CHAPITRE XII
J'avais pris un logement à Brompton (1), faubourg agréable de Londres, recherché par les malades mêmes pour sa salubrité. Il était loin de la ville, moins sujet à ce brouillard épais, si cuisant, si insalubre, qui l'enveloppe une partie de la journée. Il était près de la demeure de Swinton, que je me proposais de cultiver, près de la charmante habitation du rédacteur du Courrier de l’Europe, de Serres de Latour, avec qui je commençais à me lier ; il était près enfin de la pension de mon aimable Nancy.
La plupart des Français qui vivent en Angleterre y sont attirés par la nécessité. Les uns pour éviter des rigueurs injustes, les autres pour parer aux suites de leurs fautes ou de leurs crimes. J’avais fait choix de cette terre de liberté par un motif bien différent. Je m’y fixais parce que, dans la carrière que je courais, je croyais pouvoir y être utile à mes semblables plus que partout ailleurs.
En m'établissant dans cette île, je m'étais fait une loi d'éviter tous les réfugiés dont la vie n’était pas intacte et dont la liaison, si elle n’eût pas été dangereuse pour moi, eût pu paraître suspecte à des veux peu éclairés. Cependant j'ai quelquefois laissé venir chez moi des Français dont les erreurs me paraissaient condamnables ; mais j’espérais
(1) Brompton Row, n° 1, chez mistress Garden.
les ramener à la vertu. La conduite, les opinions, la vie intérieure de l’homme vertueux ont nécessairement de l'influence sur celui dont le cœur n’est pas entièrement gangrené. Il est d’abord tenté de vous persifler, ne répondez rien : soutenez votre rôle, il vous respectera. J’en ai fait l'expérience, et j'en ai conclu qu'il ne faut pas toujours mal juger des personnes honnêtes qui voient des hommes vicieux. Au reste, Pelleport (1), dont il sera question par la suite, et dont les écarts ont été la cause ou au moins le prétexte d’un de mes plus grands malheurs, était presque le seul Français qui vint me visiter dans ma solitude de Brompton.
Pelleport, homme d’esprit mais sans fixité dans les principes, aimant les plaisirs quoique dénué de la fortune qui . les procure, avait été conduit en Angleterre par le dessein de se soustraire au besoin, et peut-être aussi par ce caractère inquiet qui le promenait successivement dans toutes les contrées de la terre. Je le connaissais pour l’avoir rencontré quelquefois chez mon ami Mentelle, dont il avait été l’élève à l'Ecole militaire. Depuis madame Dupeyrou m'avait recommandé de le voir et de lui être utile. Je fis peu pour lui, mais je fis tout ce que je pus, et ce peu eût suffi pour le retirer de l’abîme où son imprudence l’a précipité depuis, si le désordre n’eût pas été son élément. Je vis aussi pendant quelques mois le trop fameux Linguet ; mais je n’eus de relations suivies qu'avec Latour.
Il était bien naturel qu’en me fixant à Londres Je cherchasse à connaître le rédacteur du Courrier de l’Europe, avec lequel j'avais autrefois entretenu une correspondance ; son caractère se dévoila dès notre première conversation : il était vif, conséquemment ouvert. Il me dit beaucoup de
(1) Anne-Gédéon de La Fitte, marquis de Pelleport, né à Stenay en 1754, mort vers 1810 (Quérard), est une curieuse figure d’aventurier. J’aurai à revenir sur lui un peu plus loin, p. 319.
mal de son métier de Journaliste, de la feuille qu'il rédigeait, de Swinton, des auteurs, du public, de tout le genre humain et de lui-même. Il m’apprit ses aventures sans en cacher le mal, sans en exagérer le bien : né sans fortune, mais d’une bonne famille, élevé dans un monde brillant, quoique incapable d’en soutenir la dépense, il avait fait la cour, quoique marié, quoique père de plusieurs enfants, à la femme de M. de Bejan (1), intendant d'Auvergne ; elle était sa parente, il était le secrétaire du mari ; elle était jeune, Jolie, aimable, le mari était vieux, laid, grondeur. Le secrétaire fut donc bientôt préféré à l’intendant. Cette liaison ne pouvait manquer d’éclater et d’attirer des malheurs au couple d’amants. Ils arrêtèrent de prendre la fuite en se munissant de secours abondants pour ne pas tomber dans la misère. L’Angleterre seule offrait un asile impénétrable à toutes les recherches du ministère français, ils le choisirent. Les premiers mois s’écoulèrent délicieusement ; la misère arriva. L’imprévoyant Latour n’avait pas songé à la prévenir. Il fallait pourtant s’en tirer ; on épuisa toutes les ressources. L’amante infortunée soutint ce revers avec calme, ét de ses doigts délicats elle fournit longtemps aux besoins du petit ménage. Latour de son côté se mit à l'affût des expédients. Swinton était alors en grande renommée parmi les Français, qu’il aidait de sa bourse ; on le recherchait, quoique les conditions de son obligeance fussent onéreuses. Swinton comptait sur le talent de Latour, et 1l l’aida. La guerre d'Amérique occupait alors tous les esprits, on craignait aussi une rupture avec la France; cette contrée était avide de nouvelles, et cette avidité
(1) Il n’y a pas eu d’intendant d'Auvergne de ce nom. Il s’agit en réalité de Guerrier de Bezance, qui, après avoir été successivement avocat-général à la Cour des Aides de Clermont, conseiller au Parlement de Paris, maître des requêtes, était revenu à la Cour des Aides de Clermont comme premier président en 1782 (voir Mém. secrets, 7 mars. 1783).
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devait encore redoubler si la guerre venait à se déclarer. Cette idée conduisit Latour au projet d’une gazette qui serait composée en français à Londres, et distribuée en France ; mais comment faire répandre cette nouveauté dans un pays où la censure était si sévère ? L'intérêt aplanit tout. Vergennes avait besoin de connaître à fond l’Angleterre ; la gazette de Latour valait cent espions, et elle lui rapportait au lieu de coûter.
Telle fut l’origine du Courrier de l'Europe (1).
Cette feuille, qui a contribué plus qu’on ne pense au succès dela guerre de l'Amérique et par suite à la Révolution française, on la doit à un rapt. Son succès fut rapide. Les souscripteurs arrivèrent en foule ; Latour se vit une fortune assurée. Mais la cruelle expérience qu'il avait faite de la misère ne l’avait pas guéri de son goût pour la dissipation ni de son imprévoyance. N’aimant pas les Anglais, dont le caractère orgueilleux et sec lui était insupportable ; méprisant les Français qui étaient à Londres, et dont la presque totalité méritait ce mépris ; voulant jouir du présent sans s'inquiéter de l'avenir, il se réfugia dans une petite maison à Brompton, au bout de laquelle il y avait un ou deux arpents de terre. Il embellit cette chaumière et transforma la prairie en jardin. Sa retraite était délicieuse. Heureux s’il ne s’y était pas livré à son amour pour la bonne chère; s’il n’y avait pas vécu en épicurien, en vrai Lucullus ; si sa folie pour le jardinage ne l’avait pas jeté dans des dépenses excessives ; heureux enfin s’il eût voulu quelquefois, du sein de sa prospérité, jeter les yeux sur l’avenir et réfléchir un peu plus sur le présent. Le Courrier de l’Europe lui rapportait un superbe revenu ; il retirait un autre produit considérable d’une recette empirique qui a joui pendant longtemps du plus grand succès sous le nom
(1) En juillet 1776.
de dragées de la Mecque. Il les composait lui-même; la composition lui coûtait peu, et le prix en était énorme. Mais la fortune de Latour l’aveugla ; il ne pensa pas qu’elle aurait un terme ou, s’il entrevit ce terme, il crut que l’héritage immense que sa maîtresse, ou plutôt sa nouvelle femme, devait recueillir un jour le mettrait à l’abri des coups du sort.
J'ai dit sa nouvelle femme, car quoique Latour fût marié et eût des enfants, cependant il brisa tous ces liens pour satisfaire sa passion. C’était un crime ; il en commit un second en oubliant tout ce qu'il devait à la famille infortunée qu’il abandonnait dans l’indigence. À peine lui envoyait-il quelques légers secours. Je sus ces détails par Swinton, car Latour ne me fit jamais la confidence de son premier mariage. Il craignait ma morale. Mais tout sermon glissait sur son cœur. Il entendait avec peine les remontrances et suivait toujours la route qu'il s'était frayée. Ouvert, franc, il était bon et généreux. Il avait l'esprit peu cultivé, quoiqu'il n’en manquât pas. et sa facilité pour écrire et pour traduire de l’anglais était extraordinaire; il avait même publié un livre intitulé le Bonheur (1), ouvrage qui n’était pas sans mérite. Mais il haïssait le travail, surtout celui de la plume, et aimait à passer ses jours dans l’indolence. Aussi fut-il enchanté quand j’eus consenti à lui servir de second pour son Courrier, dans la partie des Variétés. Avec cent louis il se procurait une oisiveté qui lui était chère et se reposait sur mon activité infatigable.
Il vivait en sauvage, et peut-être n’avait-il pas tort. Trois choses le réconciliaient avec la vie, son jardin, sa table, et surtout la femme aimable qui avait tout sacrifié pour le suivre. Hors de là, il n’estimait rien, n’aimait personne,
(1) 1767, in-12.
ne lisait aucun livre ; il aurait bien partagé sa vie, comme La Fontaine, en deux parts, l’une à dormir, l’autre à ne rien faire. Je ne revenais pas de mon étonnement, quand je le voyais avec de pareils goûts chargé d’une aussi lourde rédaction.
Mais il exploitait la littérature et les nouvelles comme on exploite une ferme, il ne l’estimait que par son revenu, sans s’y attacher. Etonné lui-même de ses succès, il en jouissait sans vouloir les mériter, sans s’en enorgueillir. Cinq mille personnes souscrivaient à une gazette médiocre, un million d'individus la lisaient régulièrement, il en tirait plus de 25.000 livres, tandis que Rousseau n’avait pas retiré detous ses ouvrages une année du produit du Courrier. Ce fait n'est-il pas déshonorant pour le siècle, et décourageant pour le génie ? C’est une réflexion que Latour me faisait quelquefois lui-même, et cette réflexion ne semblait qu’ajouter àson mépris pour les sciences et pour les hommes.
Nos deux caractères, comme on le voit, contrastaient singulièrement. Moi, ardent, infatigable pour le travail, toujours lisant, méditant, écrivant, aimant peu la table, fou du bien public, ami de la vérité, et déjà prêt à tout leur sacrifier, Je plaignais sincèrement Latour, tandis qu'il me regardait comme un fou, dont les rêveries étaient parfois amusantes. Lui aussi me traitait en Don Quichotte de l'humanité. Je le plaisantais à mon tour, je le prêchais parfois, je lui reprochaïis son épicuréisme, son insouciance, mais nous vivions paisiblement. Sa franchise envers les autres et envers lui-même, la facilité de son commerce, et plusieurs services que je le vis rendre à des malheureux, me faisaient excuser ses erreurs et lui pardonner des fautes dont le mal ne pesait que sur lui. Je cultivais aussi sa connaissance parce que j’espérais tirer parti de sa feuille pour mes folies, comme il les appelait, c’est-à-dire pour répandre partout les bons principes : je ne fus point trompé,
Il m’'offrit de m’abandonner la partie littéraire de la gazette, aux conditions que je voudrais fixer, et Je ne le refusai pas ; son journal ne pouvait nuire à mes projets, il pouvait au contraire leur servir d'appui. Je répugnais d’abord à reprendre le métier de journaliste, mais il me fut aisé d’apaiser mes scrupules par la pureté de mes intentions et la nature même du travail dont j'étais chargé. Appelé à écrire par un goût impérieux et par les circonstances, j'ai cru qu’un écrivain devait distinguer son siècle et la postérité, et qu'il fallait travailler pour l’une sans abjurer l’autre. ‘Il y a vingt manières différentes d’influer sur son siècle et d’être utile à ses semblables. On peut le faire en remplissant les papiers publics de ses opinions, en répandant, en multipliant les brochures utiles et qui parlent le langage du jour. Les livres profondément pensés et purement écrits vont seuls à la postérité. Pour elle, il faut jeter en bronze et graver au burin ; pour son siècle, on peut se contenter de plâtres et d’esquisses légères, ils suffisent aux besoins du jour. Tel était le raisonnement qui me fit adopter, comme tous les écrivains les plus distingués de cette époque, le travail des ouvrages périodiques et des journaux ; je travaillais comme eux pour influer sur les lecteurs du moment, et non pour ma réputation, ni pour le siècle à venir.
Ces articles n'étaient pas toujours soignés comme ils l’auraient été s'ils eussent porté mon nom ; il y aurait eu des points discutés avec plus de profondeur, des articles que mon scepticisme sévère eût effacés ; mais sur des sciences indifférentes au bonheur, telles que les langues ou l’antiquité, il importe peu qu’on écrive bien ou mal, vrai ou faux, parce qu'il est presque impossible d’y découvrir la vérité ; ce sont des joujoux d'enfants, peu importe que le vernis y soit bien ou mal appliqué. Quant aux véritables sciences, comme la politique et la morale, je saisissais l’ocçasion d'en répandre les principes dans les seuls écrits
qu'un certain public lit constamment. Peut-être, en réfléchissant sur cette idée, eût-on bien fait de publier Montesquieu, Voltaire ou Rousseau sous la forme périodique, au lieu de les disséquer platement sous les titres de Génie ou d’ A brégé.
l'el fut l’esprit dans lequel j'ai inséré des articles littéraires et politiques dans le Courrier de l’Europe, depuis février jusqu’en novembre 1783. A cette époque, j’abandonnai cette feuille et ma Correspondance (1), pour exécuter l’entreprise du Lycée de Londres (2). Mais avant d’en finir, je dois encore deux mots à la vérité. Le Courrier de l Europe est peut-être le seul monument qu’on devra un jour consulter pour connaître l’histoire de la révolution de l’Amérique ; il est donc à propos de fixer le jugement qu’on en doit porter. La connaissance particulière que j’ai eue de la composition de cette feuille, des papiers anglais d’après lesquels on la fabriquait, enfin de l’esprit et du caractère de son auteur, m'ont permis de la bien juger. Latour a souvent varié dans ses principes politiques, mais généralement il était plus dévoué à la France qu'à l'Angleterre, il penchaït plus vers le parti ministériel que vers celui de l'opposition. Il haïssait cordialement Fox parce qu'il le trouvait trop républicain, et il détestait le républicanisme parce qu’il le jugeait incompatible avec la subordination ; et aux yeux de Latour, qui avait été militaire, la subordination était l’âme des états. Il n’est donc pas impartial dans le récit des débats parlementaires ; il penche toujours la balance du côté de la Couronne.
Quant aux nouvelles, illes puisait dans les gazettes anglaises ; il faut donc souvent s’en défier. La liberté gate
(1) Correspondance universelle sur ce qui intéresse le bonheur de l’homme et de la société, Londres, Cox, 1783. — Neufchâtel, 1783. — Voir plus loin, p. 328.
(2) Journal du Lycée de Londres, 1784.
encore plus les sources que ne fait ailleurs l’oppression. C’est cependant parmi elles qu’il faudra chercher l’histoire. Les pièces authentiques, telles que les déclarations de guerre, les traités de paix, etc., doivent rendre ce dépôt recommandable. |
La partie littéraire, à quelques articles près, envoyée par des mains étrangères, n’a été qu’une rapsodie pitoyable de vers médiocres, d’éloges mendiés et souvent dictés, ou de plats sarcasmes. Il n’y a rien, presque rien, sur la littérature anglaise, l’auteur n’en ayant jamais lu aucune production. Il a fini la gazette à l’époque de la paix (1), et depuis ce temps elle est tombée en des mains ordurières (2) qui en ont fait un clcaque impur, un réceptacle de mensonges et de calomnies, au lieu d’un dépôt historique. Ceci me ramène naturellement à Swinton.
N’étant point détrompé sur son compte, je m'étais hâté de le revoir à Londres aussitôt que je m'y étais fixé. Je soupçonnai bien qu'il était fâché de mon arrivée, mais il sut parfaitement dissimuler et il m'accueillit avec une apparente amitié. Cette dissimulation dura jusqu'au moment où il me vit désabusé et où nos intérêts commencèrent à se froisser.
Deux motifs avaient engagé Swinton à tâcher de m'’éloigner de l’Angleterre, à me décourager des projets que je voulais y former, à me détourner de faire la connaissance de Latour ; car avant que nous nous connussions, il nous avait fort adroitement brouillés. Il me regardait comme un homme à projets, entreprenant et persévérant dans mes entreprises, a deep-designing man, ainsi qu'il le disait un jour. Il craignait que je ne voulusse partager la belle récolte qu'il accaparait à lui seul. Il craignait qu’élevant une nouvelle feuille périodique, mes faibles talents et l'expérience
(1) A la fin de 1783.
(2) De Morande et consorts.
qu'il me supposait dans l’art de diriger un journal ne m'attirassent des souscripteursetne diminuassentle nombre des siens. Hélas ! il me connaissait bien peu. Alors je me faisais gloire d’être son ami, et j'étais bien éloigné de jouer à l’amitié le tour sanglant dont il me croyait capable et de m'abaisser à d’aussi vils calculs. Au moment même où son âme me faisait cette injure, j'en puis attester la femme à laquelle il était uni, j'aurais tout sacrifié pour lui, pour ses intérêts, pour sa feuille, tant je lui étais encore sottement dévoué.
Cette crainte n’était pas la seule qui troublât son repos. Il avait été plus d’une fois déchiré dans les papiers publics’; sa réputation était fort ébranlée de tous les côtés. Ses amis, les folliculaires, Latour, son cher Morande même, dont je parlerai tout à l’heure, le peignaient sous les plus noires couleurs. Tous le voyaient témoin paisible, auditeur bénévole de ces injures : était-ce philosophie, ou impuissance de répondre ? Alors je n’aurais pas osé décider. Swinton prévoyait que tôt ou tard la bonne opinion qu'il m'avait inspirée allait se dissiper ; que je verrais son associé, ou quelque autre qui m’apprendrait à le connaître. Il prévoyait que, forcé de lui refuser mon estime, de lui ôter mon amitié, j'étais bien capable de détromper sur son compte les personnes que j'avais de bonne foi aidé à mettre dans l'erreur. Il me supposait des liaisons, des connaissances étendues, surtout à Boulogne, ville où il avait intérêt de jouir d’une bonne réputation, et il craignait de me voir renverser par mon indiscrétion, ma franchise, mon horreur de l’immoralité et d’une basse cupidité, l’édifice qu'il avait construit en France avec tant de peine et d’hypocrisie. Tout est arrivé comme il l’avait prévu. J’ai entendu, j'ai été consterné ; ne voulant pas croire aveuglément, j'ai vérifié les faits les plus graves. Content de m'être éclairci pour moi-même, j'aurais tout enseveli dans le silence, si
par une accumulation de calomnies et de persécutions, il ne m'avait forcé depuis à le rompre.
Son caractère commença à se dévoiler à mes yeux quand, pour se venger de Latour, son associé et son rédacteur, il me fit une proposition que je ne pouvais accepter sans me déshonorer. Résolu d’enlever à Latour, à quelque prix que ce fût, la rédaction de la feuille, il me l’offrit à condition que j’embrasserais son parti ouvertement. Ma réponse fut simple. Je ne pouvais, je ne devais prendre aucune part à leur querelle. Ami de tous deux, mon devoir était de ménager leur réconciliation et, lors même qu’elle eût été impraticable, je ne pouvais consentir à supplanter ou même àsuccédersansson consentement à unhomme dont je n’avais qu’à me louer. C’était son état, son unique ressource ; je le savais, et il eût été affreux de l’en dépouiller. Ce calcul honnête n’était pas celui du vindicatif Ecossais ; mais il ne se tint pas pour battu, et compta trouver quelque moyen de composer une autre fois avec mon austérité.
Ce fut par Latour que j’appris mille détails affreux sur l'histoire et la vie de Swinton. Quoique lié avec lui par intérêt, il le détestait très cordialement. Il me révéla mille anecdotes scandaleuses ; la passion en avait probablement exagéré beaucoup. Cependant je ne pus douter, d’après les confidences de Latour, que Swinton n’eût cherché à nous brouiller en nous disant réciproquement beaucoup de mal l’un de l’autre.
Je l’avouerai, les lumières que Latour me donna sur Swinton dissipèrent une foule de préventions que j'avais chéries et qui m’attachaient à lui. Sa cupidité, la bassesse avec laquelle il recherchait les êtres Les plus vils, mais dont il pouvait craindre le crédit ou les traits, sa barbare spéculation sur sa femme et ses enfants, sa spéculation mercenaire sur la curiosité publique, tout le rendit méprisable à mes yeux. Sa maison était le rendez-vous des Français les
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plus décriés ; il était le correspondant de Beaumarchais (1), et presque l’esclave de l’infâme Morande.Morande connaissait sa vie ; 1l avait même en main des preuves de faits qui ‘pouvaient déshonorer Swinton, etilse servait decet avantage pour lui faire payer un tribut considérable quand il tombait dans le besoin, et Morande y tombait souvent. C'était avec une pareille impudence qu’il rançonnait Beaumarchais et les ministres français qui redoutaient sa plume envenimée.
J'ai peint cet affreux libelliste dans d’autres mémoires particuliers et qui n’ont point vu le jour, et dans un écrit publié en 1791 (2); je l’ai peint horrible, épouvantable, tel qu'il était. J’ai besoin de retracer ici son portrait. Ce fut l’homme dont la haine a fait le plus grand tourment de ma vie; il faut que je montre si j'étais bien coupable de lavoir méritée !
Ses atroces calomnies auraient déshonoré tout autre dont la conduite eût été moins pure, et dont l’honneur et la probité n’eussent pas été attestés par les actions de toute sa carrière et par le témoignage des hommes les plus honorables de son temps ; il faut qu'après ma mort, s’il reste quelques personnes égarées par les libelles et les placards dont la rage de mes ennemis privés et de mes ennemis politiques m'a poursuivi pendant ces dernières années de ma vie, il faut, dis-je, que ces personnes connaissent l’auteur de toutes ces calomnies, la source de tous ces libelles, et que celles qui les ont répétées (quelques-unes m'en ont déjà témoigné leur repentir) s’aperçoivent qu’elles n’ont été que le coupable écho du plus méchant comme du plus vil des hommes (3).
(1) Probablement lorsque Beaumarchais allaïà Londres, en mars 1774, racheter pour le compte de Louis XV un pamphlet contre Mme Du Barry.
(2) Réplique de J.-B. Brissot à Charles Théveneau de Morande (30 août 1791), 31 p. in-8°.
(3) Suivent, dans l’édition de Montrol, quatre pages sur Morande,
Eh bien ! voilà l’homme qui a fourni à mes ennemis tous les traits dont ils ont cru me déchirer. Voilà l’homme dont ils se sont faits les échos et dont ils ont épousé la haine et la querelle |
Après mon voyage des Etats-Unis (1), Morande lisait à Duroveray un article dans lequel il prétendait que j'avais
été repoussé de toutes les sociétés d'Amérique. « Comment ! lui dit Duroveray, maïs cela n’est pas possible, j'ai vingt preuves du contraire! — Et moi aussi, répondit Morande ; mais voilà comme je sers mes amis et mes ennemis. » C’est Duroveray lui-même qui me répéta ce propos.
J'avais rencontré pour la première fois Morande, en 1779, chez Swinton, dont il fréquentait dès lors la maison avec assiduité. À mon retour en Angleterre, en 1783, me trouvant à dîner au café de Spring Gardens (2), j y vois un homme qui, les yeux fixés sur moi, ne cessait de me considérer, et qui, au bout d’un certain temps, prononça mon nom; j en témoigne ma surprise, ne connaissant pas celui qui me nommait, il vient à moi et me décline le sien à l'oreille ; il avait de bonnes raisons sans doute pour se nommer tout bas ; mais, je l'avoue, cette prodigieuse mémoire me fit frémir. Cet homme, me disais-je, ne m’a si bien remarqué sans doute que parce que je suis une victime qu'il veut frapper ; et je ne me trompais pas dans mon pressentiment.
extraites littéralement (il n’y a pas dix mots de changés) de la brochure publiée par Brissot le 10 août 1791: Réponse de Jacques-Pierre Brissot à tous les libellistes qui ont attaqué et attaquent sa vie passée (48 p. in-8°). Puis viennent trois pages de la même brochure, toujours concernant Morande, extraites de La Police dévoilée, de Manuel (1791, 2 vol.). Je les supprime également.
(1) En 1788.
(2) Jardins à la mode, plus connus sous le nom de Vauxhall Gardens, sur la rive droite de la Tamise. On y trouvait des cafés et des restaurants. On les appelait au début New Spring Gardens, pour les distinguer des Old Spring Gardens de Charing-Cross.
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Je revis une troisième fois Morande chez Swinton, avec un autre folliculaire enrôlé sous les mêmes drapeaux. Que d'impudence ! et quel était mon étonnement ! Faire un métier abominable et, loin d’en rougir, s’en vanter avec audace : peut-on pousser plus loin l’effronterie et la dépravation ? J'étais stupéfait, muet, honteux, baissant les yeux, et ne pouvant ouvrir la bouche. Ils citaient leurs bons mots les plus affreux et se vantaient de la noirceur de leur imagination, de la fécondité de leur esprit dans l'invention des anecdotes qu'ils publiaient chaque jour contre les gens les plus recommandables. «Voici qui méritait bien la bastonnade, disait l’un en parlant de lui-même. — Ceci ne valait-il pas la corde? » répliquait l’autre. L’heureux métier ! l’aimable chose qu’une gazette rédigée par de tels gens! La victime paie pour effacer son nom, son ennemi paie pour le rétablir et le publier ; la loi protége tout, et le public ne fait qu’en rire.
« Tel négociant m’a donné cette paire de boucles pour vanter son magasin et déprécier celui de son rival. — Telle actrice m'a envoyé cette boîte d’or pour la pouster (1). — Cet excellent vin que je vous ai fait boire, je le tenais de Déoda, fameuse impure qui craignait que je ne révélasse un rendez-vous nocturne contraire à son marché et une grossesse qu’on cache avec soin. — Avez-vous remarqué mon article sur cet auteur que l’on vante partout, et qui ne m'avait point envoyé d’exemplaires de son ouvrage ? Rien n’est plus amusant que de turlupiner le livre qu’on n’a pas lu. — Et cette société où l’on a entendu nos plus fameux artistes, j’ai bien prouvé que tout y avait paru médiocre et détestable ; car on ne m'avait point envoyé de billet. »
Tels étaient pourtant les discours de Morande et de son
(1)« C’est le terme usité à Londres pour exprimerl’action de prôner». (Note de Brissot.)
ami ; voilà comment ils se renvoyaient leur mutuelle infamie : et Swinton écoutait et souriait ! En sortant de là je crus m’'échapper d’une caverne de voleurs.
Je résolus dès lors d'éviter avec le plus grand soin de revoir jamais de pareils êtres ; je cessai même de fréquenter la maison de Swinton quand je sus que Morande s’y rendait souvent. Ce monstre ne s’aperçut que trop bien de l’horreur que j'avais conçue pour lui, et il fut confirmé dans ses soupçons par le refus que je fis de le recevoir lorsqu'il se présenta chez moi. Telle est la source de l’acharnement qu'il a depuis déployé contre moi. Il pardonnait le crime, mais il ne pardonnaïit pas le mépris.
C’est pourtant avec ce serpent odieux que Swinton avait imaginé de vouloir m’associer. Il était fatigué des caprices de Latour, qui lui faisait payer bien chèrement la réputation du Courrier. Croyant pouvoir le priver de sa propriété, il m'en proposa à deux reprises la rédaction, en m'offrant 900 louis par an ; c'était la moitié à peu près de ce que recevait Latour, en sorte que Swinton faisait une excellente opération en se dégageant de ses liens. Swinton y mettait une condition à mon acceptation, c'était de travailler en commun avec Morande. À ce nom, je reculai d’effroi..
S'apercevant aussitôt de la double indignation que me causaient ses propositions, Swinton prévint mon impatience à lui répondre en ajoutant doucereusement que Morande travaillerait sous ma dictée et serait tout à mes ordres. « Ni sous ma dictée ni autrement, lui repartis-je avec vivacité. En acceptant vos offres je blesserais l’honneur et l’amitié ; mais m’associer avec Morande, mais me, souiller dans une pareille coalition, non, jamais! Je mour-. rais de faim, et vous m'offririez cent mille livres sterling par an que je repousserais de telles offres avec horreur. : Swinton, sans rougir, insista, me pria de réfléchir. Je lui
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rappelai qu'il m'avait dit lui-même que Morande était le plus grand des scélérats ; que l’enfer, à l’entendre, n’avait jamais vomi son pareil ; qu'il avait mérité dix fois l’échafaud. Swinton ne niait rien, ne réfutait rien, convenait de tout. « Tout est vrai, disait-il, mais Morande est le protégé de Beaumarchais, mais il tourne vivement un paragraphe. —Tant pis pour Beaumarchais, tant pis pour vous, tant pis pour celui qui aurait le malheur de se transformer en chef de brigands, car ces paragraphes sont de véritables brigandages. »
Ce fut mon dernier mot,et comme je tiens ferme lorsqu'il est question de haïr, de mépriser, de fuir les méchants, Swinton ne put m’ébranler ; il y renonça en me disant que j'étais et que je serais dupe de mon honnêteté. Je me sou-
, viendrai toujours de ces mots énergiques en anglais ; you : ‘have playd the foe. Depuis, il exécuta son plan, amena le
facile et insouciant Latour à lui abandonner le Courrier de l’Europe, et il en confia la rédaction à celui qu’il m'avait dit être digne du gibet. Cette étrange conduite était facile à concevoir. Un homme sans talent et déshonoré n’a pas droit à un grand salaire, et Swinton eût été digne confrère de ce libraire de la rue Saint-Jacques qui s’écriait : « Que ne puis-je tenir dans un grenier Voltaire, Helvétius et Diderot sans culottes ? comme je gagnerais de l'argent ! comme je les ferais travailler ! »
Témoin d’une semblable association, j’en rougis pour l’homme que je ne pouvais déjà plus regarder comme mon ami. Je lui déclarai que, voulant fuir l’air empesté que respirait son rédacteur, je ne mettrais plus le pied dans sa maison, et je tins parole. La froideur succéda à notre liaison, l’aigreur remplaça bien vite la froideur. Je n’avais point d’animosité, point de colère, je ne cherchais qu’à oublier ; Swinton ne chercha qu’à me nuire. L’'Ecossais raconta bien vite à Morande les causes de notre rupture.
La rage et la vengeance agitèrent son âme, et 1l jura de se venger à toutes les occasions : elles ne devaient pas lui manquer.
Un autre personnage m’éloignait encore plus de la société de Swinton. J'avais appris un jour qu'il était enfermé dans une conférence très directe avec Receveur (1), l’un des principaux espions de la police de Paris. Je frémis à cette nouvelle. «Comment ! lui dis-je, votre maison est l’asile des espions ? 1l n’y a plus de sûreté à y mettre le pied», et je me retirai. Le mot fut rapporté à Receveur, et ce fut un des grands chefs d'accusation qui me firent mettre depuis à la Bastille, ainsi que je m’en convainquis par une lettre de ce scélérat qui se plaignait à M. Lenoir de mon irrévérence envers les suppôts de la police.
Londres était alors le foyer d’un commerce bizarre qui se faisait sur les libelles. Cinq à six Français couverts de dettes et d’opprobre, abusés par le succès passager du corsaire Morande, avaient imaginé de menacer le gouvernement français des écrits les plus virulents, si on n’assouvissait pas leur faim par des sommes assez considérables. Vergennes fut ébranlé, et il envoya Receveur en Angleterre pour négocier ; cette frayeur était stupide, car il ne se vendait pas six exemplaires de ces libelles à Londres ; et il était facile au gouvernement d’en empêcher l'introduction en France. Quoi qu'il en soit, Receveur, intéressé à vanter le danger, parce qu’il espérait en profiter, partit et disposa
(1) Receveur, syndic-contrôleur des inspecteurs de police de Paris (Alm. roy. de 1775, p. 374). — Voir sur lui P. Robiquet, Morande,. p. 64 et passim. Voir surtout le pamphlet publié par Pelleport contre Morande en 1784, Le Diable dans un bénitier et la métamorphose du Gazetier cuirassé en mouche ou Tentative du sieur Receveur, inspecteur de la police de Paris, chevalier de Saint-Louis, pour établir à Londres une police à l’instar de celle de Paris, in-8°, 120 p. Il était célèbre comme détective. Déjà, en 1769, le prince de Condé, gouverneur de Bourgogne, l’avait fait venir à Dijon, pour découvrir des gens du
monde qui trichaient au jeu chez lui. (Mém. de l’ Acad. de Dijon, t. IX, 3° série, p. 209.)
ses batteries. Il crut que le meilleur moven était de mettre dans ses intérêts le chef des brigands, et il s’assura de Morande par un tribut considérable que le gouvernement s’engagea de lui payer. Groira-t-on que le ministre de France qui était alors en Angleterre, le comte de Moustier (1), que depuis j'ai revu en Amérique, et que j'ai peint dans mes Vovages, croira-t-on que cet ambassadeur fut l’agent de cette séduction, et qu'il ne rougit pas de s’afficher pour le patron de Morande? — Au surplus, nul homme ne pouvait lui être plus utile; car nul homme ne connaissait mieux et les tripots et les aventuriers qui fourmillaient dans Londres.
Du nombre des spéculateurs en libelles était ce marquis français appelé Pelleport dont j'ai parlé plus haut (2). Pelleport avait de l'esprit, l’apparence de la bravoure, un goût effréné pour le plaisir, un mépris profond pour toute espèce de moralité. C'était une sorte d’Alcibiade qui se prêtait à tous les rôles qu'on voulait lui faire jouer. Etant en Suisse dans la misère, il était devenu amoureux d’une femme de chambre de madame Dupeyrou, qu'il avait épousée malgré toutes les remontrances de cette dame. Marié avec elle, il s'était fixé comme maître de français et de mathématiques dans la charmante vallée du Locle. Il y vécut quelques années heureux et très rangé ; plusieurs enfants avaient été le fruit de ce mariage, mais son incons-
(1) Le comte, puis marquis de Moustier (1751-1817), ministre de France à Londres en 1783, puis aux Etats-Unis (1787-1789).
(2) Pelleport, né à Stenay, ainsi que je l’ai dit, mais d’une famille originaire des environs de Toulouse, avait été élève de l'Ecole militaire. Déclassé, émigré d’abord en Suisse, puis à Londres, où il vécut du métier de libelliste, il s’avisa de rentrer en France et v fut aussitôt arrêté et mis à la Bastille en juillet 1784, pour n’en sortir qu’en octobre 1788. Au 14 juillet 1789, quand le peuple s’empara de la forteresse, il risqua sa vie pour sauver celle du major de la place, M. de Losme (Hist. de la Révolution, par deux Amis de la liberté, t. II, p. 38-39). En février 1792, nous le retrouvons agent secret du ministère des Affaires étrangères. En 1802, nous le voyons arrêté par la police consulaire (Aulard, Paris sous le Consulat, III, 386).
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tance vint bientôt troubler son petit ménage. Il voulut revoir la France ; il s’y promettait un brillant établissement. Sa femme, séduite par ses tableaux, le laissa partir, et Pelleport arrivé à Paris y retomba bientôt dans la vie dissipée, contracta des dettes, et fut obligé de se sauver en Angleterre. La bienfaisante madame Dupeyrou, qui savait que je devais me fixer dans cette île, m'intéressa en faveur de sa femme. Elle est dans le besoin, me disait-elle ; sans moi elle ne pourrait soutenir ses enfants, son mari ne lui envoie rien ; procurez-lui de l'ouvrage, et engagez-le à se souvenir de ses enfants. J’en contractai l’obligation, et je m'empressai à mon arrivée à Londres de l'aller voir. Son air franc me séduisit, et l’esprit dont il me paraissait doué me fit croire qu'il était possible de le retirer de sa vie ordinaire. Il était déjà employé dans une école ; plusieurs traductions et une place fixe que je lui procurai le mettaient à même de vivre avec aisance ; mais son tempérament et des habitudes vicieuses l’emportèrent sur ses résolutions et sur mes efforts. Il vit dans la spéculation sur les libelles un moyen de gagner de l’argent sans beaucoup de peine, et il en devint le chef. Il me parla un jour d’une Vie de Marie-Antoinette (1), que Receveur marchandait ; Je lui demandai si elle existait, s’il en était l’auteur ? Il me répondit que j'étais trop honnête homme pour qu'il pût me faire de pareilles confidences, et je ne lui en parlai plus que pour l’engager à renoncer à ce trafic qui tôt ou tard causerait les malheurs de sa vie ; il rit de ma prédiction, qui ne se vérifia que trop. J’ai appris depuis que le marché ne put se conclure. Pelleport demandait 500 louis; Receveur, qui voulait sa part, n’en offrit que 300; Pelleport, furieux, publia contre Receveur, Morande et la police l'écrit satirique qui fit tant debruit dans le temps sous le
(1) C'était les Passe-temps d’ Antoinette. Voir plus loin, t. II, p. 7-8.
nom du Diable dans un bénitier. Je le lus chez Latour, et je frémis du danger où 1l allait jeter Pelleport ; il arriva comme nous en causions ; nous réunîmes tous nos efforts pour l’engager à le supprimer ; Latour eut même la générosité de lui offrir de payer tous les frais ; Pelleport refusa, il voulait se venger, et il paya chèrement son opiniâtreté, car le ministre Vergennes eut l’adresse, en lui faisant faire des propositions avantageuses par Swinton, de l’attirer en France ; et à peine eut-1l mis le pied à terre qu'il fut arrêté et conduit à la Bastille, où cinq années du plus étroit emprisonnement (1) expièrent son imprudence.
Rien ne pouvait égaler la frayeur que causait au ministre français le séjour d’un homme de lettres à Londres et l’indépendance dont y jouissaïent les écrivains ; cette frayeur était telle qu'il conçut le projet le plus extravagant pour étouffer en Angleterre la liberté de la presse. Il s’imagina qu'avec de l’argent on pourrait acheter quelque orateur accrédité de la chambre des Communes, et qu’aidé de son éloquence on pourrait mettre le génie aux fers. Une négoclation fut réellement entamée avec Sheridan (2) sur cet objet ; Morande, qui s’amusait aux dépens du ministre français, le berçait de lespérance du succès ; il dressa même un projet de bill. Le bruit s’en répandit à Londres et bientôt on vit pleuvoir les pamphlets ; quelques lettres parurent dans le Courrier de l’Europe ; Pelleport en était l’auteur, et ce fut un nouveau crime ; elles désolèrent Vergennes, qui fit donner une semonce vigoureuse au rédacteur du Courrier par son censeur ou valet, l’abbé Aubert (3).Je lus les lettres ; Latour me confia la clef du chiffre qu’employait ce plat serviteur du gouvernement français. La particule on était
(1) Du 11 juillet 1784 au 3 octobre 1788 (A. Bégis, Le Registre d’'écrou de la Bastille).
-(1) Le grand orateur whig (1751-1816).
(2) Voir plus haut, p. 163.
le mot qui désignait Vergennes sans le compromettre ; c'était sous le mystère de cette particule que je le vis un jour réprimander le rédacteur des éloges qu'il avait donnés à Necker. Cet encens avait déplu au ministre suprême, il menaçait de sa colère l’humble rédacteur s’il retombait dans la même faute.
On ne peut rien concevoir de plus ignorant que le ministère français. J’exprimais un jour à la Bastille, à M. Lenoir, mon étonnement de ce qu’un pareil projet était entré dans la tête d’un homme d'Etat. « Rien n’est plus vrai, me répondit-il, rien n’était mieux combiné quece plan. — Mais vous ne savez donc pas, lui dis-je, que la majorité abandonnerait le ministère qui oserait toucher à la liberté de la presse, et qu’un orateur de l’opposition tomberait dans le plus profond mépris s’il appuyait ce projet liberticide ? — Tout s’aplanit, en Angleterre comme en France, avec de l'argent. — Soit; cependant on ne paie pas un homme pour s'égorger, car nul prix ne paie la vie. Mais de qui donc, ajoutai-je, tirez-vous vos lumières sur l'Angleterre? —- D'une excellente source », me répondit-il... Je tombai de mon haut quand j’appris que cette excellente source était celle d’une fille entretenue qui avait passé trois années à Londres, et qui dans ses petits scupers donnait à Lenoir des leçons de politique anglaise. Et voilà les hommes qu gouvernaient la France!
Plus occupés de leur sûreté personnelle que du bien de l'Etat, ils ne voyaient dans l'Angleterre qu’un département qu'ils voulaient assujettir à l'inspection de leur police. Vergennes avait formé à cet égard un plan très vaste, au bout duquel 1l se proposait de priver de ce dernier asile la liberté d’écrire et même de respirer. Par ses intrigues et de l’argent il avait déjà su la bannir de presque tous les états de l’Europe.
Linguet me parlait un jour à Londres de cette prétention à une tyrannie universelle ; il m'en citait un exemple : sorti de la Bastille et craignant d’y rentrer par quelque fantaisie du pouvoir, il avait pris la fuite. La Suisselui parut impénétrable à la recherche du ministère français ; il s’y réfugia, mais à peine avait-il passé quelques jours à Berne, que l’avoyer l’avertit charitablement que, sison gouvernement le réclamait, il serait difficile dene pas avoir quelque complaisance pour ce gouvernement, quitraitait les Suisses avec générosité. Ayant justement conçu les mêmes craintes pour son séjour en Hollande ou en Flandre, Linguet résolut de se fixer à Londres; le mal qu'ilavait dit autrefois de la constitution britannique lorsqu'il exaltait le despotisme dans ses ouvrages, l'ignorance où il était de la langue anglaise l’en avaient d’abord éloigné, mais sa sûreté personnelle le forca à passer par-dessus ces considérations.
Arrivé à Londres, il fut très surpris d’y être entièrement ignoré ; il croyait que l’Angleterre retentissait comme la France de son nom, et 1l fut confondu d’être à peine connu de quelques hommes de lettres et de quelques voyageurs qui avaient visité le continent.
À peine fut-il débarqué que je m’'empressai de le voir et de renouer mes liaisons avec lui : il était persécuté ; il était étranger dans le pays qu’il choisissait pour asile, et il en ignorait la langue ; je crus devoir lui offrir mes services, et lui demander ses conseils pour mes propres entreprises. La confiance qu’il me montra d’abord m’attacha vivement à lui et, malgré toutes les belles recommandations de Villar et des philosophes, je ne voulus pas sans raison me montrer infidèle à une ancienne amitié. Alors je ne connaissais pas le cœur de Linguet. Je tentai de lui être utile en lui procu-
rant les moyens qui pouvaient êtré en mon pouvoir pour faire introduire ses ouvrages en France, et je ne tardai pas à m’apercevoir que la cupidité et la vanité étaient les seuls mobiles qui le dirigeaient. Il portait la défiance à l'excès ; elle n’était égalée que par le mépris profond qu’il avait pour le genre humain.
Après avoir un jour parcouru mon Traité de la Vérité, il me dit que j'étais la dupe de mon imagination et de ma sensibilité, que le peuple ne méritait pas qu’on se sacrifiât pour lui, qu'il était prédestiné à l'ignorance comme à la méchanceté... Mais pourquoi donc écrivez-vous, lui disaisje, pourquoi résistez-vous au despotisme ? Il me fit entrevoir que l’amour de la gloire était son unique objet; on peut, on doit tout risquer pour elle. Quant au peuple, il lui semblait si peu fait pour la liberté que, même après avoir passé vingt-deux mois à la Bastille, il préférait encore au régime de l'Angleterre le despotisme de la Turquie. Je jugeai son âme par deux autres traits : il avait lu mes Réflexions philosophiques sur saint Paul; étonné de ma hardiesse, il me dit qu’elles me conduiraient à ma perte ; qu’il était des préjugés qu'il fallait respecter, que la religion était de ce nombre. Certainement, ajouta-t-il, vous ne me croyez pas assez stupide pour adopter les rêveries de nos prêtres, et cependant, dans tous mes ouvrages, je me suis fait la loi de les respecter et même de défendre les ministres d’un culte que je méprisais ; j'avais deux objets en vue, je voulais conserver un frein nécessaire au peuple, et m'assurer un appui redoutable contre la robe qui me persécutait.
Qu'un capucin, encroûté de ses préjugés, défende sa religion, je lui pardonne ; il obéit à sa conscience. Mais défendre des impostures qu’on connaît et qu'on méprise intérieurement, c’est se livrer à une hypocrisie qui ne peut qu’exciter l’indignation des hommes vertueux et éclairés, à quelque secte qu'ils appartiennent.
L’éloge que j'avais fait, dans mon Traité de la Vérité, d’Héloïse et des Confessions de Jean-Jacques irritait beaucoup Linguet et la femme avec laquelle il vivait (1) : « Rousseau, me disait-il, est un fou qui, après nous avoir pendant sa vie débité mille extravagances, termine la farce en nous jetant son pot de chambre au nez. Comment pouvez-vous estimer un homme qui s’avoue coupable d’un vol, et qui vous raconte les plus sales amours ? Non, je ne voudrais pas avoir commis la centième partie des crimes de Jean-Jacques, ou j'irais me jeter dans la Tamise.. — Et moi aussi, s’écria de concert sa vertueuse compagne, oui, j'irais cacher ma honte au fond de l’eau. »
J'avoue qu’à ce langage je restai pétrifié ! Car si je ne crovais pas alors tout ce qu’on publiait de la conduite de Linguet et de sa maîtresse, j’en savais pourtant assez pour m'étonner de cet acte de vertu quiles transportait l’un et l’autre. Depuis j’eus bien plus de raisons d’en être surpris.
Je me trouvais dans le Perche en 1785 (2), chez un ami de M. Buttet, manufacturier de ces étamines de Nogentle-Rotrou qui sont la source de sa fortune. Voici ce qu’il me raconta, et il le tenait de M. Buttet lui-même. Lorsque Linguet, exilé à la suite de l’affaire de Bellegarde (3), se retira à Nogent-le-Rotrou, le riche manufacturier l’accueillit non seulement à bras ouverts, mais il lui offrit sa maison, sa bourse, le força de prendre la clef de son secrétaire, lui permit d’y puiser, et de regarder tout ce qui lui appartenait comme appartenant à lui-même. Linguet prit la chose au pied de la lettre ; il séduisit la femme de son généreux
(1) Mne Buttet,
(2) Chez son ami Joliet, prieur de Lannerawy.
(3) Sur cette affaire, qui n’a ici aucun intérêt, voir Cruppi, Linguet, p. 303. — C’est en 1773 que Linguet avait été exilé à Chartres, dont Nogent-le-Rotrou est assez voisin. Mais ce n’est guère qu’en février 1774, alors qu’il était depuis plusieurs mois rentré à Paris, que M"° Buttet vint l’y rejoindre. M. Cruppi, p. 294-295, conteste absolument le trait odieux rapporté par Brissot.
hôte ; il l’enleva après lui avoir ouvert le secrétaire, d’où madame Buttet emporta pour environ cent mille livres d'effets et de lettres de change. Et cet homme parjure à l'amitié, à la reconnaissance, cet homme, coupable d’un rapt scandaleux, d’une affreuse violation de l'hospitalité, et qui avait promené partout le témoin vivant de son crime, s’indignait que Rousseau révélât le vol d’une aune de ruban ! Et sa complice adultère, chargée des cent mille livres dérobées à son mari, à la seule idée d’avoir commis des fautes bien plus légères, parlait de se jeter dans la Jamise. Ah ! elle n’aurait pas dû en parler, mais elle aurait dû le faire.
On me blâmera peut-être de révéler ces anecdotes ; une pareille révélation serait criminelle s’il s'agissait de quelque personnage obscur. Mais le bien public exige que lon démasque les écrivains qui, ayant acquis quelque célébrité, peuvent, par leurs ouvrages, induire le peuple, en erreur.
On ne peut refuser à Linguet dela chaleur dans le style, des images brillantes, du talent pour le sarcasme. Il à rendu service à la liberté sans le vouloir, en attaquant avec opiniâtreté la tyrannie de la robe et celle des Académies, en heurtant ouvertement l’inquisition à laquelle nos vizirs assujettissaient toutes nos productions littéraires. Mais on doit le blâmer d’avoir prostitué son talent au panégyrique du despotisme, à la défense des causes les plus iniques, des paradoxes les plus révoltants, à la satire des écrivains les plus respectables. Linguet voulait des autels, et voulait les composer des débris des statues de grands hommes qui valaient mieux que lui. Si l'utilité publique est le sceau du vrai talent et le garant d’une réputation immortelle, on s'explique pourquoi le nom de Linguet est mort de son vivant même. La Révolution l’a surpris composant encore la satire du peuple et de la liberté. L’habitude datait de
trop loin ; elle était trop fortement enracinée pour que lJ’arbre pût se plier dans un autre sens. Aussi Linguet ne parut-il que grimacer la liberté, lorsqu’en 1791 il voulut se faire cordelier sous les auspices de Danton et de Camille Desmoulins (1). Il regardait le club des Cordeliers comme une piscine où s’effaceraient toutes ses prédications en faveur du despotisme. Personne ne fut la dupe de cette hypocrisie tardive. On le fit secrétaire de la Société des amis de la liberté de la presse (2) ; cette Société se formait alors pour combattre les efforts de l’aristocratie qui voulait étouffer toute espèce de liberté. Je refusai de servir avec un collègue que je mésestimais. Linguet se retira et se plongea dans une profonde obscurité, dont il n’est sorti que pour venir un jour à la barre de l’Assemblée législative débiter un factum fort ennuyeux en faveur de quelques habitants de Pondichéry : factum qu'il ne put achever parce qu’on bâillait, et il le déchira de dépit (3).
Cependant la fortune a voulu qu'il ait fait un bon calcul en se jetant dans la retraite, car, s’il a perdu la célébrité, il a du moins acquis le repos, et il est difficile de croire qu'avec un caractère aussi violent, aussi irascible que le sien, il n’eût tôt ou tard, au milieu des orages qui ontsignalé notre Révolution, succombé sous le poids des persécutions. On ne lui eût pardonné ni son talent, ni ses satires, ni ses principes, ni sa vie passée (4). Ses spéculations sur les besoins et les intérêts des princes, plutôt que ses spéculations en littérature, lui avaient procuré une fortune con-
(1) Voir plus haut, p. 97.
(2) Je ne sais rien sur cette Société, qui ne figure pas dans la Bibliographie de M. Maurice Tourneux.
(3) Séance du 7 février 1792. Voir Moniteur, XI, 338.
(4) Linguet s’était retiré à Marnés, entre Sèvres et Versailles, et était maire de la commune. Il y fut arrêté le 5 octobre 1793 (Moniteur, XVIII, 33), conduit à la Force, puis traduit au Tribunal révolutionnaire et exécuté le 27 juin 1794 (Wallon, IV, p. 335 et suiv.).
sidérable ; et ce n’est pas un des traits les moins singuliers et les moins humiliants pour l'esprit humain et pour les princes, que tel numéro des Annales de Linguet lui ait valu 10.000 livres, tandis que l’Héloise n’en rapporta pas 4.000 à Rousseau. Linguet se faisait craindre des grands et des ministres, voilà le secret de sa fortune.
On doit bien penser qu’il me fut difficile de vivre longtemps dans l'intimité avec un écrivain dont le caractère et les vues contrastaient si fortement avec les miens. Une querelle que, dans sa défiance excessive, 1l me fit pour me marquer sa reconnaissance d'un service que je lui avais rendu, me força de rompre avec lui. «
Je me dédommageai facilement de ma rupture avec Linguet par la connaissance de quelques hommes de lettres et savants anglais ; je le dus à l’exécution de mes divers projets.
À peine arrivé à Londres, j'avais pris des arrangements pour y établir une Correspondance philosophique et polttique (1) ; mais le succès ne répondit pas à mon attente; on imprimait bien les divers numéros que je composais, mais à peine en vendait-on quelques exemplaires, et les libraires paraissaient même me faire grâce en se chargeant du débit.
Quoique la langue française soit en général assez répandue à Londres, cependant on y estime peu les écrivains français, et on en lit encore moins. Je doute que Voltaire, Rousseau ou Raynal y aient jamais plus de cent lecteurs, je parle de l'original français. Car, et c’est une autre remar-
(1) Voir plus haut, p. 309.
que importante à faire, presque tous les bons ouvrages français sont rapidement traduits en anglais.
Le succès de ma Correspondance fut assez considérable en Allemagne pour que Virchaux, libraire à Hambourg, en entreprit une édition ; mais il absorbaït tous les profits, et je ne retirai de mes liaisons avec lui que des embarras et le désagrément d’être compris dans sa banqueroute.
En France, le ministère, effrayé de cet ouvrage, donna des ordres pour l'arrêter partout ; pas un exemplaire ne pénétra, et je perdis cette édition.
Malgré tous ces désagréments, J'eus le courage d’impri-
mer douze numéros formant deux volumes in-octavo, et je crois fermement qu'ils eussent contribué à accélérer la Révolution si l’accès leur eût été ouvert en France. Mais je fus complètement joué par mes deux collègues Elie [de] Beaumont et Villar. Malgré les serments qu'ils voulaient sceller de leur sang, je ne reçus d’eux ni secours pécuniaires, ni correspondance, ni appui pour faire passer l’ouvrage en France. L'un ne disait mot, et l’autre ne m'écrivait jamais que des mots.
Ce lâche abandon ne me fit pas perdre courage ; je me confirmai même dans mon projet en voyant Saint-Flomel(1) en tenter un semblable. C'était un économiste outré qui, jadis employé dans la diplomatie, y avait été fort mal récompensé de ses services, et qui s'était réfugié en Angleterre pour y prêcher avec plus de sûreté les principes de la liberté. Mais environné d’espions, trompé par des entremetteurs, l’honnête Saint-Flomel fut victime de sa crédulité et mourut martyr de sa frénésie pour l'indépendance.
Le sort qu'il éprouvait me fit voir que je lutterais en vain
(1) Il faut lire Saint-Flocel. — Voir Quérard : «le baron de Saint- Flocel, Journal des princes ou examen des journaux et autres écrits périodiques relativement aux progrès du despotisme, Londres, 1783 », et Barbier, 9020 : « Londres, Rivington, 1783, in-12 de 195 pages. » — Voir surtout Hatin, Hisi. de la Presse, t. III, p. 446-452.
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contre les difficultés et que je perdrais le fruit de mes travaux si je ne changeais pas de route (1).
[ Convaineu de l’insurmontable difficulté de faire parve-. nir régulièrement en France et par contrebande un ouvrage périodique qui contiendrait des vérités hardies sur les gouvernements, je crus devoir changer de- batteries et employer la mine au lieu de les dresser ouvertement.
La constitution anglaise, que j'avais étudiée sur les lieux mêmes, m'avait paru, malgré ses défauts, pouvoir servir de modèle aux sociétés qui voudraient changer leur régime. Elle était peu connue en France. Le livre de Delolme, qui. n’est qu'un ingénieux panégvyrique de cette constitution, n’était alors que dans les mains des savants. C'était en détail, et chaque jour, qu'il fallait la faire connaître, et la faire connaître c'était la faire aimer, la faire désirer. Mais le gouvernement français, craignant de voir trop de lumières éclairer ce sujet, était en garde. Il fallait le tromper, je lui fis donc demander une permission pour imprimer un journal qui serait le Tableau exact des sciences et des arts en Angleterre. Ce titre n’avait rien d’effrayant, et l’appui de quelques personnes puissantes me fit obtenir un privilège, qu'on assujettit cependant à la condition que, composé et imprimé en Angleterre, il serait réimprimé à Paris et soumis à une censure très sévère]. |
Je ne m'étendrai point ici sur cette entreprise; j'en ai déjà donné les détails dans d’autres Mémoires et dans les divers écrits que j'ai publiés en 1791; je me bornerai ici à rapporter quelques faits que j’ai omis et que J'ai dû omettre dans ces écrits. Avant d’en rendre compte, je dois parler de la vie que je menais à Londres.
(1) La page qui suit est littéralement extraite de la brochure de Brissot, d’août 1791, « A tous les libellistes ». Néanmoins, je la conserve, pour ne pas interrompre le récit, et me borne à la mettre entre crochets,
Renfermé dans ma solitude de Brompton, je n’en sortais que pour voir mon imprimeur, ou dîner chez Latour, ou respirer l’air pur de la campagne ; car tandis que je voyais la ville de Londres plongée dans les brouillards, le ciel était clair dans les environs de Brompton. Avec quelles délices je les parcourais souvent un livre à la main, plus souvent encore réfléchissant sur le bonheur de jouir de la liberté, de penser, et de n'avoir pas à redouter les verrous de la Bastille ! Avec quel plaisir je vis poindre les jeunes bourgeons de 1783 ! Seul avec moi-même, ayant peu de besoins; ne désirant ni les sociétés, ni les amis nombreux, ni les spectacles bruyants, j'aurais passé toute ma vie dans cette solitude.
Elleétaitquelquefois troublée par les visites d’importuns. De ce nombre étaient des aventuriers français qui, réduits à la dernière misère, s’adressaient à moi pour les soulager dans leurs besoins. J’avais peu, je leur donnais toujours, et j'en reçus souvent des désagréments. Je me rappelle entre autres d’avoir fait une souscription pour un jeune officier couché sur la paille ; il m'en témoigna sa reconnaissance en me dénonçant au gouvernement français lorsque ce gouvernement l’eut acheté.
Cette ingratitude ne me rebuta point et, parmi les personnes qui réclamaient mes secours et mes services, il n’en est peut-être pas une qui puisse dire que je n’ai pas cherché à l’obliger. Je m’en serais fait un devoir par ma position et pour l'honneur de mes entreprises philanthropiques, quand je n'aurais pas trouvé dans mon cœur un sentiment naturel de bienveillance pour tous les hommes.
Celui qui m’intéressa le plus vivement en sa faveur par la bizarrerie de ses aventures autant que par l'originalité de son esprit, était un Lyonnais, comte ou marquis, mais qui me paraissait avoir abjuré les préjugés de sa naissance. Il
s'appelait Chavannes de la Giraudière (1); il se prétendait issu d’une des plus anciennes et des plus aristocratiques familles de France ; et cette famille, qui n’avait que des parchemins pour toute fortune, l'avait repoussé de son sein et lui avait voué la haine la plus implacable, parce qu'à l’âge de dix-huit ans il s’était uni à une jeuneet jolie personne qui avait le malheur d’être roturière. Chavannes s’aperçut bientôt que sa femme avait un plus grand défaut que sa roture. Il s'était hautement glorifié de son union avec elle ; il dévora en secret tous les chagrins que le caractère et les vices de sa compagne lui firent éprouver. Cette femme avait fait pendant quinze ans le tourment de sa vie, et lui avait donné quinze enfants dans cet intervalle. Ceci semble prouver qu’au milieu des querelles de ces époux 1l y avait de fréquents raccommodements.
Après sa mort, Chavannes était sorti de la retraite où il s'était confiné, et était venu solliciter à la cour une somme de cent mille livres due par Louis XV à son père. Il avait su intéresser en sa faveur et les princes et les princesses, et la reine elle-même, à qui il avait été présenté par la duchesse [de] Polignac ; mais toutes ces belles recommandations ne lui firent pas même obtenir une place qui le dédommageât de la dette qu’on ne voulait pas plus payer que reconnaître. Chavannes, qui avait passé cinq ans d’antichambre en antichambre, eut bientôt mangé le peu de fortune qu'il possédait en attendant celle qu’il espérait en vain. Sa famille, réduite à un fils et deux filles, vint le rejoindre à Paris, et acheva bientôt d’épuiserses ressources; il fut forcé, pour subsister, de donner des leçons de langue. Un de ses élèves fut M. Jennings, que j'ai connu à Londres, et qui me confirma une partie des faits que Chavannes lui avait avancés. Après le départ de cet améri-
(1) Je n’ai rien pu trouver de précis sur ce personnage, ni Sur ses écrits.
LONDRES (1/82-17/84) Do
cain, Chavannes fut réduit au désespoir. Son frère aîné, qui servait sous le comte d'Estaing, venait d’être tué à Savannah, et son fils était malade, et à toute extrémité. Il courut à Versailles et se rendit à l’audience de Maurepas, auquel il annonça la mort de son frère et se montra comme le dernier rejeton d’une illustre famille, prêt à mourir de faim, tandis que les cent mille livres qui l’auraient fait vivre étaient arbitrairement séquestrés dans les coffres royaux. Il parla au ministre tout-puissant du ton d’un homme profondément irrité et pénétré de ses droits. Maurepas l’écouta tranquillement devant vingt personnes qui l’entouraient, et il lui tourna le dos sans répondre un mot: mais à peine Chavannes avait-il fait un pas hors de l’antichambre qu'un estafier vint lui annoncer de la part du roi de sortir à l'instant de Versailles, et dese rappeler qu'il y avait une Bastille à Paris. Chavannes court à l'instant chez le comte de Ségur (1) et chez Vergennes : le premier Jui donne vingt-cinq louis ; l’autre lui en donne trois, et tous deux l’engagent à fuir au plus vite et à ne pas même s’arrêter à Paris. Tel était le régime despotique du dernier règne, qu’on a voulu nous donner comme un modèle de douceur et de paternité.
Chavannes se retira à Bruxelles : il y reçut la visite de l’abbé Raynal, qui lui apprit que Maurepas venait de mourir; mais l’exilé ne prévit rien de meilleur pour lui d’un gouvernement qui ne faisait que changer d'homme et non de système. Il gagna Anvers, où il fut complètement dévalisé par des voleurs, et s’arrêta à Amsterdam avec ses enfants, n’ayant pour toute fortune que les haïllons qu’on leur avait laissés sur le corps.
Ce fut là que Chavannes composa son poème de l’Amérique délivrée, ou plutôt l’esquisse d’un poème sur l’indé-
(1) Montrol avait imprimé Séjup. Ii s’agit évidemment de Ségur, ministre de la Guerre de 1780 à 1787. :
pendance de l'Amérique. Il fut pillé, rançonné par son libraire, comme il l'avait été à Anvers par les voleurs, et ne retira pas une obole, mais un procès, pour prix de quatre mille vers. Après avoir enduré tout ce qu’un homme peut supporter de misère et d’injustice, il fonda une feuille politique républicaine, sous le nom de Mercure Hollandais (1).Cette feuille était son unique et précieuse ressource, elle faisait vivre toute sa famille ; mais qu'était-ce que vivre dans cet état précaire, au milieu d’étrangers à l’esprit mercantile, et dont il espérait peu de soulagement pour Favenir ?
Chavannes avait connu à Paris un riche Américain qui, touché de ses infortunes, lui avait promis deux cents acres de terre près de Richmond, en Virginie, s’il voulait jamais gagner les Etats-Unis. Il avait pour garant de cette promesse Jennings et John Adams (2). C'était à John Adams qu'il avait dédié son À mérique délivrée. Le général Lafayette ui avait offert des lettres de recommandation pour Washington, et il espérait beaucoup de l’amitié d'Arthur Lee (3) et de plusieurs citoyens de la Virginie. C’était. pour que je l’aidasse à effectuer cette transmigration qu'il avait réclamé mes services.
Chavannes avait substitué à ses enfants le peu de biens qu’il possédait en France, et sa famille, qui aurait bien voulu qu’il s’expatriât, mais qui ne voulait point qu'il emmenât son fils, le dernier du nom, trouvait chaque année mille moyens pour retarder ou le priver de ses revenus. Une des meilleures raisons qu’on lui avait alléguées, c'est que le feu du ciel avait brûlé une maudite chapelle bâtie dans ses fonds. On voulait qu’il la fît réparer à ses frais,
(1) Ce journal n’est pas mentionné par M. Hatin.
(2) John Adams avait représenté son pays en France, en Angleterre et en Hollande de 1777 à 1787. Cf. p. 373.
(3) Arthur Lee avait été envoyé des Etats-Unis en France, avec Silas Dean et Franklin, de 1776 à 1780,
sous prétexte qu’elle préservait la paroisse de la grêle, quoiqu'il ait grêlé dix ans de suite sur le terrain même qu’elle occupait : il y avait vraiment de quoi rire, si la position du pauvre Chavannes n'avait pas été digne de pitié.
Puisqu'’il ne pouvait ni vendre son bien, ni en toucher le revenu, et qu’en abandonnant son Mercure Hollandais il eût abandonné tout ce qu’il possédait, il fallait donc, à défaut d’un roi qui lui faisait banqueroute, et d’une famille dont quelques personnes avaient le tabouret chez la reine, que Chavannes s’adressât à la générosité publique. Voilà où il en était réduit, et c’est moi qu'il chargeait de cette mission difficile. Chavannes, non par orgueil, mais par crainte, désirait que je proposasse, à Londres et dans les journaux, une souscription en sa faveur. Il ne demandait qu’une somme assez forte pour se transporter en Amérique avec ses enfants et quelques amis attachés à son destin, mais il ne voulait point être nommé. Il venait de voir enlever sous ses yeux, en plein jour, Mirabeau, son compagnon d’exil (1), en vertu d’un ordre de la cour de Versailles transmis à la Régence. Il craignait que sa famille, pour retenir son fils dont il ne voulait pas se séparer, n’obtînt également contre lui quelque lettre de cachet.
On sent bien les difficultés que devait éprouver une souscription en faveur d’un homme qu’il ne fallait désigner que par des termes généraux, et qui ne s’appliquaient plus qu’à un malheureux déchu de sa position sociale et de sa fortune. Ce n’était plus le publiciste et le poète patriote qu'il fallait recommander, mais un nom de grand seigneur anonyme pour qui l’on devait solliciter. J'avais d’ailleurs, depuis six mois (2), cessé toute relation avec le Courrier de l Europe, journal dans lequel Chavannes eût désiré faire annoncer
(1) A Amsterdam, le 14 mai 1777. (Loménie, III, 284 ; Stern, I, 142).
(2) Ceci devait donc se passer en avril ou mai 1784 (V, p. 309).
sa souscription ; les termes dans lesquels il l'avait rédigée, la confiance qu'il m’y témoignait, l’auraient fait exclure par ceux qui dirigeaient ce journal. Je ne pus donc lui être d’une grande utilité ; je tentai néanmoins la souscription par un autre moyen : j'écrivis en même temps à plusieurs
personnes sur l'intérêt desquelles il devait compteret, s’il n’obtint pas tout ce qu’il désirait, il en dut recevoir du moins quelque soulagement.
Chavannes s’était proposé d’écrire les mémoires de sa vie sous le titre de « Mémoires d’un homme de condition ou de qualité». Il changerait sans doute ce titre aujourd'hui qu'il ne doit plus y avoir d’autre qualité que celle du mérite et de la vertu. J'avais d’abord craint que tout ce qu'il me racontait de ses infortunes et des cruautésde sa famille ne fût pure invention; car je ne pouvais accorder sa position misérable avec le rang des personnes qui paraissaient devoir s'intéresser à son sort. Je me rappelle qu'il ne me citait que princesses et duchesses, comtes et marquis : c’étaient les d’Andlaw, les Chimay, les Polignac; c'était aussi l’abbé d’'Espagnac, auquel j'aurais pu en parler depuis ; c'était même madame Victoire, qui avait jadis chargé madame [de] Ségur, sœur de madame [de] Lafayette, de lui remettre dix louis de sa part. Toutes ces personnes avaient été témoins ou pouvaient du moins attester la conduite de Maurepas à son égard et le malheur dans lequel Chavannes avait été plongé. Ce malheur fut si grand, que le comte d'Estaing n’hésita pas à remettre un louis dans les mains de la garde-malade de son fils.
J’ai raconté tous ces détails pour montrer comment on faisait naguère expier “en France le crime de s'être élevé au-dessus du préjugé de la naissance, et d’avoir parlé à un ministre avec l’accent de la justice et de la liberté. On voit aussi, comme dans le récit de Linguet, de quel réseau tyrannique les ministres et les rois voulaient entourer leurs
frontières et celles des étrangers. L’Angleterre était peutêtre le seul pays où l’on pût se croire en sûreté contre les sbires de leurs diverses polices. Espérons que l’exemple donné par la révolution française fera sortir tous les peuples de leurs prisons et les engagera à briser leurs fers. Il est par trop outrageant pour l'humanité que des millions d’hommes se laissent tyranniser par les caprices de quelques individus, et qu’on n’ait pas même le triste privilége d’éviter leurs coups en fuyant loin de la patrie qu'ils appellent insolemment leurs états.
Le gouvernement français persécutait alors les Genevois qui se réfugiaient en Irlande ; on me savait lié intimement avec eux, et les espions qui m’environnaient ne manquèrent pas de rendre compte à la police des visites que je recevais. Clavière et Duroveray me communiquèrent leurs plans pour la nouvelle Genève qu'ils allaient fonder près de Waterford (1). Pourquoi n’ont-ils pas réussi! j'y aurais probablement fixé mon séjour en m’y rendant utile dans la partie de l'éducation publique, et je n’aurais pas éprouvé tous les revers qui m’ont ensuite accablé. L'histoire de ces Genevois émigrés m’a prouvé qu'il était difficile de faire abandonner aux hommes, surtout à des républicains, leurs premières habitudes, et de les transplanter sur un sol où tout est changé pour eux. Le gouvernement irlandais donnait des fonds considérables, la ville commençait à s'élever, mais le climat pluvieux de l'Irlande, l'ignorance de sa langue, la différence des mœurs, léloignement trop grand des anciennes relations, le défaut de concert entre les émigrés, l’inconstance des chefs que rappelaient sans cesse leurs affaires avec la France, tout fit abandonner ce projet
(1) Voir là-dessus Stern, I, 220.
d'émigration, et quelques adoucissements apportés par les vainqueurs aux fers qu'ils avaient déjà imposés réconcilièrent les vaincus à leur nouveau joug ; à peine même me surent-ils quelque gré de l’ouvrage que je publiai en leur faveur, et dont j’ai déjà parlé, sous le titre du Philadelphien à Genève. Je n’eus ni matériaux, ni dédommagements ; Virchaux imprima l'ouvrage, le répandit, se l’appropria, et je n’eus pour toutes mes peines qu’une satire virulente de Mallet-Dupan. Pour débiter ses Annales, il était obligé de caresser le ministre qui dominait, et il lui faisait doublement la cour en me déchirant ainsi que ses compatriotes persécutés.
Je fus insensible à l’outrage comme à l’ingratitude ; mon but était rempli; je voulais être utile en accélérant le règne de la liberté.
Ce fut au milieu de ces occupations que ma jeune épouse vint me rejoindre. Sa sœur Nancy quitta sa pension pour vivre avec nous. Les cinq à six mois que je passai dans cette douce société ont été les plus délicieux de ma vie. Les embarras de l'établissement que je songeais à élever alors en interrompirent malheureusement le cours.
J’entre ici dans une époque dont je ne puis me rappeler les circonstances lugubres sans éprouver encore des déchirements cruels.
Ce qui m'avait fait persévérer dans l’idée de l’entreprise du Lycée de Londres, c'était la difficulté de pouvoir m’ouvrir un accès dans les cabinets des savants et dans les dépôts des monuments publics. J'avais remarqué que, presque sans communication entre eux, les savants anglais en avaient encore moins avec ceux du continent ; j'avais remarqué que, presque tous étrangers à notre littérature, ignorant le degré où nous étions parvenus, ils examinaient péniblement des points que nous avions éclaircis, tandis que de notre côté nous ne connaissions de leurs productions
LONDRES (1782-1784) GdU
que des poèmes ou des romans. Je pensais que j’avancerais la science chez les deux nations, que je les enrichirais toutes les deux, en mettant leurs savants en communication ; ce plan devait aussi servir au but de mes travaux.
Le Lycée de Londres devait consister en trois parties : dans une Assemblée des savants de toutes les nations, —— dans une Correspondance que je devais ouvrir avec tous et dont je devais être le centre ; — enfin, pour faire connaître la littérature anglaise, je devais en donner le Tableau dans l’ouvrage périodique dont j'ai parlé.
C'était à l'extérieur une institution semblable à celle des Lycées et Musées existants en France. Mais ce Lycée ne devait pas être restreint dans les bornes sévères que la tyrannie du ministère avait mises à ceux de Paris.
Ce n'était ni le spectacle, ni l’amusement, ni l’enseignement, ni les nouvelles, ni la musique, ni les tableaux qui devaient attirer à mon Lycée ; c'était l'utilité seule que les amis des lettres peuvent tirer de leur société réciproque, utilité qui doublait dans un pays où rien n’en génait la liberté, utilité qui se transformait en nécessité quand on pensait au caractère des savants anglais et au vide absolu de communications. Je voulais, en un mot, créer cette Confédération universelle des amis de la liberté et de la vérité que des philosophes plus heureux que moi ont réalisée, à Paris, depuis la Révolution (1).
Quelques exemplaires de mes prospectus, imprimés à Londres dans l'été de 1783, parvinrent en France. On m'encouragea ; mais des suffrages stériles ne suffisaient pas, il fallait des avances et par conséquent des fonds. Presque épuisé par mes précédentes entreprises littéraires, Je ne pouvais courir seul le risque de ce nouvel établissement.
Le précis de mon plan tomba entre les mains de ce Des-
(1) C’est l’entreprise tentée en 1790 par Fauchet, Bonneville, etc... (Voir Tourneux, 10.425, et le Patriote du 19 octobre 1790).
forges d’'Hurecourt dont j'ai déjà parlé. Son talent pour le clavecin l’avait introduit. chez Mentelle, dont la femme touchait avec succès du même instrument. L’analogie des goûts et des talents avait cimenté entre elle et Desforges un rapprochement que le hasard seul avait procuré, et qui eut une funeste issue. Les torts de Desforges envers Mentelle n’auraient fait qu’augmenter mon éloignement pour sa personne ; mais Je ne les connus que plus tard. J’ai dit qu’à ses talents pour la musique Desforges joignait des manières qu'on croyait distinguées, beaucoup de prétentions à la sensibilité, et un air d'estime pour la philosophie, qui, malgré toutes mes préventions, avaient fini par me subjuguer. Il ne me parlait des devoirs d’époux et de père que la larme à l’oœil ; une vie retirée, paisible, avec un ami qui le payât de retour, était l’unique objet de ses désirs. Je fus dupe de son jargon, et ne tardai pas à être détrompé. Une observation approfondie de son caractère m’en procura une connaissance plus vraie. Je le vis tel qu'il était dans une foule de scènes, sur lesquelles je tire le rideau. Une défiance excessive se cachait derrière l’apparence d’une confiance sans réserve ; son air de sensibilité marquait une grande dureté d'âme, sa fausseté se peignait dans ses yeux de travers, dans toute sa physionomie équivoque ; et ce qu'il y avait de plus singulier, c’est qu’il déclamait sans cesse contre les gens aux regards louches, indices d'un cœur faux.
Il y à dans notre âme une espèce de génie qui nous porte à fuir celui dont l’amitié peut un jour nous être funeste et nous force à le haïr d'avance. À sa vue, l’âme se contracte, se resserre et éprouve un sentiment pénible, un malaise indéfinissable. Bergasse a très ingénieusement expliqué cet état dans ses Considérations sur le magnétisme animal (1).
(1) 1784. Voir plus loin, t. IE, p.53, la note concernant Bergasse.
Sans vouloir en tirer toutes les mêmes conséquences, je crois qu'il y a un pressentiment qui avertit une âme honnête qu'elle n’est pas en rapport avec l’âme d’un méchant qui se présente. Si nous écouticns plus la nature, si nous étions plus sensibles au jeu secret de notre organisation intérieure, si le tourbillon extérieur où nous sommes entraînés ne captivait pas entièrement nos sens, cette sorte de pressentiment serait pour nous un oracle presque infaillible. Tel était celui que j’éprouvai dès le premier moment où j'ai vu Desforges.
L'annonce de mon Lycée l’avait tout à coup rapproché de moi. Errant depuis quelque temps de projets en projets, il était à l’affût des spéculations lucratives : à l'entendre, il avait toujours des fonds immenses, un crédit sans bornes, et 1l gémissait de se voir languir dans l’inaction.
Cependant, malgré les idées défavorables que j'avais de son caractère, et qu'il n’ignorait pas, Desforges résolut de se lier avec moi. Il était séduit par la beauté de mon plan ; il crut entrevoir dans son exécution la possibilité d’une fortune immense, et cet appât lui fit oublier la froideur et l'éloignement que je lui témoignais ; il se présenta chez Larrivée, mon correspondant à Paris, lui demanda des détails, les obtint, et les examina.
Il me fallait quinze mille francs pour faire les fonds et partager le produit d’une entreprise qui à la troisième année promettait d’en rendre vingt mille net. La perspective était séduisante pour la cupidité.
Je frémis, je dois le confesser, à la lecture du nom de lesforges dans la lettre de mon correspondant, qui me pressait de l’accepter ; ce nom réveilla, comme par une commotion électrique, tous les sentiments douloureux que j'avais autrefois éprouvés. Cet homme, disais-je, appréciera-t-il le motif noble qui me fait élever cette entreprise ? Il n’y voit qu’argent, il ne rêve qu’argent, et moi je n’y cherche que l’avan-
cement des sciences, que l’utilité d'établir une communication entre deux nations faites pour s’instruire, se connaître, s’estimer réciproquement ; que le plaisir de rassembler chez moi des savants, des philosophes, de me lier avec eux, et par leurs secours d'agrandir l’empire de la philosophie. Que par ce projet, que par mon travail, je vive avec ma petite famille, que je retrouve l'intérêt des fonds et les fonds mêmes qui y seront versés, et Je serai content.
Tel était mon calcul et, en prenant un associé intéressé, il fallait le changer, il fallait faire marcher de front l'intérêt et la gloire de l’entreprise, l’intérêt privé et le bien public. Cette nécessité cruelle semblait déshonorer mon plan, et je faisais des vœux pour avoir un associé riche qui fût dirigé par le même motif que moi. Vœu insensé ! le désintéressement marche si rarement à côté de la richesse ! Tout ce que m’avaient promis Villar, Beaumont et leurs amis était sans effet : je me trouvais seul, abandonné à mes ressources. Je me crus donc obligé d’accepter l'offre qu’on me faisait ; en la refusant, mon entreprise tombait ; et après tout, me disais-je, vaincu par les prières dont les lettres de Desforges ont fait foi, après tout peut-être mes préventions contre Desforges ne sont-elles pas fondées. C’est ainsi qu’on cherche soi-même à s’aveugler.
D’après le traité que je consentis à signer (1), notre société devait durer sept ans à l’effet de former à Londres l'établissement d’un Club et d’un Lycée en faveur des sciences, des arts et de l'humanité, et poursuivre l'objet des difjérenies opérations littéraires analogues audit établissement, et qui se trouvent détaillées dans le précis imprimé.
Ce précis, comme je l’ai déjà dit, divisait l'établissement en trois branches : Assemblée, Correspondance, et Journal ou Tableau des sciences et des arts en Angleterre.
(4) L’acte de société est du 16 septembre 1783.
J'avais obtenu du ministre français un privilége pour mon Journal anglais ; c’est alors que Desforges avait redoublé ses instances et que je m'étais décidé à accepter ses fonds ; il regardait cette entreprise comme une excellente spéculation, sur laquelle il se proposait d’en greffer d’autres. Je me défiais de ses vues, je redoutais son caractère sombre et mystérieux, mais la droiture de mes intentions me rassurait et, bien déterminé d’agir toujours avec lui comme avec un frère et de lui sacrifier même mes intérêts, j’espérails que je n'aurais jamais de désagréments à éprouver de sa part. J’acceptai donc ses propositions ; 1l m’envoya des fonds, j'en usai pour louer et meubler une maison, pour fournir aux frais de l'impression. Il voulut venir lui-même à Londres se fixer à côté de nous ; j'y consentis avec quelque peine. En passant à Boulogne, il reçut l’accueil le plus flatteur, un accueil filial de ma belle-mère, qu'il déchira depuis avec une ingratitude monstrueuse.
Il ne me vint pas même dans l’idée de demander à Desforges quelque preuve de cette amitié qu'il me vouait, et de cette confiance qu'il exigeait pour lui; et cependant j'étais dans une ignorance absolue sur son origine, sur sa vie, sur ses facultés pécuniaires. On me l'avait dit ici neveu d’un facteur d’orgues ; là fils d’un pauvre sellier ; ailleurs, : d’un arlequin. Ici on le faisait naître à Metz, là à Nancy ou en Suisse. Les uns prétendaient qu'il avait passé sa vie à faire de la musique de ville en ville, d’autres qu'il avait été attaché à un grand seigneur. Quant à lui, se taisant sur sa naissance, sur sa vie antérieure, 1l ne parlait que de ses richesses ou de ses projets. Sa naissance m'inquiétait peu : qu'il fût noble ou roturier, peu m'importait. J'aurais éte curieux de connaître sa vie, Car J'aurais appris à connaître son caractère, et j'aurais mesuré par là le degré de confiance que je lui devais. Mais il gardait un silence opiniâtre, Je le respectai. Il ne s’ouvrit qu’une fois sur l’origine de sa petite
fortune. Ce fut lorsqu'il m’avoua qu’il était l’un des héritiers de ce fameux Thierry, mort à Venise dans le siècle dernier, au sein d’une richesse incroyable (1). Trois branches, suivant lui, réclamaient cette dépouille immense. Il était de la bonne, de celle qui était établie en Suisse ; et n’ayant pas assez de fortune pour suivre cette affaire qu’un siècle n'avait pu terminer, il avait vendu ses droits à un seigneur français, et il en avait reçu, si je ne me trompe, quarante mille francs. Il avait sacrifié une partie de cette somme : pour une malheureuse spéculation dans les colonies d’'Amérique, et les quinze mille francs qu'il versait dans mon entreprise étaient le reste de cette bizarre succession.
Je crus cette histoire, quoique j’eusse regardé jusqu'alors comme une fable, imaginée par des fripons pour faire des dupes, la richesse inconcevable laissée par le laquais Thierry. Mais je trouvais de la contradiction dans le récit de mon associé ; je ne pouvais accorder ce qu'il me disait maintenant sur la modicité de sa fortune avec les offres de quarante mille francs qu'il avait faites à mon correspondant, Si J'en avais besoin ; avec ce crédit d’un million dont il m'avait parlé à Lyon ; cet autre crédit de deux ou trois cent mille francs dont il me berçait à Londres : quel rapport de quinze mille francs en espèces à un million de crédit ? Cette réflexion me donna de la défiance, qui s’évanouit bien vite, parce que la défiance est étrangère à mon âme.
Les associations entre les gens de lettres et les spéculateurs mercenaires finissent presque toujours par des ruptures. Les premiers ne cherchent ordinairement que l'utilité publique ou la gloire, les autres ne voient que l'argent. Les premiers veulent sans cesse faire des sacrifices, les autres n’en veulent aucun. Malgré les grands principes
(1) Voir plus haut, p. 236.
qu'affectait Desforges, je m’aperçus bientôt qu'il avait fait les calculs des spéculateurs ordinaires ; mais ce ne fut pas le seul chagrin que j’éprouvai. Desforges avait à peine passé quelques jours au milieu de ma petite famille que son caractère violent, emporté, vindicatif, avare, s’y développa complètement. Il voulait, il exigeait une franchise sans réserve, une amitié sans bornes ; il la voulait de mon épouse, de mes belles-sœurs, de mon frère, et il n’obtenait que ces égards et ces honnêtetés dus à un associé dont on doit respecter les droits. Cette position amena bientôt la contrainte, et la contrainte enfanta la haine.
Le premier essai de sa vengeance fut de chercher à me rendre mon épouse suspecte et même odieuse. Je me rappelle encore avec effroi la longue conversation qu'il eut à ce sujet avec moi dans Saint-James-Park. Après m'avoir protesté de son admiration pour quelques-unes de ses qualités, il essaya de me prouver que son caractère était défiant, impérieux, et entièrement étranger à cette aménité, à cette affabilité si nécessaires pour attirer les étrangers dans un établissement tel que celui que nous voulions fonder. Je vis bien que Desforges ne pouvait pardonner à ma femme d’avoir deviné son propre caractère et de s’être mise sur ses gardes ; mais, feignant d'ignorer ses vues, je cherchai à le ramener. Ce fut en vain ; le coup était porté. Desforges ne songea plus qu’à ruiner mon entreprise, qu'à me discréditer dans toutes les maisons où je l’avais moi-même introduit. Son talent pour la musique l’y faisait rechercher, et on croit aisément l’homme dont on a besoin pour ses plaisirs. Les liaisons que Desforges contracta avec les aventuriers français dont j'ai déjà parlé contribuèrent encore plus à le dégoûter de sa société avec moi. On ne lui parlait plus que de projets bien plus lucratifs que des projets littéraires ; on regrettait qu'il eût ainsi sacrifié ses fonds ; on lui faisait voir en perspective des monceaux d'or
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s'il pouvait les retirer de mes mains. Du nombre des hommes qui le flattèrent, qui empoisonnèrent son âme, qui l'irritèrent contre moi, était ce Pelleport même à qui j'avais rendu tant de services.
Etranger à toutes ces manœuvres, je me renfermais dans mon cabinet et dans le sein de ma petite famille. La sim- . plicité régnait au milieu de nous, et l’économie la plus sévère réglait toutes nos dépenses ; mais le brouet noir que nous mangions était mille fois plus délicieux pour nous que les repas les plus splendides cherchés au dehors : et cependant on a osé calomnier cette vie de Spartiates ! On a osé dire que je prodiguais en somptuosités l’argent destiné à alimenter mon entreprise.
J'espérais la faire réussir avec l’appui des hommes de lettres avec lesquels j'étais entré en relation à Londres. Mais ne connaissant pas le caractère général des savants anglais, J'avais fait de faux calculs. Rien de plus estimable que leur morale, que leur ferme attachement aux principes qui doivent diriger l’homme de bien, mais rien de moins obligeant pour les étrangers, et surtout pour les Français ;. rien de moins empressé pour contribuer aux entreprises publiques, même à celles qui présentent des rapports très: utiles. Chacun lisait mes prospectus, aucun ne souscrivait, aucun même ne m'en parla ; le plus profond silence fut observé dans les journaux. J'étais étranger, c'était une raison de se défier de moi. On eraignait que le philosophe ne cachât un aventurier ; il est vrai que l'expérience excusait cette défiance générale.
Cependant quelques personnages célèbres me témoignèrent un accueil amical. Au premier rang je dois mettre
l’illustre historienne Macaulay (1). On lui a contesté l’ouvrage immortel qu’elle a publié : si quelque chose pouvait convaincre qu'elle en était véritablement l’auteur, c'était sa conversation ; elle avait tous les caractères de cette dignité, de cette énergie républicaine que respire son histoire.
Madame Macaulay ne parlait qu'avec enthousiasme du gouvernement anglais, de la nécessité de le réformer pour le conduire à une perfection où il pouvait atteindre. Si elle prenait les couleurs de l'opposition et du parti foxite, ce n’est pas tant, me disait-elle, par estime pour ce parti dont elle connaissait les vues secrètes, ambitieuses et perverses, que par l'impossibilité où il était d’arriver à son but sans amener des réformes utiles à la liberté.
Son Histoire d'Angleterre depuis l'avénement des Stuarts au trône jusqu'à la Révolution est écrite avec une énergie qui saisit et transporte le lecteur familiarisé avec les beaux siècles de la Grèce et de Rome, et il est facile de se convaincre qu'en attaquant les actes du gouvernement anglais aucun écrivain n’a rendu plus de Justice à sa constitution.
On reprochaïit à l’historienne une partialité trop marquée pour le républicanisme. Je ne craignis pas, lorsque les derniers volumes de son ouvrage parurent à Londres, d’applaudir, de justifier cette partialité. Pouvait-elle s’en défendre quand elle avait à peindre les excès tyranniques qui signalèrent les ministères des Buckingham, des Laud, des Strafford ? La partialité pour ce système faisait l’éloge de son âme et de son esprit. La partialité pour les personnages déshonore seule l'historien. Mais madame Macaulay n’en est pas coupable. Voyez les portraits qu'elle fait des ennemis du bien public, des défenseurs de la prérogative. Ne donnet-elle pas une larme à la mémoire du fanatique Laud ?
(1) Catherine Sawbridge, mistress Macaulay (1733-1791); son ouvrage le plus important est celui dont Brissot va parler.
Ne peint-elle pas dans tout leur éclat les vertus pacifiques et domestiques de Jacques IT ? Ne convient-elle pas que les défenseurs de la liberté ne furent pas toujours animés par les vues les plus pures, que jamais on n’entendit dans son vrai sens, dans son sens étendu, le mot de liberté, que les droits de l’homme furent plus d’une fois méconnus et violés par ceux mêmes qui s’affichaient pour les partisans du droit des Anglais ? C’est le respect pour le droit sacré que l’homme tient de la nature qui caractérise cette histoire, qui la met bien au-dessus de l’élégant tableau de Hume, chez qui l'esprit courtisan a souvent altéré ou effacé les couleurs de la vérité. |
On a voulu dérober à madame Macaulay la gloire de cet ouvrage : calomnie ordinaire à l’envie quand l'éclat de la gloire d’une femme l’éblouit ; calomnie usée, qui naît, circule, est accueillie sans preuve par les hommes et par les femmes, parce que cette injustice venge l’amour-propre des uns et des autres. Madame Macaulay a justifié les femmes du reproche qu'on leur fait, que je leur ai fait injustement moi-même, de ne pouvoir s’élancer dans la carrière des sciences, de ne produire rien de grand, d’utile ; elle a eu le courage de fouiller dans les nombreux monuments de l’histoire d'Angleterre, de comparer cent écrivains fanatiques, ennuyeux, prolixes, que les temps de partis ont fait éclore ; elle a eu le courage de s’écarter de la route des autres historiens, de s’en frayer une nouvelle, de censurer les principes serviles de Hume, de braver l’opinion publique qu'il avait su captiver. Elle a eu ce courage elle a découvert, elle a dit des vérités, elle les a dites avec énergie : gloire lui en soit rendue !
Comme je parlais un jour avec enthousiasme à Mirabeau de cette Histoire, il me proposa de la traduire : je lui dis que c'était un ouvrage difficile à faire, car traduire littéralement c'était faire une besogne détestable et fastidieuse
pour les Français. Il fallait composer un ouvrage nouveau adapté à notre goût et à nos besoins, et ne regarder l’Histoire de Macaulay que comme un dépôt de matériaux précieux. Mirabeau n’abandonna pas cependant cette idée. Jaloux de toute espèce de gloire, il engagea Debourge (1), qui lui avait prêté sa plume plusieurs fois, et notamment pour son Avis aux Bataves, à entreprendre cette traduction. Debourge, avant de consentir, m'en parla ; je lui fis les mêmes objections : elles ne l’arrêtèrent pas. Il composa d’abord le discours préliminaire, qui est entièrement de lui, puis abandonna la traduction. Ginguené s’en chargea ensuite, ou plutôt s’en déchargea sur un de ces auteurs mercenaires qui louent leur plume à tant la feuille. Telle est l’origine de la détestable traduction publiée après la mort de Mirabeau, sous son nom (2). Il n y a eu aucune part. Mirabeau ignorait l'anglais, et son nom n’a été pris que pour faire débiter cet ouvrage.
A ces grandes vertus dont on aime à revêtir l’historienne du long-Parlement, madame Macaulay joignait quelques faiblesses qui, sur la fin de ses jours, aliénèrent d’elle presque tous ses amis. Avancée en âge, elle eut la fantaisie de se remarier ; et sur qui fit-elle tomber son choix ? sur un jeune homme de vingt-cinq ans (3), d'une très jolie figure, et qu’on était tenté de prendre pour son fils, surtout lors-
(1) De Bourges, « fils d’un fonctionnaire de Besançon» (Stern, I, 307), était lié avec Mirabeau depuis 1782 et l’avait en effet aidé, en 1787, à rédiger son « Adresse aux Bataves ». Il semble distinct de Claude-Antoine de Bourges, qui fit partie de 1787 à 1792 de la Commune de Paris, et d’ Augustin de Bourges, député de Paris à la Constituante.
(2) Les deux premiers volumes de cette traduction parurent en effet en 1791, après la mort de Mirabeau (voir Patriote français du 11 octobre 1791). Pour les trois qui furent publiés les années suivantes, la Biographie universelle et Quérard en attribuent la traduction à Guiraudet (plus tard préfet de la Côte-d’Or).
(3) William Graham, frère de James Graham, médecin et charlatan célèbre dont Brissot va parler.
qu'on remarquait l’air respectueux avec lequel il prévenait tous ses désirs et écoutait ses avis. Rien n’offrait un contraste plus parfait que ce bizarre assortiment : figurez-vous une femme dont le visage était plombé, les dents perdues, les rides mal déguisées sous du rouge, et dont la décrépitude perçait au travers d’un ajustement toujours élégant et de la dernière mode ; et à côté d’elle la figure brillante de fraîcheur et de santé de son époux, encore adolescent ! Il semblait voir un enfant attaché à un cadavre.
Ce tort n'était pas le seul qu’on reprochait à madame Macaulay; l’origine même du jeune homme était un autre grief ; c'était le frère du docteur Graham, si fameux par son lit électrique, par ses bains de terre, par son pythagoréisme, par ses cours sur l’art de faire de beaux enfants, et par vingt autres systèmes non moins bizarres qu’il avait été prêcher jusque dans le continent américain. Je vais dire ici deux mots de ce singulier personnage que j'ai rencontré souvent chez le pythagoricien Pigott (1), dont j'aurai par la suite occasion de parler.
Graham avait une belle figure, une taille avantageuse, une contenance noble et majestueuse, des regards qui semblaient commander le respect, surtout lorsqu'il parlait ; il développait ses opinions avec une pompe qui s’accordait assez bien avec l’idée qu’il voulait donner de son système. Tel était l’effet qu’il me semblait opérer sur nos Parisiennes; un jour que je me promenais avec lui sur les boulevards, tous les yeux étaient fixés sur lui. Pythagore aussi était un homme remarquable par sa beauté, et il croyait que cette beauté des formes n’était pas indifférente au culte et à la prédication de la vertu. Je ne sais si ce rapprochement entre eux fit de Graham son imitateur, et du docteur Wil-
(1) I ne sera plus question de Pigott dans les Mémoires de Brissot. — Voir la note que j’ai consacrée à ce singulier personnage dans mon édition des Lettres de Mme Roland, t. IT, p. 150.
liams (1) l’apôtre de cette même opinion. Mais Graham observait avec le scrupule le plus rigoureux l’abstinence de viande ordonnée par le réformateur de Crotone. C'était à ce régime, éprouvé et soutenu pendant douze ans, qu’il attribuait sa brillante santé ; j'ignore comment, avec tant de moyens de réussir, il a fait si peu de prosélytes. Dans les Etats-Unis, où l’on se nourrit des substances les plus succulentes, et où le pythagoréisme est presque traité de fable, on le regardait plutôt comme un charlatan que comme un philosophe. C’était encore l’idée qu’on.en avait à Londres et dans l’Ecosse, sa patrie. Deux choses contribuaient à fortifier cette opinion : d’abord la nature de ses cours, qui, prêtant naturellement aux plaisanteries, ne devaient pas être dans un siècle aussi corrompu que le nôtre traités publiquement par un homme qui affectait la philosophie. Qu'est-ce, en effet, qu’un philosophe qui veut apprendre à des poupées et à des libertins l’art de faire de beaux enfants ? C’est pure folie; le premier germe de cet art est dans la vertu, dans la pureté des mœurs ; il fallait envoyer les plaisants dans le Connecticut, dans la Pensylvanie, sur les montagnes de l’Ecosse, partout où la vertu est encore respectée : la nature les aurait convaincus. Mais prétendre suppléer à la vertu par une machine électrique, c'était donner un aiguillon au libertinage plutôt qu’à la morale. Graham était pauvreetpresque toujours couvert de dettes. Ces dettes annonçaient un grand désordre dans ses affaires, et c'était encore une considération qui devait éloigner de lui. Le philosophe, pour être utile, ne doit pas être riche, mais au moins il faut que par la médiocrité il soit indépendant. Graham fut souvent mis en prison par ses créanciers. Il y donnait encore des cours, ce n’était pas pour son profit, ce n’était pas même pour vivre, quelques pommes de terre
(1) Voir plus loin, p. 367, sur David Williams.
lui suffisaient ; mais c'était pour l’aider à payer ceux qui l’avaient fait enfermer. Graham a disparu de la scène du monde : c’est que, dans la carrière de la gloire, pour se survivre, même de son vivant, il faut d’autres moyens que des singularités. Le nom de Pythagore ne serait pas parvenu jusqu’à nous s’il s'était borné à prêcher l’abstinence de viandes, l’horreur des fèves, et à ne porter que des robes de lin. Pythagore avait une profonde connaissance du cœur humain, de la morale, de la politique et des sciences physiques de son temps. Pythagore avait cet esprit vaste qui fait embrasser un grand plan, et ce caractère ferme que rien n’ébranle dans l’exécution ; Pythagore enfin eut le bonheur de paraître dans un temps où l’imprimerie était encore dans le néant, où les connaissances étaient concentrées chez quelques individus, où le peuple était aisément dupe des formes et de tout ce qui frappe les sens. La science est si répandue aujourd’hui, que les grands hommes doivent être très rares.
C’est peut-être en opposition de ce principe que madame Macaulay acquit sa réputation. Aucune femme n'avait encore osé parcourir la carrière de l’histoire et de la politique, aucune n’avait annoncé un caractère aussi prononcé. De jolis vers, des romans agréables, des lettres charmantes, voilà le fond de la renommée de presque toutes les femmes, si l’on en excepte quelques-unes qui se sont vouées à une érudition facile et qui ne suppose qu’une bonne mémoire. Ce contraste a attiré en Angleterre des critiques amères à madame Macaulay. Ses rivales n’ont pas su lui pardonner d’avoir disputé la palme à Hume, et de la lui avoir souvent enlevée ; non pas que madame Macaulay ait eu le secret du style enchanteur qui séduit dans Hume, mais elle le surpasse par sa mâle énergie et par les vigoureux développements qu’elle donne aux principes de la liberté ; l’âme efféminée de l’épicurien Hume en paraît au contraire effrayée.
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Madame Macaulay haïssait sincèrement les rois, l’idée même lui en faisait mal. En 1774, elle dînait à Paris chez Turgot, alors contrôleur général ; il lui demanda si elle avait vu Versailles. — « Je ne cherche point à voir la demeure des tyrans, Je n’ai même pas vu celle de Georges », lui répondit-elle.
Avec l'attachement qu’elle avait voué à la cause des Américains, il est difficile qu’elle ne fût pas tentée d'écrire l'histoire de leur révolution. Mais pour le faire avec plus de succès, elle résolut de voyager à la paix dans les Etats- Unis. Son voyage fut d’abord heureux ; on la reçut partout avec admiration, mais personne ne souscrivit pour son Histoire. Trompée dans la spéculation qu’elle avait faite et dans l’appui qu’elle s'était promis, elle revint dégoûtée des Américains. Son mécontentement n’était pas fondé. A la paix, les Américains appauvris ne songeaient qu'à rebâtir leurs fermes et cultiver leurs terres. Ils ne lisaient que des gazettes et, quoique peu chères, ils pouvaient à peine suffire à cette dépense. Peu de livres, hors la Bible, se vendaient en Amérique ; et si vous consultez la liste des souscripteurs de l'Histoire d’ Amérique par Gordon (1), vous verrez avec surprise que les trois quarts sont des Anglais.
Madame Macaulay ne vécut pas longtemps après son retour. Je veux terminer son article par un trait qui doit expier les taches dont j'ai parlé. Cette femme, qui affectait de porter des dentelles et des robes élégantes, a fini sa carrière littéraire par un grand ouvrage sur l’immortalité et l’immatérialité de l'âme. Il n’est pas toujours très intelligible, mais il prouve une grande force d'esprit; et s'occuper longtemps de ces matières montre du moins qu’on sait
(1) William Gordon (1728-1807), pasteur anglais dissident qui, en 1770, partit pour l’Amérique,oùilfut, dit-on, secrétaire de Washington, et où il écrivit la plus grande partie de son History of the Rise... of the United States, qui parut en 1788 (4 vol.), et pour laquelle il réunit 300 livres sterling par souscription.
s'élever quelquefois au-dessus du misérable spectacle de la terre.
(1) J’ai parlé des satires publiées par quelques Anglaises contre cette historienne ; une des plus amères est celle que mademoiselle Burney (2) a insérée dans un de ses romans. J’en ai oublié le nom, mais il m’a paru indigne de l’auteur d’Evelina et de Cecilia.
Si vous voulez des romans, si la lecture d’un livre philosophique vous fatigue, lisez Cecilia. Sa morale est pure, les vices de Londres y sont peints avec vérité, les caractères des individus sont fortement dessinés et bien soutenus ; Cécile vous intéressera, fera couler vos larmes ; vous trouverez dans Cécile le modèle des vertus humaïnes, une femme telle que l’homme sensible peut en désirer pour son bonheur, une âme pure au milieu d’êtres corrompus, inébranlable au milieu des malheurs, et toujours faisant plier ses passions sous le joug de la raison. Vous verrez dans Harrel à quel degré de dépravation, de calamité, de désespoir, d’atrocité, peut entraîner la fureur du jeu. Il mérita sa fin, sa fin si tragique, si épouvantable ; vous y verrez, sous le nom de Briggs, le tableau de l’avarice dégoûtante ; sous le nom du père Delvile, celui de l’orgueil ridicule qui n’est enté que sur de vieux parchemins ; sous le nom de Monckton, le portrait d’un scélérat réfléchi, espèce de scélérats la plus redoutable, et cependant assez commune dans les capitales. Vous y verrez la nullité, l’insipidité des femmes du jour, admirablement caractérisées dans les rôles de mistress Larrol et de M. Harrel; enfin vous y verrez le tableau de Londres, le tableau de cette classe qui sépare la première noblesse du peuple, classe qui a tous les vices des
(1) Je me suis demandé si toutes ces pages qui Vont suivre, et que je donne en plus petit texte, ne seraient pas tirées de l’un des trois périodiques, à peu près introuvables au complet aujourd hui, que Brissot publia en Angleterre. Il serait également possible qu’elles eussent été écrites en vue d’un « Voyage en Angleterre », analogue au « Voyage dans les Etats-Unis », et par conséquent rédigées entre 1788 et 1792, en des années relativement calmes.
(2) Miss Francis Burney, depuis M me d’Arblay (1752-1840), romancière anglaise. Les deux romans cités ici sont de 1778 et de 1782.
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grands en copiant leurs ridicules, sans avoir aucune des vertus du peuple qu’elle méprise.
En comparant ce roman avec celui des Liaisons dangereuses (1), qui, dans le même temps, a eu en France la vogue que Cecilia avait en Angleterre, une différence singulière m’a frappé ; dans ce dernier, des roués en sont les héros. Valmont ne s'occupe qu'à séduire, qu’à jouer les femmes qu’il a séduites. Madame de Merteuil n’emploie son art qu’à cacher ses faiblesses, en mettant au grand jour celles des autres. Dans Cécile, je ne vois point de Valmont, point de Merteuil. N’y en avait-il donc pas à Londres ? et serait-ce le seul point sur lequel le bon ton de Paris n’eût pas été copié par les Anglais ? J’ai peine à le croire. Mais au surplus, il paraît qu’à Londres comme à Paris on trouve des petites maîtresses qui parlent beaucoup sans rien dire ; des femmes qui, vouées à un silence dédaigneux, ont l’air de méditer beaucoup et ne pensent à rien ; des jargonistes (mot heureusement inventé par l’auteur) qui croient suppléer à leur nullité par un langage bizarre et inintelligible ; des hommes qui, par bon ton, jouent l’insensibilité, l’ennui, dédaignent tout, font la satire de tous les plaisirs, de tout le genre humain, et n’en courent pas moins après tous les plaisirs, et après l’encens de ce sot genre humain.
Quand vous aurez fini ce livre, si le sort de Cécile vous a plus d’une fois arraché des larmes, si, réfléchissant sur vousmême, vous avez voué une haine éternelle à la passion du jeu, de la dissipation, des vains plaisirs, à l’avarice, à la méchanceté, à l’orgueil de la généalogie, l’auteur n’aura pas perdu ses peines ; il vous aura été utile en vous intéressant.
J’ai connu à Londres cette romancière étonnante. A peine touchaït-elle à son cinquième lustre, et elle se plaçait déjà à côté de Richardson et de Fielding pour l’art de tracer des portraits et le tableau des mœurs anglaises. La calomnie l’accusait de n’être que le prête-nom du docteur Johnson, le dictateur de la littérature. Johnson, vieux et affaibli par les infirmités qui ne tardèrent pas à leprécipiter au tombeau, Johnson n’était
(1) Le célèbre roman de Laclos, 1782.
plus que l’ombre de lui-même. Peut-être pouvait-il lui donner des leçons de goût et de critique ; mais Johnson n'avait pas cette délicatesse de tact, cette finesse qui semble spécialement attribuée aux femmes, et qu’on retrouve souvent dans les romans de mademoiselle Burney.
Tous les personnages de sa famille étaient intéressants. Un de ses beaux-frères, Philips (1), se distinguait en accompagnant Cook dans ses voyages intéressants autour du monde. Son père, Charles Burney (2), avait fait une bonne Histoire de la musique. Elle offrait une foule de recherches curieuses sur celle des anciens Ecossais, des Saxons, de tous les temps et de tous les pays. La seule chose qui, dans les arts, doive être écrite, c’est leur histoire, c’est le tableau de leur naissance, de leurs progrès, de leurs variations. L’on devait des éloges à Burney ; son ouvrage présentait des faits, et non de vaines théories. Les théories, les raisonnements sont presque toujours faux, parce que ceux qui les écrivent écrivent avec leurs préjugés, leurs systèmes ou leurs goûts. Les arts sont esclaves du goût, et chacun est esclave de son goût particulier. Aïnsi, malgré les volumes que les Français publieront en faveur de leur musique, les étrangers continueront à la trouver détestable ; et malgré le saint enthousiasme de l’Europe pour la musique italienne, les Arabes continueront à lui fermer l'oreille.
J’ai lu, je ne me rappelle pas précisément dans quel écrivain moderne, je crois cependant que c’est dans Niebuhr(3),qu’un riche Anglais, Voyageant en Arabie avec un orchestre complet de musiciens italiens, voulut donner un concert dans une des principales villes du pays. Ces bons Arabes le traitèrent de charivari, auquel ils n’entendaient rien. Ils donnèrent à leur
(1) Le major Phillips, qui avait épousé sa sœur, Suzanna Burney.
(2) Musicien et écrivain (1726-1814). Il avait adapté le Devin du village de J.-J. Rousseau et lavait fait jouer à Drury-Lane en 1766, sous le titre de The coming Man. Son History of music parut en 1776, 1782 et 1789.
(3) Carstens Niebuhr (1733-1815), voyageur danois, père du grand
historien. Ses ouvrages sur l’Arabie, parus en 1772 et 1774, avaient été presque aussitôt traduits en français.
tour un échantillon de leur musique : on devine bien que la troupe savante des Européens haussa les épaules.
La société de mademoiselle Burney me plaisait assez ; je voulais la cultiver, mais je ne sais qui me brouilla avec son père : il se piqua, m'écrivit de longues lettres ; je lui répondis comme je le devais, et notre liaison finit là.
Voir des hommes de lettres, c’est voir presque toujours des ennemis qui se déchirent. Tel n’était pas cependant le docteur Maty (1), que je fréquentais beaucoup à Londres. Il était auteur d’un journal ou review (2), qui n’avait pas la vogue du Monthly ou du Critical Review, parce que Maty était écrivain et n’était pas spéculateur. Mais ïl y rendait justice à tous d’après sa conscience, et sans avoir égard ni aux préjugés, ni à l’esprit de parti.
Ce journal paraissait aride, et cependant il avait un mérite rare ; on y marquait assez exactement et sans aucun charlatanisme les pas que faisait la science. Pour marquer ces pas, il fallait avoir soi-même une science immense dans presque tous les genres, et Maty la possédait. Il avait lu prodigieusement, et sa mémoire étonnante le mettait à portée de comparer ce qu’on publiait avec ce qui avait déjà paru. Par là il était à portée de démasquer les plagiaires. Maty passait sa vie dans son cabinet, au milieu de ses livres ; c'était son élément, sa volupté suprême ; il ne s’en arrachait que pour remplir ses devoirs comme père de famille. D’une morale extrêmement rigide, il avait renoncé à un bénéfice lucratif plutôt que de violer ses principes en prêtant un de ces serments que l’esprit de secte exige encore en Angleterre pour posséder des bénéfices. Il donna un autre trait de son désintéressement et de sa fermeté : La Société Royale de Londres, dont ilétait secrétaire (4), était divisée en deux partis : l’un était dévoué au président
(1) Paul-Henri Maty (1745-1787), sous-bibliothécaire du British Museum. Il avait été adressé à Voltaire par d’Alembert (Voltaire, éd. Beuchot, LXV, 543, et LXVI, 10).
(2) La New-Review, dont le premier numéro parut en janvier 1782. I1 s’y donnait comme but de présenter un tableau général de la littérature à l’étranger. Il dirigea cette revue jusqu’en septembre 1786.
(4) Depuis 1778.
Banks, le favori de Georges, et qui dirigeait les sciences comme North dirigeait le cabinet ; l’autre moins nombreux formait l’opposition, et Maty, indépendant par principes, appartenait à ce parti. Une scission violente éclata un jour entre ces deux partis, la majorité prit une résolution indigne de la Société : Maty, plutôt que d’y souscrire comme secrétaire, donna sa démission (1}) de cette place qui lui rapportait cent guinées, et le lendemain il afficha dans son journal qu'ayant perdu une place qui l’aidait à vivre, il offrait de donner des lecons de grec, de latin et de français. Ce trait peint l’homme et doit servir à sa gloire (2).
Le père de Maty (3) était un médecin et un savant distingué, auteur de différents ouvrages, parmi lesquels on prétend qu'il y en a de licencieux, et auquel on doit les Mémoires de lord Chesterfield (2). Maty eut aussi quelque part à la publication des lettres d’Atterbury (4), de ce prélat bouillant à peine connu en France, et dont le nom fut cependant mêlé à toutes les querelles politiques et théologiques de son temps ; de cet Atterbury qui, dans son insatiable ambition, voulait éclipser toutes les illustrations de son siècle et se croyait, sinon sans rivaux, du moins sans égal en célébrité, du vivant même de Newton. Ses lettres sont remplies d’anecdotes d'autant plus précieuses qu’elles sont inconnues. On y retrouve l’âcreté, la causticité de son esprit. Malgré l’aigreur et la violence de son
(1) Le 25 mars 1784.
(2) Il rendit compte de cet incident dans un opuscule intitulé ‘An history of the instances of Exclusion from the Royal Society (1784).
(3) Mathew Maty (1718-1776), médecin, bibliothécaire en chef du British Museum (1772). Il était fils de Paul Maty, réfugié protestant venu de Beaufort en Provence et d’abord fixé en Hoilande.-Mathew Maty fit ses études à l’Université de Leyde, puis vint s’établir comme médecin à Londres en 1741, et y commença, en 1750, la publication du Journal Britannique, qui, imprimé à La Haye, rendait compte en français des ouvrages parus en Angleterre. Il fut aussi, avant son fils, secrétaire de la Société Royale. A sa mort, il avait presque terminéles Memoirs of the Earl Chesterfield, qui furent complétés et publiés en tête des Miscellaneous Works de ce personnage (1777, 2 vol.).
(4) Atterbury (1662-1732), évêque de Rochester, membre de la Chambre des Lords ; exilé en 1722 comme jacobite, il mourut à Montpellier.