‹ J.-P. Brissot: Mémoires (1734-1793) (volume 2)Chapitre 39 sur 63 · SOIR · texte numérisé non relu

SOIR

Dieu ! quelle idée se faire d’une nation où de pareilles

scènes ne révoltent point, et d’une police qui souffre qu'on insulte ainsi au malheureux avant que son crime soit prouvé, lors même que l’insulte après sa condamnation est un excès de cruauté que proscrivent également les lois et l’humanité !

C’est dans cette prison que j'ai vu la mort de près, que je l’ai saisie, que je l’ai palpée, que je me suis familiarisé avec elle. Je ne pouvais douter que la rage de mes ennemis ne fût à son comble et qu’elle ne les portât à demander ma tête. Mon innocence était évidente, il m'était si facile de la démontrer ! Il était si absurde de m'’accuser de royalisme, moi républicain depuis vingt ans ! Mais qu'importent l'innocence et l'évidence lorsque la tyrannie a dit : « Tu périras » ; lorsque vous n'êtes environné que de brigands qui applaudissent ou de lâches qui vous abandonnent. J'ai mesuré l’abîme, je l'ai mesuré chaque jour, et je me suis accoutumé à l’idée de m'y élancer, de m'y précipiter sans crainte. Deux mois auparavant le nom seul de l'Abbaye me glacçait, le souvenir de septembre me rappelait un carnage qui pouvait se répéter. Arrivé à l'Abbaye, l'horreur de ces massacres a disparu pour moi ; dans le désespoir que m'a causé l’état affreux où l’on réduisait ma patrie, j'ai désiré que ces massacres se renouvelassent, j’ai désiré d’en être la victime ; je pensais que la mort la plus douce était d’être surpris par le couteau d’un assassin, quand on était d’ailleurs préparé pour le long voyage de l’autre monde. Jamais ma résignation ne fut plus complète qu'au moment où l’on me signifia mon décret d'accusation (1) ; j'étais dans une chambre de la Mairie, où j'avais été enfermé en arrivant de Moulins et en attendant que l’Assemblée prît un parti à mon égard.

(1) Du 23 juin 1795.

A cs à

Je me persuadais que, comme tous mes collègues, on me laisserait chez moi sous la garde de deux gendarmes je m'endormis dans cet espoir ; mais à peine commençais-je à jouir des premières douceurs du sommeil qu’un grand bruit s'annonce à ma porte ; je vois aussitôt entrer une douzaine d'officiers municipaux avec leurs écharpes ; ils me notifient le décret d’accusation et l’ordre de me lever pour me rendre sur-le-champ à l'Abbaye. J’observais sur leurs figures la joie qu'ils déguisaient mal de se venger de l’écrivain qui avait peint leurs excès avec le plus d’énergie. J’observais cet œil curieux qui saisissait tous mes mouvements pour y découvrir quelques craintes, quelques faiblesses, et en triompher encore. Je me commandai le calme, le sang-froid, la dignité qui convenaient à un représentant du peuple et surtout à un républicain persécuté. Pas la moindre altération dans ma figure, pas le plus léger changement dans le cours de mon sang ; Je jouis de moi à chaque mot qui se disait et je crois avoir été tel que je devais être. Livré à mes méditations dans le trajet de la prison, je jJugeai par l’acharnement qu'on mettait à me poursuivre du sort qui m'était préparé, je Jugeai que mon procès s’instruirait promptement et, malgré mon innocence, je jJugeai que mes ennemis me feraient peut-être monter à l’échafaud. L'image de Sidney et de Russel se présenta à mon esprit ; Je me rappelai le sort de Phocion, et, dans mon malheur, je me félicitai de partager le destin de ces grands hommes. J'avais la certitude que la postérité vengerait ma mémoire.

La mort vue de près, ou envisagée par un esprit philosophique, perd de ses horreurs. Je ne sais pourquoi celle qu’on reçoit sur l’échafaud effraie plus l’imagination que la mort trouvée dans un combat ou arrivée à la suite d'une longue et douloureuse maladie. Serait-ce l'effet de l’ignominie attachée au supplice et de l'impression

causée par l’affluence du peuple qui en est témoin ? Seraitce encore que le condamné arrive à l’échafaud avec la certitude de ne pouvoir l’éviter, tandis que dans les deux autres circonstances l’espoir n’abandonne jamais l’homme ? Quoi qu'il en soit, le philosophe, exposé dans lesrévolutions à la chance du supplice comme le dernier des scélérats, doit combattre ces impressions qui affectent les esprits vulgaires. Il est innocent, il l’a cherché ; il n’a fait que le bien de son pays et de l'humanité. Que lui importent l’injustice de ses juges et l’opinion d’un public égaré? IL doit entendre avec calme, avec indifférence, avec pitié, les injures qu’il recueille sur son passage. La postérité le vengera, et sa conscience lui offre d'avance un refuge assuré. Qu'il se rappelle Socrate et Phocion buvant la cigué, Sidney et Russel marchant intrépidement à l’échafaud ; ces images élèvent l’âme et la soutiennent. La certitude de mourir ne doit lui offrir que la certitude d’être bientôt délivré de la vue des tyrans, du tourment de vivre parmi des esclaves, la certitude d’exister dans un nouvel ordre de choses où le crime est puni, où la vertu est récompensée. Sans doute, il est douloureux pour un homme sensible, pour un bon mari, pour un bon père de se séparer de ces êtres qu'il chérit, et je vous l’avouerai, mes enfants, telle est l’idée qui m'a souvent maîtrisé, qui m’a fait verser des larmes brûlantes. Vous quitter si tôt! vous que j'ai à peine entrevus, vous que mes occupations m'ont empèêché de soigner, d’élever moi-même ! Vous quitter au moment où, rompant mes liaisons politiques, j'allais me consacrer à votre éducation, et mériter votre tendresse en me montrant votre père ! Quitter ma femme surtout, qui depuis notre mariage n’a presque connu dans ma société que les malheurs de la persécution ou les privations de la solitude et des douceurs de la vié domestique! La quitter au moment où je voulais adopter un plan de conduite qui nous pro-

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UN LEGS À MES ENFANTS 1h à

curât une vie intérieure, douce, et suivant son cœur ! Oui, ces idées déchirèrent mon âme... Mais appelant à mon secours les conseils de la philosophie, je me consolais en pensant que mes enfants trouveraient dans leur mère une institutrice capable de les former à l’austérité, aux bonnes mœurs ; que ma Félicité (1) trouverait dans'son âme, nourrie de bonne heure des principes de la raison, des forces suffisantes pour lui faire supporter ce coup affreux ; que toute sa famille, que sa mère généreuse, que ses sœurs aimantes, et son digne frère, ne formeraient plus qu’une famille, qu’une âme, où serait gravée l’image d’un homme dont le désir le plus ardent a été de les rendre heureux. Je persais encore que tout esprit public n’était pas perdu, que la reconnaissance habitait dans quelques cœurs, et que sans doute l’amitié généreuse, acquittant une dette publique, viendrait au secours d’une famille dont j'ai perpétuellement sacrifié les intérêts au bien public.

(1) Sa femme, née Félicité Dupont.

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