ETUDE CRITIQUE XI
On demande à qui sera léguée sa plume ; des gens instruits prétendent que c'est au sieur Girey-Dupré, formé dès son jeune âge au jésuitisme, aujourd'hui aide-de-camp du monarque Buzot.
On ne retrouve rien d'ailleurs, dans les Mémoires de Brissot tels que nous les avons, qui soit intitulé Testament politique. Il faut donc admettre, ou bien que ces pages auraient disparu, ou bien plutôt que l'agent secret, et Ghampagneux après lui, avaient en vue le plaidoyer écrit par Brissot dans sa prison en réponse au rapport de Saint-Just, plaidoyer qui est en effet vraiment remarquable.
Il n'en reste pas moins, de ces diverses dépositions, que Brissot, à l'Abbaye, sur les exhortations de Mme Roland, avait écrit pour sa justification.
Enfin voici une preuve plus directe encore, venant de Mme Roland elle-même. On sait que, à partir de septembre 1793, quelques semaines avant sa condamnation, elle eut pour dernier confident, sous le nom convenu de Jany, le géographe Edme Mentelle, qui était aussi le plus fidèle ami de Brissot et avait reçu de lui le dépôt de ses Mémoires. Il proposa sans doute à Mme Roland de lui communiquer le manuscrit, et elle lui répondit (1) : « Je ne veux point voir les cahiers de B... que lorsque vous en aurez un double. Il y a toujours du danger dans les transports, et il ne faut pas risquer une perte irréparable. »
Après ces témoignages, non suspects, décisifs, voyons — sous bénéfice d'inventaire d'ailleurs — ce que veut bien nous apprendre M. de Montrol lui-même (2) :
« Les manuscrits de Brissot étaient connus de tous les amis de sa famille. Ils ont été longtemps entre les mains de Mentelle, membre de l'Institut, et du géographe Pinkerton, qui avait eu le dessein de les publier en Angleterre. Miss Helena Williams avait eu aussi un projet semblable. Elle avait même traduit ou fait traduire, en l'abrégeant, la première partie intitulée : Legs à mes enfants... Ils ont été aussi dans les mains de MM. Berville, Léon Thiessé, Charles Nodier, etc..
(1) Lettre 550 (s. d.) de mon édition. Elle doit être d'octobre 1793.
(2) T. I, Préface, p. xix et suiv.
M. de Montrol invoque en outre, pour prouver la véracité des Mémoires, vingt-deux contemporains survivants, qu'il énumère, et qui pourraient démentir « les paroles ou les actions que l'écrivain leur attribue ».
Que valent au juste ces diverses références?
1° Tout d'abord, pas de doute en ce qui concerne Mentelle. Il a eu les manuscrits de Brissot, il y avait même inscrit quelques notes (1).
2° Qu'ils aient été quelque temps confiés à miss Helena Williams, nous le savons aussi, et par elle-même. Dans ses Souvenirs de la Révolution française, publiés en 1827, peu après sa mort, par son neveu Athanase Coquerel, on lit (p. 21-22) :
« Brissot écrivit un ouvrage dans sa prison ; il l'intitula : Legs à mes
enfants. Le style de cet ouvrage porte l'empreinte
d'une âme toute préparée à quitter ce monde avec courage. Mme Brissot m'en remit elle-même le manuscrit, et j'en traduisis une portion en anglais, espérant, par la vente de cet ouvrage, faire quelque bien à ses enfants. Mais je ne sais par quelle fatalité la publication de l'ouvrage fut différée jusqu'à des temps où Brissot et la liberté n'étaient plus à l'ordre du jour... »
Il est évident, d'ailleurs, que ces termes : « Legs à mes enfants », doivent s'entendre ici, non pas seulement du chapitre de 14 pages que Montrol a donné sous ce titre (il n'y aurait pas eu lieu de l'abréger !), mais de toute la première partie des Mémoires, où Brissot raconte son enfance, ses années de collège, ses débuts dans la vie, etc..
3° Il se peut fort bien que Berville, qui édita, avec Barrière, sous la Restauration, la célèbre Collection de mémoires relatifs à la Révolution française, ait eu connaissance de ceux de Brissot. Mais pourquoi ne les publia-t-il pas, alors que le seul nom de l'auteur en aurait assuré le succès ? Faut-il supposer qu'il n'eut sous les yeux que des fragments, qui ne lui parurent pas constituer un ensemble susceptible d'être offert au public ?
4° Léon Thiessé était le fils d'un ancien membre du Tribunat, Nicolas Thiessé, que nous voyons, peu après le 18 bru-
(1) « Il a eu longtemps dans ses mains le manuscrit des Mémoires, en marge duquel il a écrit quelques notes, que nom avons conservées. » (Mém.,éd. Montrol, I, 308, note de Montrol.)
KTUDE CRITIQUE XIII
maire, lié avec Helena Williams. C'est sans doute par là qu'il connut les papiers de Brissot. Mais sa garantie n'a pas, au point de vue critique, un bien grand poids.
Encore moins, certes, celle de Charles Nodier !
5° Enfin, nous savons que Mme Brissot a eu, elle aussi, les Mémoires de son mari en sa possession, puisqu'elle les avait confiés à Helena Williams. Elle y a même ajouté une note (éd. Montrol, t. II, p. 331). Pourquoi ne les publia-t-elle pas ? Parce que, dit M. de Montrol, « elle craignait les suites des révélations que les manuscrits de son mari pouvaient contenir ». Je ne crois guère à ce motif. Les Mémoires, tels qu'on nous les a donnés, ne renferment aucune révélation sensationnelle. Peut-être Mme Brissot ne trouva-t-elle pas — ainsi que je l'ai supposé pour Berville, — que ces papiers fussent en forme pour l'impression (1).
6° Quant aux divers contemporains de Brissot, encore vivants en 1830, qui, plus ou moins mis en cause dans les Mémoires, n'auraient pas réclamé, et, par cela même, selon M. de Montrol, en auraient reconnu l'exactitude et l'authenticité, il est permis de ne pas prendre au sérieux cette argumentation.
De tout ce qui précède, on peut sans hésiter conclure : 1° que Brissot a laissé des Mémoires, dont une partie rédigée dans sa prison de l'Abbaye (sans préjudice d'autres pages écrites antérieurement et dont je parlerai plus loin) ; 2° que Mentelle et Mme Brissot ont possédé ces manuscrits ; 3° qu'ils les avaient communiqués à des personnalités honorables. Mais on ne trouve rien, dans les longues et confuses explications données par M. de Montrol (Préface du tome I et Avertissement du tome III) qui permette de répondre nettement aux questions essentielles : ces manuscrits autographes de Brissot ont-ils tous passé dans les 1.300 pages de l'édition de 1830 ? Et surtout ces 1.300 pages ont-elles toutes été tirées de ces manuscrits ? Ou bien, si l'on aime mieux, le ou les manus-
(1) M. Maurice Tourneux, dans l'article de sa Bibliographie de l'histoire de Paris pendant la Révolution consacré aux Mémoires de Brissot (n° 21995), nomme aussi Bailleul parmi les amis auxquels ils fuient un moment confiés.
crits n'ont-ils fourni qu'une partie des quatre volumes, l'industrie des éditeurs ayant trouvé le reste?
Examinons maintenant comment s'est faite cette édition de 1830, et, en utilisant les aveux plus ou moins voilés des éditeurs eux-mêmes (Ladvocat et Montrol), nous arriverons déjà à une partie de la vérité :
Mme Brissot était morte en 1818. Le seul survivant de ses trois fils, Anacharsis — né en mars 1791, — restait ainsi le seul possesseur des papiers de son père. Sa vie avait été singulièrement aventureuse : tour à tour officier, journaliste, romancier, fermier près de Sens, toujours en quête d'une situation sociale, il finit par remettre ces papiers à Ladvocat, l'éditeur du Palais-Royal, pour en tirer un ouvrage qui lui procurât des ressources dont il avait plus besoin que jamais (1). Ladvocat, qui prétendait bien aussi y trouver son compte, jugea sans doute nécessaire, pour que la spéculation devînt fructueuse, d'arriver à quatre volumes in-8°. Il confia l'opération à un des plus actifs et brillants publicistes du temps, M. de Montrol (2), et mit entre ses mains ce que j'appellerais volontiers « le portefeuille de Brissot », avec mission de faire pour le mieux.
M. de Montrol se mit au travail et constitua — je dirai tout à l'heure comment — les tomes I, II et III, « imprimés tous les trois avant la Révolution de Juillet » (3) ; mais Ladvocat ne publia d'abord, dans les premiers mois de 1830, que les tomes I et II.
Sur ces entrefaites, Anacharsis Brissot partit comme colon à Goatzacoalcos, au fond du golfe du Mexique. Puis survint
(1) MontroL t. I, Préface, p. xv-xvi. Dès 1824, il songeait à cette opération. J'ai trouvé, dans les papiers que Mme veuve Brissot, sa belle-fille, m'a permis de consulter, une lettre bien curieuse où un de ses cousins, probablement Brissot- Thivars, l'encourageait à l'entreprendre et lui indiquait divers moyens de grossir le dossier.
(2) François Mongin de Montrol (1799-1862), député à la Constituante de 1848.
(3) T. III, Avertissement, p. xi.