‹ J.-P. Brissot: Mémoires (1734-1793) (volume 2)Chapitre 53 sur 63 · FN RES · texte numérisé non relu

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de décliner son nom qui était dans toutes les bouches ; et que, s’il y eut quelque mécontentement de sa part, ce fut sans doute de voir ses intérêts confiés à un homme qui ne paraissait pas être plus au courant de son procès que des nouvelles dont tout le monde s’entretenait en France.

Cette rencontre imprévue ranimait dans moi un désir qui m'avait longtemps agité. Mourir sans pouvoir dire: J'ai vu Voltaire, m’eût semblé un grand malheur. Pour le voir, J'eusse volontiers entrepris, à pied, le pèlerinage de Ferney. Depuis son arrivée à Paris, le cortège brillant qui l’entourait et le suivait partout m'avait éloigné. Comment et à quel titre me présenter à lui ? le hasard venait de me servir. Je pouvais dire: «Je l’ai vu»; mais cela ne me suffisait pas. Je regrettais de n’avoir pas osé lui parler. Que n’eussé-Je pas donné pour m'entendre adresser un mot de cette bouche dont toutes les paroles semblaient devoir être recueillies par la postérité !

J'avais terminé l'introduction de ma Théorie des lois criminelles. En attendant que le livre fût achevé, je voulus présenter cette préface à Voltaire. Un jour que je me sentais l’esprit entreprenant et décidé, je pars avec mon ouvrage sous le bras, et armé de courage et d’éloquence. Arrivé au Pont-Royal (1), mon courage commence à s’affaiblir ; sur le seuil de la maison, le frisson me prit ; introduit dans la maison, je fléchissais sur mes genoux. Qu’allais-je

faire ? qu’allais-je dire ? Je vis que mon éloquence m'aban-

donnerait comme mon courage.….., et je m’en retournai. Rentré à mon logis, je réfléchis à ma sottise ; mais je me sentis capable de recommencer. En me rendant cette justice, il eût dû me paraitre inutile de songer encore à Voltaire ; mais j'avais un nouveau projet ; je ne risquais rien

(1) On sait que Voltaire était descendu chez le marquis de la Villette, dont l’hôtel était au coin de la rue de Beaune et du quai des Théatins.

de l'essayer. Je lui écrivis une lettre, dans laquelle je lui offrais les prémices de mon ouvrage. Je voulus la porter moi-même, résolu de la remettre au premier venu, si je manquais d’audace pour la présenter. Cette fois je me sentais plus de courage : le courage des lâches, qui avancent tant qu’ils sont certains de pouvoir se sauver.

J'étais presque parvenu à l’antichambre, où il n’y avait pas moins de mouvement ce jour-là que la veille ; j’entendis un bruit au dedans; la porte s’entr' ouvrit: assailli de ma sotte timidité, je redescendis rapidement ; mais, honteux de moi-même, je retournai sur mes pas. Une femme, que le maître de la maison venait de reconduire, était au bas de l’escalier. Cette femme était belle, et elle avait une physionomie aimable. Je n’hésitai pas à m'adresser à elle. Je lui demandai si elle pensait que je pusse être introduit près de Voltaire, en lu#apprenant ingénument quel était Pobjet de ma visite. « M. de Voltaire n’a reçu presque personne aujourd'hui, me répondit-elle avec bonté ; cependant, Monsieur, c’est une grâce que je viens d’obtenir, et je ne doute pas que vous l’obteniez aussi. » Et comme si, à mon embarras, elle eût deviné ma timidité, elle appela elle-même le maître de la maison, qui n’avait pas encore fermé la porte sur lui.

J'étais pris. Elle me laissa, après avoir répondu à mes profondes salutations par un sourire plein de bienveillance, et qui semblait me recommander. Je dirai tout à l'heure quelle était cette femme.

Je remis ma lettre à l’hôte de Voltaire, c'était l’aimable Villette, que nous avons vu depuis à la Convention, et qui a racheté toutes les erreurs de sa jeunesse en préchant pendant le cours de la Révolution, sous des formes ingénieuses, la destruction des préjugés et du despotisme.

Villette, si j’eusse paru le désirer, m’eût volontiers introduit auprès de son hôte. Il m’a assuré, lorsque je le ren-

contrai plus tard, que, malgré l’indisposition réelle de l’auteur d’Irène, qu'un travail de toute la nuit, consacré à Agathocle, avait fatigué, il regretta de ne pas m'avoir fait remettre ma lettre moi-même : mais cet éclat qui environnait Voltaire, cet appareil de présentation qu'il m’eût fallu subir, avait tout à coup refroidi mon ardeur : c'était le grand poète, le grand philosophe, c'était un dieu, si l’on veut, aux pieds duquel j'aurais voulu déposer mon hommage ; mais ce n’était pas un grand seigneur que je voulais humblement saluer. Villette m'avait offert de m'introduire, en m'engageant pourtant à choisir un instant plus propice, et qu’il m’indiquait. Je me contentai de lui confier ma missive. C’était, je l’ai dit, l'introduction de ma Théorte des lois criminelles que j’adressais à Voltaire avec quelques lignes flatteuses. Voltaire me répondit par une lettre plus flatteuse encore. J’en ai inséré une partie dans la préface de mon ouvrage, lorsque je le fis imprimer (1).

Ce fut cette réponse que je reçus le jour même où je partais pour Boulogne.

Dans l'intervalle j'avais revu une seconde fois Voltaire au Palais-Royal. Quel feu dans ses regards, quoiqu'il fût âgé de plus de quatre-vingts ans! Mais je ne le recherchais plus: ce cortège trop brillant d'hommes de cour, de littérateurs enivrés d'eux-mêmes, m'’effarouchait, m'’éloignait.

Je fus tenté plus fortement de rechercher Rousseau, dont j’admirais les talents et surtout la vie philosophique, dont je plaignais l’infortune. N’osant me proposer pour son ami, Je me serais fait volontiers son garde-malade. Vingt fois je pris la plume pour lui écrire, mais je disais : il te soupçonnera d’être un émissaire de ses ennemis, il ne verra dans toi qu’un homme de lettres. Ah! s’il pouvait lire

(1) Voir cette lettre à la Correspondance (13 avril 1778).

dans ton âme! Et la plume me tombait des mains. Je n'ai jamais vu Rousseau.

Je dois nommer cette femme aimable que j'avais rencontrée à la porte de Voltaire ; c'était madame Dubarry. En me rappelant son sourire si plein de grâce et de bonté, je suis devenu plus indulgent envers la favorite ; mais je laisse à d’autres le soin d’excuser la faiblesse et l’infamie de Louis XV. On ne pouvait avoir plus d’attraits, ni « un plus grand assortiment de beautés », comme le disait un peu brutalement un portrait qu’on a fait d’elle, et dans lequel l’auteur convenait que le déshonneur de cette femme venait de sa naissance, de son éducation, de ceux qui l’ont prostituée, tandis que le déshonneur de ceux qui se sont prostitués dans ses bras ou à ses pieds ne venait que d'eux seuls. Ce portrait était de Mirabeau, avec qui je causais de la Maintenon, de la Pompadour, et auquel je témoignais en riant quelque indulgence pour la Dubarry, aussi vile, mais cent fois moins odieuse à mes yeux que ses rivales, et qui n’eut de commun avec elles qu’une faveur dont elle n’abusa pas. despotiquement, et des mœurs qui ne me semblaient guère plus coupables. — Vous avez raison, me dit Mirabeau, si ce ne fut pas une vestale,

La faute en est aux dieux qui la firent si belle (1),

mais du moins elle n’a pas lancé de lettres de cachet contre ceux qui médisaient de ses vertus. — Il faut la purifier, répliqua Laclos (2), qui était présent, ainsi que madame

(1) « La faute en est aux dieux qui la firent si belle », disait déjà un madrigal de Jean de Lingendes. Mais je doute que Mirabeau connût ce vieux poète, mort en 1616. Le madrigal avait dû passer dans quelque opéra de Quinault ou de ses successeurs, ou dans quelque anthologie.

(2) Choderlos de Laclos (1741-1803), l’auteur des Liaisons dangereuses, le confident du duc d'Orléans, très lié, de 1789 à 1791, avec

Mirabeau. Ils avaient travaillé ensemble à la Galerie des Etats- Généraux.

N... (1). Je parus curieux de voir la purification dont on m'offrait de me faire juge et qu'on devait écrire pour je ne sais quelle Galerie secrète. Madame N... m'envoya effectivement, avec plusieurs volumes que je lui avais prêtés, le portrait de madame Dubarry ; j'en parle parce que, en le copiant, elle y avait joint un portrait de madame Sillery (2). Je pensais que ce second envoi était une méchanceté de Laclos, qui était bien aise de me faire lire ses épigrammes contre une femme qu'il détestait, et pour laquelle il connaissait mes sentiments d'estime ; sentiments que la conduite de madame Sillery, et ses opinions plus constitutionnelles, plus républicaines peut-être que celles des républicains qui la calomnient aujourd’hui, m’empêcheront de jamais démentir.

Portrait de Madame Du Barry (3)

J’ai vu des gens s’étonner de la destinée de Lays. Il y avait plus de distance.de la femme d’un poëte à la hauteur de Louis XIV,que d’une fille de Vénus à la bonhomie de Louis XV. Eudoxie, fille d’un tambour, ne s’était-elle pas assise à côté de l’un des premiers monarques du Nord? L’amour a fait tant de prodiges dans ce genre qu’il ne faut, en vérité, s’étonner de rien. Convenons cependant qu’il choisit des instruments propres à faciliter ses succès.

Lays avait reçu de la nature un assortiment de beautés qui ne s'était peut-être jamais rencontré dans la même per-

(1) Me de Nehra. Voir,sur cette femme distinguée et intéressante, qui fut, de 1784 à la fin de 1788, le bon ange de Mirabeau, l’ouvrage de M. de Loménie (Mirabeau et Me de Nehra) et le Mirabeau de M. Stern (1, 208-209). Cf. Mémoires secrets, 11 février 1785, où elle est appelée « Mme de Nérac. »

(2) Me de Genlis.

(3) Ce portrait n’est pas inédit, et je ne le conserve que parce qu’il est vraiment trop agréable à lire. C’est le portrait d’'Elmire dans la Galerie des Dames françaises, Londres, 1790, in-8o, p. 197-207,

Galerie pour laquelle Laclos, Luchet, Rivarol, Mirabeau auraient collaboré.

sonne. Depuis sa superbe et riche chevelure, jusqu’à ses pieds modelés par la main des Grâces, tout avait le caractère de ce beau idéal que les Grecs ont conservé dans leurs ouvrages immortels. Si l’imagination pittoresque des poètes n'avait pas rapproché le corail, l’ivoire, l’ébène, l’incarnat, la blancheur des lis, des principaux traits du visage des femmes, il eût été aisé de les inventer, après avoir contemplé Lays. L’œil enchanté ne quittait l’expression de sa physionomie que pour retrouver les mêmes charmes dans des formes si élégamment soutenues, dans une taille si agréablement dessinée, dans des bras si gracieusement arrondis et des mains si voluptueuses, qu’on eût dit que la nature, se ressouvenant de la Vénus antique, avait voulu, en créant Lays, reproduire une seconde fois son image.

Quel présage ! quel superbe gage donné à l’amour, et que serait-ce si j'achevais mon ouvrage, et si, à la peinture de tant d’attraits, je joignais l’art d’en faire usage ? Peut-on conserver le plus léger doute sur des trésors voilés, et sur ces ressources précieuses qui vous aident à remporter sans cesse de nouvelles victoires ?

Ce qui a valu des éloges à Lays, ce n’est pas d’avoir atteint le trône des rois (elle y fut conduite par deux aveugles-nés, la Fortune et l'Amour), mais bien d’être restée dans sa position sans prétendre passer du lit de son amant dans son cabinet, ainsi que le fit cette femme altière qui donna des maîtresses à son roi, des ministres à son conseil, des généraux à son armée, des prélats à l’église, des cachots à quiconque se permettait des murmures, femme méprisable, que quelques poètes soudoyés ont cru dérober à l’opprobre auquel son nom ne devait pas échapper.

Lays fut jetée, comme malgré elle, dans une société de conspirateurs, et emportée par le tourbillon de l'intrigue. Alors elle devint, presque sans le savoir, l’organe des méchants, l'interprète des ambitieux, l’écho des courtisans qui croyaient leurs projets assez avancés pour ne plus les taire.

Mais le repentir troubla son âme, même dans un pays où

il passe pour une faiblesse : elle gémit du crime de sa position, et se sauva du remords dans son propre cœur.

Lays, fille légère du plaisir et de la folie, tombant de son humble toit dans le palais des rois, n’y parut point dépaysée ; dès qu’on lui eut donné le temps de se familiariser avec les physionomies vertueuses de la Cour, elle se trouva encore moins déplacée ; mais aussi quand son rôle eut changé, et que ces mêmes physionomies firent plus que s’adoucir devant elle, la sienne ne s’enorgueillit point ; elle n’humilia pas même les personnes qu’elle pouvait perdre.

Le plus grand de ses torts fut d’avoir un insatiable tuteur. Il est des hommes dont on ne s’affranchit pas impunément. Elle ignorait sans doute les punissables prodigalités de son trop célèbre beau-frère ; peut-être imaginait-elle que la reconnaissance lui prescrivait une complaisance que l’administration d’alors ne semblait que trop excuser. Nous expions un peu aujourd’hui le faste de Louis XIV, les folies du Régent, linsouciance de Louis XV.

On dit que Richelieu, ennemi déclaré de l’impétueux Choiseul, avait donné pour guide à Lays sa vieille expérience. Richelieu, dès lors, n’était plus que l’ombre de lui-même ; et, embarrassé dans le dédale d’un sale procès, je doute qu’il pût servir ou nuire. C'était quelque chose à l’époque où il parut dans le monde ; mais depuis vingt ans la philosophie avait déjà nourri les esprits ; et aux yeux de la plupart des gens, Richelieu n’était qu’un courtisan.

Un autre appui qui soutenait, dit-on, Lays dans l’orageuse carrière de la Cour était le duc d’Aiguillon. Ceci est plus croyable, mais quelle différence ! Le duc d’Aiguillon avait une marche réglée, l’esprit d’ordre, de la suite dans le travail, un plan accommodé aux circonstances. Il était aimable sans être frivole. On prétendait qu'il avait imité le duc de Choiseul, qui commença par lier sa destinée à madame de Pompadour, de la manière accoutumée.

Si cela n’est pas vrai, cela est vraisemblable ; car lorsqu'on signe en tête-à-tête un traité d’alliance, il n’est pas à présumer qu’on oublie les préliminaires. Enfin, quels qu'aient été ses

menins, Lays a fourni sa carrière d'amour sans le moindre désagrément. Les murs de la Bastille n’ont point gémi du cri de ses victimes ; elle n’a point thésaurisé, puisqu'elle ne vit aujourd’hui que des bienfaits qui cesseront avec elle.

Les livres, qui tôt ou tard disent tout, ne se sont point clairement expliqués sur la cause de l’active inimitié de Lays et du duc de Choiseul. On connaît le ressort principal employé par la cabale, qui avait conjuré la perte du ministre. Mais on ne s’explique pas comment un homme si adroit et si puissant ne dispersa pas au loin les projets de ses rivaux, en triomphant de l’éloignement de Lays, et en confondant leurs intérêts communs. Sans doute que, dans l’origine, il conçut difficilement la possibilité d’établir à la Cour une jeune personne qui s’était un peu émancipée ; mais cette fameuse présentation avait été précédée de tant de voyages dans les maisons royales qu’il était aisé de présager l’inutilité des conseils et la nécessité d’obéir aux circonstances.

À propos de livres, Lays, bien plus sage que celle dont elle occupa le poste, méprisa presque toutes ces biographies scandaleuses, ces lettres supposées ou embellies qu’on répandit

avec affectation. La malignité resta dupe d’elle-même, puisque Lays ne conserva pas moins le cœur de son amant et les égards de ses amis. Le besoin d’apprendre au public ce qu’il sait presque toujours est une véritable maladie ; et soit qu’on ait une injure à venger, ou un espoir éloigné de succéder à celui qu’on veut renverser, c’est sur un libelle qu’on établit la base de ses succès. Pitoyable ressource, toujours trompeuse et toujours employée.

Depuis que Lays a quitté la demeure des rois, elle s’est choisi une retraite paisible où elle a vécu sans intrigues et sans projets ; elle y passe ses jours libres de cette inquiétude qui accompagne presque toujours les personnes déchues d’un rôle qu’elles regrettent. On ne l’a point vue dans la capitale étaler un faste insultant ; on ne l’a point vue y rappeler imprudemment de longs moments d’erreur, ou une époque d'’élévation qui eût ranimé les caquets de la médisance et les serpents de l’envie. Vivant sans obscurité et sans dissipation, elle ouvre son

PARIS (2° SÉJOUR) 1777-1778 153 ermitage enchanté à un petit nombre d'hommes, qui croient que la chasteté est une convenance sociale plutôt que la mère des vertus, et qu’on peut être fort tendre et fort aimable. Plusieurs femmes ont désiré être admises dans ce temple dédié à la liberté ; les unes y eussent apporté une vertu protectrice ; elles eussent pensé réparer ainsi les torts du passé ; les autres se fussent présentées avec des penchants faciles, croyant par là se trouver au ton de la maison. Lays évita ces deux extrêmes en remerciant la pruderie et la galanterie.

La plupart des acteurs de cette comédie ne sont plus : un ordre de choses si différent a remplacé les dix dernières années du règne de Louis XV que ceux qui ont assisté à cette époque la croient éloignée de deux siècles. Les Français sont moins portés à écrire l’histoire que tout autre ouvrage ; l’histoire demande un esprit observateur et des méditations dont leur caractère est incapable. Sans cette indifférence et cette légereté, nous lirions déjà le tableau des vingt dernières années de Louis XV ; elles présentent, dans tous les genres, une suite d'événements extraordinaires et un grand nombre d'hommes curieux à montrer sur la scène. Les femmes y doivent occuper aussi une place intéressante.

Lays ne doit point redouter le jugement de la postérité. Elle n’a flétri que l’altière Montespan, la prude Maintenon, l’ambitieuse Pompadour, trois sœurs libidineuses ; mais elle pardonne le délire des sens à la femme qui n’a rendu son amant ni cruel ni injuste, et ne lui a point donné un sérail, pour l’éloigner de son peuple et des occupations de son royal métier.

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