‹ J.-P. BrissotChapitre 10 sur 47 · ETUDE CRITIQUE XV · texte numérisé non relu

ETUDE CRITIQUE XV

la Révolution de Juillet, qui envoya M. de Montrol sous-préfet en province ; après quoi, Ladvocat fit faillite. La publication se trouva ainsi suspendue.

Lorsque Ladvocat eut arrangé ses affaires, il fit appel, pour terminer l'entreprise, à un ouvrier de lettres appelé Lhéritier (de l'Ain). D'autre part, Anacharsis Brissot était revenu de sa malencontreuse expédition. L'éditeur put alors donner au public ce qu'il appelle « la deuxième livraison », c'est-à-dire le t. III, préparé par M. de Montrol, et le t. IV, préparé par Lhéritier. Ils parurent en 1832 (1). Mais M. de Montrol, qui venait de donner sa démission de sous-préfet et de reprendre sa plume de journaliste, crut nécessaire de mettre un Avertissement en tête du tome III, pour dégager sa responsabilité, non seulement au sujet du tome IV (qui allait paraître sous son nom, bien qu'il n'y eût pas travaillé), mais même du tome III, où il semble bien dès lors que Lhéritier eût mis la main. On y voit clairement que Montrol, peu satisfait d'avoir eu un successeur, et surtout un successeur aussi maladroit, a tenu à prévenir le lecteur qu'il y avait, dans cette seconde livraison, des pages de raccord, des interpolations, des pièces non inédites ou d'une authenticité douteuse. C'était un tour de sa façon à l'adresse de Lhéritier, qu'il ne désigne d'ailleurs que par l'initiale de son nom (2).

En somme, le total des pages suspectes, dénoncées à mots couverts par M. de Montrol lui-même, s'élève au chiffre approximatif de 200. C'est celui que j'acceptais en 1904.

Mais, une fois ces 200 pages retranchées, faut-il croire que tout le reste proviendrait d'un manuscrit autographe continu, préparé par Brissot lui-même ? M. de Montrol essaie, en un endroit, de nous le donner à entendre ; mais, en plusieurs autres, il s'exprime en termes vagues, flottants, si je puis ainsi

(1) Chose singulière ! Dans l'édition que je possède, le t. III est daté de 1832, et le t. IV de 1830 ! D'autre part, l'Avertissement de 1832 donne au sujet des dates d'impression de ces quatre volumes des renseignements assez contradictoires. Ce serait perdre son temps que de vouloir s'y reconnaître. Mais cela suffit pour qu'on se tienne en garde contre ces tours d'éditeur.

(2) On peut se demander si ce n'est pas lui qui avait renseigné Quérard sur le rôle de Lhéritier. Quérard disait en effet, en attribuant à Lhéritier la fin du troisième volume et tout le quatrième : « nous savons, de source certaine, que, etc.. »

dire, qui restreignent singulièrement la valeur de cette affirmation. Laissons-le parler (1) :

Brissot indique souvent, en marge de son manuscrit, parmi quels papiers on retrouvera les lettres dont il parle ou les fragments antérieurement écrits par lui sur les hommes et les événements qu'il rappelle...

Négligeons pour le moment ce dernier membre de phrase, glissé là par précaution, et ne retenons que la première ligne, d'après laquelle l'éditeur aurait eu sous les yeux un manuscrit véritablement composé (2). Presque en même temps, arrivent des déclarations contraires :

Les notes rapides et diverses dont Brissot, homme d'Etat, homme de lettres, orateur, journaliste, écrivain, discutant, combattant chaque jour et à chaque minute, devait ensuite composer les Mémoires de sa vie et peut-être l'Histoire de son temps...

...Il est malheureux que Brissot ait manqué de temps pour retoucher, retrancher, compléter et lier ensemble les divers manuscrits qui forment ses souvenirs...

...Au milieu de ces pages si variées, réunies à la hâte et écrites en courant par un homme que l'échafaud pressait, on ne pourra manquer de trouver quelque incohérence et de la confusion...

Et ailleurs (c'est Ladvocat qui est censé parler) : « Toutes les fois que M. de Montrol, qui a pris soin de mettre en ordre les manuscrits et les lettres que Brissot avait destinés à ses Mémoires... »

En somme, ce ne serait pas un manuscrit suivi, complet en soi, que M. de Montrol aurait reçu de Ladvocat. Ce seraient des « papiers » — « un portefeuille » — contenant pêle-mêle des pages rédigées à diverses époques, des notes, des let-

(1) Préface des t. I et III, passim.

(2) Cette hypothèse d'un dossier préparé par Brissot : 1° avec des parties rédigées ; 2° avec des extraits de ses livres, de ses brochures, de son journal ; 3° avec des lettres ; 4° avec des pièces diverses, — le tout accompagné de renvois indiquant où chaque chose devait trouver place, — ne soutient pas l'examen.

On peut se demander toutefois si Mentelle, qui a annoté le manuscrit en plusieurs endroits, si Mme Brissot qui y a mis une note, si miss Williams à qui il avait été communiqué, si enfin Anacharsis Brissot lui-même n'auraient pas déjà retravaillé la matière? question oiseuse. Comment faire la part de ceux qui ont eu successivement des papiers entre les mains ? M. de Montrol et Lhéritier restent seuls responsables.

Page 1