ÉTUDE CRITIQUE XXII
Comptons aussi 100 pages et plus pour les lettres qui, écrites ou reçues par Brissot, et trouvées sans doute dans son « portefeuille », avaient été intercalées çà et là dans l’édition de 1830 par les ouvriers de Ladvocat, qui avaient construit, autour de cette armature, des parties assez considérables de texte. On ne pouvait donc les laisser, pas plus que les pages apocryphes auxquelles elles servaient de support. J’ai trouvé préférable de les reporter à un volume distinct, consacré à la « Correspondance de Brissot », qui paraîtra peu après la présente édition, et qui comprendra en outre plus de 160 autres pièces recueillies de divers côtés.
C’est assez dire que je ne reprocherai pas à M. de Montrol d'avoir tiré ces lettres du portefeuille de Brissot, lors même qu’elles n’avaient qu’un rapport peu apparent avec ses Mémoires, son tort n’ayant été que de les y raccorder artificiellement dans un trop grand nombre de cas. Ce dont je le blâmerais, au contraire, c’est de n’avoir pas publié alors toutes celles qu’il avait trouvées. Il y en avait, par exemple, plusieurs de Mme Roland, notamment celle du 28 avril 1791 qu’il donna plus tard, en 1835, à la Nouvelle Minerve, et surtout celles qu'il faisait lire alors à Sainte-Beuve, entre autres une lettre du 31 juillet 1792, qui serait très importante pour l’histoire du parti girondin entre le 20 juin et le 10 août. Que sont-elles devenues ? Et, d’une façon plus générale, où sont aujourd’hui ces papiers de Brissot sur lesquels, en 1830, travaillait M. de Montrol ? C’est ce que je désespère de découvrir.
MAL EE Récapitulons :
600 pages (en chiffres ronds) d’interpolations avérées ; 100 pages suspectes ; 100 pages de lettres, à reporter ailleurs.
11 ne subsiste donc, des 1.300 pages de l’édition de Montrol,
que 500 pages environ de texte qu’on puisse tenir pour authentiques. Mais elles sont un document de premier ordre.
Après les preuves matérielles de la supercherie maladroite des éditeurs de 1830, il faut considérer aussi les preuves morales :
Il devait y avoir nécessairement, dans les papiers de Brissot, deux parties bien distinctes : l’une, consacrée à sa vie privée, à ses souvenirs d'enfance et de jeunesse ; l’autre, à sa vie publique, à son rôle dans la Révolution. Sur la première, nous trouvons dans l’édition de Montrol des fragments importants que Brissot intitule lui-même : Sur ma vie passée, qui sont assurément authentiques, et qui forment (sous la réserve de quelques interpolations) un ensemble suivi, cohérent, intéressant, allant jusqu’à la fin de 1787. Mais sur la seconde, notre curiosité est cruellement déçue. Quoi! voilà un homme qui, dès son entrée à la Législative, en 1791, a été chef d’un parti audacieux et puissant, qui a fait mettre des ministres en accusation. qui a fait tout un ministère en mars 1792, qui a été, après le 10 août, un des membres les plus influents de cette Commis-
sion extraordinaire, dite aussi des Vingt-et-un, entre les mains.
de laquelle a tenu le gouvernement de la France durant plusieurs mois ; qui a fait partie, du 1°r janvier au 25 mars 1793, du Comité de défense générale, première forme du Comité de salut public ; que l’on voyait, dans toutes les circonstances. graves, monter à la tribune comme rapporteur du Comité diplomatique de l’Assemblée ; qui a fait déclarer la guerre à l'Autriche en avril 1792 ; qui a longuement négocié avec l’Angleterre avant d’en arriver envers elle à la même extrémité (1er février 1793)... Dans toutes ces situations considérables, qu’a-t-il su, qu’a-t-il conseillé, qu’a-t-il fait? Nous. devons attendre des révélations du plus haut intérêt. Mais
non ! rien, rien ! Et si nous n’avions pas son récit de son arres-
tation à Moulins et ses deux Projets de défense contre les rap-
ÉTUDE CRITIQUE at
ports de Saint-Just et d’Amar, nous chercherions en vain, dans ces quatre volumes, — en dehors d’interpolations tirées de ses brochures, — une seule page qui se rapporte à ces grandes questions ! En revanche, d’interminables récits sur Barnave, sur les adversaires ou les partisans de la cause des nègres, sur La Fayette et sur les phases de sa popularité, — et encore ramassés dans les colonnes du Patriote français... La vérité évidente, c’est que Brissot n’a pas eu lé temps, dans ses prisons de 1793, de rien écrire sur sa vie politique autre que les deux plaidoyers dont je viens de parler (1) et que les ouvriers de Ladvocat, rencontrant cette grosse lacune entre les souvenirs de 1787 et les pages écrites dans les prisons de 1793, l’ont comblée à coups de ciseaux.
Si d’ailleurs on recherche à quels moments de sa vie Brissot a pu se recueillir pour écrire ses souvenirs, on trouvera des indications qui nous éclaireront un peu :
1° M. de Montrol — qu’il faut bien suivre ici, puisque nous n'avons pas d’autres données que les siennes, et qu’on peut le croire lorsque son intérêt d’éditeur ne l’amène pas à donner le change — nous apprend que, « à la suite d’un funeste procès (2), Brissot, en butte à des attaques journalières, pour répondre à ses détracteurs, avait composé une partie de cet écrit en 1785 ». D’autre part, Brissot raconte lui-même qu’en 1785 il alla passer l’été chez un de ses amis de collége, Joliet, prieur dans le Dunois, et qu’il y séjourna trois ou quatre mois. Il ne nomme pas l’endroit, mais je l’ai retrouvé. C’est Lanneray, petit village à 7 kilomètres ouest de Châteaudun. C’est alors, j'imagine, qu’il dut écrire la plus grande partie du récit
de sa jeunesse à Chartres, puis à Paris, — de son séjour à
(1) Il ne faut pas oublier que, dans les quatre mois qu’il passa à l’ Abbaye et à la Conciergerie, il fut un certain temps au secret, sans livres, journaux ni papiers. On voit même que sa réponse au rapport d’Amar, écrite à la Conciergerie (du 6 au 30 octobre), n’a pu être terminée.
(2) Avec Desforges. Voir les chapitres XII et XIII de la présente édition.
Boulogne en 1778, — de son voyage en Suisse, — de son établissement à Londres, — de sa détention à la Bastille, — en un mot toutes les parties qui se suivent avec une certaine continuité.
20 On peut admettre qu'entre 1785 et 1792, avant la tourmente finale, dans les heures qu’il pouvait dérober à son labeur de publiciste,. il ait écrit divers autres morceaux, tels que ceux qui se rapportent à son séjour chez Clavière (1785-1787) et à son passage à la chancellerie du duc d’Orléans, jusqu’à son départ pour les Etats-Unis, en juin 1788. Ces morceaux, dégagés des additions dont j'ai fait la preuve, ont bien sa marque et portent d’ailleurs sur des faits qu’il devait être seul à connaître.
3° A l’Abbaye, en 1793, il a écrit tout d’abord la relation de sa fuite et de son arrestation à Moulins ; puis, sur les exhortations de Me Roland, les morceaux préliminaires du premier volume, « Un legs à mes enfants », et le « portrait de Phédor », c’est-à-dire son propre portrait, et sans doute aussi les premières pages du récit de son enfance, qu’il intitule : « Sur ma vie passée ». Joignez-y sa Réponse au rapport de Saint-Just ; : puis, une fois transféré à la Conciergerie (6 octobre), son Projet de défense devant le Tribunal révolutionnaire, en réponse au rapport d’ Amar, qu’il n’eut pas même le temps d'achever.
M. de Montrol nous donne ici une intéressante indication : « Selon le vœu de Brissot, ces deux dernières parties devaient avoir pour titre : Mémoires sur ma carrière révolutionnaire, être jointes au récit de son voyage et de son arrestation à Moulins, et à un autre manuscrit en tête duquel était écrit : Pensées et réflexions faites dans ma prison de l’ Abbaye, manuscrit que nous n'avons pu livrer à l’impression. Ces cinq (?) morceaux eussent suffi pour former le quatrième volume, qui, un peu moins long, n’en eût pas été moins intéressant. »
Je ne saurais dire si c'était « le vœu de Brissot », mais je vois clairement que c'était ainsi que Montrol aurait (avec raison) compris cette dernière partie des Mémoires, et qu’il reproche à Lhéritier d’avoir supprimé un manuscrit qui aurait été,