ETUDE CRITIQUE IX
viennent ; mais il en reste plus de 500 que je tiens pour absolument authentiques, et qui dès lors constituent pour l'historien un document précieux. Pour le démontrer, il importe de reprendre la question dans tout son ensemble.
Avant tout, Brissot a-t-il laissé des Mémoires ?
L'affirmative ne semble pas douteuse.
Nous avons d'abord le témoignage du grave Champagneux. Dans son Discours préliminaire (écrit en juin-juillet 1799) aux Œuvres de Mme Roland (édition de l'an VIII), il nous raconte longuement qu'en juillet 1793, alors qu'il allait visiter Mme Roland à Sainte-Pélagie, celle-ci lui dit :
« Brissot... a des vérités utiles à dire à ses contemporains et des leçons importantes à donner à la postérité. Il faut qu'il remplisse cette tâche ; elle sera plus douce pour lui quand il y sera convié par moi. »
« La citoyenne Roland, — poursuit Champagneux, — ne tarda pas à exécuter sa résolution : elle présenta la coupe à Brissot dans une lettre qu'elle me lut et où elle avait réuni tout ce que la philosophie et l'amitié ont de plus sublime. C'est une perte que de n'avoir pu recouvrer cette lettre... L'exhortation de la citoyenne Roland produisit son effet. Brissot écrivit des Mémoires auxquels il donna le nom de Testament politique. Ceux qui les ont lus mettent cet ouvrage fort au-dessus de tout ce qui était sorti jusqu'alors de la plume de Brissot. Les événements avaient tempéré le feu de son imagination et porté dans ses idées le flambeau de l'expérience et du malheur. Ce dernier écrit, exempt d'enthousiasme et de passion, n'en fut que plus fort en sagesse et en raison : Brissot y avait peint la situation de la France sous des couleurs si vraies et si fortes, il avait si bien arraché le masque aux tyrans qui l'opprimaient, que l'écroulement de leurs pouvoirs en devenait la suite infaillible.
» Déjà cet ouvrage avait franchi les barrières de la prison, déjà l'impression en assurait une publicité très prochaine, lorsque Robespierre, qui en fut informé et qui en prévit les terribles effets, réussit à faire brûler toute l'édition et même le manuscrit... J'ai cependant ouï dire qu'un exemplaire fut sauvé, qu'il est entre les mains de R... (1) et qu'il reverrait bientôt le jour. Je ne sais jusqu'à quel point cette assertion est fondée. »
(1) Riouffe, sans doute. C'est déjà lui qui, dans les Mémoires d'un détenu, au commencement de 1795, avait publié la « Défense de la citoyenne Roland », plusieurs mois avant Bosc.
Ainsi Champagneux avait su, par Mme Roland elle-même, lorsqu'il la visitait à Sainte-Pélagie en juillet 1793, qu'elle avait exhorté Brissot à prendre la plume. Le reste, il n'en parle que par « ouï-dire », puisque, le 4 août 1793, il fut incarcéré à son tour pour plus d'une année. Mais cette information prend une précision singulière si on la rapproche du curieux témoignage que voici. Six semaines avant la mort de Brissot, le 13 septembre 1793, un des agents secrets du ministère de l'Intérieur, Latour-Lamontagne, écrivait dans un de ses rapports quotidiens :
« Un ouvrage nouveau de Brissot est sous presse et va paraître au premier jour ; c'est, dit-on, le testament politique de cet homme dangereux. C'est le citoyen Maret, libraire au Palais ci-devant Royal, cour des Fontaines, qui s'est chargé, à ce qu'il paraît, de l'impression et distribution de cet ouvrage, dont on attend sans doute un grand effet, s'il faut en juger par l'air de mystère avec lequel on l'annonce (1). »
Si l'on considère que c'est Champagneux lui-même qui avait créé, dans les premiers mois de 1793, alors qu'il était chef de la première division au ministère de l'Intérieur sous Garât comme il l'avait été sous Roland, ce service d'informations ; que, lorsqu'il revint, en novembre 1795, occuper le même poste sous Benezech, il dut trouver dans les dossiers ce rapport de Latour-Lamontagne, son ancien agent ; si enfin on rapproche les deux textes, presque identiques, on voit clairement de quelle manière il s'était renseigné.
C'est sans doute d'après une communication officieuse de
ce rapport que, quelques jours après, le 20 septembre 1793,
la Feuille de salut public, journal jacobin, publiait l'article
suivant (2) :