PARIS, TROISIÈME SÉJOUR
J'arrive ici à une des époques les plus heureuses de ma vie. De retour à Paris, je retrouvai chez mon ami Mentelle la femme que mon cœur avait choisie, celle qu'il se bornait à chérir, à respecter en secret. Elle avait rompu son premier engagement, elle était libre, elle ne le fut bientôt plus. Son amour répondit au mien, et dans près de deux années que nous passämes ensemble, confondant nos travaux, nos idées, les jouissances de l’âme, nous goûtâmes ces joies ineffables que procure un amour heureux et non coutrarié, fondé sur une estime mutuelle. Cette partie de ma vie mérite des détails particuliers ; mais ni le lieu, ni le temps où j'écris ces Mémoires ne sont favorables pour le talent qu'ils exigent. Je veux relire la collection ile ces lettres brûülantes où sont déposés nos sentiments. Je me bornerai donc daris la suite de ces Mémoires à raconter les événements extérieurs et non domestiques de ma vie.
J'avais 4000 francs ! C'était un trésor pour moi, 1l me semblait devoir être inépuisable. Sûr de pouvoir vivre tranquillement pendant quelque temps, je me traçai un plan de conduite. Déterminé à suivre le barreau, parce que la profession d'avocat pouvait faciliter et accélérer mon
ariage, Je ne voulus pas d’un autre côté abandonner l'étude de la philosophie et des lettres qui pouvaient
m'offrir des moyens de fortune. Je résolus même d’y joindre l'étude des sciences que j'avais trop négligée. Aussitôt je me jetai dans la chimie, l'anatomie et la physique.
La facilité avec laquelle le jeune Fourcroy (1) développait les étranges phénomènes de la décomposition des corps m’enflamma d’abord pour la chimie. Je la saisis avec une ardeur opiniâtre. Mais, dépourvu d'instruments et de moyens pécuniaires pour répéter ses expériences, je fus toujours borné à la théorie, et qu'est-ce en physique que la théorie ? Elle s’oublie si vite ! Mentelle et Félicité (2) venaient avec moi à ces cours. Le goût de ma Félicité pour les sciences, le plaisir qu'elle trouvait à seconder mes études, lui firent aisément prendre le parti de donner ses soirées à faire l'analyse des lecons du matin, et elle y réussit au point qu'il en résulta un cahier fort étendu dont nous trâmes grand parti pour soulager ensuite notre mémoire.
Elle avait aussi beaucoup de goût pour la médecine, et s’occupait à l'avance des connaissances physiques que nous devions avoir pour bien élever nos enfants ; elle me porta à étudier l'anatomie. Je m'y livrai avec la même ardeur qu’à la chimie, malgré le dégoût que me fit éprouver pendant quelque temps la vue des cadavres; la curiosité fait bientôt disparaître ce que cette science a de révol-
tant, quand on cherche à découvrir les principes et les
éléments de la vie.
Après un intérvalle de dix années, il-ñe me reste plus de ces deux sciences que des idées vagues et générales, la connaissance des bonnes sources, et la facilité
(1) Antoine Fourcroy (1755-1809), le célèbre chimiste, qui, après avoir été conventionnel, président du Club des Jacobins en novembre 1792, mourut conseiller d'Etat de l’Empire, était déjà en 1780 célèbre par ses cours publics de chimie. Il allait devenir en 1784 professeur au Jardin du Roi, et en 1785 membre de l’Académie des Sciences.
(2) Félicité Dupont, qui allait devenir Mne Brissot.
de me remettre sur la voie, lorsque des moments plus favorables me rejetteront dans l’étude de la nature, la seule que Je désire maintenant cultiver.
Je fis, en suivant mon cours d'anatomie, l’acquisition d'un ami précieux, celle de Chambon (1), qui dirigeait ce cours. Distingué par son patriotisme dans la Révolution, il a été porté à la place de maire de Paris, où sans doute il eût réussi à se rendre important, si l’anarchie ne l’eût pas contrarié sans cesse. Il avait longtemps exercé la profession de médecin en province ; il vint à Paris à l’époque dont je parle, et il s’y fit remarquer par ses connaissances, les services qu’il rendit à la science, et les ouvrages qu'il publia. Ses idées philosophiques lui firent embrasser avec ardeur les principes qui animaient tous les bons citoyens, et nous employâmes tous nos efforts pour qu'il fût nommé maire à la place de Petion. En cette qualité, il suivit au Temple Grouvelle et Garat, lorsqu'ils y vinrent signifier à Louis l'arrêt de la Convention qui le coïidamnait à mort. Ce fut, je crois même, dans sa voiture que l’on conduisit l’ex-roi à l’échafaud ; ces scènes, sans ébranler son patriotisme, touchaient vivement son esprit. Manuel (2) m'a dit lui en avoir vu les larmes aux yeux. Il s’apereut bien ensuite que son républicanisme n’était
(1) N. Chambon de Montaux (1748-1826), médecin à Paris depuis 1780 (Alm. roy. de 1784, p. 483), habitait rue de Seine et, par conséquent, était tout voisin de Mentelle et de Brissot. Il faisait partie de la Société royale de Médecine depuis 1779 (Zbid., p. 529). Elu maire de Paris le 3 décembre 1792, à la place de Petion, il démissionna le 2 février 1793.
(2) Manuel, conventionnel, guillotiné le 14 novembre 1793, avait été, en 1791, procureur de la commune de Paris. Il était fort lié avec Brissot.
pas à la hauteur de ceux qui ne voulaient en lui qu’un instrument passif de leurs fureurs.
Il ne pouvait pas être terrcriste, mais il eut peur de la Terreur, et abandonna les fonctions de maire au mois de février suivant ; ce fut un grand mal, car Pache (1) le remplaça. |
La société qui se réunissait chez Mentelle m'ofirit l'occasion d'y acquérir des amis, si les talents et la célébrité eussent été les seuls titres que j'eusse recherchés dans mes amis. Mais j’observais avec peine que les homnres de lettres, les académiciens se haïssaient, se déchiraient réciproquement. La sécheresse de leur âme me révoltait autant que leur hauteur et leur morgue, et je remarquai trop souvent la vérité de ce proverbe que Linguet avait appliqué aux académiciens : Bon estomac et mauvais cœur. Une observation me frappait surtout à l’égard des géomètres que je rencontrais, c’est que malgré leur science, qui devait rectifier leur jugement, ils n'avaient que des idées fausses, qu’une logique perverse lorsqu'ils raisonnaient sur d’autres sciences. La fameuse querelle du gluckisme et du piccinisme divisait alors les esprits. Mes géomètres prenaient parti suivant les goûts des seisgueurs dont ils piquaient les tables.
La même mauvaise foi, le même amour-propre, le même entêtement me paraissaient avilir les savants adonnés à l'étude de l'antiquité, qui fréquentaient cette maison. Je me souviendrai toujours d’une comédie très plaisante que me donnèrent cet ahbé Chaupy (2), si connu par ses
(1) Pache (1746-1823), ministre de la guerre du 3 octobre 1792 au . 2 février 1793, maire de Paris le 14 février suivant, incarcéré le 10 mai 1794.
(2) L’abbé Capmartin-Bertrand de Chaupy (1720-1798), qui avait passé vingt ans à faire en Italie des explorations archéologiques. Son gros livre, Découverte de la maison de campagne d’ Horace, 3 vol. in-8°, 1767-1769, a été souvent cité,
voyages en Italie, son fanatisme pour la Trinité, et ses trois gros volumes sur la maison de campagne d’Horace, et l’universel Brigant (1), sous le nom duquel Abeïlle (2) a publié un excellent prospectus d’un ouvrage sur l’origine des langues, qui n’a jamais paru. Chaupy trouvait dans le languedocien, sa langue natale (3), la clef de toutes les langues, et le breton Le Brigant faisait cet honneur au bas-breton. Chacun pour prouver sa thèse expliquait à sa manière le fameux mot gaulois conservé par César aquo € cesac, chacun citait force étymologies. La fureur de disputer était telle que Chaupy, qui avait la meilleure poitrine, et qui était infatigable dans son parlage, surpris par un saignement de nez, ne s'arrêta pas même, et continua sa dissertation, en saignant, un verre d’eau à la main.
Rentré dans mon cabinet, je cherchai à mettre à profit cette scène et toutes les autres de même nature dont je fus le témoin. Je me promis d’éviter ces ridicules, d’éviter le ton tranchant, la présomption, et telle fut l’idée qui me conduisit à composer mon traité sur {a Recherche de la Vérité, ou sur les moyens d'y parvenir (4).
Les circonstances ne m'ont pas permis de continuer cet ouvrage, qui, j'ose le dire, rendra meilleurs ceux qui le liront. Il m’attira des critiques, des éloges et des injures. Le continuateur de Fréron (5) me dénonca au ministère
(1) Jacques Le Brigant (1720-1804), l'ami de La Tour d'Auvergne, intrépide celtisant, qui soutenait que le breton était la langue primitive parlée par Adam et Eve au paradis terrestre.
(2) Voir la note de la page 101.
(3) Il était né à Grenade-sur-Garonne, près Toulouse.
(4) Ici viennent, dans l'édition de Montrol (I, 326-327), deux pages à peu près textuellement découpées dans le livre de Brissot dont on vient delire le titre. Je les supprime.
(5) L’ Année Littéraire de 1783 rendit compte, en effet, de l'ouvrage, en deux articles (t. II, p. 391-415, et t. III, p.36-68), où, en accordant au jeune auteur « de l’énergie et du style », on ne lui ménage ni les railleries ni les duretés. On y dit (détail à relever) que « la sagesse du gouvernement a fait mettre plusieurs cartons...» On y donne aussi un détail qui a son intérêt : « Peut-être n’avez-vous pas oublié qu’il
comme un séditieux. Je dois lui rendre justice, il voyait bien mon but. Il tendait en effet à amener les hommes à réfléchir sur leurs droits.
Aucun de mes ouvrages ne m'a procuré des Jouissances plus douces que ce traité. Il est le produit du sentiment comme de la raison. [Il porte le caractère d’un. homme heureux, aimé, et qui cherche à commiuniquer son bonheur à ses semblables. Que de soirées délicieuses je passai dans les promenades solitaires du Luxembourg, en composant ses divers articles! Lisez l’article Médilation ; lisez l’article Ceque doit être un philosophe, et vous y trouverez l'âme de l’auteur. J'étais plein de ma Félicité, plein de ma résolution d’être bon et vertueux, plein de la Divinité, que je remerciais de ses bienfaits, et c'était sous la dictée de tous ces sentiments que j’écrivais.
On m'a reproché d’avoir trop écrit ; Je le dois à ce sentiment expansif qui m'a constamment brûlé ; j’aime à obliger, à rendre les autres heureux de mon bonheur, savants de ma science. C’était ainsi que j'aimais à m'’entretenir sur les sciences avec Félicité, à former le cœur jeune et flexible de sa sœur Nancy (1), qui annonçait déjà cette solidité de caractère qu’elle a depuis développée: c'était le même sentiment qui me portait vers son frère (2), dont je fis alors la connaissance, frère dont l'âme pure et candide eut bientôt fait naître en moi un sentiment plus fort que celui du sang.
Enfin, c'était par l'impulsion de ce sentiment expansif que j'étais toujours prêt à rendre service soit aux gens paraissait dans Paris un certain journal qui se soutint dix mois entiers sans pouvoir aller au-delà... C’est le modeste M. de Warville qui en était l’auteur... » Je présume qu’on fait ici allusion, non pas à cette édition française du Courrier de l’Europe que Brissot avait rédigée à Boulogne, mais à ce journal qu’il envoyait à Paris après son retour de Boulogne, avec le concours d’Hénique et de Swinton (p.177).
(1) Marie-Anne Dupont, née le 27 septembre 1767. (2) François Dupont, né le 4 juillet 1762.
de lettres, soit aux amis qui invoquaient mon secours. A cette époque, je fus recherché par un homme profondément ignoré depuis, et qui alors faisait une grande explosion par un établissement immense qu'il avait projeté : c'était Lablancherie (1). Il avait imaginé de former un centre de réunion pour les savants de tous les pays, par les inventions journalières de tous les arts et de toutes les sciences. L'idée était excellente, mais les talents du chef n'y répondirent pas. Il eut le bon sens, pour réussir, de s’adjoindre d'abord les hommes dont les talents pouvaient assurer Ses succès ; mais la médiocrité de son esprit et l’ixconstance de son caractère les éloignèrent ensuite. Il publiait un journal qui pouvait devenir un monument précieux ; J y contribuai par quelques articles ; mais l’éntêtement de cet homme qui, très ignorant, voulait s'ériger en Juge de tout, m'eut aussi bientôt dégoûté. Lablancherie avait une difficulté pour écrire et pour composer qui me rappelait les douleurs de l’enfantement, et il me semblait que j’en étais saisi lorsque j'étais à ses côtés. Il avait un autre défaut qui le rendait vil à mes yeux : c'était sa bassesse à ramper dans les antichambres et à flagorner les grands seigneurs. Fier et indépendant, je ne pouvais lui pardonner ces adulations intéressées. Cependant Lablancherie était bon, obligeant, zélé pour rendre service ; c’eût été un bon citoyen s’il n’eût pas voulu être homme de lettres.
Il avait quelque temps voyagé en Amérique, et témoin
(1) Mamès-Claude Pahin de la Blancherie (1752-1811) avait été, vers 1773-1776, le premier amoureux de Marie Phlipon, avant qu’elle épousât Roland, et elle parle longuement de lui dans ses Mémoires (t. II, p. 152 et suiv.). Il rédigea, de 1779 à 1788, les Nouvelles de la république des Lettres et des Arts, et entreprit de fonder une sorte de cercle littéraire ou Musée, à l’imitation duquel Brissot tenta plus tard, en 1783, de fonder son « Lycée de Londres ». — Voir sur lui une note très intéressante de M. Maurice Tourneux, dans son édition de la Correspondance Littéraire, XII, 101.
de la traite des nègres, il avait conçu pour cet infâme trafic une horreur dont il lui faut savoir gré. Le récit qu’il me fit des affreux tourments éprouvés par les noirs dans les colonies françaises a aussi servi à développer en moi le zèle actif qui m’anima plus tard en faveur de cette classe infortunée. Quelques années avant que je ne fisse sa connaissance, il avait publié deux petits volumes contenant un extrait de ses voyages, qu'il destinait moins à étendre les connaissances géographiques et historiques que les sciences morales. L'idée était heureuse, mais le talent manquait dans l'exécution (1).
Je ne sais ce qu'est devenu Lablancherie, je l’ai vu quelque temps en butte aux épigrammes de l’auteur du Petit Almanach des grands hommes (2), qui ne lui pardonnait pas son titre d’ « agent général de la littérature, des arts et des sciences », quoiqu'il ait pris lui-même, dans ce livre, le titre de comte de Rivarol. Voyez ce livre. « M. de Lablancherie, y disait le petil grand homme, est un des plus puissants génies de ce siècle. Il avait conçu un projet admirable qui devait le conduire à la plus haute fortune, et pour l’exécution duquel il ne demandait qu’une ville impériale, où tous les souverains de l’Europe devaient s’assembler et traiter avec lui. Il avait fort bien expliqué ses vues dans un journal de sa composition, mais l’Europe, occupée de je ne sais quels intérêts du moment, négligea le grand projet de M. de Lablancherie ; la ville impériale ne fut point accordée, les souverains ne s’assemblèrent pas, et ce grand homme resta seul, avec ses plans et son génie, rue Saint-André-des-Ares, près l’égout (5). O temps!
(1) Extrait du journal de mes voyages ou Histoire d’un jeune homme, pour servir d'école aux pères et mères, Paris, 1775, 2 vol in-12.
(2) 1788. De Rivarol. Tome V, p. 39, de l’édition de ses Œuvres (de 1808).
(3) Les bureaux de La Blancherie étaient, en effet « rue Saint- André-des-Arcs, hôtel Villager ».
ôê mœurs ! » Passe des persiflages sur le génie de Lablancherie, mais le plan de son Musée était ingénieusement conçu.
Son établissement offrait un avantage. pour l’humanité ; il mettait sans cesse en communication les savants de tous les pays ; c'était le rendez-vous de tout l'univers; il est fâcheux qu’il ne subsiste plus. Rien n’efface plus les préjugés nationaux, rien n’est plus propre à répandre les vérités qu’un pareil centre de réunion.
Les moments que je donnais aux lettres et aux sciences ne me faisaient point négliger mes études du barreau J'y voyais la certitude de mon mariage ; je songeai donc à me faire recevoir avocat. Il fallait prendre des degrés dans la faculté de droit et, comme ce n’était qu’une vaine formalité, je préférai la voie la plus prompte, celle de les acheter à Reims (1). Le voyage que je fis dans cette ville me convainquit de l’avilissement de son Université, et du mépris que méritaient tous ces établissements qui étaient moins une école de science qu’un marché de titres. On y vendait tout, et les degrés, et les thèses et les arguments. Je rougis pour les docteurs qui m'interrogeaient : ils me parurent jouer et me faire jouer une mascarade dont le comique était encore relevé par le sujet de leurs interrogations, car ils me questionnèrent ou feignirent de me questionner très sérieusement sur la question de savoir si les eunuques pouvaient se marier. Après avoir payé 5 à 600 livres pour cette pantalonnade, je revins à Paris, et me présentai au Parlement. Ce ne fut pas sans
(1) La facilité de l’Université de Reims était légendaire. C’est là que Lanthenas, Roland, Danton, etc, allèrent aussi prendre leurs grades. Roland écrivait à un de ses amis, le 7 août 1778 : « Arrivé à Reims le 30 [juillet], j’ai pris ou plutôt fait enregistrer mes inscriptions le 31, pris en même temps de la matière, étudié jour et nuit ; soutenu thèse sur le droit canon et le droit civil le 3, été reçu bachelier ; pris de nouvelles matières le même jour ; soutenu thèse le 5, et reçu licencié en même temps. »
quelque répugnance que j’endossai le harnais des avocats. Elevé depuis longtemps dans la philosophie, il me semblait ridicule d’être vêtu en Scaramouche pour défendre l’opprimé. Mais il fallut se résigner à l’impérieux usage. Je l'avoue, je ne me couvris pas une fois de cette maudite robe sans désirer que ce fût pour la dernière.
Mon dégoût pour le barreau s’accrut encore, lorsque l’éprouvai toutes les difficultés dont alors on environnait cette profession. Avant d’être inscrit sur le tablean, ‘il fallait faire un noviciat de quatre années. Ce noviciat s'appelait le stage. On ne pouvait, avant d’être arrivé au terme fortuné, signer de mémoires, ni de consultations, ni de ces pièces d’écritures dont l’énorme volume enrichissait les matadors de l'Ordre. L’esclavage s’étendait bien plus loin. Les vénérables anciens prétendaient jusqu’au droit d’enchaîner les idées des jeunes aspirants et, pour y réussir, le Conseil secret et suprême de l'Ordre avait imaginé de les diviser en différentes colonnes, dont ils donnaient la surveillance à deux anciens, qui remplissaient très bien le rôle de pédagogues. À peine eussé-je assisté à quelques unes de leurs conférences que, me croyant de nouveau sous la férule et sur les bancs de l’école, je pris la résolution de renoncer au Palais, s’il fallait traîner une vie aussi ennuyeuse pendant quatre ans et renoncer à l’indépendance de mes opinions. Je fus confirmé dans cette résolution par deux aventures qui me déterminèérent. J'ai déjà parlé du procès que m'avait suscité l’infâme Verrier (1); il m'avait dénoncé à l'Ordre, et c'était un péché irrémissible aux yeux de ce ridicule tribunal que d’avoir souscrit une lettre de change.
Ma perte était donc assurée; mais j'étais coupable, aux yeux de mes inquisiteurs, d’un forfait bien plus abo-
(1) Voir plus haut, p.135.
minable ; je venais de mettre au jour ma Théorie des Lois criminelles (1)! Moi, jeune néophyte, oser soulever le voile qui enveloppait cette partie des lois criminelles ! Moi, néophyte, oser censurer les jurisconsultes qui avaient blanchi sous le harnais ! Oser fouler à mes pieds de vieilles lois qui assassinaient l’innocent ! Moi, aspirant au tableau, oser parler le langage de la philosophie dans une caverne où elle était abhorrée ! Je devais être proscrit et je le fus bientôt. Mes tyrans trouvèrent dans mon ouvrage une foule de propositions hérétiques et mal sonnantes. La foudre allait m'’éloigner, mes amis m'en avertirent et me conseillèrent, pour prévenir un éclat, de m'’abstenir du Palais jusqu’à des temps plus heureux. Je profitai du conseil, et un des plus beaux jours de ma vie fut celui où je transformai ma longue robe en un habit court.
Libre désormais, je résolus de me vouer entièrement à la profession d’auteur et à la culture des sciences. Là, rien ne pouvait contrarier cette liberté philosophique dont j'étais idolâtre ; là, j'imaginais pouvoir acquérir en même temps une fortune et une grande réputation. Je me berçais de ces chimères, mais je balançais encore sur la route que je préférerais. Quelques amis me pressaient de me livrer exclusivement aux diverses parties de la physique, alors si recherchée et dont l’enseignement pouvait être très lucratif. Je continuai mes études sans prendre aucun parti; j’entendais en même temps Fourcroy, Lesage (2), Chambon. Les expériences que Marat annonçait
(1) Paris, 1781, 2 vol. in-80.
(2) Lire plutôt Sage (1740-1824), professeur de métallurgie et de minéralogie docimastique à l’ Hôtel des Monnaies ( Alm. roy. de 1783,
sur la lumière et sur le feu (1) piquèrent ma curiosité ; je le vis, et la fierté de caractère que cet homme, devenu - depuis si fameux, déplova devant moi me fit rechercher sa connaissance. Nous nous liâmes d’une étroite amitié. Marat me raconta quelques circonstances de sa vie qui augmentèrent mon estime pour lui; il s’annonça comme un fervent apôtre de la liberté. Il avait, en 1775 (2), écrit en Angleterre un ouvrage sur cette matière, qui avait pour titre : les Chaîries de l'esclavage. I] y démasauait
la corruption de la Cour et du ministère. Cet ouvrage, me
disait-il, avait fait une grande sensation dans cette île, et il en avait été récompensé par de brillants cadeaux et par son admission à des corporations et à la bourgeoisie de quelques villes (3). Il me parlait de ses liaisons avec la célèbre Kauffmann (4), dont il ne vantait pas moins les talents pour la musique que pour la peinture et sur laquelle il me raconta plusieurs anecdotes intéressantes que j'ai conservées ; il me parlait de ses succès prodigieux dans la médecine, et tels qu’à son début à Paris on lui payait trente-six francs par chaque visite, et qu’il ne pouvait suffire à toutes les consultations que chaque jour on lui demandait (5). Quoiqu'il fût très bien
(1) Découvertes de M. Marat sur le feu, l'électricité et la lumière, 1779, in-8° de 38 pages, mémoire présenté à l’Académie des Sciences (A. Bougeart, p. 37). Découverte sur la lumière, in-8° de 241 pages, dont l’ Année littéraire de 1781 rendit compte (t. VI, p. 203-209) avec de grands éloges ; — Recherches physiques sur le feu, in-8° de 192 pages (janvier 1780), dont l’ Année littéraire de 1782 (t. Ier, p. 283- 288) parle également en termes hyperboliques : « Ce livre ne saurait manquer de devenir un ouvrage classique, et il est à souhaiter qu’il soit bientôt suivi dans tous les colléges..., comme il l’est déjà dans quelques-uns. »
(2) Ou plutôt en 1774. Publié en anglais, The Chains of Slavery (Bougeart, page 82).
(3) Cf. Bougeart, p. 85.
(4) Angélique Kauffmann (1741-1807), née à Coire, établie en Angleterre en 1766, morte à Rome. Musicienne et surtout peintre de talent.
(5) C’est vers 1777 que Marat paraît être rentré en France.
logé, je n’apercevais pas cependant chez lui ce luxe qui devait être le résultat des richesses dont il se disait accablé ; mais j’en ai déjà prévenu, j'ai toujours été crédule, et ce n’est qu'en repassant les diverses circonstances de ma liaison avec cet homme odieux, en les rapprochant du rôle qu'il a joué dans la Révolution, que je me suis convaincu du charlatanisme qui, toute sa vie, a dirigé et couvert ses actions et ses écrits. |
Marat me dit que, ayant fait de grandes découvertes dans la physique, il abandonnaït la médecine, qui n’était à Paris qu’une profession de charlatans indigne de lui; tout en renonçant cependant à cette profession, il vendait de temps en temps des remèdes et des bouteilles dont il garantissait l’efficacité,et 11 était très soigneux d’en réclamer le prix. Je me rappelle d'une dartre à une main qui lui frappa la vue ; il m'envoya une bouteille d’une eau fort limpide, je l’en remercial et lui en demandai le prix, c'était douze livres; je n’en Îis aucun usage. Marat m'avait inspiré un peu de défiance, sinon pour ses succès, au moins pour ses COnnalssances médicales, en me racontant un jour que, pour se guérir d'une colique, il avait voulu se faire ouvrir le ventre. Heureusement pour lui, le chirurgien n'avait pas eu la complaisance que peut-être il feignait d'exiger.
Il faut lui rendre justice : la dureté qu’il avait pour les autres il l’exerçait sur lui-même ; insensible aux plaisirs de la table et aux agréments de la vie, il consacrait tous ses moyens à ses expériences de physique. Jour et nuit occupé à les répéter, il se serait contenté de pain et d’eau pour avoir le plaisir d’humilier une fois l’Académie des Sciences : c'était là le nec plus ultra de son ambition. Irrité de ce que les académiciens avaient dédaigné ses premiers essais, 1l ne brûla plus que du désir de se venger en renversant leur idole la plus révérée, Newton. Il ne s’occupait que d'expériences propres à détruire ses principes d'optique.
Combattre et détruire la réputation des hommes célèbres était sa passion dominante. Tel était le motif qui avait dicté le ;lus important de ses ouvrages, son traité sur Les principes de l’homme (1), qui parut en 1775, en troisvolumes, et que Voltaire persifla dans un journal du temps (2).
Le système d’'Helvétius avait alors la plus grande vogue, et c'était contre Helvétius que Marat voulait lutter. Certes Voltaire eut raison de ridiculiser certaines propositions et quelques extravagances de Marat, mais il ne lui rendit pas justice sous d’autres points de vue. Jamais Marat ne l’a obtenue dans le cours de sa vie, et 1l dut cette fatalité singulière à son orgueil immodéré et à ses scandaleuses diatribes. Par exemple, les académiciens se sont acharnés contre ses expériences sur la lumière, sur le feu,sur l’électricité, et Je n’ai vu aucun d’eux distinguer et avouer ce qu'il y avait de neuf dans ces expériences ; on ne voulait pas même que son nom fût prononcé, tant on craignait de contribuer par la critique à sa famosité. J'avoue que cette injustice des physiciens à son égard m’a longtemps révolté, et c’est ce qui m'a dicté un chapitre de mon Traité de la Vérité « sur le préjugé.académique » (3). Je le fis à la suite d’une longue et trop vive dispute que J'eus avec le géomètre. Laplace. Ce chapitre est le récit fidèle de cette dispute. Il n’y a qu’à substituer mon nom à celui du sceptique, et à celui du géomètre le nom de Laplace (4).
(1) De l’homme ou des principes et des lois de l’influence de l’âme sur le corps et du corps sur l’âme, 3 Vol., 1775, Amsterdam (A. Bougeart, p. 14).
(2) Dans le Journal de politique et de littérature du 5 mai 1777. L'article, qui est un chef-d'œuvre de malice, a été recueilli dans les Œuvres complètes (édit. Beuchot de 1840, t. L, p. 12). Voltaire devinait le fou malfaisant.
(3) Pages 333-340 du Traité de la Vérité.
(4) Ici, M. de Montrol (1, 340-346) donne tout ce chapitre du Traité de la Vérité (X° méditation, section VI). Il n’y a pas lieu de reproduire ces pages, déjà imprimées en 1782, et sans véritable intérêt.
Peut-être, dans ce dialogue, répondis-je à Laplace avec trop de dureté ; peut-être au fond avait-il raison ; mais je ne pouvais supporter qu'il traitât avec insolence et despotisme un physicien parce qu'il ne jouissait pas comme lui du fauteuil. Je suivais depuis trois ans les expériences de Marat, et je croyais qu’on devait quelque estime à un honime qui s’ensevelissait dans les ténèbres pour reculer les bornes des sciences. Je ne prétends pas cependant que ce fut son intention ; il ne vovait que lui partout, il ne spéculait sur les sciences que pour sa propre gloire, il voulait à tout prix se faire une réputation sur celle des autres.
Entièrement occupé de lui-même, de ses découvertes et de la célébrité qu’il s’imaginait mériter, Marat ne me semblait pas devoir être sensible à la beauté. Taillé en
sapajou, il paraissait peu fait pour plaire, et cependant il
avait trouvé le secret de s’attacher madame la marquise
de L... (1), femme dont la délicatesse d’esprit rendait la
conversation très séduisante. Séparée de son mari, qui, couvert de dettes, déshonoré par d’infâmes escroqueries, avait souillé le lit conjugal en y apportant une maladie infecte, elle s'était mise sous la conduite de Marat, qui, ne se bornant pas au rôle de médecin, voulut encore succéder au mari. Une pareille union m’a longtemps étonné. La dame était douce, aimable, bonne, et il n’y avait rien desi rèche, de si violent, de si sauvage dans la vie domestique que Marat.
(1) M. de Montrol, dans une longue note sur Marat (t. I, p. 347- 390), entre dans des détails sur cette liaison et donne le nom tout entier : « La marquise de Laubépine, sœur des marquises de M... et de S..., et nièce de l’un des plus illustres ministres qu’ait eus la monarchie... » Il s’agit sans doute de Claire-Adélaïde-Antoinette de Choiseul- Beaupré, mariée en 1770 à Louis-Marie-Emmanuel-Maximilien, marquis de Laubépine. Voir là-dessus des documents curieux publiés par M. Charles Vellay dans la Revue historique de la Révolution française (janvier-mars 1910).
Lorsque je quittai Paris pour fonder le Lycée de Londres (1), l’amitié de Marat me suivit au-delà du détroit ; mon établissement pouvait lui être utile sous plus d’un rapport. Il m’écrivait souvent. Il y a loin du style des lettres qu’il m’adressait alors à celui des infâmes articles qu’il a depuis publiés contre moi. On en pourrait juger surtout par la première lettre qu’il m’envoya après la publication du Traité de la Vérité. Ce fut du reste la seule fois qu'il parut sensible à des éloges qui, à ses yeux, étaient toujours trop modérés (2).
Marat avait fort bien remarqué que les journalistes étaient les distributeurs privilégiés des réputations; mais sa morgue, son insolence, ses prétentions, l’avaient fait éconduire par tous ceux qui l’avaient recherché. Il me savait lié avec plusieurs d’entre eux, et Je crois que Je dois à cette circonstance, plutôt qu’à son estime, l’espèce d’attachement qu’il me montra pendant plusieurs années. Sans cesse il m’adressait des extraits, des éloges de ses ouvrages écrits de sa propre main. Je ne pouvais concevoir qu’on eût l’impudence de s’encenser ainsi soi-même; mais ne considérant que l'injustice dont je le croyais la victime, je déployais tout mon zèle pour donner de la publicité à ses écrits, et je réussis souvent. À peine m’en remercia-t-il une fois, et voici pourquoi : malgré mon estime pour ses connaissances et pour ses découvertes, je ne partageais
(1) Ce Lycée de Londres devait être quelque chose d’analogue aux Musées qu’avaient fondés à Paris Court de Gébelin, La Blancherie, etc... Le prospectus de Brissot est du 17 janvier 1784 ; mais il était déjà à Londres depuis plusieurs mois.
Toutes les pages qui vont suivre sur Marat sont nécessairement antérieures au 13 juillet 1793, jour où il fut assassiné. J’ai d'ailleurs peine à croire que Brissot les ait écrites à l’ Abbaye. Il faut présumer qu’il les aura rédigées, à tête reposée, dans une des années antérieures, sauf à les retoucher dans sa prison.
(2) Je reporte cette lettre à la Correspondance.
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pas entièrement l'admiration dont il s’honoraït lui-même, et, doutant quelquefois de la vérité de ses propositions, je me permettais de retrancher ses exagérations, surtout dans les éloges ; il ne me savait point gré de cette modestie que je croyais devoir avoir pour lui.
Plein du désir de le voir prospérer, je ne cessais de lui amener de nouvelles connaissances pour être témoins de ses expériences. Je ne sais par quelle fatalité on sortait toujours de chez lui content de ses tours de force et peu content de lui-même. Il s’exprimait difficilement, ses idées étaient confuses, et sa susceptibilité, qu’il était facile d’éveiller par la moindre objection, par le moindre indice de mépris et d’indifférence, cette susceptibilité, enflammant aussitôt ses esprits, le portait à la violence, brouillait toutes ses idées, et lui en faisait perdre le fil. Je vis un jour un effet frappant de cette irascibilité. Volta (1), si célèbre par ses expériences sur l'électricité, avait été curieux de voir celles qu'annonçait Marat pour renverser la théorie de Franklin. A peine ce dernier en eut-il répété quelquesunes et entendu une ou deux observations, que, se doutant de l’incrédulité de Volta, il l’accabla d’injures au lieu de répondre à ses objections.
Il s'était aperçu cependant de sa difficulté à parler et à se modérer dans la discussion. Il cherchait un homme de lettres qui eût le talent de la parole, et qui pût développer
pour lui sa théorie. Après les développements, il aurait
paru dans son temple, comme le dieu, pour recevoir l’encens des simples mortels. Il me fit plusieurs fois la proposition d’être son suppléant, son grand prêtre ; je lui objectai ma timidité, mon ignorance en physique ; ilme promit de m'initier, en peu de temps, dans les mystères les plus abstraits de ses découvertes.
(1) Volta vint en effet à Paris en 1782.
Je persistai constamment dans mes refus, parce que je ne voulais être le proxénète de personne, parce que je ne m'étais jamais senti un très grand attrait pour la physique, parce que je ne me croyais pas assez de prestesse dans le poignet pour bien faire les expériences, parce qu’enfin mon sens intérieur m'’éloignait plutôt qu’il ne me rapprochaïit
de Marat. La curiosité, le désir d'apprendre, de connaître.
me l'avaient fait rechercher ; l'envie de lui être utile, parce qu'il me paraissait opprimé, m'avait fait entretenir sa connaissance ; mais j'avoue qu’il ne m'avait jamais inspiré aucun de ces sentiments qui font les délices de l’amitié. C’est par ce sentiment d'humanité que Je lui procurai quelquefois la vente de ses livres et de ses boîtes d'expériences.
L’ardeur qu’il mettait à recueillir le petit profit deses ouvrages me faisait juger qu'il était dans la détresse, quoiqu'il eût assez de fierté pour ne pas me l’avouer.
Eh bien! ce service que je cherchais si gratuitement à lui rendre lui a fourni la matière des injures les plus infâmes qu'il m'a prodiguées depuis dans un de ses numéros. Loin de lui retenir le prix de ses ouvrages, j’aurais alors partagé avec Marat mon argent, si j'en eusse été bien pourvu.
J’ai dans tous les temps rendu justice à Marat, et je la Jui rendrai encore, quoique je lui doive une partie des persécutions que j'éprouve aujourd’hui. Il était infatigable dans le travail, habile dans l’art de faire des expériences. J’entendis un jour Franklin lui rendre cet hommage. Ses expériences sur la lumière l’avaient enchanté. Je n’en dirai pas de même de celles du feu ou de l’électricité. Marat crut avoir fait des découvertes qui détruisaient le système de Franklin ; mais ce dernier ne fut point dupe de son charlatanisme.
L’académicien Leroi (1), nommé commissaire pour exa-
(1) J.-B. Leroy, membre de l’Académie des Sciences (1751), garde du cabinet de physique du Roi, avait été un des quatre commis-
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miner ses découvertes sur la lumière, convint lui-même que celles sur le prisme étaient ingénieuses, et que Marat avait une adresse admirable pour les faire. Son rapport lui était à certains égards avantageux, mais quelques académiciens le forcèrent de le supprimer.
Marat était acharné à vouloir obtenir un éloge de l’Académie des Sciences, et cet acharnement lui suggéra l’idée d’une ruse qui lui coûta un travail immense. Il entreprit de donner une nouvelle traduction des Principes d'optique de Newton. C’était la meilleure manière de les détruire, car je ne doute pas qu'il ne les eût altérés. Il voulait faire approuver cette traduction par l’Académie. En la signant il aurait éveillé les soupçons et fait examiner l’ouvrage sévèrement. Pour éviter ces difficultés, il proposa à plusieurs de ses amis de lui prêter leur nom. Il réussit auprès du grammairien Beauzée, homme faible et doux, qui ne se méfia pas de la manœuvre de Marat (1). À ce nom, les commissaires de l’Académie ne balancèrent pas à donner, sans lire, une approbation et des éloges au livre de leur ennemi. Je ne sais quel fruit ilen a retiré. Cette traduction est ignorée, quoique superbement imprimée (2). Marat me fit présent d’un exemplaire sur papier vélin, dans le commencement de la Révolution.
A cette époque, Marat était pauvre et vivait misérablement, et quoique, depuis mon retour de l’Amérique, je l’aie peu vu chez lui, je ne crois pas qu'il ait changé de prin-
saires désignés par l’Académie, en 1779, pour examiner le mémoire de Marat (Bougeart, p. 38 et 40).
(1) Beauzée, membre de l’Académie Française depuis 1772, était secrétaire-interprète du comte d’Artois (Alm. roy. de 1784, p. 504). De là ses relations avec Marat, médecin des gardes-dlu-corps du prince (Cf. Bougeart, p. 49).
(2) Optique de Newton, traduction nouvelle, faite par M... sur la deuxième édition originale, dédiée au Roi par M. Beauzée, éditeur de cet ouvrage, l’un des quarante de l’ Académie française. Paris, 2 vol. in-8°, 1787.
cipes. On l'a accusé de vénalité, de corruption. Je n’ai cessé de le dire, il était au-dessus de la corruption. Marat n’avait qu’une seule passion, celle de dominer dans la carrière qu’il
parcourait. L’ambition de la gloire était sa maladie, il
n'avait point celle de l’argent. D’un tempérament bilieux, d’un caractère atrabilaire, il était opiniâtre dans ses sentiments et constant dans sa marche. On peut juger de son opiniâtreté par ce trait : avec la plus grande difficulté à parler, il s’est cependant montré à toutes les tribunes. Il oubliait tout pour ne voir que son objet.
Le désir d’arriver à son but lui faisait employer toutes sortes de moyens, mensonges, calomnies. Il fut en tout comédien. Il défendit le peuple comme il avait défendu la vérité en physique, non pour être utile au peuple, Marat le méprisait, mais pour parvenir à ses fins. La flagornerie envers la multitude était le meilleur moyen, il l’employa. Si la tyrannie lui eût été plus facile, il l'eût préférée. Mais il fallait être tribun avant d’être tyran.
Tous ses mouvements étaient d’un saltimbanque. Il semblait voir un polichinelle dont on tirait tantôt la tête et tantôt les bras. Tout était coupé, décousu, dans ses discours comme dans ses gestes. C’est que rien ne sortait de Son âme, tout partait de sa tête, tout était artificiel.
Marat n’aimait personne, ne croyait point à la vertu; il n’aimait que lui-même. Jamais il n’a loué aucun écrivain. Il semblait que tous les talents, tout le génie, fussent concentrés en lui. Il se croyait très sérieusement seul capable de gouverner la France, et il en a fait la confidence à quel-
ques amis. Obligé de marcher à la suite des Robespierre …
et des Danton et de soutenir le parti qui le protégeait, il avait le plus profond mépris pour ses chefs.
J'ai dit qu’il était audacieux, et cependant il n’était pas « brave ; il n’avait ni le courage d’un spadassin, ni celui « d’un philosophe. Quoiqu'il ait voulu se battre un jour avec.