‹ J.-P. Brissot: Mémoires (1734-1793) (volume 2)Chapitre 57 sur 63 · AVES · texte numérisé non relu

AVES

le physicien Charles (1), parce qu'il n'avait pas témoigné assez de respect pour ses expériences, quoiqu'il ait menacé un jour la Convention de se brûler la cervelle au pied de la tribune avec un pistolet qui n’était pas chargé, queique enfin il parlât toujours de sang et qu'il défiât toute la terre, jamais ses fanfaronnades ne m'en ont imposé. Je l'avais vu de trop près, il était violent, mais peu courageux. Sous le despotisme il craignait les bastilles ; il a encore craint les prisons depuis le règne de la liberté. Je citerai deux traits qui feront à cet égard connaître son caractère. Marat avait en 1780 concouru pour le prix fondé par la Société Economique de Berne, sur la question de la réforme des lois criminelles. Cette Société différait chaque année à prononcer son Jugement. En 1782 j'annonçai ma Bibliothèque des lois criminelles, en dix volumes. Marat me pria d’y insérer le Mémoire qu’il avait adressé à la Société. Ce discours contenait des hardiesses qui devaient mécontenter le gouvernement. Je demandai à Marat s’il voulait que son nom parût : « Non pas, me dit-il, la Bastille est là, et je ne me soucie pas d’y aller. » Il m’en laissa donc courir la chance à moi, dont le nom était à la tête de cette collection.

Je le rencontrai un jour aux Tuileries, en 1786 ou 1787. Il y avait longtemps que je l’avais vu. Nous parlâmes de ses travaux. Je lui demandai pourquoi il s’opimiâtrait à suivre la physique, tandis qu’il avait contre lui toutes les Académies et tous les physiciens ; je l’exhortai à consacrer ses travaux à la politique. Il est temps, lui disais-je, de songer à renverser le despotisme ; réunissez vos travaux aux miens, à ceux des gens de bien qui ont juré sa perte, cette entreprise vous couvrira de gloire. Marat me répondit

(1) J.-A.-C. Charles, physicien (1746-1823), bien connu par son ascension en aérostat de 1783, membre de l’Académie des Sciences, le mari de l’Elvire de Lamartine.

qu'il aimait mieux continuer paisiblement ses expériences parce que la physique ne menait point à la Bastille, et il me fit très bien entendre que le peuple français n’était ni assez mûr, ni assez courageux pour soutenir une révolution.

Quand la Bastille fut renversée, Marat cessa de la craindre, et quitta sa tanière ; il prétendit même, deux ou trois mois après cette époque, avoir tous les honneurs de cet événement glorieux ; et, fabriquant je ne sais quelle histoire d’un colonel de dragons qu’il avait arrêté sur le Poni- Neuf, il me pressa de l’imprimer dans le Patriote Français. Il s’y donnait à lui-même des éloges si extravagants, que je ne pus me résoudre à cette complaisance. J’effaçai les éloges, j’imprimai le fait ; ainsi modifié, il était encore assez invraisemblable (1). Mais perscnne n’en ayant été témoin, Marat pensait que personne ne pouvait le contredire.

Dans ce récit, d’où j'avais retranché des comparaisons, telles que celles d’Horatius Coclès « arrêtant, comme Marat, toute une armée sur un pont » ; et ailleurs « le front audacieux de Marat faisait pâlir les hussards et les dragons, comme son génie, pour la physique, avait fait autrefois pâlir l’Académie »; il restait, certes, encore beaucoup d'honneur à Marat.

Je voulais bien que ma complaisance servît à le faire valoir; mais je ne voulais pas qu’elle rendît ni lui ni moi ridicules. Jamais Marat ne put me pardonner la pudeur de mes retranchements.

Désespérant de trouver des journalistes adulateurs, il entreprit lui-même un journal. Je l’annonçai avec éloge,

pour lui attirer des souscripteurs (2). En lui rendant ce |

(1) C’est dans le numéro du Patriote du 7 septembre 1789 que parut Particle retouché par Brissot. Mais Marat le trouva sans doute insuffisant, car quelques semaines après il raconta longuement, et à sa façon, l'incident dont il se faisait le héros (N°$ 18 et 36 de l’ Ami du Peuple).

(2) Patriote français du 18 septembre 1789 : « Il paraît un nouveau

Sage

service que je n'ai refusé à aucun de mes confrères, je croyais être utile au public ; Dieu ! quelle était mon erreur ! Quelle fut ma surprise en lisant quelques-uns de ses numéros ! Comment un écrivain qui se respectait pouvait-il se dégrader par un ton aussi vil, aussi scandaleux, aussi atroce ? Je l’avoue, je croyais Marat médiocre écrivain, logicien inconsèéquent, incrédule en morale, ambitieux et ennemi de tous les talents ; mais Je ne croyais pas qu’il violât tous les principes, toutes les lois, au point de calomnier les hommes les plus vertueux, de prêcher le massacre et le pillage. Je m'arrête ici, et je finis par cette réflexion : quelque mal que m'ait fait Marat, je le lui pardonne; mais je ne lui pardonnerai jamais d’avoir corrompu la morale du peuple, de lui avoir inspiré le goût du sane. Sans morale et sans humanité, il n'y a pas de république.

Jamais, et malgré toutes les provocations de Marat, je n'ai voulu échapper un mot des circonstances que je viens de raconter ; les discussions personnelles m'ont toujours déplu : elles ne me semblaient que trop propres à servir les desseins des ennemis de la Révolution.

J’ai cru devoir m’étendre ici sur cet homme qui a joué un rôle extraordinaire, parce qu’on apprend mieux à le connaître dans la partie de sa vie qui a précédé la Révolution que dans celle qui a suivi. Depuis 1789 il a été constamment sur les tréteaux ; auparavant on le voit chez lui et plus au naturel.

Le portrait que je viens de faire de Marat ne ressemble point du tout à celui qu'il a récemment tracé de lui-

journal, le Publiciste parisien [c'était le sous-titre de l’ A mi du Peuple]. L'auteur est M. Marat.…., autant distingué par ses écrits patriotiques que par ses découvertes en physique... » Suivent des éloges, avec des réserves sur la violence avec laquelle Marat attaquait l’Assemblée nationale.

même (1). C’est que dans ce portrait léché, caressé avec soin, Marat ne s’est point montré tel qu’il était, mais tel qu'il voulait paraître. On voit qu'il s’y est peint en miniature et tout en rose. C’est la première fois depuis 1789 que l’Ami du peuple n’a pas trempé ses pinceaux dans le sang. On s’étonne encore après l'avoir lu. L’homme des massacres de septembre et des trois cent mille têtes, parlant de sa morale, de son humanité, de son indignation à l’aspect d’une cruauté : c’est à faire frémir ! On dirait un tigre affublé d’une peau de mouton.

À l’époque où je fis la connaissance de Marat, on me fit une proposition qui me tenta. Il existait alors des hommes qui, sans avoir de talent, faisaient commerce du talent des autres, qui bâtissaient de grandes entreprises, publiant de brillants prospectus, prenant l’argent des souscripteurs, et ne fournissant aucun ouvrage. Une de ces sociétés de spéculateurs annonça une nouvelle traduction de Milton. On me croyait savant dans l’anglais, on me proposa cette traduction, et je consentis à la faire. Je fournis deux chants, et je ne reçus rien. Cependant je voyais des bureaux bien montés, des registres, des quittances de souscriptions etc.; mais tout cet appareil n’était que pur charlatanisme : l’entreprise resta là, je ne sais ce que devint l’argent.

J'avais également offert à Marat de s’unir à moi pour la traduction de Milton ; car, malgré les monts d’or qui pleuvaient sur lui, je croyais le servir en lui faisant partager le produit de l’ouvrage dont j'étais chargé. Marat nes’en occupa point, du moins il ne m’en a jamais rien montré ; mais quand je lui annonçai le triste résultat de mon travail,

(1) Dans le n° 98 de son Journal de la République française (janvier 1793). M. de Montrol l’a donné en note, ce que je crois inutile.

en l’engageant à arrêter le sien, il eut l’air vivement piqué. Il regrettait beaucoup son temps et ses espérances perdues ; enfin, il ne craignit pas de me témoigner du mécontentement d’un accident dont je souffrais seul, au lieu de me savoir gré de l'intention qui m'avait fait aller au-devant de lui pour cet objet.

Telle fut toujours la conduite de Marat à mon égard. Mon chapitre du Préjugé académique (1) l’avait enchanté. J'y défendais ses talents, et Je critiquais un de ses rivaux. Voilà comme il aurait toujours fallu me conduire pour lui plaire ; c’est à quoi je ne pouvais me soumettre. Je voulais bien le louer, maïs je voulais aussi payer aux autres mon tribut d’éloges quand il était mérité. Marat eût préféré, je crois, qu’on gardât le silence sur son compte, plutôt que d'en parler sans l’élever au-dessus de tous les savants, de tous les philosophes de son temps. Croirait-on qu'il était indigné d’une page de ma Théorie des lois criminelles, consacrée à l'éloge de Voltaire, de cette page dans laquelle je disais : « C’est à toi, sublime Voltaire, toi qui soufflant sur ton siècle le feu de ton génie, l’as créé, l’as vivifié : c'est à toi que l’univers doit le jour pur qui l’éclaire ! À ta voix la vérité a repris son flambeau, la raison son essor ; l’essaim nombreux des préjugés a disparu, le fanatisme sanguinaire a caché sa tête en lançant son poison contre lui. Ami de l’humanité, père des malheureux, tu déployas ta mâle éloquence, tu prodiguas tes trésors pour soulager leurs maux, et pour extirper ces atrocités raisonnées qui souillent nos tribunaux criminels. Si l’admiration t'a érigé des statues, la reconnaissance t'a dressé des autels dans tous les cœurs. Chéri pendant ta vie, regretté après ta mort, admiré partout et dans tous les

(1) Pages 333-340 du livre De la Vérité. Ce n’est autre chose que ce dialogue entre le géomètre (Laplace) et le sceptique (Brissot), dont j'ai déjà parlé.

temps, tu fus moins qu’un dieu sans doute, mais tu fus plus qu’un homme. » Croirait-on, dis-je, que Marat me reprocha un jour de n'avoir pas supprimé cette page, qui lui semblait une offense à notre amitié, parce que Voltaire l’avait jadis offensé lui-même en attaquant lâchement et platement un de ses ouvrages.

Cet ouvrage était, comme je l’ai dit, le livre intitulé : De l'Homme, ou des principes ou des lois de l’influence de l'âme sur le corps, et du corps sur l’âme(1). Il n’y avait point de lâcheté à Voltaire de défendre Helvétius alors opprimé, et on ne trouvera peut-être plat dans son article que les citations qu’il empruntait au livre de Marat pour le critiquer. Par exemple, lorsque Marat dit que la pensée fait vivre l’homme dans le passé, le présent et l’avenir, l’élève au-dessus des objets sensibles, le transporte dans les champs immenses de l'imagination, étend pour ainsi dire à ses yeux les bornes de l’univers, lui découvre de nouveaux mondes, et le fait jouir du néant même, Voltaire répond à ce galimatias en le félicitant de jouir du néant: « C’est un grand empire, ajoute-t-il, régnez-y, mais insultez un peu moins ceux qui sont quelque chose.» Marat venait de traiter les Locke, les Malebranche, les Condillac « d'hommes orgueilleusement ignorants, d’esprits bornés, fermés à l’évidence pour ne rien voir au-dessus de leur capacité ». Voltaire remarque qu’on pouvait établir un système contraire au leur sans les injurier, parce que des injures ne sont des raisons ni en physique, ni en métaphysique.

Après avoir prouvé que l’homme a une âmeet unevolonté, Marat parle d'observations curieuses sur nos sensations et nos sentiments ; ces observations curieuses sont le spectacle d’une tempête, de la mer en fureur, du ciel en feu, du mugissement des eaux et des vents déchaînés; puis c’est le tableau

(1) Voir plus haut, p. 198.

d’une belle campagne que le soleil éclaire de ses derniers rayons à la fin d’une journée sereine. Rien dans tout cela ne paraît à Voltaire neuf et bien placé. A ces observations curieuses, Marat en joint d’autres sur la vraie force d'âme ; il refuse cette force « à ce bouillant Achille, à ce furieux Alexandre, à cet austère Caton », oubliant qu'il a vanté plus haut l’intrépidité de ces héros. Voltaire se borne à faire observer « que si monsieur le docteur en médecine se contredit ainsi dans ses consultations, il ne sera pas souvent appelé par ses confrères ». Je vois bien dans tout cela du persiflage, et une malignité à faire ressortir les défauts de l’ouvrage qu'il attaque, mais je n’y trouve ni platitude ni lâcheté. Peut-être, au reste, la sévérité de Voltaire avaitelle été provoquée autant par son amitié pour Helvétius que par sa haine contre Rousseau. Marat terminait son livre par une magnifique invocation à l’auteur d'Emile. «Prête-moi ta plume, disait-il, prête-moi ton talent enchanteur, prête-moi tes accents sublimes ». Voltaire ajoutait : «avec lesquels tu as enseigné àtousles princes qu'ils doivent épouser la fille du bourreau si elle leur convient, et que l'honneur joint à la prudence est d’assassiner son ennemi, au lieu de se battre avec lui comme un sot ». Heureusement pour l’honneur de Voltaire qu'il avait terminé sa carrière avant la Révolution ; Marat l’eût fait passer pour un aristocrate et un modéré. Il est vrai que Voltaire n’aimait ni les égorgeurs ni les bourreaux.

J'avais failli me faire un ennemi mortel de Laplace en imprimant notre conversation. Mon panégyrique d’un homme doué de quelques talents, et que je trouvais injuste de traiter d’imbécile, m'avait fait passer aux yeux du géomèêtre pour une tête exaltée, et qui n’entendait rien à la logique et aux sciences. Nous fûmes quelques années sans nous parler ; Mentelle opéra enfin notre réconciliation ; Laplace me donna depuis des marques de son estime ;

son opinion sur mon compte avait changé, je lui laissai celle qu'il s'était formée sur Marat, auquel il ne pardonnait pas son mépris pour Newton. Marat, de son côté, ne lui pardonnait pas son mépris pour lui-même.

C'était principalement contre les hommes qui suivaient la même carrière que Marat nourrissait une haineprofonde. Cependant il faisait secrètement tous ses efforts pour s’en rapprocher, et je m’efforçais alors de lui donner toutes mes connaissances, de répandre sa réputation et comme médecin et comme physicien. C’est une connaissance dont plusieurs de mes amis n’ont pas dû, par la suite, me savoir beaucoup de gré. Ainsi je lui amenai Chambon, Villar, l’abbé Miolan (1), Letourneur, traducteur de Shakespeare, que j'avais rencontré chez Mercier (2), et Mercier lui-même, qui depuis se cachait en le voyant (3). Je me rappelle que Mercier, qui avait suivi ses ordonnances, me disait un jour qu'ils’en trouvait bien, mais qu'il se serait encore trouvé mieux de s’en passer ; et depuis, il ne lui en a pas redemandé.

Marat voulait aussi que je le misse en rapport avec Fourcroy, auquel il se trouvait trop supérieur en mérite pour le craindre ou l’envier. Fourcroy avait pourtant déjà commencé sa belle réputation, malgré les petitesses et les jalousies de l’Académie (4) de médecine, qui avait failli l’arrêter dans ses travaux en lui refusant des titres qu'il fut forcé d'acheter (5). Ses cours attiraient la foule. Autant

.(4) L’abbé Miolan, physicien, connu surtout par un essai malheureux d’aérostat. Voir plus loin, t. II, p. 4.

(2) Mercier (1740-1814), plus tard conventionnel, venait de done en 1781, la première édition de son Tableau de Paris.

(3) On peut ajouter Ch. de Pougens à cette liste. Voir à la re pondance.

(4) Lisez : de la Faculté.

(5) Un legs d’un docteur Diest permettait à la Faculté de Médecine de recevoir gratuitement tous les deux ans, après concours, un jeune médecin. Fourcroy, en 1778, fut reçu le premier, mais la Faculté refusa de le faire bénéficier du legs. Ce n’est qu’en 1780 que, grâce à la bourse de quelques amis, il put payer son grade de docteur (Biogr.

Marat éprouvait de difficulté à s'exprimer, autant il mettait d'hésitation, d’incohérence et d’âpreté dans ses leçons, autant Fourcroy y déployait de netteté, d'élégance, de facilité. Son organe était pur, agréable comme son langage ; il mettait la science à la portée de tout le monde, et les gens les moins instruits et les moins disposés à s’instruire trouvaient encore du plaisir à l'entendre.

Je me rappelai la comédie de Marat chez le physicien Charles (1), homme honorable qui a participé à l'honneur de la découverte des ballons de Montgolfier en construisant l’aérostat dont on se servit pour les fameuses expériences de ces ballons, et qui, par ordre du dernier roi, vit graver son nom à côté de celui des frères Montgolfier dans la médaille consacrée à la mémoire de leur invention. Je me gardai bien, je l’avoue, de proposer à Fourcroy de se lier avec un savant aussi terrible et aussi chatouilleux que Marat, et qui menaçait ses contradicteurs de les tuer. Malgré sa haine contre les fermiers-généraux et les académiciens, il voulait aussi que je le conduisisse chez Lavoisier. Je le refusai nettement, lui disant que je connaissais à peine ce chimiste illustre, qu'il était l’ami de Mentelle et non le mien, et que Mentelle même n’était pas assez lié avec lui pour lui présenter un étranger. Marat ne me crut point. Je lui disais pourtant la vérité. Je n’avais alors jamais vu Lavoisier ; j’estimais ses ouvrages et son ardeur pour les sciences ; mais je n’étais point assez savant pour aller aux réunions qui se tenaient chez lui, où l’on ne voyait que des savants distingués, et il n’entrait pas dans mon caractère de me présenter comme homme du monde dans son salon. Puisque je n’avais point de relations d'amitié avec Lavoisier, Marat en conclut que je devais me montrer son ennemi,

univ. et Biogr. Rabbe). C’est presque aussitôt après qu’il ouvrit son cours public de chimie.

(1) Voir plus haut, p. 205.

et il me fit passer un article contre lui (1), dans lequel il prétendait que l’académicien s’était injustement approprié des découvertes faites par Cavendish. Je n’avais point les ouvrages de Lavoisier sous les yeux, et ne pouvais apprécier l’accusation ; mais je voulus que Lavoisier lui-même en fût le juge. Il démontra l'injustice de cette accusation en : prouvant qu'il avait toujours cité ceux auxquels il avait emprunté quelque chose. On n'avait pas toujours eu la même attention à son égard, disait-il à ce sujet à Mentelle, auquel il racontait qu’on avait donné comme neuves, en 1779, des expériences et des théories qu'il avait communiquées à l’Académie des Sciences dès 1777. Ces communications étaient relatives à la découverte de la décomposition de l’eau, et on ne pouvait les lui contester, car Lavoisier avait pris la précaution de les faire parapher à leur date par le secrétaire. Je ne sais si le fait est connu.

Lavoisier, auquel je croyais avoir ainsi donné des preuves de mon estime et de ma déférence comme chimiste, m'a depuis regardé comme un de ses ennemis. [lest vrai que Je ne faisais aucun cas de ses connaissances administratives et financières, ou plutôt que je le considérais comme appartenant à une classe naturellementopposée à l'intérêt public. Je n’applaudis point à sa nomination de député-suppléant à l’Assemblée nationale, et encore moins à celle d’administrateur de la trésorerie (2). Lavoisier, fermier-général et président de cette caisse d’escompte dont les chefs ont longtemps cherché à s'emparer des finances de l'Etat, et qui, dans l'intérêt de leurs billets, avaient tous écrit contre les assignats, me semblait aussi déplacé pour régir le trésor national que pour voter librement contre les ministres auxquels il était subordonné. J’attaquai sa nomination,

(1) Probablement pour le Lycée de Londres, alors en pro)j et. (2) Voir sur toute cette affaire le Patriote français des 9 avril 1791 et jours suivants.

et bien plus vivement encore celles de Devaines, de Rouillé et d’Huber qu’on lui avait associés. Je n’épargnai que Dutremblay, honnête et laborieux maître des comptes, esprit net et exercé, et Condorcet, à qui je fis mes condoléances de se trouver en compagnie d’un imbécile incapable d'idées (1), d’un Suisse, banqueroutier à Londres, agioteur à Paris (2), et d’un ancien commis (3), distributeur de lettres de cachet contre ceux qui avaient attaqué ses déprédations, ami de Turgot qu'il avait perdu, et ennemi de la Révolution qu'il voulait perdre.

Il y avait dans la réunion des six commissaires du trésor un plan qui ne devait pas échapper aux esprits les moins prévenus. Delessart (4), obligé de se dessaisir d’une partie de sa puissance, n'avait voulu la confier qu’à des gens sur les opinions et les intérêts desquels il pouvait compter. Les combats que je livrai contre cette mesure ne firent qu'éveiller l’attention. Buzot, à qui j'avais communiqué mes idées, les soumit à l’Assemblée nationale(5). Chacun voulut se justifier et prouver à la fois qu’il était habile patriote et désintéressé. Huber fut confondu par Clavière ; le choix de cet homme était indigne et maladroit, et il enpêchait que les autres passassent inaperçus. Devaines vint chez moi plaider sa cause, il m’envoya un petit écrit qu'il avait publié en faveur du Tiers-Etat, et où les bons prin-

(1) Rouillé de l’'Etang.

(2) Le banquier Huber.

(3) J. de Vaines avait été, aux Finances, un collaborateur de Turgot, puis de Necker. Il mourut conseiller d'Etat en 1803.

(4) Valdec de Lessart (1742-1792), successivement contrôleur général des Finances (décembre 1790), ministre de l'Intérieur, des Affaires étrangères, de la Guerre ; mis en accusation par l’Assemblée le 10 mars 1792, massacré à Versailles le 9 septembre suivant.

(5) C’est dans la séance du 10 avril 1791 que Buzot, nommé ici pour la première fois, attaqua la nomination d’Huber, en s'appuyant sur les renseignements de Clavière. Huber donna sa démission le mai, en envoyant une lettre de justification (voir Moniteur du 8 mai).

cipes étaient soutenus (1). Devaines, qui pouvait se vanter d’avoir la femme la plus aristocrate et la plus spirituelle en aristocratie qui ait existé, ne voulait point paraître ennemi de la Révolution ; sa femme seule l’avait en horreur, et elle s’était déjà retirée en Suisse, dans la crainte de se laisser gagner par les opinions qui dominaient en France (2).

On attribuait à Lavoisier le projet de murailles pour Paris (3), projet exécuté à notre honte, au déshonneur de l’architecte et du bon goût, et au profit seul de certains entrepreneurs qui s’y sont enrichis (4). [Si le fait est vrai, il accusait les lumières et le patriotisme de Lavoisier ; car, sous prétexte que le despotisme régnait, il n’était pas autorisé à fabriquer des menottes, des mentonnières et des geôles pour ses semblables. De plus, il était fermier-général ; était-ce à ce titre qu’il fallait espérer en lui un restaurateur des libertés du peuple et de ses finances ?] Collègue de Lavoisier à la Société des Amis des noirs, j'aurais voulu n’avoir qu’à le louer; je lui trouvais des formes prévenantes, un esprit aimable, et un nom justement célèbre dans les sciences. [Je soutiendrai son système ingénieux sur l'air pur ; j'aime la manière dont il explique tous les phénomènes que Stahl et les Anglais ne peuvent résoudre qu’à l’aide de leur phlogistique imaginaire que Fourcroy détruit avec tant de force. Mais comme il serait très ridicule de mettre à la tête d’une école de chimie un Colbert ou un Davenant (9), il ne semblerait pas moins étrange d’aller chercher un mi-

(1) C’est sans doute sa brochure Des moyens d’assurer le succès et la durée de la Constitution. Paris, 1790.

(2) Voir, sur M. de Vaines, sa femme et son salon, les Mémoires de Garat sur le XVIII® siècle, t. II, p. 260 et suiv.

(3) C’est en 1784, sous Calonne, qu’on avait commencé, pour mieux assurer la perception des fermes, la construction du mur d’enceinte, avec barrières ; et dès 1787, Dulaure, dans un pamphlet, dénonçait Lavoisier comme l’inspirateur du projet

(4) Les passages entre crochets sont tirés d’un article du Patriote du 11 avril 1791.

(5) Charles Davenant, fils du poète, 1656-1714, économiste anglais.

nistre des finances au milieu des fourneaux de son laboratoire, à moins que ce chimiste n’eût fait sés preuves en finances. Or, quelles étaient les preuves de Lavoisier ?]

En attaquant vivement les autres, en attaquant même l’honnête et pur Condorcet, je n’avais parlé de Lavoisier qu'avec le ménagement que je voulais montrer pour son caractère personnel. Je vis par une lettre qu’il m’écrivit combien ma franchise lui avait paru dure ; mais nous n’aurions pas été dignes de la liberté si nous avions eu les uns pour les autres une molle indulgence, et si nous avions sacrifié à de petites considérations les grands intérêts du peuple.

Billet de Lavoisier

. » M. Lavoisier a l'honneur d'envoyer à Monsieur Brissot- Warville copie de la lettre qu’il a adressée à M. Delessart, en réponse à celle qui lui annonçait sa nomination à la place de commissaire de l’administration du trésor public: il espère qu'il voudra bien la faire insérer dans le Patriote français.

» M. Lavoisier désirerait bien d’être mieux connu de M. Brissot-Warville, il lui aurait épargné des qualifications qu'il était bien éloigné de mériter. Il espère que, dans tous les les temps et dans quelques circonstances qu’il se trouve, Sa conduite prouvera toujours que personne n’est plus attaché que lui aux principes de la Révolution (1). »

Ce fut aussi au commencement de ma liaison avec Marat

(1) Brissot refusa d’insérer la lettre de Lavoisier à Delessart, en donnant comme raison qu’elle avait déjà paru dans d’autres journaux. Elle se trouve en effet au Moniteur du 9 avril 1791. Je ne la donne pas non plus, pour la même raison. Il suffira de dire que Lavoisier acceptait d’être un des dix commissaires de la trésorerie, mais à la condition de n’avoir pas de traitement.

que je publiai ma Théorie des lois criminelles (1), dont j'ai déjà parlé, et qui avait précédé d’une année la publication de mon Traité de la Vérité. Je dois dire quelques mots de cet ouvrage (2). [La multiplicité des abus qui souillent le code pénal de toutes les nations de l’Europe avait engagé un ami de l’humanité à proposer un prix pour celui qui donnerait le moyen de les réformer. La Société Econcmique de Berne avait été choisie pour juge. Elle détailla dans un programme les vues sous lesquelles ce sujet important devait être considéré. Voltaire voulut concourir à l’exécution d’un si noble projet ; il.ajouta non seulement une somme d'argent au prix proposé, mais, quoique sur le bord de la tombe, il ne recula point devant la composition d'un ouvrage sur cette partie de la législation.

Ses vices m'avaient depuis longtemps frappé; je les étudiais alors plus particulièrement ; j’en cherchai le remède. Jamais on n'avait envisagé la législation pénale sous un aspect philosophique, c'était cependant l’unique voie pour réussir ; j’osai donc appliquer la philosophie à la jurisprudence, et après avoir épuisé presque tous les codes, observé toutes les constitutions, je dessinai un plan de code pénal propre à tous les climats et même à tous les gouvernements : j'en avais désespéré au premier coup d'œil.

Mon plan était tracé lorsque Voltaire arriva à Paris, et, comme je l’ai raconté, il voulut bien accueillir l’introduction que je lui avais adressée. Ce suffrage était flatteur, il m’encouragea : jenvoyai mon plan à la Société de Berne ; mais comme cette Société, pour donner plus de temps aux concurrents, remettait d'année en année la distribution du prix, je fis imprimer mon ouvrage sans attendre sa décision.

(2) Tout le passage entre crochets est tiré littéralement de la préface de la Théorie des lois criminelles. Je le maintiens néanmoins, vu son peu de longueur, et pour ne pas interrompre la suite des idées.

Le moment était favorable, tout semblait annoncer une révolution prochaine dans la législation de l’Europe entière ; les philosophes en marquaient les abus, les princes semblaient chercher le moyen de les détruire]. Non seulement Frédéric, mais le despote humain de la Suède (1) avait annoncé, dans la diète de 1778, le projet de corriger les lois criminelles et d'en modérer les rigueurs. Le grand duc de Toscane avait déjà simplifié la vieille procédure de ses états et réuni les juridictions au grand tribunal de Florence. On s’occupait en Pologne de la confection d’un nouveau code dont la rédaction était confiée à M. Zamoiski, grand chancelier de la couronne. Enfin le souverain de l'Espagne même avait donné de pareilles instructions à M. Campomañès (2), et l’avait chargé de dresser un plan dont un avocat américain devait coordonner les détails. Ce code rédigé avec soin promettait d’être clair, court et uniforme, et il eût été plaisant que le Mançanarez offrîit à l’Europe un pareil exemple.

Ce fut au milieu de cette fermentation générale que je crus devoir lancer ma Théorie ; j’avouerai que, dans cette théorie, il est une foule d'idées qui ne doivent paraître qu’effleurées, mais 1l y a loin du temps où j’écrivais au temps où nous vivons ; alors il eût peut-être été dangereux de présenter ces idées dans toute leur force. La matière était trop neuve, trop hardie ; les yeux doivent être accoutumés par

degrés à la lumière pour n’être pas éblouis ; vouloir détruire à la fois tous les préjugés reçus, c’est nuire à l’établissement de la vérité. Ce n’est pas du soir au lendemain qu’on a conçu l’idée de renverser la Bastille, il a fallu un siècle pour s’y préparer... (3).

(1) Gustave III,

(2) Le comte de Campomañès (1723-1802), économiste, historien, ministre sous Charles III et Charles IV.

(3) Suivent trente lignes tirées de la Préface dont je viens de parler. Je les supprime.

Si d’un côté 1l m’eût été facile de réduire à une ligne mon article sur les corvées, conseiller de les abolir, de l’autre j'aurais pu m’étendre davantage sur la contrebande et le despotisme illimité de la finance, et surtout sur l’infâme trafic des nègres ; mais tous ces développements devaient trouver place dans une Histoire universelle de la législation criminelle que j'avais projetée et annoncée, car j'entrevoyais dès lorsque l’instant où l’on pourrait tout dire ne tarderait pas à arriver. Cette révolution n’était pas difficile à pressentir. Il ne fallait qu’examiner la marche de l'esprit humain. Les despotes les plus absolus étaient commandés par la raison universelle. Ils dirigeaient leurs efforts vers l'amélioration des lois, et s’attachaient enfin à prévenir les crimes plutôt qu’à les punir.

L'un des plus forcenés antagonistes de la constitution anglaise que j’aie vus est ce d’Albon dont j'ai déjà parlé et qui avait laissé mourir de chagrin Court de Gébelin (1). Il a même imprimé contre elle, sous forme de discours, une longuedéclamation en phrases arrondies, en termes ampoulés (2). Il peignait sous de fausses couleurs, il exagérait à plaisir les abus de cette constitution ; et pour se montrer conséquent, il leur préférait le monarchisme illimité. La question entre les enthousiastes et les frondeurs du gouvernement anglais n’est pas de savoir s’il renferme des abus, tout le monde en convient ; mais si ces abus sont moindres ou plus grands que dans un état monarchique : voilà le vrai point de la difficulté. Un gouvernement sans abus est, en politique, la pierre philosophale. Le meilleur du monde est celui où il y a le moins de désordre, et l’on conviendra alors

(1) Voir plus haut, p 56.

(2) Discours sur quelques gouvernements de l Europe, 1779. — Une quatrième édition parut en 1782, et l’ Année littéraire en rendit compte (1782, t. VIII, p. 289, — 1783, t. I, p 130). « Il a le mérite, disait le journaliste, d’avoir prédit la révolution actuelle de l’Amérique... »

qu’on s’est bien inutilement battu les flancs pour enfoncer une porte ouverte. Les déclamations contre la corruption des membres de la chambre basse, contre les impôts excessifs et la dette nationale, sont choses connues et rebattues : il fallait laisser à Grosley, Coyer, Linguet et consorts le plaisir de les répéter (1). Mais à l’époque où l’on s’acharnait le plus contre le gouvernement des Anglais, chez quel peuple la liberté, la propriété étaient-elles plus respectées, les privilèges plus restreints, les impôts plus également répartis ? Quel peuple avait encore déployé plus d’héroïsme patriotique et plus d’énergie dans le danger ? Et qu’on n’aille pas attribuer à la législation de ce pays les discordes civiles qui l’ont déchiré : les guerres de la Rose-Blanche et . de la Rose-Rouge ne furent pas un effet de la liberté populaire, mais bien du despotisme des chefs qui se disputaient l'honneur de s’entr'’égorger et d’inonder de sang leur malheureuse patrie. Alors là liberté se débattait encore sous le couteau de la tyrannie ; elle parvint enfin à la désarmer. Malgré d’Albon, qui a écrit que la constitution anglaise est un monstre, malgré six ou sept autres qui l’ont calomniée sans la connaître, malgré Linguet qui l’attaquait en haine de Montesquieu, malgré ses concessions au pouvoir, son esprit aristocratique, et toutes les imperfections que je suis le premier à reconnaître, la constitution anglaise fut, jusqu’à nous, le chef-d'œuvre des constitutions populaires. À défaut de liberté politique, les Anglais jouissaient du moins de la liberté civile, la plus essentielle au bonheur des individus, et leurs lois criminelles étaient les plus douces, les plus humaines qui régissaient les nations civilisées.

- (1) Grosley, le savant polygraphe champenois (1718-1785), avait publié Londres, 1770, 3 vol. in-12. — L’abbé Coyer, dont Brissot a déjà parlé (p. 75), est l’auteur de Nouvelles observations sur | Angieterre, 1779.

Les imperfections de ma Théorie des lois sont nombreuses, je le sais, mais pouvait-il en être autrement dans un début, sur une matière neuve, épineuse, et qui, à l’exception de quelques points tracés avec succès par Beccaria et Servan, n’avait point encore été envisagée dans son ensemble et sous un aspect philosophique ? Trop Jeune encore et trop pressé de publier mes idées, je cédai à l’impatience de débuter par un grand ouvrage et de me signaler en frappant à mon tour la tyrannie politique qui m'avait toujours révolté. J'avais dès lors juré de consacrer toute ma vie à sa destruction. La tyrannie religieuse succombait sous les coups des Voltaire, des Rousseau, des Diderot ; je voulais attaquer la tyrannie politique et briser l’idole des gouvernements qui, sous le nom de monarchie, pratiquaient le despotisme. Déjà, comme je l’ai dit, les tyrans les plus rusés, inquiétés du mouvement des esprits, de toutes parts en révolte, le détournaient sur les parties de la politique où l’on pouvait réformer les plus grands abus sans ébranlier leur autorité. Je voulus suivre leur désir, l’outrepasser ensuite ; mais une précipitation que je croyais utile, une prudence qui était nécessaire m'empêchèrent sans doute de donner à mon plan toute la réflexion, la sagesse et les développements dont il était susceptible.

Ma Théorie, accueillie par les étrangers, fut louée par quelques journalistes, et déchirée par d’autres. Lacretelle (1), dont le jugement ne peut pas être suspect, est un des écrivains qui l’ont le mieux appréciée. Voyez sa Disser-. tation sur les auteurs qui ont traité de la réforme des lois

(1) Lacretelle aîné (1781-1824), avocat, journaliste, député de … Paris à la Législative.

criminelles (1) : « La Théorie des lois criminelles, dit-il, est le plus considérable de ces ouvrages. L'auteur était peut-être trop jeune lorsqu'il l’a écrite. On n’y aperçoit pas un esprit assez sage, mais des connaissances étendues, ambition d’arriver aux grands principes ; beaucoup de sagacité et d’énergie annoncent un écrivain qui n’a besoin que de reprendre son ouvrage dans la maturité de son âge et de son talent pour le rendre digne du sujet. »

Cette Théorie me valut quelque chose de plus précieux que des éloges de littérateurs : ce fut l’estime et l’amitié des plus zélés défenseurs de l'humanité. L'énergie que j'y avais développée me fit pardonner à leurs yeux tous les défauts de mon plan. Ils accueillirent, encouragèrent ces premiers travaux, et témoignèrent à leur auteur une flatteuse indulgence. Parmi eux, je citerai Delisle de Sales qui, sans me connaître, me fit présent de son Histoire philosophique de la Grèce, en douze volumes, avec atlas (2) ; je citerai Servan (3), et le président Dupaty (4), l’un des hommes qui m'ont témoigné le plus d’attachement, et à la mémoire duquel j'ai voué le plus de reconnaissance. Ecrivain spirituel, jurisconsulte éclairé, courageux magistrat, c’est aussi l’un des hommes dont la France doit le plus s’honorer.

On aurait pu en dire autant de Servan si son courage eût égalé son esprit et ses lumières ; peut-être aussi est-il juste d'ajouter que ses talents oratoires l'avaient placé dans un

(1) Réflexions sur la réforme de la justice criminelle, 1784.

(2) J.-B. Isoard, dit Delisle de Sales (1743-1816) ; son Histoire générale et particulière de la Grèce, 12 vVol., parue en 1781,n’est qu’une partie de sa grande Histoire des hommes, en 52 vol.

(3) A. J. Michel Servan (1737-1801), ancien avocat général au Parlement de Grenoble, bien connu par ses nombreux écrits sur la réforme de la justice ; frère aîné du général Servan.

(4) Dupaty (1746-1788), avocat général, puis président à mortier au Parlement de Bordeaux, s’est fait un nom, lui aussi, par ses luttes, ses plaidoyers et ses discours pour la réforme de la justice.

rang plus élevé parmi les hommes célèbres de notre temps. Retiré du barreau où, dès l’âge de vingt ans, il s'était fait un nom illustre, Servan s’occupait comme moi et comme Dupaty de la législation criminelle. Ses félicitations sur la naissance de mon enfant, qui, disait-il, avait étouffé celui qu'il allaitait depuis dix-huit mois, étaient empreintes de cette amabilité à la fois spirituelle, douce et familière que j’ai toujours trouvée en lui, et qui était bien faite pour me captiver. Il me semblait aimer l’auteur plus encore qu’il n’estimait l’ouvrage, et il n’a point démenti pour moi cette amitié. Ses idées sur la législation étaient beaucoup moins indulgentes que les miennes ; et le grand défaut qu’il me reprochait était de donner à des tigres une législation pour des moutons. Je prétendais que ces tigres quitteraient peu à peu griffes et dents: Je le veux croire, me répondait-il, mais pendant la métamorphose, que de crimes, que de cruautés ! Allez surtout, ajoutait-il, allez persuader à nos maîtres de l’indulgence pour les crimes de lèse-majesté! Jamais M. Josse ne permettra qu’on cesse de pendre ceux qui volent les orfèvres. Servan croyait alors que MM. Josse, qui avaient toujours fait les lois pour leur bon plaisir, ne cesseraient jamais de les faire pour leur plus grande commodité.

Dupaty était à cette époque comme relégué à Bordeaux, où l’on cherchaït à lui faire expier son ancien dévouement pour La Chalotais et son zèle toujours actif pour les oppri-

més. On lui avait annoncé le projet de mon ouvrage, et ils

semblait vivement désirer connaître mon plan et mes idées ; je m'empressai de les lui communiquer ; quoique suivant la

même carrière, il me témoigna un plaisir extrême en appre-. nant que l'humanité allait me devoir, disait-il, un ouvrage

qu'elle attendait depuis tant de siècles. Nous ne marchions pas à la vérité précisément dans la même route ; mon pro-

jet était beaucoup plus étendu que le sien. J'avais tracé

une théorie des lois criminelles propre à tous les temps et à tous les gouvernements, et lui se bornait à en tracer une qui fût propre seulement à un ordre social bien constitué. Mon ouvrage était infiniment plus utile à ses yeux, j'avais inventé une pompe qui devait épuiser l’eau dans toutes sortes devaisseaux. La sienne ne pouvait le faire que dans un vaisseau en bon état.

L'histoire philosophique de la législation criminelle de tous les peuples entrait cependant aussi dans le plan de Dupaty, mais les orages au milieu desquels il vivait, les tracasseries dont il était tourmenté ne lui permettaient pas de l’achever. Alors il assistait régulièrement aux séances de la Tournelle, quoique d’étranges délibérations le privassent de la voix délibérative dans les jugements qui s’y rendaient, et il écrivait tous les soirs ce qui s’y était passé d’intéressant sous ses yeux ; c’est ainsi, comme il me le disait, qu’il étudiait l'anatomie sur les corps vivants, tandis que la plupart, et surtout les philosophes, n’ont pu l’étudier que sur les cadavres.

Aussitôt que mon ouvrage parut, je le lui envoyai; les encouragements pleins de bienveillance que j'en avais reçus m'avaient vivement touché. Il y avait loin de cette bienveillance affectueuse et de ces encouragements généreux et dégagés de toute jalousie secrête des Servan et des Dupaty, à la froideur, à l’égoïsme que m’avaient témoignés certains littérateurs dont j'ai parlé. Dupaty fit plus; après les encouragements, il ne m’épargna point les conseils, les observations, les critiques ; une longue lettre, pleine de réflexions dont je reconnus la justesse, dissipa quelques-unes des illusions que je m'étais formées ; elle m'ôta de mon amour-propre d’auteur, et me fit dès lors sentir que je ne devais considérer mon ouvrage que pour ce qu’il valait, et n’en parler qu'avec modestie. N'est-ce pas un bienfait que je lui dus ? car qu’y a-t-il de plus ridi-

cule qu’un auteur aveuglé par un sentiment exalté de luimême ? Même avec du talent, il semble toujours joindre l’orgueil à la médiocrité. Pour moi je ne sais si je reviendrai jamais sur ce premier ouvrage ; mais à coup sûr, je lui ferais subir de grands changements, et n’en laïisserais peut-être subsister que le sentiment qui le dicta (1).

En fréquentant les spéculateurs, je gagnai la maladie des spéculations. Les études qu'avait nécessitées ma Théorie des lois criminelles m’avaient fait connaître une foule de bons écrits, de mémoires et de dissertations, qui étaient peu connus, parce qu'il était difficile de les trouver. J’imaginai que je rendrais un véritable service à l’humanite et à la philosophie, si j’en faisais une collection et si je la publiais : tel fut le premier motif qui produisit la Büibliothèque philosophique des lois criminelles, en 10 volumes, commencée à Paris, finie à Londres, imprimée à Neufchâtel, introduite par contrebande en France (2).

Cette collection devait avoir l'avantage réel de réunir toutes les dissertations et les discours épars et publiés en différentes langues, et de procurer par cette réunion une bibliothèque complète également intéressante pour tous les pays. Le véritable objet, celui que je ne pouvais montrer ouvertement, était de répandre les principes de la liberté

(1) Ici se trouve, dans l’édition de Montrol, une longue et belle lettre de Dupaty à Brissot, du 3 juillet 1781. Je la transporte à la Correspondance.

(2) « C'était un usage commun d’envoyer de Neufchâtel à travers le Jura, et de faire entrer en France par contrebande, des livres prohibés. » (A. Stern, La vie de Mirabeau, I, 186. Cf. plus loin, p. 285). L'administration française autorisait elle-même la chose. C’est ainsi

que les Lettres d'Italie, de Roland, en 1780, purent paraître à la …

condition de porter la rubrique d'Amsterdam et d’être expédiées de Dieppe, où on les avait imprimées, à Neufchâtel, pour en revenir avec cette provenance apparente !

SNES

qui guidaient les Anglais et les Américains, en insérant dans cette collection plusieurs pièces qui n’avaient part qu’à la grande réforme politique. L'idée, je crois, était utile et philosophique, et Servan m'écrivait à cette occasion : « Vous avez réalisé l’un de mes vœux les plus anciens, la réunion de tous les ouvrages qui ont traité de la réforme des lois criminelles. Crions, monsieur, crions tout un siècle ; peut-être à la fin un roi dira : Je crois qu'ils me parlent! peut-être il réformera ! »

Servan avait raison, excepté sur un point. C’est le peuple qui a entendu et qui a réformé.

Je dois l’avouer, cette collection, quoique renfermant d'excellents ouvrages, ne fut pas travaillée avec le soin qu’elle méritait. Les notes et la préface sont faites avec trop de légèreté, et il y a souvent du remplissage. Le IX et le X® volume offrent quelques bons articles ; on y voit partout un homme moins occupé de faire réformer les lois criminelles que de détruire le despotisme, et c’est peut-être là son principal mérite.

J'avais espéré que cette collection me produirait une somme assez considérable, et je fus dupe de mes calculs, comme je l’avais été dans mes précédentes entreprises. Un libraire m'avait acheté mille livres ma Théorte des lois criminelles ; il m’acheta pareillement ma Bibliothèque en dix volumes ; mais les frais d'impression absorbèrent les deux tiers, et l’autre ne me fut pas pavé. J’ai toujours montré trop d’insouciance sur mes intérêts pour n’avoir pas été facilement trompé par les libraires. Il faut observer d’ailleurs que mes écrits, étant imprimés et vendus en contrebande, ne pouvaient être annoncés dans les journaux, ce qui nuisait à leur publicité, à leur vente, et par conséquent au profit de l’auteur.

Dans les divers intervalles de cette publication, je rem-

portai deux prix à l’Académie de Châlons-sur-Marne (1), l’un sur la question de savoir : S’il était dû des indemnités par la société à un accusé dont l'innocence avait été reconnue ; l’autre sur le moyen de déterminer : Quelles pourraient être en France les lois pénales les moins sévères, et cependant les plus efficaces, pour contenir et réprimer le crime par des châtiments prompts et exemplaires, en ménageant l'honneur et la liberté des citoyens (2).

On devait trouver des rapprochements et des différences entre ma Théorie et mon Mémoire couronné sur cette dernière question. L’une est en effet, si j'ose m’exprimer ainsi, une mappemonde, l’autre n’est qu’un plan topographique.

D'un autre côté, il est une partie de ces deux écrits entièrement semblable, elle devait l'être : c’est celle qui roule sur les moyens de prévenir les crimes.

Quant aux peines qui doivent leur être infligées, quoique celles que je propose pour la France soient dictées par l’esprit de la législation universelle, cependant cette partie diffère dans ma Théorie et dans mon Mémoire.

Cette différence ne surprendra point, si l’on veut observer que, dans le code général, je ne considère les lois que comme les géomèêtres considèrent le point et la ligne, que comme les mathématiciens se servent des abstractions. Dans le code particulier, j’ai dû modifier l’esprit général des lois, le plier à nos mœurs, à nos positions, soit physiques, soit politiques, à la religion dominante.

Dans le premier cas, j'ai dû m’élever avec force contre certains abus : je ne nommais aucun état ; dans le second, ces abus n’ont été que montrés ; plus fortement indiqués,

(1) Une Société littéraire existant à Châlons depuis 1750 environ avait été érigée, par lettres-patentes du Roi, du 18 mars 1775, en « Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres ». (Alm. royaux).

(2) Voir la Bibliographie.

on aurait malicieusement interprété mes tableaux, j’aurais offensé sans guérir.

Dans mon Mémoire sur la question de savoir s’il était dû des indemnités à un accusé dont l'innocence avait été reconnue, je soutenais dès lors que tout mal irréparable fait à un individu par la société est un véritable crime ; un crime plus énorme que ceux qu'’elle-même punit par la roue ou par le bûcher, puisque souvent ceux-ci peuvent se réparer, et que celui commis par la société est irréparable. C'était, ainsi que je le disais, et comme me le répétait Dupaty, l'argument le plus fort contre la peine de mort. Si cette abolition eût été alors adoptée, que d’atrocités Judiciaires elle nous eût épargnées et nous épargnerait encore aujourd’hui !

Ce dernier ouvrage, écrit avec chaleur, fixa l’attention des journalistes, obtint des éloges, et m'’attira des censures amères. Un des rédacteurs du Mercure s’attacha à le déchirer avec une virulence qui m’étonna. Je crus la satire de Lacretelle, écrivain à peu près de mon âge et qui courait la même carrière ; il s’en défendit, et me communiqua, au sujet de mon Mémoire, des réflexions et des avis que quelqu'un de moins modeste, et d’un esprit plus susceptible, aurait pu trouver fort étranges. Je ne les considérai que comme les marques d'intérêt d’un émule qui était bien aise de se donner des titres à ma reconnaissance et à mon amitié. Il me disait, par exemple, de faire de sérieuses réflexions sur les principes qui dirigeaient ma manière d'écrire et de philosopher, ce qui pouvait être juste; il me disait que J avais trop de conna ssances, de méditations, de talent naturel, pour ne pas porter plus de discussion dans mes idées, pour ne pas renoncer à un certain engouement philosophique qui fausse toute philosophie, et pour ne pas écrire dans un style vrai. C'était me dire que ma philosophie et mon style étaient faux, et en cela il pouvait

encore avoir raison. Je ne trouvais point que Lacretelle fût bien Jeune d’âge et de réputation pour me donner de pareils conseils avant de savoir comment j'étais disposé à les recevoir ou à en profiter ; mais je trouvais qu'il était bien tranchant, bien journaliste hors de son journal, en me reprochant d’avoir trop adopté deux écrivains nés, l’un avec beaucoup d’esprit, l’autre avec un beau talent, mais qui étaient parvenus, l’un à perdre son talent en renonçant au goût, l’autre à déraisonner jusqu’au dégoût et au scandale. Certes Lacretelle a eu beau faire, tout ce que je connais de lui ne vaut pas un des beaux plaidoyers de Servan ; et s’il n’eût pas été rédacteur du Mercure, il n'aurait peut-être pas non plus jugé si sévèrement Linguet. Au reste, je pris pour ce qu’elles valaient les observations de Lacretelle. J'y aperçus l’envie secrète et louable d’excuser la diatribe de son collaborateur du Mercure, et j'y aperçus aussi à mon égard un sentiment de bienveillance dont je lui sus gré.

La satire était de Garat (1), et j'aurais dû le reconnaître à son style précieux, obscur, entortillé. Peut-être me gardait-il rancune d’avoir osé combattre, cependant avec respect, un passage de son Eloge de L’ Hôpital (2) dans lequel il avance que les Ordonnances de 1667 et de 1670 sont les deux plus beaux ornements du siècle de Louis XIV. Je ne conçois pas comment on pouvait préconiser de pareilles lois au siècle où nous vivons. Garat les comparait sans doute aux lois imparfaites qui les avaient précédées ; car s’il eût voulu mesurer l'intervalle immense qu'il y a de l’Ordonnance de 1670 à un code criminel simple et universel dans son plan, droit dans ses dispositions, intelligible dans ses

(1) D.-J. Garat (1749-1833), publiciste, constituant, ministre de la Justice en 1792, de l’Intérieur en 1793, membre de l’Institut, sénateur, etc...

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