‹ J.-P. Brissot: Mémoires (1734-1793) (volume 2)Chapitre 59 sur 63 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Plein de confiance dans les promesses de Villar et de Beaumont, je résolus de faire un voyage en Suisse, avant que de me rendre en Angleterre. Ce voyage avait pour but de préparer à Neuchâtel des moyens d'exécuter une partie nécessaire du plan que j'avais formé ; je voulais aussi chercher des amis qui partageassent mes idées, et y établir des relations et des correspondances. Je pris la route de Lyon où j'étais attendu par mon ami Blot, chez lequel j'avais promis de séjourner ; j'aurais voulu passer par Dijon où je désirais voir Guyton-Morveau que je connaissais déjà, et que j'estimais également comme jurisconsulte et comme chimiste. Guyton offrait alors le singulier spectacle d’un avocat général de parlement professant un cours public de chimie (1), et publiant des vers qui pouvaient aussi le ranger parmi les poètes (2). Depuis, nous l’avons vu à la Convention, où les fureurs de la Montagne paraissaient avoir subjugué son esprit, mais où ses vues et ses connaissances ne peuvent manquer d'être utiles à son pays si on veut les employer.

(1) Guyton de Morveau (1737-1816) professait à Dijon, depuis 1774, un cours public de chimie sous les auspices de l’Académie de cette ville. C’est précisément en cette année 1782 qu’il se démit de sa charge d’avocat-général au Parlement.

(2) Le rat iconoclaste ou Le jésuite croqué, poème héroï-comique en 6 chants, Dijon, 1763.

Je désirais voir encore à Dijon un académicien de cette ville avec lequel j'étais en relation; c'était Maret (1), savant estimable qui, après avoir lu quelques-uns de mes écrits, m'avait témoigné de l’intérêt et m'avait envoyé pour ma Bibliothèque des lois criminelles une dissertation sur un point de médecine légale qui n’avait pas encore été traité. Maret s'élevait contre le préjugé qui fait classer parmi les assassins l’homme qui en a blessé ou frappé un autre, lorsque celui-ci est mort dans les quarante jours qui ont suivi sa blessure : il démontrait que la mort survenue dans cet intervalle pouvait avoir une cause toute différente de la cause apparente, et il demandait qu’en de pareilles circonstances on se décidât sur la cause réelle de la mort, et non parce qu'elle était survenue dans un temps déterminé. Maret était médecin et chimiste distingué ; il s’est associé à plusieurs travaux de Guyton-Morveau, et il est mort victime de son ardeur à vouloir arrêter une épidémie qui désolait quelques cantons de la Franche- Comté.

J'avais le projet de demander à l’académicien dijonnais des nouvelles d’un Æloge de Saumaise que je lui avais adressé, et que les statuts de la Société défendaient de me rendre, quoique je prouvasse que j'en étais l’auteur ; Maret m'en offrit une copie, je ne sais ce qu’elle est devenue. Mon Plan du Lycée de Londres, que je lui envoyai plus tard, lui parut excellent ; il fit tous ses efforts pour me seconder, il écrivit à plusieurs académiciens et à différentes personnes, entre autres à MM. Talberge (2) et

(1) Hugues Maret (1726-1786), secrétaire perpétuel de l’Académie de Dijon, savant chirurgien et naturaliste, père de Bernard Maret (le futur duc de Bassano) et de Philibert Maret, conseiller d’état sous Napoléon.

(2) Il s’agit de l’abbé Talbert (1725-1803), chanoine de Besançon, littérateur, qui avait, en 1754, remporté à l’Académie de Dijon contre Rousseau le prix sur l’ Origine de l'inégalité parmi les hommes. C’est lui qui en 1777 fit, à l’Académie de Besançon, le rapport sur le prix

Droz (1), de Besançon; enfin je n’ai qu’à me louer du zèle que le progrès des lumières et des sciences lui inspirait en ma faveur.

L'abbé Delacourt m'avait aussi recommandé de voir à Dijon M. Poupignon (2), avocat au Bureau des finances de cette ville, et qui avait partagé avec moi le prix sur la question de l’indemnité des accusés reconnus innocents. Son mémoire, qui m'avait été communiqué, me semblait rempli d'excellentes vues et écrit avec talent ; J'étais bien aise d’en connaître l’auteur. Ce mémoire me rappelle un fait assez singulier, c’est qu’à la lecture de mon discours dans

la petite Académie, et à l’ouverture du billet qui révélait

mon nom, il y eut beaucoup de battements de mains, et celui qui applaudit le plus fort fut cet archevêque de Paris, alors évêque de Châlons (3), qu’on ne put sans doute accuser que cette fois d’avoir montré quelque sympathie pour les idées philosophiques et tolérantes. À Châlons comme à Paris, 1l s’est fait connaître par de bonnes et de mauvaises œuvres. Ainsi, on le vit persécuter, proscrire les jansénistes, et répandre ses bienfaits sur les pauvres de son diocèse. On me conta, dans mon voyage, qu’au moment d’un incendie il s'était précipité courageusement au milieu des flammes pour en arracher une femme prête à périr, et que lui-même

pour lequel Mme Roland, alors Mie Phlipon, avait concouru (V. l’édition de ses Mémoires, par M. Faugère, t. II, Appendice X).

(1) Droz (1735-1805), dont il sera encore question plus loin, était secrétaire perpétuel de l’Académie de Besançon.

(2) Il faut lire, non pas Poupignon, mais Philipon (de la Madelaine). M. de Montrol a commis là une de ces erreurs de lecture où je trouve la preuve qu’il avait des feuilles autographes sous les veux. D'autre part, Philipon était avocat du roi au Bureau des finances, non pas de Dijon, mais de Besançon. Cette distraction est du fait de Brissot ; il en était coutumier.

La preuve qu’il s’agit bien ici de Philipon (de la Madelaine), c’est la lettre de Brissot à Droz qu’on trouvera à la Correspondance (n° XII).

(3) M. de Juigné, évêque de Châlons, appelé à l’archevêché de Paris le 23 décembre 1781.

Ce ne 1 à

faillit être brûlé vif en la sauvant. Devenu archevêque de Paris après la mort de ce Christophe [de] Beaumont, moins célèbre par sa haine et ses mandements contre les philosophes que par la sublime réplique qu’il s’attira de Jean-Jacques Rousseau, on assure que dans l’hiver de 1788 il vendit jusqu'à sa croix pastorale pour porter des secours aux malheureux qui mouraient de froid et de faim. Voilà assurément un dévouement évangélique dont on doit lui tenir compte ; mais sa conduite à l’Assemblée nationale, son opposition à toute espèce de réforme, à toute espèce de concession, le fit bientôt oublier. Il ne sut pas se soumettre à de plus utiles et plus généreux sacrifices. Au nom du ciel et un crucifix à la main, le député-archevêque vint adjurer Louis XVI, dont il connaissait bien l’esprit timoré et la faible imagination, d’opposer son veto à tous les décrets législatifs qui attaquaient les prérogatives du clergé ; ce fait connu motiva les huées dont il fut un jour poursuivi au sortir de l’Assemblée ; le peuple se souvient plus longtemps des outrages que des bienfaits. Juigné s’est depuis réfugié à l'étranger, où il rassemble tous les prêtres factieux et fanatiques qui refusent à la fois de reconnaître les lois de l’évangile et de la patrie. Qu’en pense-t-il faire ? Est-ce pour leur prêcher une croisade contre la France (1)?

Je ne suivis point la route que je m'étais tracée, parce que Blot m’en avait indiqué une autre (2), et qu’il devait venir au-devant de moi. J’eus pour compagnon de voyage un capitaine de dragons appelé le vicomte d’Astier, jeune homme assez instruit et fort aimable, avec lequel je m'entretins longtemps pour me dédommager de ne pouvoir le

(1) M. l’abbé Pisani, dans son ouvrage sur l’Eglise de Paris et la Révolution (Paris, Alph. Picard, 1908), t. I, p. 77-112; apprécie plus exactement le rôle de M. de Juigné.

(2) Celle qui, à partir d'Auxerre, traversait le Morvan, pour venir, par Autun, rejoindre la Saône à Chalon, et par conséquent ne passait pas par Dijon. |

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