‹ J.-P. Brissot: Mémoires (1734-1793) (volume 2)Chapitre 58 sur 63 · LA · texte numérisé non relu

LA

expressions ; s’il eût considéré qu’il n’y a dans cette ordonnance ni ordre ni régularité, qu’on n’y fixe ni la valeur des preuves judiciaires ni la forme des pièces, il eût rangé ce protocole de procédure criminelle dans la classe des productions ordinaires du Palais, dont le sceau de l’autorité pouvait seul le tirer. Au reste, toutes les Ordonnances rendues sous ce règne portent le caractère de l’imperfection où étaient alors les connaissances humaines. Ainsi l'Ordonnance de 1669 sur les eaux et forêts décèle l’imperfection de la physique et des sciences naturelles, lorsqu’elle autorise à couper les taillis dès l’âge de dix ans ; lorsqu'elle ordonne, pour marquer un arbre, de le blesser à coups de hache et de marteau, et lorsqu'elle défend d’arracher de vieux arbres qui ne peuvent repousser.

Avoir émis une opinion contraire à celle de Garat n’avait rien de satirique, et rien qui devait me mériter sa colère. Mais Garat vivait avec des académiciens, il aspirait au fauteuil, et ne pouvait excuser en moi la sévérité avec laquelle j'avais traité les hommes qui s’érigeaient en tyrans de la littérature à Paris. Il voulut les venger ; sa vengeance me parut cruelle, j’en fus peut-être alors affecté plus qu'il ne fallait, mais je l’oubliai bientôt comme tant d’autres dont j'ai été l’objet, et je ne me la rappelle aujourd’hui que parce qu’elle fut peut-être la source de ma liaison avec son auteur, ainsi qu'avec Lacretelle.

Garat peut attester que je lui pardonnai facilement ce qu’il y avait d’injuste à mes yeux dans sa critique. Je pourrais raconter quels ont été alors nos rapports et nos relations réciproques. Je l’ai compté au nombre de mes amis. Je l’ai loué dans plusieurs de mes ouvrages, et, comme écrivain, je suis prêt à le faire encore, mais comme politique sa conduite dans la Révolution m’a révolté, désespéré. Il avait une âme d'homme, un esprit de philosophe; il n’en a rien su tirer. Il n’a montré que l’âme d’un lâche,

et l’art d’un sophiste pour justifier d’affreux anarchistes qui le faisaient trembler.

Quand je songe au bien qu’il pouvait faire, au mal qu'il pouvait empêcher, quand je songe à quel prix il a cru devoir sacrifier son honneur et celui de la liberté, je ne sais si, parmi les grands coupables que j’ai dénoncés, comme je l’ai dénoncé lui-même, aux approches du 31 mai (1), ïl en est un qui mérite plus de reproches ; car s’il n’a pas commis de crimes par ses mains, il a fait plus: sa bouche les a justifiés. Pour justifier moi-même la vérité de mes reproches, je n’aurais besoin que de les répéter (2)...

À ces fautes, que je lui reproche, j’en pourrais ajouter d’autres. Le jour même où je l’accusais, comme tout le ministère, avec une énergie dont l’histoire me tiendra compte ; le Jour où, pour réponse, Danton me dénonçait de la tribune aux poignards des assassins (3), Garat méritait de nouveaux éloges de la faction impie qui perdait la République, et il multipliait ainsi ses titres au déshonneur. Garat, auquel la loi ordonnait d’arrêter les écrits incendiaires, justifiait, en face de la Convention, l’homme qui demandait publiquement le sang des membres de la Convention ; il faisait un crime à Rabaut, à Fonfrède, à Mollevaut (4), d’avoir osé mettre en jugement un Hébert qui venait de prédire dans son dégoûtant langage que la dernière heure des plus vertueux patriotes était venue, et que leur sang allait enfin couler ! Oui, il défendait le sale

(1) Dans sa brochure du 22 mai 1793, J.-B. Brissot à ses commettants.

(2) Ici, M. de Montrol avait intercalé six pages, tirées mot à mot de la brochure que je viens de citer. Si éloquente que soit cette courageuse protestation contre le rôle néfaste de Garat au ministère de l'Intérieur en 1793, je ne puis que la supprimer.

(3) C’est dans la séance du 27 mai que, après un long discours de Garat, Danton attaqua Brissot.

(4) Rabaut-Saint-Etienne, Boyer-Fonfrède, Mollevaut étaient membres de la Commission des Douze, qui avait fait arrêter Hébert.

At.

- et affreux père Duchesne contre la commission des Douze!

il le défendait ! Et avant qu’on ne l’eût légalement acquitté, il demandait qu’on relâchât cette louve enragée ; il invoquait pour elle Les droits de la liberté! Indéfinissable sophiste, il affectait de confondre un droit légitime et sacré avec le droit de tout détruire, de tout désorganiser ; il fournissait des armes aux incendiaires et aux bourreaux, en parlant toujours de principes et d'humanité ! Mais j’aurai occasion de juger ailleurs sa conduite, et de la mettre en regard de sa morale et de ses principes.

C’est la dernière fois que-j’ai entendu Garat à la Convention et, comme je ne le crois ni cruel ni méchant, j'avoue que je l’ai pris en pitié. Homme étrange et faible, républicain de cour et d'académie, il n’oserait couper le cou d'un poulet, et trouverait mille arguments en faveur d’un Marat faisant tomber ses trois cent mille têtes (1).

Le garde des sceaux d'alors, Miromesnil, n'avait vu qu'avec effroi une Académie de province proposer des prix sur des abus qui tenaient d’aussi près au despotisme, et couronner des discours aussi propres à tirer les esprits de leur léthargie. Le Parlement, ou plutôt la Cour, partagea son indignation ; il se fit une conjuration contre la pauvre Académie de Châlons-sur-Marne. Il lui fut donné ordre de ne plus imprimer, ni couronner, sans une censure préalable. Cette défense la força d’être circonspecte pour le nouveau

- prix qu’elle venait de proposer sur La meilleure éducation.

J'avais encore concouru ; Vergennes empêcha que le prix ne fût distribué.

Ces ouvrages me mirent en rapport avec deux membres

(1) Ici Brissot, s’arrêtant dans son éloquente digression sur Garat, va revenir à son récit, c’est-à-dire à 1780.

de cette Académie. L’un était l’abbé Delacourt (1), homme -

d'esprit et de goût, qui m’avait voué de l’attachement ; l’autre était Sabathier (2), estimable auteur d’un Recueil de dissertations sur divers sujets de l’histoire de France (3), et d’un Essai historique et critique sur l’origine et la puissance temporelle des papes (4); ouvrage qui lui mérita un prix de l’Académie de Berlin, et le fit nommer membre correspondant de cette Académie. Le bon Delacourt crut devoir faire pour moi à Châlons ce qu’on avait fait pour son confrère à Berlin, et il m’apprit un beau jour, sans que Je m’y attendisse, que son Académie m'’avait élu au nombre de ses associés. Plus tard il m’engagea à faire un voyage, et j y consentis : mais sur les lieux, je vis combien était faible et médiocre cette Académie dont on n’avait à louer que les bonnes intentions. L’on pouvait prononcer le même jugement sur les autres Académies de province. Le despotisme étouffait toutes les idées généreuses ; une lettre du ministre les faisait trembler, je n’en conçus que plus d’horreur pour un gouvernement qui abâtardissait ainsi les esprits (5). Tels étaient les ouvrages dont je m’occupais dans le cours des années 1780, 1781 et 1782. Je me délassais de mes travaux dans quelques réunions, ou dans des concerts qui avaient lieu fréquemment chez mon ami Mentelle ; cependant je dois l’avouer, malgré les talents de son épouse,

(1) Jean-Baptiste-Charles Delacourt (1738-1826), chanoine de la cathédrale, conseiller-clerc au présidial, membre, puis président de l’Académie de Châlons, juge de paix sous la Révolution, juge au Tribunal civil de 1807 à 1824, fut, comme on le voit, un des hommes les plus utiles et les plus honorés de son temps. (Renseignements fournis par M. Henri Jadart, bibliothécaire de Reims).

(2) François Sabbathier (1735-1807), secrétaire perpétuel de l’Académie de Châlons-sur-Marne ; voir Quérard sur ses nombreux ouvrages.

(5) Voir, à la Correspondance, une lettre de Brissot à Roland du 27 juin 1787, développant les mêmes idées.

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de Clementi (1) et d’autre célèbres clavecinistes, j’éprouvais à la fin un dégoût singulier de musique. Je ne trouvais de plaisir constamment agréable à mon âme que dans mes méditations philosophiques, ou dans mes entretiens avec Félicité, dont la conversation valait un livre de philosophie, . et dont j'aurais dû mieux suivre l’exemple et les conseils.

Parmi les amateurs de musique qui fréquentaient la maison de Mentelle, je dois distinguer un homme quieut une influence bien funeste sur le reste de ma vie: il s'appelait Desforges d'Hurecourt (2). Quelle était son origine, je l’ai toujours ignoré ; il avait le plus grand soin d’envelopper sa vie passée du plus grand mystère.

Depuis que mon malheureux procès avec lui (3) m'a forcé de faire des recherches sur son histoire, j'ai appris que, sorti d’une famille peu fortunée, il avait donné des leçons de clavecin dans la province, y avait amassé quelque argent, et que sa fortune, bien ménagée, le mettait à même de vivre à Paris avec l’air de l’aisance, dans les plus brillantes sociétés. On sait qu’alors les artistes comme les littérateurs étaient partout recherchés. Le talent mettait tous les hommes de niveau ; il était à lui-même son père, son créateur, et on ne lui demandait pas sa qualité. Jouant le sentiment avec quelque adresse, parlant d'éducation et de philosophie, affichant la plus grande vénération pour Rousseau, Desforges eut un titre de plus pour être accueilli dans une société où se trouvaient des femmes sensibles et des amis de la philosophie ; il en devint bientôt un des familiers. Félicité ne fut jamais dupe de son jeu; je ne crus pas longtemps à sa philosophie; mais je ne me défiais ni de sa méchanceté et de sa noirceur, ni de son avidité

(1) L’italien Muzio Clementi (1752-1832), ami d'Haydn et de Mozart, pianiste célèbre et compositeur alors renommé.

(2) Je ne connais ce personnage que par ce que Brissot nous en dit. (3) Voir plus loin, chapitre xIt.

pour gagner de l’argent par toutes sortes de voies. Il spéculait alors secrètement sur le crédit de ses amis et des femmes qu'il voyait ; il spéculait sur la succession si fameuse et si romanesque de Thierry (1) ; il spéculait sur un commerce clandestin avec les îles. J’ignorais toutes ses intrigues secrètes, et j'avais la faiblesse de croire à toutes les protestations de désintéressement que me faisait Desforges : il voulait, disait-il, s'attacher à moi, me consacrer sa fortune, seconder mes travaux philosophiques. Je le remerciai d’abord sèchement; à son approche j'avais senti au dedans de moi quelque chose qui m’éloignait de lui ; mais malheureusement je n’écoutais jamais cette voix intérieure, qui pourtant ne m'a presque jamais trompé. Un autre individu que je rencontrai dans cette société, et auquel je m'attachai avec toute la force de mon cœur, fut Perreau (2), auteur de Mizrim, et de quelques autres romans politiques. Physionomie douce et ouverte, langage séduisant, aménité dans la conversation, âme sensible et tendre, raison éclairée, Perreau avait toutes les qualités qui peuvent procurer de véritables amis. Il contait avec un charme extrême. Je me souviens qu’un jour, ou plutôt une nuit, dans le beau château de Roissy (3), il nous raconta à Mentelle et à moi avec un tel intérêt ses amours malheureux pour une religieuse, que des larmes coulèrent de nos yeux et que nous éprouvâmes le plus sensible

(1) Histoire romanesque en effet. Un négociant français de nom de Jean Thierry serait mort à Venise, intestat, laissant une fortune qui, en 1776; se serait élevée déjà à 25 ou 30 millions. Dès 1781, le gouvernement français s’était occupé de la faire adjuger aux héritiers légitimes, au nombre de près de deux mille. En 1796, l’affaire n’avait pas encore reçu de solution (Moniteur, V,221; XX VII, 598, etc. Cf. Décret du 26 juillet 1793).

(2) J.-A. Perreau (1749-1813), littérateur, plus tard membre du Tribunat et inspecteur général des Ecoles de droit. Son roman de Mizrim est de 1782.

(3) Roissy (Seine-et-Oise), près de Gonesse. Le château avait appartenu à Law.

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déplaisir en arrivant à la fin de son histoire. Perreau était le gouverneur des enfants du comte [de] Caraman, et, quoique cette profession n’eût pas altéré sa sensibilité, elle avait peut-être empêché sa raison de s’élever à ces hauteurs en politique d’où l’on pouvait découvrir la source des abus sociaux. Elève du fameux Quesnay et de Mirabeau l’ Ami des hommes (1), il croyait à la possibilité de former de bons rois, et par eux de gouverner sagement de vastes états. Il ne voulait que des réformes partielles : c'était le but de tous ses écrits ; ils ont contribué à la Révolution. Il y a été presque entièrement ignoré, quoiqu'il eût pu être utile. Mais ses habitudes et ses principes l’attachaient à la secte des modérés (2). Ce fut pour eux qu’il écrivait des articles dans l’Ami des patriotes (3). Je le lui reprochaïi un jour: « Comment, lui disais-je, vous que je crois philosophe, vous que je crois pur, avez-vous pu Contribuer à un journal aussi infâme, élevé par une cour corrompue pour détruire le véritable patriotisme ? — Je veux, me répondit-il, purifier ce journal, et le rendre utile, en prévenant les maux que nous prépare l’anarchie. » Il voyait bien notre mal ; seulement, avec tous les autres modérés, il confondait sous le nom d’anarchistes des hommes qui voulaient l’ordre, mais qui le voulaient à côté de la liberté et de l’égalité. Renverser cette royauté que Perreau croyait si nécessaire à la France était dès ce temps le but de tous mes écrits, de tous mes projets. Je haïssais profondément les rois ; je ne pouvais en entendre parler de sang-froid. La vue de Versailles me donnait le frisson (4), et je n’allai

(1) Le père du grand orateur.

(2) En 1791, il publia pendant six mois un journal intitulé « Le vrai citoyen ». (Tourneux, 10.658).

(3) L’Ami du Patriote (novembre 1790-août 1792), fondé par Duquesnoy, continué par Regnaud de Saint-Jean-d’Angély. C’est avec celui-ci que Perreau collabora (Tourneux, 10593).

(4) Cf. Mém. de Mme Roland, II, 103.

qu'une fois au château. C'était avec la plus grande répu-

gnance ; mais j’obéissais à la femme que j'aimais, et la mauvaise humeur qu’elle me trouva ce jour-là, et que j'attribuai à une autre cause, fut l'effet de ce spectacle royal.

Je formai, pour abattre le despotisme, un projet qui me

paraissait infaillible. Il fallait, pour préparer une insurrec--

tion générale contre les gouvernements absolus, éclairer sans cesse les esprits, non pas par des ouvrages bien raisonnés et volumineux, car le peuple ne les lit pas, mais par de petits écrits, tels que ceux répandus par Voltaire pour détruire la superstition religieuse ; mais par un journal qui répandrait de tous côtés la lumière. Comment exécuter ce projet ?

J'avais remarqué que, si les livres philosophiques étaient le meilleur véhicule des révolutions politiques, de grands obstacles s’opposaient à son efficacité. La crainte des bastilles arrêtait le génie, la crainte de la police arrêtait les imprimeurs ; les libraires seuls bravaient les prohibitions. La difficulté n’était donc pas dans la vente, mais à trouver des auteurs et des imprimeurs ; or, en plaçant les uns et autres en pays étranger, loin des atteintes de la tyrannie, on remédiait à ce double obstacle ; car ensuite la cupidité des contrebandiers répondait du succès de l'introduction.

Plein de cette idée, j'imaginai que le projet de répandre en France les grands principes politiques s’effectuerait aisément, si des amis intrépides et éclairés de la liberté pouvaient s'unir, se communiquer leurs idées et composer leurs ouvrages dans un lieu d’où on les ferait imprimer et circuler par toute la terre.

Je ne voyais qu’un seul gouvernement où cet établissement pût se faire avec sûreté, c'était l'Angleterre. Le seul cabinet de St-James n’obéissait pas aux impulsions du

ministère français (1). Dans tout autre pays, même en Hollande, même en Suisse, il eût aisément obtenu l’expulsion de ses auteurs, et peut-être même eût-il eu le crédit de se les faire livrer.

Afin d'inonder plus sûrement l’Europe, et surtout la France, de tous ces écrits, et de mettre en défaut les alguazils de l’inquisition française, je pensais qu’il fallait réimprimer en Suisse, en Allemagne, en Hollande, les écrits politiques qui d’abord auraient été imprimés à Londres, ville où la liberté individuelle était portée au plus haut degré. La Suisse, l'Allemagne et la Hollande, voilà les contrées où l'impression, le papier et la main-d'œuvre étaient le moins coûteux, et d’où l’on pouvait plus aisément les introduire et les répandre en France.

Annoncer ouvertement ce projet, c'était le faire échouer ; il fallait lui donner une enveloppe pour tromper le cabinet de Versailles, et cette enveloppe était bien naturelle.

J'imaginai d'exécuter à Londres une partie de l’établissement pour les sciences et les arts créé par Lablancherie à Paris (2). Je devais y former un Lycée, un Muséum, où se réuniraient à certains jours de la semaine les savants, les philosophes de tout l’univers, et où seraient rassemblées toutes les productions des arts ; je songeai aussi à un journal consacré à propager les résultats de ces rendez-vous scientifiques, et qui servirait de passe-port aux vérités philosophiques et politiques qu’il fallait inoculer dans tous les esprits français.

Tel était le projet favori que je nourrissais depuis quelque temps dans mon âme. Lablancherie n’y voyait qu’une copie du sien, et j'étais bien aise que sa vue ne s’étendît pas

(1) D’autant plus que l’ Angleterre était encore en guerre avec la France. Le traité de paix de Versailles ne fut signé que le 3 septembre

(2) Voir plus haut, p. 191.

au-delà. Mais j'avais besoin de coopérateurs pour les écrits, et de secours pour leur circulation, et il fallait mettre quelque discrétion en les cherchant.

Un ami des lettres plutôt qu'un homme de lettres, qui

fréquentait alors la société Mentelle, s’offrait à moi pour ce double objet. C'était un Toulousain appelé Villar (1), d’une figure agréable, et d’une taille avantageuse. II n’avait pas la vivacité de son pays, mais bien toutes les minauderies d’un homme qui se croyait adoré des belles, et qui s’imaginait encore que ce n’était qu’une stricte justice. Ses mouvements langoureux, ses airs, ses prétentions, m'auraient éloigné de lui, si l'intimité qui paraissait exister entre lui et les académiciens les plus célèbres ne m'en avait pas rapproché. Il m’a paru depuis qu'il la devait à ses complaisances pour d’Alembert qui dominait alors dans la littérature, et dont la cour nombreuse se recrutait sans cesse de nouveaux adorateurs. Villar n’avait jamais écrit une ligne, mais il jugeait hardiment de tout et se faisait croire en citant à tout propos d’Alembert et quelques autres oracles de cette sorte. Je l’avoue, je fus dupe pendant quelque temps de son jargon. Je ne voyais pas que Villar vivait de ses complaisances et de ce trafic d’opinions.

Il me présenta chez Elie [de] Beaumont (2), avocat qui, grâce aux éloges de Voltaire, jouissait d’une réputation bier supérieure à son mérite. Elie [de] Beaumont, me disait Villar, avait été enchanté de mon projet. Il haïssait le des-

potisme, il voulait contribuer à le renverser et de sa plume

et de sa fortune. Il ne devait pas être seul dans cette honorable entreprise. Une société d'hommes célèbres obligée

de garder le secret, mais dont 1l répondait, promettait les

(1) Voir plus haut, p. 122.

(2) Elie de Beaumont (1732-1786), avocat et jurisconsulte, que son Mémoire pour les Calas (1762) avait mis en relations avec Voltaire et rendu célèbre.

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secours les plus étendus. Il ne fallait pas ménager l’argent.

Tous ces discours me furent exactement répétés par cet avocat que je trouvai superbement logé ; la magnificence de ses appartements, son faste, excitèrent dans mon âme quelques préventions. Pour concourir à mon projet il fallait de la philosophie, l'amour de la liberté et de l'indépendance, et cette philosophie, cet amour, ne se conciliaient pas facilement avec cet appareil de luxe. La philosophie n’est point en dehors, et je n'aime pas à voir répétés partout de superbes portraits des héros de l’antiquité ; la plupart de nos hommes vivants me paraissent trop petits à leurs côtés. La simplicité dans les mœurs est un bien meilleur garant de la philosophie que toutes ces belles images. C’est une

observation que j’ai été à portée de répéter chez un homme

qui parut grand sur un théâtre éloigné, et qui s’est rapetissé dans notre Révolution. Sa bibliothèque, à laquelle il ne touchait guère, était ornée de l’urne des Gracques, du portrait de Sidney, des bustes de Brutus... Moins de charlatanisme et un peu plus de vérité, et il n’aurait pas éprouvé le triste sort dont 1l a été la victime (1).

Cependant, sourd à ces avertissements secrets de mon sens intérieur qui auraient dû me mettre en garde, j'avalai à longs traits les éloges qu’Elie de Beaumont donnait à mon plan, ses protestations d’amitié et de secours pécuniaires. Nous rendrons la liberté à la France ! et cette idée enflammait son imagination ; il me proposait ainsi qu’à Villar de nous engager à l'exécution de ce projet par les serments les plus forts, il nous proposait de les sceller de notre sang. Moi, jeune et crédule, je lui disais : Point de serments, point de sang, je vous crois, donnez-moi votre parole, elle suffira. Il me promit tout ; l’argent ne devait point manquer. Si je l’eusse mis à l'épreuve, peut-être au-

(1) Je ne sais à qui Brissot fait allusion ici. Lafayette ?

rais-je vu la fourberie de cet homme, dont un seul trait devait me découvrir la bassesse et la pusillanimité. Il me priait de garder un secret éternel sur lui, sur nos entrevues, parce qu'il risquerait de perdre ses diverses places, et surtout sa charge d’intendant de M. d'Artois (1); je ne vis dans cette recommandation, quoiqu'’elle me causât quelque peine, qu’une simple précaution ; et puis je n’ai jamais exigé des autres cette indépendance philosophique à laquelle je m’élevais.

Par l’entremise de d’Alembert et des bureaux de belesprit qu'il fréquentait, Villar se trouvait ainsi en relation avec une foule de personnages de tous les rangs et de tous les pays. Il me promettait monts et merveilles. Tout le monde, disait-il, s’intéressait à mon projet ; c’étaient des comtes russes, des princesses polonaises, des académiciens, des ambassadeurs, tous ses amis intimes et qui devaient partout nous appuyer. D’Alembert avait écrit à Berlin, d’Argental en Toscane, un autre à Vienne, et La Harpe m'avait recommandé particulièrement dans sa correspondance en Russie (2). D’un autre côté, Madame de Genlis en avait parlé au duc de Chartres, et celui-ci, qui partait avec Sillery pour l'Italie, devait nous servir et nous prôner. Enfin, tous les jours Villar avait des audiences des ministres, une fois avec Vergennes, une autre avec Miromesnil, puis avec Lenoir ou Sartines (3), et au besoin il aurait été parler directement au roi! Que ne pas espérer avec un tel

(1) « Intendant des finances de M£gr le comte d'Artois, M. Elie de Beaumont » (Alm. de Versailles, 1786, p. 204).

(2) La Harpe adressait, de 1774 à 1792, au Grand-Duc de Russie (qui fut Paul Iér),une Correspondance littéraire qui le tenait au courant des choses de Paris. (Elle a été publiée en 1801).

(3) M. de Sartines n’était plus ministre depuis octobre 1780. Ces détails sur les démarches de Villar portent donc sur touteune période.

soutien ? Mais quand nous fûmes à la besogne, je m’aperçus bien que, dans le succès de notre entreprise, Villar cherchait autre chose que ce que je voulais qu’on y cherchât. Il en attendait bien plus ses avantages particuliers que le triomphe de la philosophie et le bonheur de l’humanité ; il m’écrivait, m’écrivait sans cesse, me recommandant chaque fois la circonspection, les ménagements pour ses amis et les amis de ses amis. Pour tout au monde, il ne fallait pas le compromettre à leurs yeux, comme aux yeux de l’autorité. Chaque ligne indépendante le faisait trembler, aussi eut-il une fièvre continuelle depuis le premier numéro de notre journal jusqu’au dernier. Lorsque cet homme s’est vu plus tard jeté au sein des orages révolutionnaires, que n'a-t-il pas dû éprouver (1)?

(1) Grégoire, son collègue à la Convention, dit de lui, dans ses Mémoires (II, 37) : « On a prétendu que, si la métempsychose se réalisait, il serait changé en lièvre... » Mais le Villar dont parle ici Brissot est-il bien le conventionnel ? Ne serait-ce pas plutôt un de ses frères ? C’est un point que je n’ai pu élucider. Voir à la Correspondance.

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