le rempart : « On nous assure, me dit-il, que Jaucourt a promis une montre à chacun de ses grenadiers s'ils prenaient Genève ; voilà, me dit-il en me montrant les canons, voilà qui va briser les montres des grenadiers. » Je crois que Grenus parlait de bonne foi, et que bien des Genevois étaient déterminés comme lui à s'ensevelir sous les ruines de la place plutôt que de se rendre.

Rien n'était plus touchant que le spectacle de leurs exercices, de leurs travaux ; c'était la rage dans l'âme qu'ils parlaient des puissances coalisées et de leurs projets homicides : on semblait être à Sagonte. On eut besoin un jour d'un grand nombre de mains pour quelques fortifications, les paysans des campagnes se présentèrent avec leurs pioches, travaillèrent avec adresse ; on voulut les payer, ils refusèrent en disant qu'ils partageaient les opinions des Genevois, et que les services qu'ils rendaient les payaient suffisamment.

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En considérant ces braves gens prédestinés à la mort ou à la servitude, j'avais la larme à l'œil ; je ne pouvais contenir mon indignation, et j'eus à peine passé quarante-huit heures dans Genève que j'enfantai une Adresse à ses intrépides habitants, pour les encourager à une vigoureuse défense. J'étais persuadé que les puissances n'auraient pas la lâcheté d'attaquer de vive force ; leur appareil ne me paraissait qu'une feinte pour amener une capitulation plus avantageuse. Je remis ma brochure à Divernois, mais au moment où elle allait être publiée arriva la catastrophe qui prépara la reddition de Genève.

Cettecatastrophefut précédée delà résolution que prirent les représentants d'envoyer dans la Suisse leurs femmes et leurs enfants, afin de ne pas les exposer aux horreurs d'un siège. Le lac leur offrait une grande facilité pour cette émigration. Rien de plus attendrissant que ces séparations de tant de familles ! il semblait que ces infortunés se vissent pour la dernière fois. Je soupai avant leur départ avec l'épouse et la fille de l'estimable Clavière (1). Son épouse avait naturellement cette délicatesse de sentiment, cette finesse d'esprit que Marivaux et Crébillon le fils avaient mises à la mode dans Paris ; et sa fille, à cette douce physionomie, à ces grâces séduisantes des Genevoises, joignait une solidité de jugement peu ordinaire à son âge. Elle aimait avec toute la bonne foi du monde son mari et elle osait l'avouer, ce qui paraissait un peu provincial ; mais je m'expliquai bien toute sa tendresse en voyant ce digne jeune homme, c'était la bonté personnifiée.

Les travaux militaires, qui absorbaient les esprits, ne m'empêchaient pas dedonnerquelqueattention aux sciences

(1) La femme de Clavière, Marthe- Louise Garnier, s'empoisonna (9 décembre 1793), en apprenant son suicide. Sa fille, Jeanne- Joséphine, née le 7 février 1761, était mariée depuis 1780 à Pierre-François Vieusseux, dont Brissot vient de parler.

et aux monuments. En entrant dans la bibliothèque de Genève, un frémissement involontaire me saisit à l'aspect du portrait de ce Calvin qui a eu tant de part à la révolution du seizième siècle, et qui a préparé celles qui signaleront à jamais le nôtre. On me montra beaucoup de lettres manuscrites de ce grand homme. Je ne sais pourquoi ces restes, qui semblent retracer l'existence physique des êtres, attirent notre hommage, et font naître dans l'âme une douce mélancolie... Il n'est plus ; sa main a tracé ces caractères ; sa main s'est promenée sur ce papier. Ainsi la mort frappe

ce que l'univers même respecte Voilà ce qu'on se dit

intérieurement et, en touchant ces restes, on semble voir ces grands hommes et causer avec eux ; on rapproche ainsi des siècles éloignés. Telle fut l'impression que me fit un jour le pouce de la main droite du cardinal Richelieu ; il était embaumé, bien conservé. Voilà donc, me disais-je, ce doigt qui a signé tant de lettres de cachet, la mort des Marillac, des Cinq-Mars, et tant de traités qui ont fait pâlir l'Europe. Je n'aime pas ce Richelieu ; mais il avait du caractère, du génie, et les restes matériels du génie excitent des mouvements involontaires d'admiration dans l'âme.

Senebier (1), qui me montrait la bibliothèque, était bien propre à m'en faire connaître toutes les richesses. Je regrettais sa conduite versatile en politique ; c'était le caractère des savants genevois; c'était celui de Deluc (2), à qui l'on doit en physique des expériences et des observations dont on n'a pas senti assez le prix en France. Le séjour de la cour de Londres avait achevé de lui ôter sa démocratie.

(1) Le pasteur Jean Senebier (1742-1809) était depuis 1773 un des bibliothécaires de la ville de Genève et venait précisément, en 1779, de publier le catalogue des manuscrits de la bibliothèque. Il est surtout connu par son Histoire littéraire de Genève et par ses recherches scientifiques.

(2) J.-André de Luc (1727-1817), physicien et naturaliste Genevois. En 1782, il était lecteur de la reine d'Angleterre.

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On pouvait faire à Saussure (1), que je n'ai point rencontré (il était alors assiégé dans sa maison), un reproche bien plus grave ; il était un des ennemis les plus acharnés de la cause populaire. Les connaissances qu'il avait acquises dans la physique lui avaient déjà attiré l'estime des hommes instruits, et je ne pouvais comprendre comment un homme instruit n'était pas le partisan de la démocratie. Elle n'avait jamais produit d'excès à Genève comme à Athènes, comme dans les petites républiques de la Grèce, où ses atrocités avaient plus d'une fois fait rappeler les tyrans. Quel motif pouvait donc jeter tant d'hommes instruits dans le parti des aristocrates ? Peut-être l'orgueil de la science, orgueil ennemi de l'égalité, comme l'orgueil de la noblesse.

Le pasteur Vernes (2), connu en France par ses querelles avec Rousseau, avait évité cet écueil. Il me parut franchement démocrate, moins franchement néanmoins que le ministre Anspach (3), qui me représentait un républicain des beaux temps de la Grèce et de Rome. En soupantavec Vernes, je trouvai dans sa conversation une aménité, une urbanité que je n'attendais point près du Mont-Blanc. Il me parla avec respect de Rousseau, avec douleur de leurs querelles ; les accusations qu'il avait élevées contre lui déchiraient son âme et n'avaient pas diminué l'admiration

(1) H.-B. de Saussure (1740-1799), le célèbre physicien et géologue, était très engagé dans le parti des négatifs. Sa maison fut en effet assiégée.

(2) Jacob Vernes (1728-1791), correspondant de Voltaire, lié, puis brouillé avec J.-J. Rousseau. Il fut un des « représentants » exilés en 1782.

(3) Isaac-Salomon Anspach (1746-1825), né à Genève, ministre, reçu bourgeois de Genève en 1779 (il était d'origine allemande), déposé en 1782 de ses fonctions de professeur au collège (qu'il exerçait depuis 1775) pour avoir soutenu le parti des représentants, alla s'établir à Bruxelles avec une partie des exilés genevois, et y exerça les fonctions de pasteur de la petite colonie. Il rentra à Genève en mai 1789 (note de M. le professeur E. Ritter, de Genève).

qu'il avait pour ce grand homme. Il me citait avec attendrissement une promenade qu'il fit une fois avec lui au clair de la lune sur les bords du lac. La conversation tomba sur la Providence. Jean-Jacques, qui bégayait, balbutiait dans les sociétés, où il était presque toujours mal à son aise, parce qu'il était hors de son niveau, Jean-Jacques, vivement ému par le silence de la nature, par le spectacle qui frappait ses yeux, parla de la Divinité en inspiré. « Jamais, me disait Vernes, il ne fut aussi éloquent dans ses livres. Rien dans tout ce qu'il a publié n'approche de cet élan de son imagination. » Des larmes roulèrent dans ses yeux, et les miennes lui répondirent.

Ce fait confirme bien ce que Rousseau disait de lui-même : c'est que, lorsqu'il était livré à son âme, perdu dans ses rêveries, il avait des idées sublimes; c'est que, lorsqu'il était échauffé par un sujet qui l'intéressait, il devenait l'homme le plus éloquent du monde.

Tronchin (1) venait d'apprendre à Voltaire la mort de l'épouse de Vernes, jeune femme douée de mille qualités, qu'il voyait souvent ainsi que son mari, quoiqu'il en eût été maltraité dans ses Confidences philosophiques (2) et dans plusieurs autres ouvrages. Le philosophe fut frappé de cette nouvelle, et ne sortit de ses réflexions que pour s'écrier : « Quoi ! mourir si jeune ! » Tronchin lui dit : « Vous craignez donc bien la mort, vous vieux et cassé? — Si je la crains ! lui répondit Voltaire en lui serrant le bras ; mettez-moi sur un échafaud ; étendez-moi sur une roue ; là, brisé, rompu, prêt à périr, si je pouvais conserver la vie en évitant le coup de grâce, je dirais encore : épargnez-moi ce coup et laissez-moi la vie (3). — Voilà donc, s'écria Tron-

(1) Théodore Tronchin (1709-1781), le célèbre médecin genevois.

(2) Confidence philosophique, 1771, in-8°.

(3) « Ces paroles sont les mêmes que celles de Mécène, qui consentait à avoir toutes les infirmités, pourvu qu'il vécût. » (Note de Brissot).

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chin, le fruit de beaux systèmes : vous tremblez à l'approche de la mort, tandis qu'une femme, qui n'a que sa religion pour la soutenir, est morte avec la plus grande tranquillité (1). » D'après tout ce que m'a dit Vernes, Voltaire respectait, craignait Tronchin. C'est un trait de ressemblance entre cet écrivain et Louis XI. Ils en avaient plus d'un autre dans le caractère.

Pendant un voyage qu'il fit à Genève, avant celui de 1764, Rousseau était souvent invité dans les premières maisons avec la demoiselle Levasseur ; Rousseau ne manquait jamais de l'y conduire. Il disait à Vernes : « Elle m'a sauvé la vie, et j'aurai soin d'elle tant que je vivrai. » Vernes le trouva un jour occupé de la lacer, il parut surpris ; Rousseau, sans quitter la besogne, lui dit : « Elle m'aide, et je le lui rends. »

De pareils traits peignentl'âmevertueusede Jean-Jacques. Ils donnent du prix et un sentiment plus vrai à la morale de ses ouvrages. Aussi ne suis-je point étonné que tant de personnes aient été en pèlerinage visiter son tombeau et l'aient arrosé de leurs larmes. Croira-t-on un jour que ce monument de paix et d'oubli fut souvent couvert de libelles et de vers infâmes ! Le traducteur renommé des Géorgiques a chanté le jardin d'Ermenonville, et il n'a pas dit un mot de Jean-Jacques, pas déposé une fleur sur sa cendre.

Mallet-Dupan (2), qui depuis a obtenu dans la Révolution une célébrité si méprisable, alors peu connu mais ambitieux de l'être, Mallet-Dupan avait été engagé par Vernes à souper avec nous ; soit défiance, soit indifférence, il ne vint pas. Vernes me parla de lui avec estime ; son début dans la littérature n'avait annoncé qu'un amplificateur empha-

(1) Il s'agit évidemment de la première|femme de Vernes. morte en 1759, car Tronchin n'habitait plus Genève lorsque mourut la seconde en 1773.

(2) Mallet du Pan était alors à Genève et avait essayé de s'entremettre entre ses concitoyens et l'armée assiégeante.

tique, et il me citait un discours de réception prononcé par lui à Cassel (1), qui était un chef-d'œuvre de pathos. Quelques leçons de Voltaire l'avaient corrigé de cette manie de rhéteur : cependant le journal qu'il publiait alors, et qui faisait suite aux Annales de Linguet, prouvait qu'il n'était pas entièrement guéri, car il était surchargé d'épithètes interminables, de métaphores gigantesques et dignes de Balzac ; ce défaut n'était pas racheté, comme dans les écrits de Linguet, par la vivacité d'imagination et des sarcasmes piquants contre des hommes qui dominaient alors, et que le public n'était pas fâché de voir humiliés. Les satires de Mallet étaient lourdes et sans goût. La nature le fit méchant et peu plaisant. Ainsi, après la mort de Voltaire, qu'il avait courtisé, et dont il se vantait d'avoir été l'ami pendant six ans, il se mit à égratigner la réputation du philosophe dans une longue lettre adressée à Linguet, qu'il courtisait à son tour pour le déchirer plus tard. C'est par suite de ce caractère envieux et méchant que, quelques semaines après, il m'attaqua dans un de ses numéros, sans aucune provocation. J'aurai occasion de revenir sur cette querelle et sur quelques autres que nous eûmes ensuite.

Le quartier-général des troupes françaises était au château de Ferney : je résolus d'y aller ; c'était un pèlerinage à la demeure d'un grand homme, et je comptais en profiter pour convertir quelques officiers français sur l'impiété de la guerre qu'ils faisaient. Je m'arrêtai aux Délices, jolie maison bâtie par Voltaire, et occupée par un marquis auquel j'étais recommandé : je crus être à Paris. Sa femme jouait la précieuse; et les airs avantageux des officiers

(1) A Cassel, alors que, sur la recommandation de Voltaire il v était professeur de belles-lettres chez le landgrave. '

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qui composaient sa cour, leur jargon ridicule, leur dédain pour les républicains, tout m'imposa la loi du silence. Etait-ce à des êtres aussi frivoles de s'ériger en réformateurs du gouvernement de Genève ?

A Ferney, je vis le sanctuaire où était déposé le cœur de Voltaire ; on l'avait tendu de noir, et tout y rappelait l'âme et les sens à ce silence imposant que commande le souvenir du génie. L'église bâtie par ses soins portait ce mot, qui devrait être substitué à tous ceux dont on surcharge les temples où l'on adore l'Eternel : Deo (1). lime fut impossible de pénétrer plus loin dans le château ; le général Jaucourt en disposait comme un maître ; il appartenait à Villette, dont j'ai déjà parlé (2), homme aimable, et devenu sage après des erreurs que la fin de sa vie lui fera sans doute pardonner. Il vient de mourir (3), martyr des frayeurs que lui causait la puissance des anarchistes, qu'il détestait sans oser les heurter. Tant de courage n'appartenait pas à un homme élevé dans la mollesse, et qui s'était plongé dans tous les vices. C'était un grand pas d'en être sorti, d'avoir deviné les vertus qui font fleurir les républiques, de les avoir prêchées. Il faut l'avouer, il en avait un modèle sous les yeux dans l'estimable épouse (4) qui lui avait été donnée par Voltaire.

Je fis ce pèlerinage de Ferney avec un jeune frère de Marat, non moins original que lui. Il avait jeté quelques écrits dans le torrent politique qui agitait alors Genève. Il y était peu connu et, sa famille n'étant pas à l'aise, il prit le parti de passer en Russie et d'y embrasser la partie du préceptorat, où l'on peut gagner de l'argent si l'on n'y

(1) Deo erexit Voltaire.

(2) Voir p. 125.

(3) Le 10 juillet 1793. Si, comme tout l'indique, ce récit a été écrit avant 1793, il faut admettre que Brissot, à l'Abbaye, y aura ajouté ce passage.

(4) Mue de Varicourt, la Belle et bonne.

gagne pas de la considération (1). L'histoire de ce jeune homme me rappelle un fait qui peut être la cause première de la violente haine que Marat portait à Clavière. Il prétendait que son frère de Russie lui devait de l'argent, il tira sur lui, et pria Clavière de prendre cette traite. Clavière, qui n'avait pas une haute idée de ses ressources et qui se méfiait de ses manœuvres, refusa ; et depuis ce temps, Marat ne m'en parla plus qu'avec un ressentiment que je ne pus apaiser.

Les armées combinées cernaient de plus en plus Genève ; on menaçait chaque jour de tirer. Le général [de] Jaucourt publia une proclamation par laquelle il ordonnait aux Français qui étaient dans la ville d'en sortir, sous peine d'être pendus. Je fus donc obligé de quitter cette malheureuse cité, dont je prévoyais plutôt le déshonneur que la ruine. Je dirigeai ma route vers Berne.

Le château de Coppet,que jevisen passant, me rappela le célèbre Bayle qui y avait été précepteur (2).

On sait qu'un prêtre catholique avait séduit la jeunesse de cet homme que Voltaire a placé au premier rang des dialecticiens et des philosophes sceptiques, et qu'il l'avait fait abjurer. Rendu à lui-même, Bayle était bientôt revenu à sa première croyance et, par suite de l'édit qui bannissait à perpétuité ceux qu'on appelait des relaps, il s'était retiré à Coppet. Là, celui qui devait un jour instruire l'Europe entière fut réduit au triste métier de pédagogue.

En passant à Aubonne, je songeai quelques moments à cet infatigable voyageur Tavernier qui n'avait puy trouver

i (1) Marat avait trois frères. Il s'agit ici du second, David, né à Neufchatel en 1756; étudiant à l'Académie de Genève' (1773, 1777) professeur en Russie au lycée de Tsarskoé-Sélo sous le nom de M. de Boudry (nom de la petite ville voisine de Neufchatel où rési-

?oin /*S,6S, Parents)> marié en Russie avec une française, mort en 1829. (Noie de M. Eugène Ritter).

(2) Chez le comte de Dohna, entre 1670 et 1675.

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le repos (1). C'est d'Aubonne que l'on jouit du plus beau point de vue de la Suisse, et peut-être du monde. Tavernier disait qu'il n'en existait de comparable que dans les environs d'Erivan. Que de souvenirs déliceux à l'aspect du beau lac de Genève et des coteaux charmants qui l'avoisinent ! J'aimais, j'étais heureux, et les lettres de Julie et de Saint-Preux dont j'étais pénétré me rappelaient mille situations enivrantes. Je n'aurais pas souhaité d'autre demeure ; les hommes y étaient simples, les champs y étaient solitaires, et la nature y était belle, quoique l'hiver couvrît ces contrées de ses neiges pendant une grande partie de l'année. L'hiver n'a rien qui me repousse : il force les' hommes à vivre en famille ; on y est moins assiégé d'importuns ; l'âme est plus livrée à elle-même, il semble que l'intensité du froid lui donne plus de nerf et plus de vie.

A Lausanne, je ne vis que Servan. Lausanne, rivale de Genève, triomphait de son malheur ; Lausanne, esclave de Berne (2), ne voulait pas que Genève secouât le joug de l'aristocratie. Je quittai avec empressement cette ville que sa position appelait à la liberté, que la frivolité des mœurs de ses habitants condamnait à la servitude. Berne me parut un tombeau ; il offrait en effet le silence des catacombes. Les rues en sont régulières, les bâtiments agréables, les environs charmants, mais ce silence des hommes et des choses m'annonçait l'inquisition qui enchaînait les idées ; mon âme ne s'ouvrit que dans une conversation avec Frendensich (3), membre du sénat ou qui allait le devenir. Ce jeune et respectable Suisse, qui remplissait

(1) Le voyageur J.-B. Tavernier (1605-1686) avait acheté la baronnie d'Aubonne.

(2) Lausanne et le pays de Vaud étaient sujets de Berne.

(3) Christophe-Frédéric Freudenreich (et non Frendensich), né en 1748, fils dubanneret Freudenreich, avec lequel Voltaire correspondait en 1755, qu'il alla voir à Berne en 1756, et qui était mort en 1773. Roland et sa femme, passant à Berne en 1787, virent aussi le j eune Freudenreich. — Cf. la note de la page 164.

alors la place de secrétaire de la Société Economique de Berne, s'était plus livré à l'étude des sciences qu'à celle du gouvernement de son pays. Il gémissait sur les préjugés sur les entraves qu'on mettait à la pensée, mais ses livres' etsonumon avec une jeune et jolie femme qui l'avait rendit père de deux enfants, lui faisaient oublier les maux et les excès du genre humain. Frendensich me parla des nombreux discours envoyés à la Société Economique sur la réforme des lois criminelles, pour disputer le prix proposé. J'étais surpris qu'on différât le jugement; il me parut que c'était une manœuvre du gouvernement de Berne, qui voyait avec peine que les esprits s'agitassent surcette questionpolitique et qui craignait que, l'horizon ne s'éclaircissant, le peuple ne voulût enfin porter aussi la main sur le sceptre. Les progrès de la liberté et de la philosophie obtenaient chaque jour de nouveaux succès dans ce pays. Un de ses habitants que je ne connaissais pas, M. Lehmann de Detershagen, recteur du collège de Bure, a traduit en 1791 mon Traité de la Vérité. Je ne sais si sa traduction a été publiée (1). F

Neufchâtel, où je me rendis après avoir passé deux jours a Berne, a été décrit dans un trop grand nombre de relations pour que je m'y arrête. Je descendis chez le banneret Osterwald (2), qui y avait établi une vaste imprimerie, d'où sortaient presque tous les bons livres politiques et philosophiques dont la France était alors inondée. On les

ma(nLHéî1ari;I;0AiS Lejlman1^ de Detershagen, de nationalité aile- SVfp "c U C°llège de Buren' Petite viIle sur l'Aar, à en ?7Q?V'C S™?' f* tfaduction Parut à Neufchâtel, probablement Jean RodolnheaT P°rt *" °VÏ £m,°ndu <*uel<*uefois avec lepasteur p:rnMR0At^dLe^nt;t.T ^ " ^ (N°tC C°™ ^

d'uni ^mnw riédériC+ ,°Sterwald (1713-1795), né à Neufchâtel, d une famille qui avait donné de nombreux pasteurs aux églises calvinistes, avait été banneret de la ville, puis avait fondéavec on gendre, le pasteur Jean-Elie Bertrand, une société typograph queues plus importantes. JP ë"»pwqueues

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introduisait facilement en contrebande à travers le mont Jura, et Lyon offrait ensuite des facilités pour les distribuer par toute la France. Neufchâtel avait succédé dans cette branche de commerce à la Hollande, et la France payait un tribut immense à ce petit état, pour recevoir des lumières qui sortaient de son propre sein, et dont la proscription était tout à la fois une absurdité et un crime de son gouvernement. Que ne surmonte pas l'amour de l'or ! L'inquisition du cabinet de Versailles avait cru fermer tous les passages à la lumière en garnissant les frontières de la Flandre de ses sbires. Le génie de la liberté avait changé de place, et transporté ses ateliers au milieu des montagnes où l'inquisition ne pouvait pénétrer.

J'admirai l'établissement de M. Osterwald, dont la situation était charmante et bien choisie ; elle était sur le lac. Osterwald était un vieillard instruit ; mais sa fille, veuve du ministre Bertrand (1), lesurpassait par ses connaissances singulièrement étendues. Elle était vraiment digne delà place à laquelle l'Electeur palatin l'appela depuis en lui confiant une maison d'éducation publique à Manheim. Son mari dut sa mort à l'excès de son travail. Il avait entrepris une nouvelle édition des Arts et Métiers de l'Académie des Sciences, avec des additions immenses puisées dans des sources inconnues aux auteurs de ces Arts.

Ce respectable ministre était originaire de Toulouse, et descendait de Jacques-Henri de Bertrand, dont le petit-fils Jean fut successivement président au Parlement de Paris, garde-des-sceaux, archevêque de Sens et cardinal (2).

(1) Jean Bertrand (1708-1777), pasteur à Granson, puis à Orbe, secrétaire de la Société économique de Berne, etc..

(2) Jean Bertrand ou Bertrandi (1470-1560), né à Toulouse, capitoul en 1519, 1er président au Parlement de Paris (1550), évêque de Gomminges et garde-des-sceaux (1551), archevêque de Sens et cardinal en 1557.

Bertrand de Moleville descendait d'une autre branche de la même famille.

Henri Bertrand, chef de la famille, et bisaïeul du professeur suisse, avait embrassé la religion protestante, et était sorti de France, abandonnant forcément ses biens à des collatéraux catholiques. Les décrets de l'Assemblée législative ayant ressuscité des hommes que des ordonnances royales avaient déclarés morts civilement, la veuve de M. Bertrand réclama quelques parties de ses biens ; j'appuyai alors inutilement sa réclamation. Quant à elle, lors de l'établissement que le marquis Du Crest voulut fonder à l'instar de celui de Frankenthal, je l'avais proposée pour le diriger. On ne pouvait mieux choisir ; Madame Bertrand avait autant de tolérance que de lumières et de dévotion, et point de bigotisme. Mais il a mieux valu pour elle qu'elle restât à Manheim.

Je trouvai à Neufchâtel Mercier (1), qui était alors occupé à faire imprimer la suite de son Tableau de Paris, ouvrage dont la philosophie facile, et plus à la portée du peuple que celle de Raynal, n'a pas peu contribué à accélérer la Révolution, en ouvrant les yeux des Français sur une foule de préjugés et d'abus. Plus de cent mille exemplaires de ces deux ouvrages furent répandus en quelques années par toute l'Europe. On faisait huit éditions à la fois de l'Histoire philosophique (2).

La crainte de la Bastille et le désir de donner à ses tableaux toute l'énergie possible avaient forcé Mercier à choisir cette retraite. Mais, quoiqu'il jouît d'une vie agréable, il me parut regretter les spectacles et les petits soupers de Paris, dans lesquels il avait passé la moitié de sa vie. La solitude ne riait pas à ses yeux comme aux miens. Il aimait mieux observer dans les villes les hommes et les

(1) Voir page 212. Le Tableau de Paris, publié par Mercier en 1781, n'avait que 2 volumes. Celui qu'il publia à Neufchâtel — sous la rubrique d'Amsterdam — de 1782 à 1789, en a 12.

(2) De Raynal.

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ridicules, que jouir de lui-même et de la nature dans les campagnes solitaires.

Que les amis de la solitude se réfugient dans la Suisse, voilà leur patrie. La hauteur imposante des montagnes, ces sapins mélancoliques qui couvrent les collines, ces vallons où sont disséminées les habitations, ces lacs dont l'onde paisible les arrose, tout entraîne l'âme à de douces méditations ; elles sont douces encore quand vous les portez sur les hommes épars dans ces lieux solitaires ; vous retrouvez en eux cette simplicité de mœurs, cette douceur de caractère, cette raison éclairée que je souhaiterais voir répandues parmi toutes les nations,, parce qu'alors tous les hommes deviendraient véritablement des frères.

Tel fut le spectacle agréable dont je jouis en parcourant le Val de Reuse, le Locle, la Chaux de Fond, délicieuses habitations placées dans un beau vallon entouré de toutes parts de hautes montagnes, couvertes de neige pendant six mois de l'année et qui en défendent alors l'entrée aux importuns et aux étrangers. Il me semblait être dans cette île séparée de tout l'univers, quoique près de Sainte- Hélène, dans cette île décrite avec tant d'intérêt dans Y Histoire de Cléveland, et où s'étaient réfugiés les protestants français (1). C'était la même vie, les mêmes mœurs, mais une industrie bien plus active. Il semblait que le génie des arts y eût fixé sa demeure ; ce génie se montrait partout, dans l'art de construire les moulins comme dans l'horlogerie. Il se montrait aussi dans l'art d'animer les automates, dont on doit le perfectionnement à ce célèbre Droz (2), que la France n'a pas connu, et qui aurait pu

(1) T. II, p. 59 et suivantes du Cléveland de l'abbé Prévost (édit. d'Amsterdam, 1741).

(2) Les Droz étaient une famille de mécaniciens Suisses ; mais il semble que Brissot confonde ici, en un même personnage, Henri-Louis- Jacques Droz (1752-1791), qui fut en effet un inventeur remarquable en mécanique, et Jean-Pierre Droz (1746-1823), célèbre graveur en

lui être utile dans la fabrication des monnaies. Je descendis dans cet abîme où trois moulins superposés les uns sur les autres sont mis en mouvement par un mince filet d'eau recueilli soigneusement dans la campagne.

Le génie de Droz fut porté à un tel point qu'un roi, voyant une de ses machines, la crut réellement animée, et prit l'inventeur pour un sorcier (1).

En revenant de mes courses à Neufchâtel, j'appris la funeste catastrophe qui avait mis Genève au pouvoir des armées combinées (2). Ce malheur, affligeant pour les amis de Neufchâtel, n'était pas vu partout du même œil. De tous les coins de la Suisse on spéculait déjà sur l'émigration des Genevois.

Je rencontrai Clavière et sa famille chez M. Dupeyrou (3), et là, sous les yeux de ce philosophe, dont Jean-Jacques a tracé un portrait ressemblant, nous formâmes une liaison qui ne s'éteindra qu'avec la vie.

La société de M. Dupeyrou, triste à cause de sa surdité qui lui permettait difficilement de prendre part à la conversation, était embellie et égayée par sa jeune épouse et par quelques dames de Neufchâtel (4) et de Genève qui la fré-

monnaies. C'est celui-ci qui, recommandé par Brissot à Condorcet en 1791 (voir la Correspondance), fournit au gouvernement français des planches pour assignats en 1792, et devint sous le Directoire directeur de la monnaie des médailles. — Voir sur lui le Moniteur du 3 septembre 1796.

(1) Ici, je supprime une grande page, sur un mécanicien américain du nom de Pope. Elle est à peu près littéralement tirée du Voyage en Amérique de Brissot, t. I, p. 139-140, et n'a aucun rapport avec les Mémoires.

(2) C'est le 2 juillet 1782 que les troupes des puissances alliées étaient entrées dans Genève.

(3) Pierre- Alexandre du Peyrou, issu d'une famille protestante française réfugiée en Hollande, né en 1729 dans la Guyane hollandaise où son père était magistrat, était venu se fixer à Neufchâtel en 1748, par suite d'un second mariage de sa mère. « Il jouissait d'une immense fortune, dont il fit l'usage le plus généreux. » (Ph. Godet, Mme de Charrière et ses amis). Il mourut en 1794.

(4) Entre autres Mme de Charrière.

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quentaient. Fille du colonel Prory (1), élève de Jean- Jacques, les vertus de madame Dupeyrou rappelaient et honoraient le maître de son père. Sa sensibilité n'était égalée que par sa prodigieuse activité. Sans cesse occupée du soin de faire le bien, de soulager les malheureux, de consoler les proscrits, on la voyait le matin panser les plaies d'un enfant, distraire son mari par des lectures continuelles, ou amuser ses amis par une conversation intéressante. Avec tant de qualités, elle n'a cependant pas été heureuse. Vertueuse, elle a trop souvent dédaigné ces formes, ces ménagements qui commandent à la vertu même de fixer l'opinion publique ; elle s'est trop livrée à cette facilité qui accompagne la bonté, la générosité, et que la calomnie travestit ensuite en crime. Aimante autant qu'aimable, il lui était difficile de ne pas trouver dans tous les hommes honnêtes et sensibles autant d'amis qui lui restaient attachés. Tel est le sentiment que je lui vouai. Elle me parlait souvent de mon union prochaine avec ma Félicité, et elle se proposait, me disait-elle, de voir élever mes enfants sous ses yeux. Voir élever des enfants est un bonheur pour tout être sensible ; c'est un bonheur dont madame Dupeyrou était et devait être à jamais privée. Ah ! pourquoi nos deux rêves ne se sont-ils pas réalisés !

Le mois que je passai dans cet adorable séjour me parut le temps le plus court de ma vie ; je ne regrettais que d'y être environné de trop de somptuosité. Quoique philosophe, M. Dupeyrou habitait un palais magnifique qui lui avait coûté plus d'un million à bâtir, car il avait fallu souvent forcer la nature et tirer de loin soit les matériaux, soit les ameublements. Le salon doré, qui convenait plus

(1) Le colonel Abraham Pury, conseiller d'Etat de Neufchâtel. Voir sur lui les Confessions, livre XII, et le livre de M. Ph. Godet sur Mm« de Charrière. — En octobre 1790 (voir Patriote du 28), Brissot l'attaquera pour un mandement contre la presse française.

à Paris qu'à des montagnes solitaires, contrastait trop avec la simplicité du maître, la bienfaisance de son épouse, et le buste de Rousseau qu'on y vénérait. Je regrettais que M. Dupeyrou n'eût pas employé les revenus immenses qu'il tirait de ses habitations de Surinam à des objets d'utilité publique, comme avait fait de Pury: les richesses de cet homme bienfaisant avaient fondé des hôpitaux, des manufactures et des villes (1).

M. Dupeyrou me raconta beaucoup d'anecdotes sur Rousseau, que je regrette bien de n'avoir pas alors mises par écrit, car on pouvait se fier à sa véracité. Il me le peignit comme un homme ombrageux, mais qui n'était devenu tel que par les artifices de la Levasseur; avant qu'il ne l'eût épousée, cette femme avait intérêt à s'emparer de lui, à éloigner ses meilleurs amis, afin qu'on ne lui ouvrît pas les yeux sur ses désordres.

C'était à ses manœuvres qu'il devait son aventure de Motiers-Travers. Thérèse Levasseur voulait l'en éloigner, parce qu'elle y était trop connue, parce qu'elle craignait que son caquetage ne revînt à Rousseau, et qu'il n'apprît tous les marchés qu'elle faisait pour vendre aux étrangers jusqu'à sa vue sans qu'il s'en doutât. De là cette scène de pierres jetées dans sa maison, et cette haine prétendue des habitants de Motiers contre lui (2).

(1) Le Pury dont Brissot veut parler ici est, non plus Abraham Pury, mais David Pury (1719-1786), banquier neufchâtelois établi à Lisbonne, qui légua toute sa fortune à sa ville natale pour des œuvres d utilité publique, auxquelles il avait déjà alïecté des sommes considérables de son vivant (note communiquée par M. Th. Dufour, bibliothécaire honoraire de Genève).

(2) Voir à ce sujet le mémoire de M. Jansen : « Documents sur J.-J. Rousseau (1762 à 1765), recueillis dans les Archives de Berlin ».

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Ce récit de M. Dupeyrou coïncide parfaitement avec ce que m'a dit en Angleterre M. Kirwan (1), si célèbre par ses expériences chimiques. Il avait connu Hume (2), et l'avait souvent entretenu sur Rousseau. Hume n'attribuait sa brouillerie avec ce grand homme qu'aux faux rapports de la Levasseur. Elle s'ennuyait dans sa solitude de Wotton (3). Ignorant la langue, elle ne pouvait causer avec personne, ni se livrer à son commérage ordinaire. Elle créa des fantômes pour effrayer facilement son maître, le tirer de cette île, et elle y réussit.

Kirwan avait été lié avec un ministre de Shrewsbury. Celui-ci voyait souvent Rousseau lorsqu'il demeurait près de là ; il assurait que le Genevois était alors heureux, et que sa gouvernante seule, ne pouvant se souffrir en ce lieu sauvage, avait imaginé de brouiller les deux philosophes. Kirwan répéta depuis le propos du ministre à Hume, qui ne répondit pas.

Cette querelle bizarre peut être maintenant jugée. On doit plaindre Jean-Jacques de s'être trop laissé emporter à la vivacité d'une imagination qui lui peignait tout en noir. Il ne faut pas voir dans Hume un homme aussi coupable que le croyait Rousseau, mais peut-être seulement un de ces despotes littéraires, un de ces orgueilleux protecteurs qui font le bien plus par vanité que par humanité, incapables d'amitié, parce qu'ils se croient supérieurs à tous les autres ; un homme enfin dont l'âme froide, ne pouvant longtemps être d'accord avec l'âme brûlante de l'auteur d'Héloïse, devait tôt ou tard le ridiculiser, le craindre ou

— Mémoires de la Société genevoise d'histoire, t. XXII, pages 109 à 200. (Note de M. le professeur Eugène Ritter).

(1) Richard Kirwan (1750-1812), savant Irlandais, chimiste et minéralogiste.

(2) C'est en 1766 que David Hume avait accueilli Rousseau en Angleterre.

(3) Wootton, dans le comté de Derby.

le détester, parce qu'il devait tôt ou tard le regarder comme un fou ou comme un génie supérieur à lui. Quant à l'honnête Horace Walpole (1), qui prit parti contre le philosophe de Genève, il a dicté lui-même le jugement qu'on doit porter sur la bonté de son cœur et de son esprit, en écrivant qu'il a persiflé Rousseau jusqu'au sein du malheur, parce qu'il ne lui a jamais inspiré qu'un profond mépris.

M. Dupeyrou me dit qu'il avait essayé vingt fois de dessiller les yeux de Rousseau, mais jamais il ne put convaincre son opiniâtre aveuglement ; il se rendit même suspect par trop de zèle et faillit perdre son amitié. Il lui avait offert en pur don une rente pour assurer sa subsistance, une maison qu'il me montra, et il le dispensait de toute reconnaissance, même de continuer sa correspondance avec lui : Rousseau craignit de s'enchaîner, il refusa tout.

Rousseau mettait une espèce d'orgueil à prendre le parti de sa gouvernante contre tous ses amis ; le dédain qu'ils montraient pour elle lui semblait une espèce de reproche pour le choix qu'il avait fait et, si j'en crois quelques Genevois et Neufchâtelois qui ont été à portée de la connaître, elle méritait peu l'estime dont il l'honorait.

Peut-être aussi la passion a-t-elle dicté en partie ces divers jugements. Rousseau ne pouvait pardonner aux Genevois de n'avoir pas embrassé son parti lorsqu'il fut proscrit par le Conseil (2) ; et les Genevois et les Suisses ne lui pardonnèrent pas davantage la sévérité avec laquelle il les avait quelquefois traités dans ses écrits. Sa célébrité les accusait, il fallait donc lui trouver des défauts.

Les représentants semblaient punis parle ciel de la lâcheté avec laquelle ils avaient sacrifié sa cause. Errants, pros-

(1) L'ami de Mme du Deffand.

(2) En *1762, après que le Parlement de Paris eut condamné l'Emile, qui venait de paraître, le Petit Conseil de Genève l'avait condamné à son tour, le 19 juin, et avait même décrété l'arrestation de l'auteur.

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crits, ils n'étaient d'accord entre eux ni sur les sources de leurs malheurs, ni sur les moyens de les réparer. Les plus violents reprochaient à leurs chefs de les avoir abandonnés, de ne s'être pas ensevelis sous les ruines de Genève. Moimême, entraîné par mes idées romanesques en politique, je fis ce reproche à Clavière ; il connaissait mieux les hommes, sa patrie et son siècle que moi. Résister à la force, me disait-il, pour obtenir une meilleure cap tulation, était une absurdité ; car Genève ne pouvait se défendre quarante-huit heures, et sa défense l'exposait à un pillage assuré : il n'y avait qu'un moyen pour prévenir ce pillage, mais il était violent; c'était de se battre jusqu'à la dernière extrémité et de faire ensuite sauter la ville. Mais, me disait Clavière, si nous pouvons disposer de notre vie, qui nous donne le droit de disposer de celle de dix mille femmes ou enfants ? Sagonte, ajoutait-il, n'était pas une ville commerçante et manufacturière. Des sauvages, des peuplades belliqueuses peuvent préférer de s'ensevelir tous dans une mort commune; mais un peuple commerçant ne fait que calculer ses jouissances, et ceux d'entre nous qui se distinguent par leurs vociférations sont encore plus hypocrites que frénétiques. Dans cette circonstance, que devaient faire les chefs? Se sacrifier, puisqu'ils étaient la pierre d'achoppement à la réconciliation.

Au lieu de les remercier de leur générosité, on les avait poursuivis à coups de fusil, et je vis Clavière plus d'une fois injurié. Je ne pouvais croire à tant d'ingratitude pour un homme qui avait sacrifié sa fortune, ses veilles, sa vie au peuple. Je ne prévoyais pas qu'une expérience encore plus douloureuse m'était réservée (1).

Les Genevois proscrits s'étaient disséminés dans les environs de Neufchâtel; plusieurs habitaient un village à demi-

(1) Ajouté évidemment en 1793.

lieue nommé Péjeux (1), et c'étaient les plus estimables. J'y louai une chambre pendant quinze jours afin de jouir mieux de leur conversation. Duroveray et Clavière me communiquèrent une foule de faits précieux, dont je consignai ensuite une partie dans mon Philadelphien à Genève. Ce fut là que je trouvai dans le respectable Vieusseux père (2) le caractère d'un vrai Romain. Sa jeune fille, depuis madame Turet, me parut ressembler à Porcia pour le langage mâle et énergique.

Les Genevois proscrits variaient sur le parti qu'ils devaient prendre. Ils voulaient fonder une colonie ; mais où? La France, qui leur donnait des fers, leur était odieuse. L'empereur les appelait à Constance. Mais quelle foi faire sur les promesses d'un despote ? La Suisse semblait leur offrir des frères : mais une jalousie secrète rongeait le cœur de ces frères. Insensiblement tous les yeux se tournèrent vers l'Angleterre. Sa constitution présentait à la liberté des gages plus assurés; l'Irlande pouvait voir s'élever une nouvelle Genève. Le projet en fut formé. Je parlerai ailleurs de ses progrès.

Pour dissiper les chagrins de mon ami Clavière, nous imaginâmes de parcourir les environs de Neufchâtel. Je gagnais de tous côtés dans ces voyages. Clavière, mûri par l'âge, par l'expérience de la vie civile et politique, par la pratique du commerce et des hommes, Clavière, qui se devait tout à lui-même, qui ne puisait que dans son propre fonds, qui n'était fort que de sa force, rectifiait à chaque instant mes réflexions et donnait de l'aplomb à mes idées.

(1) Lisez Peseux.

(2) Il est probable que Brissot veut parler ici de Jacques Vieusseux (1721-. . . .), oncle, et non pas père, du Pierre-François Vieusseux qui avait épousé la fille de Clavière, et grand-père de Jean-Pierre Vieusseux, le célèbre libraire de Florence. Mais son unique fille, Jeanne-Pernette-Suzanne, née en 1761, morte en 1848, épousa Jean- Théodore Rivier, citoyen de Genève. Il faudrait donc lire ici Rivier au lieu de Turet.

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Il avait aperçu dans mes ouvrages une grande facilité pour écrire, de la fécondité, de la clarté, de la méthode, et surtout une vive sensibilité. Mais il trouvait avec raison que j'abusais de ces qualités, que rien n'annonçait de la profondeur, que les réflexions étaient trop superficielles, et il voulait m'accoutumer à creuser mes idées, à me rendre mécontent de moi-même et difficile sur mes productions (1). C'est alors que je fis une seconde éducation, et je lui en dois à lui seul tout le bienfait. Ah ! si le ciel nous avait entièrement favorisés, s'il avait pu le tirer des affaires et moi de la nécessité de sans cesse songer à mon existence,, je ne doute pas que nous n'eussions été bien plus utiles au genre humain en mettant en commun nos idées et nos travaux. Clavière avait tout ce qui me manquait, et je pouvais suppléer en partie à tout ce qu'il n'avait pas. Un autre lien nous attachait, c'était la même sensibilité pour le beau, pour le bon, le même désir pour être utile, le même besoin d'expansion désintéressée hors de nousmêmes. Nous nous devinâmes du premier coup d'œil ; aussi mon amitié pour lui n'a-t-elle pas augmenté. Il fut dès lors tel pour moi que depuis je l'ai toujours vu, c'està-dire un véritable père, un sage mentor. Il me donna de judicieux conseils sur l'établissement que je voulais faire en Angleterre et, quoiqu'il ne connût point mes moyens, sachant que les gens de lettres n'étaient point communément dans l'aisance, il m'offrit un crédit de deux cents louis sur une maison de Londres. Ce trait me fit verser des larmes, j'en pris un de cent louis qui plus tard ne fut que trop utile. Ce trait me rappela le service qu'il avait rendu jadis à son compatriote Delolme (2), si célèbre par son traité sur La constitution oV Angleterre ; il n'était encore qu'avocat

(1) Il est difficile de se juger mieux.

(2) J.-L. Delolme (1740-1806). Son livre, paru en 1771, avait popularisé en Europe les institutions de l'Angleterre.

et connu par quelques brochures. Clavière devina son génie ; il lui conseilla de ne pas s'ensevelir dans Genève et de voyager pour étendre ses connaissances et ses idées ; Delolme suivit son conseil, mais il était né sans fortune. Clavière lui donna 250 louis, et il m'assura qu'il aurait encore ajouté à ce don si l'inconduite de cet homme original ne l'avait pas dégoûté de poursuivre sa bienfaisance envers lui. Pour subsister, Delolme fut obligé de se faire à Londres guichetier dans une prison.

A Colombier (1), où j'allai avec Clavière, nous eûmes le plaisir de passer deux heures intéressantes avec le ministre qui rédigeait alors le Journal helvétique (2). A l'austérité de sa profession il joignait une philanthropie douce qui régnait dans tous ses écrits. Pur comme la nature qui l'entourait, il était aussi bon père, aussi bon mari qu'il était sévère dans ses mœurs et religieux dans ses discours.

Colombier avait été la demeure de ce philosophe grand seigneur qui fut le patron de Jean-Jacques, de milord Maréchal (3), et ce lieu nous rappela un grand génie et un grand homme de bien.

Une manufacture de toiles élevée dans le voisinage nous montra combien les Suisses étaient adroits à profiter des fautes et des besoins de la France.

Rousseau avait fait un tableau si enchanteur de la petite île de Saint-Pierre, que je résolus de ne pas quitter la Suisse sans y aller faire un pèlerinage ; Clavière seul m'accompagnait ; je ne voulais pas d'autre compagnon,

(1) C'était là qu'habitait Mme de Charrière.

(2) Ce ministre était Henri-David Ghaillet, un des amis de Mme de Charrière (v. Ph. Godet, t. I, p. 277 et suiv.). Le Journal helvétique, fondé en 1733, eut plusieurs éclipses et porta successivement plusieurs noms. En 1782, c'était Chaillet qui le rédigeait.

(3) Georges Keith (1685-1778), Ecossais proscrit comme jacobite, réfugié auprès de Frédéric II, qui l'envoya gouverneur à Neufchâtel. On l'appelait Lord Maréchal, titre héréditaire dans sa famille. On sait combien il fut généreux avec J.-J. Rousseau.

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parce que je me proposais bien d-e m'instruire par sa conversation dans ce court voyage. Jean-Jacques n'avait pas exagéré les charmes de son île favorite. C'était la Thébaïde d'un philosophe, la retraite de l'homme opprimé ou mécontent du monde, et bien avec lui-même. L'intendant de cette petite île ne parlait de Rousseau qu'avec enthousiasme; tout en ranimait pour nous le souvenir, et ces arbres sur lesquels il aimait à grimper, et ce bateau où, abandonné au cours de l'eau, il laissait errer ses idées à leur gré, et ce petit salon qu'il fuyait avec soin parce que là se rassemblaient les importuns qui se rendaient en partie déplaisir dans cette île. Je passai quelques heures enfoncé seul dans une rêverie délicieuse qui ne fit qu'accroître mon goût pour la solitude. Pourquoi, pourquoi le ciel m'en a-t-il arraché ? Pourquoi m'a-t-il jeté dans un tourbillon si peu fait pour la trempe de mon âme?

Combien de fois n'enviai-je pas en moi-même le sort d'un Français que je rencontrai dans ces contrées presque sauvages, et que le malheur seul y avait fixé ; on le connaissait sous le nom de Saint-Robert (1), mais il portait un autre nom lorsqu'il administrait en chef les finances et les affaires du feu prince [de] Conti; sa générosité, son zèle pour ce prince, et la mauvaise foi dont il avait été payé, l'avaient forcé de faire banqueroute et de fuir pour se soustraire à l'emprisonnement. Retiré en Suisse, il ne put se dérober à son génie actif. Il lui fallait une occupation constante, et son goût pour la bienfaisance sut la lui fournir. Est-ce l'exemple du fameux empirique Schoupach qui la lui inspira ? Je l'ignore. Saint-Robert avait quelques idées de botanique, et il crut, à l'aide de ces idées et de diverses recettes qu'il connaissait, faire une espèce de panacée pour toutes les maladies ; il la composait des trois règnes,

(1) Je ne sais de quel personnage il s'agit ici.

de fer, de vin ou de bière et de lait de chèvre : il avait été longtemps à trouver ce dernier ingrédient. Son livre lui indiquait, pour élément du règne animal, lac montuum (1), et il sauta de joie, comme Archimède, en rêvant un jour que ce mot ne pouvait s'appliquer qu'aux habitantes des montagnes, aux chèvres. Ce remède est connu dans la France, mais surtout dans la Suisse, sous le nom de bière de santé. On ne peut nier qu'elle ne soit bonne et curative dans beaucoup de maladies, je l'ai moi-même éprouvé. Le succès de Saint-Robert réveilla son goût pour les spéculations, et là il abandonna la sagesse ; au lieu de se borner à rendre service aux malheureux qui avaient besoin de son secours, il voulut courir après la fortune, lui qui en avait été si cruellement maltraité, lui qui me racontait avec une espèce d'orgueil qu'il avait trouvé le secret de vivre avec deux ou trois sous par jour. Il en fut puni, il fut encore une fois malheureux ; je l'en ai plaint, car sa spéculation même avait un objet utile : celui d'étendre son remède partout, celui d'être plus à portée d'exercer sa bienfaisance. Nos âmes avaient trop de rapports pour qu'il n'en résultât pas un attachement mutuel. Je cultivai Saint-Robert, qui fréquentait beaucoup la société de madame Dupeyrou. Il m'offrit de m'accompagner jusqu'à Besançon où ses affaires l'attiraient, et j'y consentis. Avant mon départ, j'arrêtai avec la société typographique de Neufchâtel le plan de distribution en France du journal que je devais composer en Angleterre. Cette société avait imprimé ma Théorie des lois criminelles et mon Traité de la Vérité. En parcourant ses magasins, j'observai avec surprise des ballots de mon premier ouvrage, que j'avais cependant payé et dû emporter en entier. Je m'en plaignis. On me répondit qu'on n'en avait imprimé un plus grand nombre que pour étendre la

(1) Sic. Ne faudrait-il pas lire montanum ?

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réputation de l'auteur. Je ne répliquai pas un mot, je n'en pouvais dire que de désagréables. J'étais prédestiné à vérifier encore l'adage de Virgile : sic vos non vobis.

Il y avait trop du jeune homme dans ces ouvrages, et ce fut à Neufchâtel que je m'en aperçus. Clavière et madame Dupeyrou en firent devant moi une critique judicieuse, mais ils la firent avec tant de grâce et de bonté que je les en aimai mieux, que je m'en estimai moins, et que je résolus de me corriger.

Mes journées s'écoulaient délicieusement dans cette société chérie ; nous les prolongions fort avant dans la nuit ; nous ne nous quittions jamais qu'avec peine ; et chaque jour semblait ramener un nouveau plaisir, quoique le seul plaisir de chaque jour fût de se voir, de converser, de s'épancher mutuellement.

Il fallut faire ses adieux ; je me consolais en pensant que bientôt je reverrais Clavière et sa famille en Angleterre, et nous bâtissions mille projets pour revenir un jour en Suisse.

La route jusqu'à Besançon me parut peu longue : les moments que je ne donnais pas à l'agréable conversation de Saint-Robert, je les consacrais à mes projets romantiques et surtout à m' enivrer du spectacle que m'offraient les montagnes au travers desquelles roulait notre rustique caraba (1). Ah ! combien je désirai de partager l'état d'un anabaptiste que nous rencontrâmes ! Il demeurait seul avec sa famille au sein de ces déserts ; il y vivait du produit de ses mains, des légumes qu'il cultivait, des bestiaux qu'il élevait. La tranquillité dont il était environné, et qui se peignait dans toute sa personne, me paraissait le comble du bonheur. Je pensais avec effroi que bientôt, loin de cette tranquillité, j'allais me replonger dans la fange et le tourbillon des villes.

(1) Petit char rustique du pays. Corruption du mot char-à-bancs ?

Motiers-Travers, où nous nous arrêtâmes, augmentait encore mes regrets. C'était bien le séjour d'un philosophe, quoique la cabane de l'anabaptiste m'eût séduit davantage ; mais le philosophe avait plus de besoins que l'anabaptiste. Aussi ce dernier n'avait-il point de querelle avec les ministres protestants. Je vis la maison simple qu'habitait Rousseau, la galerie sur laquelle il se promenait, l'arbre au pied duquel il s'asseyait lorsque, pour exciter l'émulation des enfants à la course, il leur distribuait des gâteaux. J'interrogeai plusieurs habitants sur l'histoire de ces pierres jetées à Jean- Jacques, et de ces outrages dont il s'est plaint amèrement. Les versions étaient si diverses que je ne sus où était la vérité.

Arrivé à Paris, je revis les deux hommes qui avaient juré de s'associer à ma philosophique entreprise, Villar et Elie de Beaumont. Ils furent enchantés de mon voyage, et me promirent de nouveau des monts d'or. J'eus la simplicité de ne pas exiger une seule avance, et de partir en leur annonçant seulement que je ne tarderais pas à leur en demander. Qui fournissait donc à mes dépenses ? Une femme généreuse (1), qui me donna bientôt après le plus précieux des titres, celui de son fils. Je puisais dans sa bourse, ne doutant pas d'y remplir les vides que j'y causais. C'était ainsi que, me berçant toujours de mes projets, confiant dans des hommes qui me trompaient, je creusais la ruine d'une famille qui m'adoptait, et pour laquelle j'aurais donné mon sang.

Je disais adieu à la France, devais-je y laisser mon amie ? L'emmener avec moi avant que mon établissement eût quelque fondement paraissait imprudent. Nous nous résolûmes donc à une séparation, qui ne pouvait durer longtemps ; mais avant de la quitter, la meilleure des

(1) Mme Dupont.

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mères nous unit secrètement, et sous les yeux de la seule amitié (1). Je passe sur cet événement, parce que, comme je l'ai déjà dit, je veux traiter séparément cette partie de ma vie.

Je retournai à Boulogne avec ma belle-mère. J'y demeurai quelques semaines au sein de la tendresse filiale et fraternelle, et au milieu des conseils de l'amitié. Mon mariage me donnait trois sœurs, c'est-à-dire trois amies ; car il n'y avait qu'une âme dans cette famille.

(1) Le 17 septembre 1782.

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