‹ J.-P. Brissot: Mémoires (1734-1793) (volume 2)Chapitre 62 sur 63 · ELA · texte numérisé non relu

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caractère, on sait pourtant qu’il fut l’ami de Pope, ce qui ne l'avait point empêché de décocher contre ce poête une épigramme sanglante et peut-être vraie, en parodiant pour lui un vers de Juvénal,

Mens curva in corpore Ccurvo.

Quoique l’évêque de Rochester ait beaucoup écrit sur la religion, on l’a fort soupçonné de n’en avoir aucune, et Maty me racontait une anecdote puisée, je crois, dans les Mémoires de Chesterfield, qui peut servir à le prouver. Chesterfield était allé voir Pope à Twickenham, il le trouva lisant une vaste Bible in-folio ; et comme il connaissait sa manière de penser sur ce livre, il lui demanda en riant s’il songeait à le réfuter. « C’est un présent, répondit Pope, ou plutôt un legs de mon vieil ami l’évêque de Rochester. J’allai l’autre jour lui faire mes adieux à la Tour, cette Bible était sur sa table ; il me dit, après les premiers compliments : Mon ami Pope, en considérant vos infirmités, ma vieillesse et mon exil, il n’est pas vraisemblable que nous nous revoyions. Je vous donne donc ce livre pour vous laisser un souvenir de moi, et je vous conseille de le croire. — Mais, mylord, lui répondis-je, le croyez-vous vous-même ? — Oui, me dit-il. — En ce cas, repartis-je, c’est depuis peu de temps ; mais communiquez-moi, je vous prie, les raisons qui vous ont fait quitter l’opinion que vous aviez de ce livre dans votre jeunesse. — Je n’ai pas le temps de vous les expliquer, me dit Atterbury, mais suivez-le, croyez-moi, et que Dieu vous bénisse. »

Maty parlait le français avec une grande facilité, c’était sa langue maternelle, car il était fils d’un réfugié français, et il avait été à portée de cultiver cette langue dans le séjour qu’il avait fait en France comme secrétaire ou comme chapelain de lord Stormont.

Mes liaisons avec Maty me procurèrent celles de plusieurs autres savants, entre autres du célèbre chimiste Kirwan (1), qui les rassemblait une fois la semaine chez lui. Kirwan s'était

(1) Voir p. 161.

d’abord destiné au barreau, mais les formes compliquées et chicanières de la jurisprudence anglaise l’en avaient bientôt dégoûté. Jouissant d’une fortune considérable qu’il administrait en bon père de famille, il s’était livré à l’étude de la chimie. Depuis quelque temps, Priestley avait mis cette science à la mode en Angleterre, mais ses succès n’y égalaient pas l'éclat et les progrès qu’elle faisait en France. Sévère par caractère, Kirwan porta cette sévérité dans ses recherches et dans ses expériences. Il s’attachait au solide, et méprisait tout ce qui portait l'empreinte du charlatanisme. Aussi plaisantait-il souvent la doctrine française et les variantes de son vocabulaire. Partisan du « phlogistique », il faisait la guerre à « l’air pur », n’estimait pas beaucoup Lavoisier, quoiqu'il fît cas de l'Histoire de la chimie par Fourcroy (1). Je n’ai jamais vu un chimiste faire plus de choses avec un plus médiocre appareil. À peine se serait-on douté qu'il eût des fourneaux et des creusets ; il n’était jamais pressé de les étaler aux étrangers qui venaient le visiter. Je tombai des nues la première fois que j’entrai dans son laboratoire ; il me semblait si mesquin, quand je le rapprochais du magnifique cabinet de Lesage (2) et de l’amphithéâtre du Jardin du Roi (3). C'était pourtant dans ce modeste laboratoire que Kirwan étudait la nature et produisait ses utiles découvertes sur les métaux, qui servirent longtemps de manuel.

Son Essai sur le phlogistique et sur la constitution des acides a été traduit par madame Lavoisier, et sa traduction a paru chargée des notes de son mari, de Monge, de Berthollet et de Laplace (4). Une grande partie des ouvrages de Kirwan, et peut-être les plus estimables, ont été insérés dans les Transactions philosophiques.

(1) Je ne connais pas d'ouvrage de Fourcroy portant ce titre. En tout cas, ce ne peut être qu’une publication antérieure à 1783. On sait d’ailleurs que Kirwan, longtemps hostile à la «chimie pneumatique » de Lavoisier, ne s’y rallia qu’en 1792.

(2) Lisez : Sage.

(3) Où travaillait Fourcroy.

(4) En 1788. On le traduisit pour le mieux réfuter, dans ces notes

mêmes, auxquelles collaborèrent aussi Fourcroy et Guyton de Morveau.

Kirwan parlait le français avec une facilité singulière et bien rare en Angleterre, et les Transactions me rappellent une observation qu’il m’a fait faire, et qui est pleine de justesse : c’est qu’on a mal traduit par ces mots ceux de Philosophical Transactions. Le mot transactions ne s’applique dans notre langue qu'aux actes passés sur procès entre deux parties. Il vaudraït mieux lui substituer le mot de travaux. Les Anglais se servent dans un sens plus étendu du mot transactions, puisqu'ils l’'emploient pour exploits militaires ; ainsi Orme (1) a intitulé un de ses ouvrages Military transactions in the East-Indies.

Quant à l’épithète de philosophique donnée par la Société Royale de Londres à la collection de ses mémoires, elle n’est pas plus exacte ; la philosophie n’est point une science particulière, n’est point la physique, la chimie, etc. ; elle embrasse toutes les sciences. Or, comme la Société Royale se restreint à ce qu’on appelle en France la physique générale, il est clair que ses travaux devraient être intitulés Mémoires sur la physique. C’est par un abus qui s’est glissé à la restauration des sciences, dans le seizième et le dix-septième siècle, qu’on s’est emparé du mot de philosophie pour désigner la physique. Dans la vérité, les vrais philosophes étaient alors ceux qui, dédaignant le langage de l’école et les vaines hypothèses, se bornaient à l’étude des faits et de la nature ; mais depuis, la politique, la morale et les autres sciences se sont dégagées de leurs préjugés, ont admis l’esprit philosophique, et elles ont autant de droit que la physique au titre de philosophie : car personne ne contestera, par exemple, que Montaigne, Locke, Montesquieu étaient aussi philosophes que Descartes et Newton. Je conclus de là que les Anglais et les Allemands, qui s’obstinent à donner le nom de philosophie à l’étude de la physique, ont une mauvaise nomenclature, et devraient suivre la distinction des sciences faite avec clarté et précision par d’Alembert.

(1) Robert Orme, historien anglais (1728-1801).

Le titre exact de son ouvrage est History of the military Transactions of the British nation in Indostan from 1745 (publié en 1763- 1778).

Kirwan ne se bornaïit pas à la chimie ; son génie embrassait presque toutes les sciences, et il consacrait une partie de son temps à la politique, à l’histoire, à la métaphysique, enfin à la méditation. La distribution de sa journée était réglée. C’est la méthode qu’ont suivie presque tous les grands hommes de l’antiquité, et que suivront toujours ceux qui connaissent le prix du temps. Le matin, au milieu de ses livres éparpillés dans sa chambre, enfoncé dans son fauteuil, il lisait et méditait, puis il visitait son laboratoire. Il dînait seul, quoiqu'il eût deux filles intéressantes ; mais un accident très singulier le forçait à cette solitude. Une maladie lui avait rétréci le larynx, en sorte qu'il ne pouvait plus manger de mets solides ; il ne vivait que de pain trempé dans du lait, et encore fallait-il qu’il fût seul, et que surtout il crût l’être, pour manger à son aise ; le simple soupçon l’eût fait étouffer. Après son dîner, il se promenait, quel que fût l’état de l’atmosphère ; le soir il se rendait à diverses sociétés de savants. Telle était la vie de cet homme respectable dont le commerce fut rempli pour moi d'agrément et d'utilité. Je rapporte tous ces détails, parce que les particularités qui concernent les hommes célébres, et surtout les philosophes, intéressent toujours ; et Kirwan l'était. Je ne sais si, depuis mon absence, la calomnie ne m'a pas flétri dans son esprit ; il aura tôt ou tard reconnu son erreur, et ces lignes lui prouveront que je n’ai jamais été injuste, même à l’égard de ceux qui ont pu être injustes envers moi-même.

Un des membres les plus assidus de la société de Kirwan était Magellan (1), correspondant de l’Académie des Sciences de Paris. C'était un chanoiïne régulier de Portugal ; dégoûté de la superstition de son pays etfatigué de ses fers, il leur avait échappé et s’était fixé dans le seul pays où il pût vivre librement et en sûreté. Magellan prétendait appartenir au célèbre navigateur auquel le détroit qui touche à la pointe méridionale

(1) Jean-Hyacinthe de Magalhaens (ou de Magellan), 1722-1790,

du continent de l’ Amérique doit son nom. Sans fortune et voulant vivre indépendant, Magellan se livrait à une science qui pouvait difficilement remplir ses vues. C'était la physique ; mais il entendait supérieurement la mécanique, il connaissait toutes les machines dont l’Angleterre fourmillait et, en s’occupant à les répandre par toute l’Europe, en se faisant le correspondant de tous les savants, il était parvenu à son indépendance chérie, à une indépendance honorable. Bientôt agrégé à la Société Royale de Londres, il s’y distingua par des mémoires et par des recherches utiles. Une entreprise d’un genre différent l’occupa sur la fin de sa vie et probablement l’abrégea. Il avait rencontré Beniowski (1), si célèbre par ses aventures, et surtout par le voyage qu'il tenta le premier par mer des bords de la Sibérie à Madagascar. Cet aventurier, mécontent alors de la cour de France, sollicitait le ministère anglais pour faire un établissement dans cette île. Il voulait en même temps publier ses mémoires, dont il comptait tirer un grand parti. Il trouva le secret d’en enthousiasmer Magellan ; non seulement le Portugais s’en chargea, mais, comptant lui-même sur des bénéfices immenses, il fit des avances considérables à Beniowski et perdit dans cette entreprise une partie de ses longues économies. L’ouvrage a paru en français (2), mais le pauvre Magellan avait été auparavant précipité dans la tombe. Je le regrettai, je lui devais quelques bons conseils. Il connaissait profondément les Anglais, dont il avait été à portée d'étudier le caractère, et, s’il rendait justice à leur morale et à leurs connaissances, il était révolté de l’espèce de sécheresse et d’insensibilité qui semblait les rendre apathiques, surtout lorsqu'il s’agissait d’obliger les étrangers.

J’excepterai deux hommes dela proscription que Magellan prononçait contre les Anglais. Ces deux hommes sont Jérémie Bentham (3) et David Williams (4). Vous qui me lisez, avez-

(HV OirAp- 257.

(2) En 1791, 2 vol. in-8c.

(3) Le publiciste bien connu (1748-1832). On trouvera à la Correspondance trois lettres de lui à Brissot.

(4) (1738-1816). Voir Lettres de Mme Roland, t. II, p. 204.

vous quelquefois cherché à tracer dans votre imagination le portrait de ces hommes rares que le ciel envoie quelquefois sur la terre pour la consoler de ses maux, et qui sous la figure imparfaite de l’homme ont un caractère angélique? Vous êtes-vous quelquefois représenté Howard (1), Bénezet (2), par exemple ? Candeur sur la figure, douceur dans les regards, sérénité sur le front, calme dans les discours, sang-froid dans les mouvements, impassibilité à côté de la sensibilité, voilà leurs traits; c’étaient ceux de mon ami Bentham. Il se peignit un jour lui-même à moi, en me peignant Howard. Il s’était voué à la réforme des abus des lois criminelles, comme Howard s’était voué à la réforme des prisons. Howard ne voyait que des prisons, ne s’occupait que des prisons. Il avait renoncé à tous les plaisirs, à tous les spectacles. Bentham imitait ce généreux exemple, mais il lui manquait une jouissance qui adoucissait les angoisses que faisaient naître dans l’âme d’Howard les horreurs des cachots ; il n’était pas marié, et cette circonstance doit encore augmenter le prix du sacrifice de cet ange de paix. Howard chérissait tendrement sa famille; lorsqu'il était sur le point de partir pour un long voyage, il s’en séparait quinze jours à l’avance et, pour se familiariser à cette séparation, il passait une huitaine dans la solitude, revenait ensuite donner quelques heures à sa famille, puis il partait.

Bentham ne me connaissait que par une injure. Dans ma Théorie des lois criminelles, j avais traité très légèrement (3) une dissertation très profonde qu’il avait composée sur la peine du travail dans les maisons de correction ; ayant appris mon adresse, il vint me décliner son nom, m’expliqua les motifs de son opinion. Ce calme, ce sang-froid me confondirent. Comme j'étais, petit à mes yeux ! Je lui 'demandai son amitié,

(1) John Howard (1726-1790), philanthrope anglais, queson livre sur l’Etat des prisons, 1774, traduit en français eni1788, avaitrendu populaire. Voir Mém. de Me Roland, t. I, p. 311.

(2) Antoine Bénezet (1713-1784), un des premiers défenseurs dela cause des Noirs. Brissot en parle avec admiration dans son Voyage aux Etats-Unis, t. II, p. 3-6.

ses conseils ; il me les promit. J’allaïs le voir très souvent dans la petite retraite qu’il s’était choisie dans Lincoln’s Inn Fields. On doit savoir que les personnes qui se destinent au barreau à Londres prennent des chambres dans quelques quartiers réservés spécialement aux procureurs et aux avocats. Bentham s'était voué à l’étude de cette profession, non pour la suivre, non pour y gagner de l’argent ou parvenir aux honneurs, mais pour connaître à fond les défauts de la jurisprudence anglaise, mais pour pénétrer dans ce dédale inaccessible à tout autre qu'aux hommes de la loi, mais pour en révéler les vices et les horreurs, que l'Ordre des avocats de ce pays tenait ensevelis avec le plus grand mystère, parce qu’ils vivaient de ce désordre et de l'ignorance du peuple.

Après avoir pénétré jusqu’au fond de cet abîme, et avant que de proposer ses moyens de réforme, Bentham voulut connaître la jurisprudence criminelle de tous les peuples de l'Europe. Entreprise immense! Mais quelle difficulté peut arrêter un homme déterminé par l’amour du bien public ? La plupart de ces codes n'étaient connus que dans la langue originale des peuples qu'ils régissaient. Bentham apprit successivement presque toutes ces langues. Il parlait bien le français, savait l'italien, l’espagnol, l’allemand, et je l’ai vu apprendre le suédois et le russe. Lorsqu'il eut parcouru tous les décombres de ces lois gothiques, lorsqu'il eut rassemblé ses matériaux, il essaya de bâtir un plan systématique de lois criminelles, élevé entièrement sur la raison, sur la nature des choses et sur l'humanité ; c'était à ce grand ouvrage qu'il consacrait depuis dix années chaque jour de sa vie ; elle était régulière comme celle de Kirwan : à son lever, il se promenait au loin pendant deux ou trois heures, revenait déjeuner seul ; il se livrait ensuite à son travail favori jusqu’à l’heure de son dîner, repas qu'il allait toujours prendre à quatre heures, chez son père. Ce père était riche, et cependant Bentham vivait comme un jeune homme de la fortune la plus médiocre, et n’économisait ainsi que pour satisfaire sa passion dévorante, celle des livres. Je regrette que le fruit d’un travail aussi long n’ait pas encore vu le jour ; peut-être a-t-il été suspendu par

un voyage et un séjour assez considérable que Bentham a fait en Russie. Au surplus, les hommes instruits ont dû apprécier la tête et l'âme de ce bienfaiteur de l'humanité par son Panoptique, ouvrage qui devait l’immortaliser, qui l’immortalisera quand l'humanité, fixant enfin l’attention sur l’état des prisons, fera rechercher cet ouvrage, le seul où l’on ait trouvé le secret de réformer les hommes sans les tourmenter, sans les martyriser, sans les humilier.

Bentham ne voyait qu'avec attendrissement notre Révolution ; il en suivait les progrès et, voulant y participer lui-même, il prit plus d’une fois la plume pour diriger nos pas. On se rappelle un excellent ouvrage sur la composition des tribunaux, qu’il adressa à l’Assemblée constituante (1). Le marquis de Lansdowne (2) en avait envoyé cent exemplaires en son nom. À peine daigna-t-on le remercier. Larochefoucauld- Liancourt (3) avait demandé la traduction de cet ouvrage ; Siéyes, qui régnait en despote aux comités de constitution et de jurisprudence, et qui ne partageait pas les vues de Bentham, peut-être parce qu'elles n'étaient pas les siennes, fit rejeter cette proposition. Bentham ne se découragea point, et composa une autre dissertation aussi ingénieuse que solide sur la manière la plus simple de recueillir les opinions sans craindre le tumulte ou la séduction. Cette brochure est restée ignorée, on n’a point profité de ses vues ni de l’expérience que lui donnait l’exemple de la chambre des Communes. Cependant, sur la fin de la session, l’Assemblée législative, d’après la proposition de la Commission extraordinaire dont j'étais président (4), lui donna une marque de son estime en lui con-

(1) Esquisse d’un plan nouveau pour l’organisation de. la justice en France.

(1) Voirle discours de Garran de Coulon à l’Assemblée législative, le 16 octobre 1791 (Moniteur du 17, et surtout Patriote du 18).

(2) Lord Shelburne, marquis de Lansdown (1734-1805), un des chefs les plus marquants du parti whig, célèbre par ses sympathies pour la France et la Révolution.

(3) La Rochefoucauld, duc de Liancourt (1747-1827), constituant, le philanthrope bien connu.

(4) La Commission extraordinaire, nommée en mars 1792 par la Législative, dite des Douze, puis des Vingt-et-un, puis, après le 12 août

férant le titre de citoyen français (1) ; la Convention a depuis rendu un autre décret aussi honorable pour lui, à l’occasion du Panoptique qu’il lui avait adressé (2)... Mais ce ne sont pas de pareils remerciements qui pouvaient remuer plus délicieusement l’âme de ce bienfaiteur de l'humanité, c’est l’exécution de ses idées. Ah! combien Bentham doit regretter qu'on les ait ensevelies dans l’oubli!

David Williams est de tous les hommes de lettres anglais celui qui me paraît avoir une philosophie plus universelle, plus dégagée de tous préjugés nationaux. Il s'était affranchi de cette teinte de superstition qui ternit encore les sciences en Angleterre. Elevé dans l’état ecclésiastique, il en avait de bonne heure abjuré l’esprit et les prétentions ; et convaincu que la religion naturelle était la seule qui dût diriger un philosophe, il s’y était entièrement consacré, en renonçant à toutes les espérances que l’église anglicane lui promettait. Williams portait l’audace plus loin, il entreprit de faire un cours public de déisme, et exécuta ce projet pendant deux années dans Margaret street ; cette institution alarma l’église, et les persécutions qu’elle lui suscita sourdement le forcèrent bientôt de l’abandonner. La réforme de l’éducation paraît avoir été de bonne heure la passion de Williams, mais il ne s’est pas borné, comme Rousseau, à la théorie, il a pratiqué, et longtemps pratiqué, en suivant le bas âge jusqu’à trente et quarante ans. Cette pratique l’a mis à portée de connaître et de relever toutes les erreurs de Jean-Jacques. Il a consigné ses découvertes dans un Cours sur l’éducation (3), en quatre volumes, inconnu en France, et qui sans doute sera traduit lorsqu'on s’y occupera sérieusement des moyens de former des républi-

1792, des Vingt-cing, et qui avait la haute main sur le gouvernement.

(1) Le 26 août 1792, en même temps que Williams, Paine, Clarkson, Priestley, Wilberforce, etc.

(2) Lettres écrites de Russie par Bentham sur un plan de prison imaginé par son frère, et qui, de forme ronde, avec un surveillant au centre, permettait de voir et de régler le travail des détenus et de les moraliser ainsi. Il appelait cet édifice le Panopticon.

(3) Williams a écrit plusieurs livres sur ce sujet. Brissot veutsans doute parler de son Cours de leçons sur l'éducation, 3 vol. in-8°.

cains. On y trouvera la morale la plus douce et la plus pure enseignée par des moyens simples et naturels, et prêchée dans un style séduisant. Il est facile de voir, en lisant Williams, qu’il écrit d’après son âme, car tout est coulant, sans gêne, sans affectation.

La politique étant sœur de la morale, ou plutôt ces deux sciences n’en faisant réellement qu’une, Williams s’est donné à la politique, l’a enseignée également dans des cours particuliers et dans de bons ouvrages.

Avec cette bienveillance qui le caractérise, on aurait peine à croire qu'il est l’auteur de quelques satires ; il en est deux cependant qui ont eu le plus grand succès en Angleterre, l’une intitulée Voyage à Cheltenham (1) ; l’autre, le Songe du prince de Galles. La première offre un tableau piquant des ridicules de la cour du roi d'Angleterre. Les faiblesses du prince de Galles, les vues et les vices du parti de l’opposition sont présentés avec le même talent dans la seconde. Dans toutes deux on reconnaît l’ami de la liberté, l’homme qui connaît le cœur humain et sait apprécier les actes du gouvernement. Toutes deux méritaient un grand succès, et l’ont obtenu.

Les savants anglais ne liraient pas sans murmurer, s’il tombait sous leurs yeux, l’éloge que je viens de faire de Williams. Ils me parurent ne pas l’estimer, les uns parce qu'il ne faisait pas grand cas du charlatanisme des sociétés littéraires et philosophiques, les autres parce qu’ils le regardaient comme un impie. Williams n’appartenait à aucune secte et s’en faisait gloire (2).

Il y a dans chaque nation des préjugés universels, dont la source n’est pas connue, qui n’en ont pas moins une longue

(1) C’est en 1788 que David Williams publia, sous l’anonyme, son Voyage [de Georges III] à Cheltenham, Royal Recollections of a Tour to Cheltenham, qui eut douze éditions en une seule année.

(2) M. de Montrol dit ici que le publiciste anglais était le père de miss Helena Williams, l’amie des Girondins, connue parses publications sur la Révolution française. C’est une erreur. Il n’y avait aucun lien de proche parenté entre eux.

durée, qui n’en sont pas moins difficiles à ébranler. Telle est, par exemple, l’opinion que les Anglais et les Français ont mutuellement sur leurs principes religieux. On nous a tant accoutumés à regarder l’Angleterre comme le centre de la

philosophie, que nous ne pouvons nous empêcher de la regarder aussi comme le centre de l'incrédulité, et parce que la liberté de penser y est sans bornes, nous la peuplons d’athées, de+déistes, de philosophes.

De leur côté les Anglais continuent à croire leurs voisins des papistes superstitieux, intolérants, fanatiques. Ce double préjugé est également injuste, également mal fondé. Ce que je dis ici surprendra les personnes qui ne se sont formé une idée de l’Angleterre que d’après des voyageurs peu exacts ; mais c’est un fait et non une opinion que j’exprime ici, et à l’appui de ce fait j’atteste tous les bons observateurs qui ont étudié l’Angleterre, j’atteste les ouvrages théologiques que la presse y voit tous les jours éclore. Ce fait m’a confirmé dans un principe bien contraire à l’opinion reçue dans cette matière : c’est que les gens de lettres sont d’autant plus avancés de ce côté que la nation où ils vivent est plus dévouée à la superstition, à l’intolérance. A partir de cette règle, il doit y avoir et il y a plus d’incrédules en Italie, par exemple, qu’en Angleterre. Je ne parle pas du peuple, mais des gens qui lisent, qui pensent, qui forment l’opinion générale, d’après lesquels on juge la nation.

Si l’on eût prohibé, me disait un jour Williams, l’ Apologie de la polygamie par le docteur Madan (1), si l’on eût emprisonné, condamné, puni l’auteur, il y aurait eu bientôt des prosélytes ; l'Angleterre aurait eu une secte de plus, une secte de polygames. Les gens sensés ont gardé le silence, quelques érudits ont cité du grec ; un plaisant, qui était déjà marié, a envoyé demander à l’apôtre de la polygamie sa fille pour

(1) Martin Madan (1726-1790), cousin du poète Cowper, se convertit au méthodisme après avoir entendu un sermon de Wesley. En 1780, il publia un ouvrage intitulé Telyphiora, dans lequel il se prononçait pour la polygamie, en se fondant sur la loi de Moïse. Cet ouvrage fit scandale. Madan a laissé divers autres écrits de théologie et de controverse.

seconde femme, et ce paradoxe théologico-politique est tombé de lui-même. Williams en concluait que le vrai moyen de conserver la foi était de tolérer toutes les sectes, tous les livres ; qu’en laissant une porte ouverte à l’incrédulité, on diminuait le nombre des incrédules : il me citait l’ Angleterre pour exemple, et cet exemple me paraissait convaincant.

On publie tous les jours dans cette île une foule de sermons et d’écrits polémiques, où les orthodoxes et les non-conformistes se disent beaucoup d’injures. On y traduit encore des ouvrages des pères de l’église, tels que ceux de Lactance, la Défense de la religion, par Grotius, les Sermons de M. Osterwald (1), si célèbre dans le parti calviniste. A l’époque où j’habitais Londres, Wakefield (2) écrivait sur le baptême; le non-conformiste Simplon (3) faisait une nouvelle histoire du Christ ; M. Madan défendait son roman favori, sa Telipthora ; on publiait les visions de Jacob Boehm (4), et de son pendant, Swedenborg. Tout cela se vendait, tout cela se lisait ; que dirai-je enfin ? On y regardait comme un des plus dangereux incrédules non seulement David Williams, ‘mais le célèbre historien Gibbon, pour avoir essayé d’expliquer le merveilleux de l'établissement du christianisme ; et cependant “qu'est Gibbon, considéré comme incrédule, si on le compare à Helvétius, à Fréret, à Voltaire ?

Il n’était alors question que de la querelle théologique du docteur Priestley et de ses adversaires. Tous les savants, tous les gens de lettres en connaissaient les plus petits détails (5). Ce docteur avait porté un défi à tous les incrédules, et aucun

(1) Jean-Frédéric Osterwald, pasteur calviniste suisse, né en 1664, de la famille d’où sortit le banneret Osterwald, dont il a été parlé à la page 284. :

(2) Gilbert Wakefield (1756-1801), érudit et théologien.

(3) Je ne trouve aucun personnage de ce nom en Angleterre à cette époque. Il faut probablement lire Simpson, soit David Simpson (1745-1799), méthodiste, soit John Simpson (1746-1812), auteur de Essays on the language of Scripture.

(4) Po hm, théosophe saxon (1575-1624).

(5) Joseph Priestley (1733-1804) ne fut pas seulement l’illustre chimist qui partagea avec Lavoisier l’honneur de la découverte de l’oxygène ; c'était un ardent théologien, chef de la grande secte des unitaires.

Anglais n'avait osé ramasser le gant. Ces faits ne prouvent-ils pas que le christianisme est respecté, défendu en Angleterre ? Ne prouvent-ils pas que ce qu’on appelle la philosophie antireligieuse y a fait peu de progrès, puisqu'il y existe encore . deux partis constamment en guerre, outre une foule de sectes subalternes ? Ces faits ne prouvent-ils pas encore ce que me disait Williams, qu’en ouvrant la porte à l’incrédulité, on la lui fermait réellement ?

Il est des hommes qui se déprécient en s’associant à un corps, en s’unissant à une secte ; d’autres qui sont plus utiles au public en recherchant ces corporations. Williams appartient à la première classe ; Priestley à la seconde.

Cet homme, à qui l’Europe doit des découvertes si précieuses dans la physique, ne s’est pas borné à cette carrière. Il a parcouru avec succès presque toutes les sciences. Dans la politique comme dans l’éloquence, dans la métaphysique comme dans la grammaire, dans la théologie polémique comme dans la chaire, dans l’histoire comme dans l’éducation, il a voulu briller dans tout. Un mot peindra ce génie actif, qui, quoique jeune encore, s’est signalé par tant de travaux. On a dit de lui que pour apprendre une science il faisait un livre sur elle, et il a voulu apprendre presque tout. L’universalité des connaissances est presque toujours un signe infaillible qu’elles ne sont qu’en surface. On jugerait mal de Priestley, si on l’appréciait par cette règle. Quoiqu'il doive paraître étonnant que l’Histoire de l’électricité (1) et celle de la corruption du christianisme (2) soient sorties de la même plume, la distance qui sépare les genres de ces deux ouvrages ne doit point être un préjugé contre eux. Mais le physicien qui a vu Priestley faire avec adresse les expériences les plus délicates, le reconnaîtrait-il prêchant à Birmingham (3) son petit troupeau avec toute la simplicité d’un enfant? Non; il n’est de règles que pour le vulgaire, le génie n’en reconnaît point. Grand lorsqu'il s’élève jusqu'aux cieux, il l’est encore quand

(2) Plus exactement Histoire des corruptions du christianisme. (3) Où il s’était fait pasteur de l’église dissidente,

il se met au niveau des autres hommes. Il y a même plus de grandeur à avoir le courage de descendre. »

Je n’ai vu Priestley qu’une ou deux fois chez Kifwan ; mais j’ai pu apprécier dans sa conversation le savant avide de s’instruire, le théologien toujours prêt à combattre, et tout à la fois l’ami de la liberté et de l’humanité, et un bon père de famille. Je lui parlai de ses découvertes en chimie, il me parla de ses querelles théologiques. Je lui fis observer que les philo sophes étaient désolés en France de le voir sacrifier la physique à la théologie. « Chacun, lui disais-je, y a pris son parti en matière de religion. — Je le sais, me répondit-il, mais enjamber le fossé n’est pas trancher les difficultés, et heureusement nous sommes encore en-deçà du fossé. La religion doit être la première de nos études, les autres ne sont que secondaires. » Priestley me semblait né pour la polémique, et je crus que, s’il préférait la religion, c’est qu'entre les raisons alléguées ïil y avait en Angleterre, dans cette carrière, plus de rivaux à combattre et plus de spectateurs instruits que dans la physique. Ce que je ne me lassais pas d'admirer, c'était de voif ce même homme, si plein de ses dissertations sur l’arianisme et de ses expériences sur les gaz, s’occuper de sa famille. Il Conduisait à Deptford son fils aîné, pour lui faire voir un vaisseau qu’on lançait à l’eau. Ce sera la première fois, me disait-il, qu’il jouira de ce spectacle, et je veux l'accompagner pour l’instruire.

Priestley a été plus d’une fois en butte à l’animosité de l'aristocratie et du clergé de son pays. Tous les écrivains qui voulaient flatter le pouvoir, tous les pauvres pasteurs qui voulaient s’avancer dans la faveur de leurs évêques étaient sûrs. de réussir en lançant quelques lourdes réfutations ou quelques pamphlets contre lui: Priestley disait à ce sujet qu’il possédait la feuille des bénéfices et des grâces.On l’adepuis persécuté pour ses opinions politiques comme il l’avait été pour ses opinions religieuses, et l'Angleterre s’est chargée de le punir de l'honneur que la France a cru lui faire en lui donnant le titre de citoyen

français et en l’appelant à la Convention nationale (1).

(1) Priestley, nommé citoyen français par décret du 26 août 1792,

Je regrettais bien de ne pouvoir cultiver la connaissance de cet homme intéressant ; alors il demeurait loin de Londres, à Birmingham, où le fixait le soin d’un troupeau qu’il formait à ses opinions religieuses, et dont on ne l’avait point encore ‘chassé. On sait que, depuis, les persécutions du ministère anglais l’ont forcé de quitter sa chapelle. Il a remplacé Price (1) dans cette excellente école que ce savant célèbre avait instituée à Hackney (2), et au sein de laquelle la mort l’a enlevé, à l’époque où mourut Mirabeau, après une vie entièrement consacrée au perfectionnement de l’espèce humaine.

Son éloignement de Londres m'avait aussi empêché de fréquenter cet homme vertueux ; je le rencontrai en 1788 chez John Adams (3), ambassadeur des Etats-Unis ; je crus voir Socrate, sa figure inspirait le respect. Il me témoigna son regret de n'avoir pu lire mon ouvrage sur les Etats-Unis (4), | il ignorait le français, et il était trop vieux, me disait-il, pour l’apprendre.

Je fus témoin, dans cette visite, d’un spectacle vraiment édifiant ; tandis que je causais avec Price et avec Adams, madame Adams et sa fille étaient dans le cabinet de ce célèbre ambassadeur, travaillant à ses côtés à des ouvrages de mé-

fut élu à la Convention, en septembre, par les départements de l’Oise et de Rhône-et-Loire. Il n’accepta pas.

Ces lignes ont donc été nécessairement écrites — ou ajoutées — après septembre 1792; de même, la ligne suivante sur la mort de Richard Price (29 mars 1791) est aussi, — si on admet que l’ensemble du récit ait été rédigé avant la Révolution, — une addition.

(1) Richard Price (1723-1791).

(2) Bourgade du Middlessex, au N.-E. de Londres, aujourd’hui englobée dans la grande cité.

(3) John Adams, avant d’être le second président des Etats-Unis (1797-1801), avait été plusieurs fois, en 1777, en 1780, en 1782, envoyé de son gouvernement en France. Il venait de rentrer dans son pays, lorsque Brissot l’y visita, près de Boston, en juillet 1788 (voir Voyage dans les Etats-Unis, I, 146 et suiv.).

(4) De la France et des Etats-Unis, livre publié par Brissot en 1787, en collaboration avec Clavière.

nage. Il me sembla être aux premiers temps décrits par Homère (1).

Mais je m'aperçois qu’en peignant les hommes vertueux de l’Angleterre, j’ai été entraîné à parler de quelques-uns de ceux dont les vertus ont également excité mon admiration en Amérique. Cependant je n’ai pas payé mon tribut d’éloge ou de reconnaissance à tous les Anglais qui s’y sont acquis des droits. Parmi ceux dont le souvenir m’est cher, je ne puis oublier lord Mansfield (2). Je dois lui rendre ici hommage pour la protection légale qu’il accorde aux étrangers, pour l’accueil honorable que j’en ai reçu, et pour les encouragements pleins de bonté qu’il m'a donnés quand je lui envoyai ma Bibliothèque des lois criminelles, que personne plus que lui n’aurait sans doute eu le droit de juger avec sévérité. Lord Mansfield est l’un des premiers jurisconsultes, l’un des plus grands magistrats qui aient illustré l’Angleterre. On connaît de lui vingt traits qui attestent à la fois la fermeté et la pénétration de son esprit, ainsi que son équité : je n’en veux rappeler qu’un seul. Dans une des missions auxquelles l’obligeaient sa place, lord Mansfield vit traduire devant son tribunal une vieille femme que tous les habitants d’un village attestaient avoir vue marcher dans les airs, les pieds tournés vers le ciel et la tête en bas. Ces gens, excités par la haïne ou une fanatique crédulité, l’accusaient d’être une échappée du sabbat, une véritable sorcière, et à ce titre ils demandaient sa condamnation. Le magistrat écoute avec le plus grand sang-froid l’accusation et les récits qui la motivaient. Il fallait se garder, dans l’intérêt de l’accusée, d’irriter des esprits follement prévenus et capables de se porter à de fâcheuses extrémités ; il ne semble pas douter un - instant de la véracité des témoins. « Puisque vous l’avez vu, dit-il, je ne doute pas que cette femme, dont les jambes peuvent à peine se soutenir sur la terre, n’ait traversé les cieux

(1) Suivent, dans l’édition de Montrol, quatre pages transcrites presque textuellement, sauf quelques transpositions, du Voyage dans les Etats-Unis, à l'endroit que je viens d’indiquer. Je les retranche.

(2) Voir plus haut, p. 161

les pieds en haut et la tête en bas. Mais cette sorcière est anglaise ; comme vous et moi, elle est sujette des lois de l’Angleterre : je viens de les consulter toutes dans ma conscience, et je déclare que je n’en connais pas une qui empêche qui que ce soit de se promener dans les airs, et d’y marcher comme il lui convient. Tous ceux qui ont vu ces courses aériennes peuvent donc imiter son exemple ; ils en ont le droit, et je leur garantis l'impunité. Ils ne seront pas plus coupables que cette femme, dont ma voix proclame ici l'innocence, et que j’ordonne qu’on remette en liberté. » Et après ce jugement, dont les derniers mots avaient été prononcés avec toute l’autorité d’un magistrat suprême, la bonne femme s’en alla, et nul n’osa depuis l’accuser.

Je dois l’avouer ici, quoique j'aie peint jusqu’à présent les êtres les plus estimables que j'aie rencontrés en Angleterre, aucun ne m'étonna, ne m’'édifia davantage qu’une jeune personne attachée à la secte des quakers ; c'était une jeune amie que ma femme s'était attachée dans un séjour qu’elle avait fait à Londres dans son enfance.

Miss Capper (1) appartenait à une bonne famille de Birmingham, qui professait la religion anglicane. Ayant eu occasion de lire quelques écrits publiés par des quakers et de se pénétrer de leurs principes, elle ne balança pas à quitter la religion dans laquelle on l’avait élevée, quoique le quakérisme prête en Angleterre à mille plaisanteries, quoique par cette conversion elle encourût la disgrâce de son père, qu’elle chérissait singulièrement. Jamais je n’ai vu, je ne dis pas dans une femme, mais même dans un philosophe, plus de mépris pour les richesses et pour la vie, plus de logique, un plus grand sang-froid dans les discussions, plus de sévérité dans les mœurs,

(1) Voir à la Correspondance une lettre de Brissot, du 3 novembre [1786], à Miss Capper. C'était une des filles de James Capper (1743- 1825), voyageur et météorologiste, qui gagna le grade de colonel au service de la Compagnie des Indes. Brissot, en 1786, traduisit ses Voyages dans les Indes (voir Bibliographie). Dans son Lycée de Londres (décembre 1784) il avait publié une protestation du colonel Capper contre les injustices qu’il avait subies de la part de la Compagnie.

et en même temps plus de douceur et d’amabilité. Toutes ces qualités semblaient nées avec miss Capper ; elle commandait le respect quand elle parlait. Combien de fois, dans nos entretiens avec elle, mes connaissances ne me parurent-elles pas stériles à côté de ses vertus! Comme j’en désirais intérieurement l’échange! Mais ce désir s’évanouissait bien vite dans le tourbillon où j'étais plongé. Miss Capper me prédisait que je ne tarderais pas à le trouver insupportable, et à sentir que le vrai bien de l’homme consistait dans la jouissance de soimême. Mais, hélas ! je n’étais pas le maître de diriger à mon gré ma conduite et de disposer de mon temps selon que je l’aurais désiré. Le travail auquel j'étais condamné, les soins qu’il me fallait donner à la fois à mon Lycée et à mon Journal, me forçaient à multiplier mes relations dans le monde, à y rechercher les gens de lettres et les savants, ou au moins les nouvelles des sciences et de la littérature. Ce n’était pas en restant chez moi, tranquille et heureux au sein de ma famille, que je pouvais présenter à l’Europe le tableau exact de l’Angleterre, ainsi que je l’avais promis à mes souscripteurs. Pour considérer l’état des lumières dans une nation, il faut les observer, les comparer, les juger d’après elle-même, chez elle-même, et non pas du fond de sa retraite, ou d’après des journaux menteurs, des récits de romanciers, des portraits embellis par la flatterie, défigurés par la partialité, ou altérés par le mensonge. Le Tableau de l’Angleterre avait été fait bien des fois, et par des écrivains anglais et par des voyageurs. Mais on peut bien affirmer qu’il n’avait jamais été fait dans le véritable esprit qui doit guider l’écrivain philosophe. Cet esprit consiste à observer l’homme pour éclairer l’homme, les nations pour éclairer les nations, à rassembler les lumières des républiques pour instruire les monarchies, à recueillir les abus du despotisme pour le faire partout détester. Ecrit dans ces principes, un Tableau de l’Angleterre devait être utile à l’Europe, à l’univers entier. Mais parmi les auteurs qui s'étaient chargés de cette tâche, les uns n’avaient fait qu'un panégyrique, les autres qu’une satire ; aucun n'avait travaillé pour sa nation, son siècle ou les siècles futurs : car

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les éloges comme les critiques outrées passent avec le temps; la justice et la vérité résistent seules, et viennent, au milieu des débris des siècles, instruire la génération qui survit.

Où puiser, pour les transmettre aux autres contrées, ces vérités utiles ? Pour l’auteur qui n’eût songé qu’à faire un Tableau de Londres comme Mercier en avait fait un de Paris, les nombreuses gazettes de cette première ville pouvaient sans doute être fort commodes. Combien de caricatures, de portraits variés, de faits curieux elles lui offrent chaque jour ! Ici les annonces les plus bizarres, là les anecdotes les plus scandaleuses. Les nouvelles politiques même auraient offert plus d’un sujet plaisant à ses pinceaux. J’ai lu, imprimé, que Washington était maréchal de France; que ce maréchal, que nous prenons pour un grand homme, n’était qu’une femme déguisée en guerrier. J’ai lu que Morris (1), le surintendant des finances de l’Amérique, touchait cent louis de la cour de Versailles, et que pour le séduire, le lieutenant de police lui avait envoyé la plus jolie fille de Paris. J’ai lu enfin que le Grand-Turc avait demandé en légitime mariage une princesse autrichienne, et qu’en échange Joseph II voulait épouser une fille de Sa Hautesse. J’ai lu mille autres contes aussi ridicules, mille autres sottises de cette force. Ces ridicules privés d’un côté, ces sottises politiques de l’autre, peuvent égayer le spleen d’un Anglais, mais ils ne méritent pas de tenir place dans le Tableau de l’Angleterre ; ils doivent être méprisés par l’homme qui peint en grand cette grande nation, et qui veut que ses peintures fassent le profit des nations étrangères. À celui-là, il faut des traits de lumière, et ces traits ne se trouvent pas dans les in-folio des nouvellistes, dans les petites chroniques des gazetiers. Ces chroniques, ces gazettes mêmes, ne serviraient à rien pour peindre les mœurs de Londres, si l’on n’avait pas la clef de toutes les plaisanteries qui s’y publient. Cette clef ne s’acquiert qu'après un long

séjour dans la capitale, qu'après avoir souvent interrogé les savants dans l’art du perfide soulignement. Il faut être au cou-

(1) Robert Morris, qu’il ne faut pas confondre avec Gouverneur Morris, qui n’était que surintendant-adjoint.

rant de tout, connaître les femmes à la mode, les folies du jour, les vices secrets des seigneurs ; il faut connaître, en un mot, les détails les plus orduriers, les cloaques de Londres. Aussi l’homme éclairé a-t-il sur tous ces objets une profonde

et heureuse ignorance, et dans ce sens Robertson et Gibbon .:

seraient incapables d’écrire une gazette aussi bien que ces assassins qui, pour un schelling, tuent la réputation la mieux établie.

Je n’avais point entrepris d'écrire un journal, ni des tableaux de ce genre. J’ai déjà dit quel était mon but. Je voulais non seulement diriger les esprits vers les hautes questions politiques, mais les éclairer en même temps sur toutes celles qui tiennent à la morale, à l’histoire, à la littérature et aux arts, parce qu’en traitant toutes ces questions il devait en. jaillir des vérités utiles à l’humanité. Mais pour remplir cet objet j'avais plus besoin de la conversation et des opinions des gens sensés et instruits que des livres et des journaux. Il fallait donc bien me livrer malgré moi au tourbillon du monde, et y chercher les connaissances diverses qui m'’étaient nécessaires.

Mes goûts particuliers me portaient plus volontiers vers l'étude des sciences et de la morale que vers la littérature. Cependant mon Tableau de l’ Angleterre n’eût pas été complet si j’eusse dédaigné d’y rendre compte de l’état de la poésie et des théâtres, aussi bien que de l’histoire, de la politique et des sciences. J’étais donc également forcé de fréquenter les poètes et les spectacles, les chambres des Communes et des Lords aussi bien que les cabinets des savants. Cette vie active et agitée n’était pourtant pas celle qui pouvait me rendre heureux. Je vais dire ici deux mots de l’état de la littérature anglaise à l’époque où j'étais à Londres, en même temps que je parlerai de quelques littérateurs célèbres que j'y ai connus.

Si nous ne devons pas copier les Anglais dans leur hardiesse à fabriquer des mots et dans les licences de leur style, nous

devrions tâcher d'atteindre à l’énergie de leurs idées. Voilà ce qui peut s’emprunter à une littérature étrangère, se transporter dans une autre langue, et l’enrichir sans la dénaturer. Cette énergie brille surtout dans les poésies de nos voisins ; lisez Pope, Young, Shakespeare, non dans leurs traductions mutilées, mais dans les originaux ; vous serez étonné, ravi, votre âme s’élèvera à leur hauteur, vos couleurs s’animeront, vous serez. peintre aussi.

En voyant combien de trésors inconnus les poëêtes de la Tamise peuvent offrir aux écrivains français, j’ai toujours été surpris que la langue anglaise ne fût pas classique pour ces derniers, et que de bonne heure ils ne se consacrassent pas à l’étude de ces sublimes modèles. Voyez quel parti Voltaire a tiré de cette littérature! Il en dit du mal à son automne ; il craignait qu'on ne l’accusât d’en avoir trop profité dans son printemps. Il méritait le reproche qu'il faisait lui-même à Maälebranche décriant l’imagination, il décriait sa maîtresse. Quand je loue la poésie anglaise, je parle de celle du siècle dernier, qui jetait encore quelques beaux rayons dans les commencements de celui-ci; car la poésie contemporaine, celle que j'ai pu juger et apprécier, avait bien dégénéré. L’on se plaignait en France de la disette des génies politiques ; si la poésie était là à son déclin, en Angleterre elle semblait déjà dans la tombe. Il n’y avait plus de Milton, de Pope, de Dryden, de Congrève. A peine trouvait-on quelques versificateurs décolorés, et qui se traînaient de loin sur leurs pas. Le génie, le talent, tout était mort. Plus de ces chefs-d’œuvre qui avaient fait l’étonnement et le charme des amis des lettres. Ce n’était plus qu’odes ampoulées, plates épîtres, satires grossières ou éloges encore plus grossiers en l’honneur des ministres en place ou des ministres disgraciés ; c’étaient les généraux d’Albion comparés à César, et ceux des Français mis au rang des Lilliputiens. Cette pauvreté de goût et d’esprit avait réellement de quoi surprendre. Comment être tombé tout à coup du sein de la richesse dans une indigence aussi grande? Le climat n’était point changé, le peuple était le même, seulement il était plus éclairé. Mais peut-être le raffinement du goût

entre-t-il pour beaucoup dans la décadence que le génie dela littérature semble partout éprouver.

Je veux pourtant distinguer de la tourbe des versificateurs que j'ai connus quelques poètes, tels que Colman (1), Hayley (2), Masson (3), dignes de la réputation qu’ils s'étaient acquise. Sans vouloir les dénigrer, je crois pourtant qu’ils ne pouvaient faire oublier leurs prédécesseurs et leurs maîtres. Voltaire disait, en comparant Pope et Dryden, que Pope ällait doucement dans une jolie voiture par la ville, tandis que son rival parcouraït les campagnes dans un char attelé de six chevaux, allant au grand galop. Si l’on comparait Pope avec ses successeurs, on pourrait lui prêter le char rapide de Dryden ; mais ceux-ci mériteraient-ils sa douce et jolie voiture ?,

La plupart des ouvrages dramatiques que j’ai Vu représenter en Angleterre n'étaient que des pièces corrigées de Shakespeare, de Massinger (4), de Lillo, de Beaumont, ou des imitations déguisées du théâtre français ; car, en disant beaucoup de mal de ce théâtre, les Anglais y pillent tout, situations, intrigues et caractères. L’une des premières comédies que je me rappelle avoir vu jouer était d’O’Brien (5), déjà connu par plusieurs

pièces en vers et en prose, par sa défense de lord Shelburne,

et, malheureusement pour lui, plus connu encore par sa querelle avec Colman, qui pendant toute une année ennuya et sçandalisa le public aux dépens de son adversaire et à ses propres dépens. Je n’ai point oublié la pièce d’O’Brien, parce qu’il y avait du naturel et un ton vraiment comique dans un personnage de tapissier juif, peint d’après nature. En général, le

(1) Georges Colman (1733-1794), directeur des théâtres de Covent- Garden et de Haymarket, et auteur de comédies.

(2) William Hayley (1745-1820), poète de second ordre, ami de Cowper et de Southey.

(3) William Masson (1724-1797), ami de Gray, dont il imita la manière.

(4) Philippe Massinger (1584-1640) ; — George Lillo (1693-1739) ; — Francis Beaumont (1586-1616), le collaborateur de Fletcher. :

(5) William O’Brien, auteur et acteur dramatique, joua dans la troupe de Garrick, et quitta le théâtre à la suite d’un brillant mariage. 11 fit jouer diverses pièces à Covent-Garden. Je ne saurais dire-de laquelle Brissot veut parler.

naturel et le vrai comique sont exclus du théâtre anglais. Les farces et les pantomimes captivent le goût général. Les premières sont des satires, les secondes des extravagances. Il est inconcevable que, sur des théâtres décents, on ose hasarder des parades aussi ridicules que celle du Moine Bacon, ou l’'Arlequin Junior (1). Elles sont exactement calquées sur nos pantomimes de boulevards, à cela près que le choix n’en est pas aussi heureux, l’ensemble si parfait, et l’exécution aussi magique qu'en France. Mais comment, après avoir pleuré avec madame Siddons (2), ou ri avec madame Abingdon (3), peut-on se dégrader jusqu’à applaudir à des tours de force ou de gibecière dignes tout au plus des tréteaux mobiles de la foire ?

Ces pasticcio burlesques sont presque tous assaisonnés de plaisanteries contre les Français. Par exemple, dans l’ Arlequin Junior, on voit un tapageur anglais qui veut faire le coup de poing avec un petit-maître français et qui le met en fuite; et ce trait de bravoure fait rire les {rue born Englishmen. On y voit encore la Caisse d’escompte se changer en ballon, lequel ballon s’envole, au grand regret des porteurs de billets ; et cette allusion paraît très ingénieuse. On y voit des alguazils qui arrêtent dans la rue un malheureux débiteur et le conduisent en prison. Et cela s'appelle le Tableau de Paris, comme si Londres n’offrait pas les mêmes scènes. Rien de si rare à Londres que ce qu’on appelle une bonne plaisanterie. La liberté d’en faire et d’en publier surtout est peut-être ce qui la tue. Il n’y a pas de jour où les boutiques ne soient chamarrées de caricatures nouvelles : il en est peu qui ne soient pas dégoûtantes. Pour les faire entendre, les peintres spirituels suspendent à la bouche de leurs personnages une sentence. En voici une qui cependant m’a paru ingénieuse. Fox déclame devant un miroir, et ce miroir réfléchit la figure de Cromwell : Se non

(1) Je ne suis pas en mesure de dire ce qu’étaient ces pièces, qui étaient sans doutedes pantomimes, genre alors très en faveur à Londres.

(2) Sarah Kemble, mistress Siddons (1755-1831), célèbre actrice tragique dont Gainsborough et Lawrence ont immortalisé les traits.

(3) Frances Barton (1737-1815), au théâtre mistress Abington.

ê vero, almeno è bene trovato. Autre exemple qui donnera une idée du goût anglais en fine plaisanterie : ïil est tiré du Lord Mayor's Day. Un de ces Anglais qui, chargés d’un embonpoint énorme, ne vivent que pour manger, s’évanouit. On le secoue, on le pince, on lui apporte des eaux de senteur, on l’inonde ; rien n’opère ; une bonne vieille lui met sous le nez une énorme pièce de roast-beef, et il ressuscite.

Encore aujourd’hui les directeurs des théâtres anglais déshonorent leur scène par des bouffonneries aussi plates que rebattues contre les Français. A quelles classes d'hommes croient-ils ainsi devoir plaire? Jusqu'à quand les auteurs comiques copieront-ils des sarcasmes surannés ? Quand enfin voudront-ils devenir philosophes, et chercher à détruire l’antipathie qui règne entre les deux nations, au lieu de la fomenter ; les porter à s’aimer, à s’estimer, au lieu de les exciter à se ridiculiser, à se haïr ? Le premier poète anglais qui osera défendre sur la scène ces sentiments de cosmopolitisme méritera bien de l’humanité et sera sûr de l’immortalité, au moins dans la mémoire des gens de bien.

Il y avait à Londres deux auteurs capables de tenter cette révolution, Sheridan et Colman. Elle était digne de leurs talents, et ils eussent été secondés par les grands acteurs dont leurs théâtres étaient remplis ; car il faut convenir, à la gloire du théâtre anglais, que le nombre des bons acteurs, dans le tragique et dans le comique, est bien plus considérable à

Londres qu’à Paris. Ce grand nombre résulte uniquement

de l’émulation et de la concurrence. J’ai vu Henderson (1), et Crawiord, Kemble et Siddons ravir également les spectateurs à Covent Garden et à Drury-Lane. Il n’y avait qu’une actrice dans le comique qui paraissait n’avoir point de rivale, madame Abingdon.

Sheridan, quoique membre de la chambre des Communes,

(1) John Henderson (1747-1785), appelé le « Roscius de Bath » ; il jouait à Haymarket avec un très grand succès.

Ann Spranger Barry, au théâtre mistress Crawford (1734-1801). Son triomphe était dans le rôle de Desdemona.

John Kemble (1757-1823), le frère de M°$ Siddons, arrivait précisément en 1783 à Londres, où il fut régisseur du théâtre de Drury-Lane.

était alors directeur d’un théâtre. On lui devait entre autres comédies remarquables l’Ecole du Scandale (1). Colman, auteur d’une traduction en vers d’Horace que les journalistes ont beaucoup vantée, était, comme Sheridan, directeur d’un théâtre et auteur de plusieurs pièces estimées. En réformant les préjugés de leur nation, ils eussent purifié son goût et se fussent ouvert une nouvelle carrière.

Donnez à une nation un goût universel, des idées étendues et ses poètes seront grands. Rétrécissez le champ des idées, et le génie se rapetisse, devient nul. Ne serait-ce pas une des causes du déclin de la poésie du théâtre en Angleterre ? On n’adore que Shakespeare, il faut donc ou l’imiter ou s’exposer à n’être pas goûté. Or, l’écrivain qui imite rampe presque toujours.

Non pas que je veuille ici décrier ce père du théâtre anglais, et me joindre à la foule des anti-Bretons qui l’appellent extravagant. Avant que de lui faire son procès, et le procès de ce théâtre, songeons que Shakespeare est en possession des hommages de la scène depuis trois siècles, que les plus grands hommes, les poètes les plus distingués ont brûlé de l’encens au pied de sa statue ; pensons qu'aujourd'hui même où le théâtre grec est mieux connu, où la régularité des pièces françaises n’est pas ignorée, pensons qu’une foule d’hommes de tous les rangs admirent encore cet extravagant ; que les gens de lettres le défendent, le divinisent ; pensons que ce n’est point ici seulement illusion, fanatisme, que la nature ellemême rend hommage à Shakespeare dans les larmes que ses scènes arrachent aux spectateurs, et, d’après cela, osons dire que c’est un fou, que ses admirateurs sont des frénétiques ; osons faire le procès à trois siècles et à des milliers d'hommes éclairés (2)! Non, soyons sobres de censures, si nos rivaux sont sobres d’éloges ; détruisons le préjugé qui restreint le culte à une seule idole, mais ne détruisons pas l’idole même.

En parlant de ce poête célèbre, je dois dire un mot de l’un

(1) The School for scandal, 1777.

(2) Cf. la lettre de Me Roland à Varenne de Fenille, du 21 mars 1789. ,

des mille et un commentateurs qui se sont présentés pour l’expliquer ; car Shakespeare, qui compte à peine trois siècles d’existence, a déjà l’honneur d’être aussi peu entendu qu’Homère et d’avoir autant de commentateurs que lui. L'univers scientifique croyait qu’il n’était pas possible d’aller au-delà des commentaires de l’oracle de l’Angleterre, du docteur Johnson. Capell (1), l’une des anciennes connaissances de Maty, prétendait l’éclipser ; il avait compilé pendant vingttrois ans, et il avait produit trois gros volumes in-4° de notes et de variantes. Il soutenait que tous ses prédécesseurs l’avaient volé, que lui seul entendait Shakespeare.

A quelle torture on met ce pauvre esprit humain-! Le forcer de lire trente à quarante volumes in-4° pour entendre une vingtaine de tragédies.

A quoi sert toute l’érudition de Steevens (2), de Johnson ? A-t-elle fait verser une larme de plus aux spectateurs attendris ? Le spectateur pleure ou rit suivant qu’il entend, qu'il. sent ; et il sent avec ses organes, et non avec ceux du commentateur.

Je m'amuse quelquefois, je l'avoue, à lire leurs notes,comme à la foire je m'amuse à voir faire des tours de force. C’est toujours de plus fort en plus fort. Quelle incertitude ne doit pas jeter sur la science de la critique cette multiplicité de commentateurs ? Et quelle idée prendra-t-on de eelle qui s’escrime sur les anciens, quand on la voit si malheureuse pour interpréter même les modernes ? On entend à peine Shakespeare, mort il y a trois siècles, dans sa patrie même, lorsque la même iangue, les mêmes mœurs, les mêmes lois subsistent : comment se flatter de pouvoir entendre Homère, si loin des lieux qui l’ont vu naître, si loin de son siècle, lorsqu'il reste à peine quelques décombres des villes qu’il chante, lorsqu'il ne reste plus aucune trace de l’esprit, du caractère des Grecs,

(1) Edouard Capell (1713-1781) avait donné en 1780 une édition de Shakespeare. Après sa mort on publia, en 1783, ses notes et commentaires sur Shakespeare en 3 vol. in-4°.

(2) George Steevens (1736- 1800) avait donné deux éditions de Shakespeare et collaboré à oo de Johnson.

lorsque leur langue s’est abâtardie dans la bouche d’esclaves ou de pirates ?

En réfléchissant sur le travail immense de Capell, Maty lui demandait quel démon un jour avait pu le porter à s’infliger un supplice aussi cruel que celui de copier vingt fois la même tragédie, de dévorer tous les bouquins, se martyriser le cerveau pour déchiffrer mille mots inintelligibles ? L'amour de la gloire, répondit-il. A coup sûr, cet homme calculait mal ; car appréciez cette gloire : elle consiste à se voir imprimé, relié, loué par des ignorants, censuré par des grimauds, volé par des plagiaires ; en un mot, elle consiste à dire : j’ai vécu pendant quelques heures dans l’opinion de quelques personnes. Voilà 1a récompense de vingt-trois ans de travaux.

Un des littérateurs les plus distingués avec lesquels je me sois trouvé en relation à Londres est l’auteur de l’Histoire de la décadence et de la chute de l’empire romain (1). C'était un petit homme, plus gros qu’il n’était haut, et dont toute la personne était fort remarquable par son extrême laideur et sa difformité. Je ne m'’arrêterais pas à cette puérile observation, si la nature même de notre première entrevue n’avaitpas roulé sur sa figure autant que sur son esprit. Je m'étais chargé de quelques notices pour une Galerie historique (2) à laquelle ont travaillé La Harpe, Marmontel, Villar, etc. ; à ces notices il était joint des portraits. Je demandai à Gibbon la permission de faire graver celui qu’un artiste célèbre avait peint quelque temps auparavant, et je le priai de joindre à cette faveur sa notice même, qui ne pouvait être mieux rédigée que par lui : il me promit tout, et je vis, quoiqu'il m'’ait fait trop attendre l’effet de sa promesse, qu’il n’était pas plus fâché de transmettre à la postérité la mémoire de sa vie que les traits de son singulier visage.

Gibbon avait longtemps habité Paris, où les académiciens l’avaient beaucoup fêté; mais, malgré cet accueil qu’ils

(1) Gibbon.

(2) C’est peut-être la Galerie universelle des hommes qui se sont illustrés dans l'empire des Lettres, faite sous la direction de Sulpice Imbert de la Platière, et qui parut en 1787, en 8 vol. in-4°.

avaient aussi prodigué à Sterne et à plusieurs autres, l’historien de l’empire romain avait conservé un plus doux souvenir de son séjour parmi les simples citoyens suisses que parmi nos beaux esprits. Il ne se rappelait le lac de Genève qu'avec délices ; aussi, après un nouveau voyage en France, il se hâta de regagner ses bords enchantés, où je le crois maintenant fixé (1).

Je viens de nommer Sterne : il avait cessé de vivre depuis plus de douze ans (2) quand je me fixai en Angleterre ; mais sa mémoire était vivante encore dans le cœur de plusieurs personnes de ma connaissance, ses anciens amis, et ses aventures amoureuses, ses distractions, sa gaîté, l’originalité de son caractère, ont fait souvent le charme de nos entretiens : je ne parle pas de ses écrits, qui vivront éternellement dans l’esprit de tous les hommes éclairés et de tous ceux qui voudront chercher la philosophie la plus profonde et la plus touchante au milieu de la fougue du style le plus enivrant. La mêre de miss Capper avait été l’amie de Sterne, et elle avait assisté à son mariage en 1741. Le mariage avait eu lieu un samedi. Les paroissiens du burlesque auteur de Tristram Shandy, informés de cet événement, et sachant qu’il devait prêcher le lendemain à sa paroisse, s’y étaient rendus en foule pour voir la nouvelle mariée, qui fit son entrée dans l’église derrière son mari, et essuya toutes les observations que chacun peut faire en pareille circonstance. Au moment où Sterne monta en chaire, tous les yeux se fixèrent sur lui, et chacun, curieux de connaître le texte qu’il allait choisir pour son sermon, prêtait une oreille attentive. Sterne commença par ces mots : « Nous avons pêché toute la nuit sans attraper de poisson... » L’auditoire ne put se contenir : les uns prenaient leur mouchoir pour étouffer leurs ris, tandis que les vieillards tâchaient de garder une contenance sévère en écoutant le

(1) Gibbon avait quitté Londres en 1783 pour aller s’établir en Suisse, près de Lausanne. C’est là qu’il acheva son Histoire en 1787. Il rentra en Angleterre en 1793, et mourut à Londres au commencement de l’année suivante.

(2) Mort en 1768.

facétieux prédicateur. Lui ne s’était ému de rien, et continuait son sermon, dans lequel chacun cherchait les malignes allusions que le pasteur ne semblait pas épargner. Son sermon, du reste, fut un des plus beaux qu’il ait prononcés : les uns l’admiraient, les autres riaient aux éclats ; et il n’y eut que madame Sterne qui en parut vraiment scandalisée.

Miss Capper, de qui Je tiens cette anecdote, était, je le répète, la personne à qui nous étions le plus attachés. C'était presque la seule société de mon épouse, qui avait les mêmes principes en morale. Ah ! si j’avais pu écouter ou suivre les conseils de ces deux précieuses amies, combien de chagrins Je me serais épargnés! Mais je les entendais, je les plaisantais, car que leur répondre, puisque J'étais forcé de me livrer au genre de vie que j'avais adopté ? Attaché à mon cabinet, et ne sortant que pour affaires, à peine donnais-je quelque temps à ma famille. Etait-ce faute de tendresse? Non. J’ai consulté mon cœur ; il ne peut me tromper, il était tout à ma femme et à mes sœurs ! Mais l’ardeur pour faire prospérer mon entreprise m’emportait. Je me rappelle encore quelques promenades délicieuses que je fis avec Félicité, dont la grossesse était alors avancée, dans une commune qui est près de Londres, du côté de Newman street ; nous étions presque seuls : c'était cette solitude que je recherchais. Nous n’étions jamais plus heureux que livrés à nos idées.

J'ai souvent pensé que si le ciel m’'eût fait naître avec quelque fortune et m’eût laissé tous mes goûts, j'aurais été le meilleur mari, le meilleur père et le citoyen le plus ardent pour le bien public ; mais j’ai été contrarié par des besoins sans cesse renaissants, par la nécessité de soutenir ma famille ; il fallut toujours employer mes talents au dehors, et m’arracher de ceux que je chérissais pour pouvoir leur

être utile.

Jamais je ne sentis plus cruellement combien il est dur d’être gêné dans sa fortune, avec un cœur libéral et brûlant de faire le bonheur des autres, que dans les premiers mois de 1784. A cette époque, j'avais dépensé pour mon établissement tout l’argent que mon associé y avait versé. Les souscripteurs arrivaient lentement ; cependant on entrevoyait dans l’avenir le moment où tout devait prospérer ; mais il fallait pour l’accélérer quelques nouveaux fonds ; les premiers étaient visiblement trop médiocres. Je n'avais demandé qu’une somme de quinze mille livres lorsque le double et le triple eût été à peine suffisant (1). J’avais trop présumé du succès, suivant mon usage; je comptais d’ailleurs sur l'addition que m'avait promise mon associé en cas de besoin, et me berçant deses promesses, j’avais banni toute inquiétude. Mais je fus bien détrompé quand j’eus recours à lui.

Desforges s'était bercé comme moi de songes qu’il devait lui-même faire évanouir. Tandis que je le payais par une confiance imprudente, nous apprîimes que la permission accordée pour mon journal en France avait été suspendue, et qu'il s'élevait du moins des difficultés dans son entière exécution; il fallait les prévenir. J’étaisnécessaire à Londres, Desforges partit pour Paris, non sans m'avoir encore accablé de protestations d'amitié et de désintéressement.

À peine était-il arrivé que la suspension avait été levée; c'était un grand bonheur, car en descendant de voiture Desforges gagna une entorse qui le tint dans sa chambre durant deux mois, ce qui ne l’empêcha pas de me faire payer

(1) Sur toutes ces affaires d'argent entre Brissot et Desforges, on trouvera d’amples renseignements dans la Réplique de J.-P. Brissot à Charles Théveneau de Morande.

depuis deux cents livres pour frais de voitures. Le libraire Périsse (1) avait heureusement aplani toutes les difficultés, tandis que Desforges remettait sa jambe ou amusait de son clavec n lasociété qui venait compatir à sa souffrance.

Ma situation à Londres n’était pas tout à fait si douce ; car au Tableau de l’ Angleterre j'avais encore joint une nouvelle occupation (2)......

Ce Tableau de l'Inde parut sous forme périodique, comme

celui de l’Angleterre ; en le publiant pour mon compte je n’eusse point été coupable, et j’en fis le sacrifice à la société du Lycée, parce que j'imagina qu’en le donnant gratis aux . souscripteurs de cet établissement j’en augmenterais le nombre.

Rien ne pouvait être plus utile à l’avancement des lumières et de la liberté que mon Lycée de Londres. Mais lorsqu'il fallut enfin l'ouvrir, une foule d'obstacles s’élevêrent autour de moi, et le premier qui m’arrêta fut l’emplacement nécessaire aux assemblées. J'avais pourtant trouvé un local tel queje pouvais le désirer. David Williams, que je fréquentais assidûment, consacrait alors tous ses moments au perfectionnement de la politique, sciente dans laquelle il formait des élèves qui pourront un jour faire disparaître les taches dont la constitution de l'Angleterre est ternie. Il faisait un cours fort suivi par tous les membres de la Société constitutionnelle, et même par les membres les plus éclairés du parlement, qui s’honoraient tous d’être comptés parmi ses 4mis. Le nombre de ceux qui venaient l'écouter ayant forcé Williams à chercher un plus vaste

(1) Périsse le jeune, probablement de la grande famille des libraires de Lyon, était établi à Paris, Pont Saint-Michel, et c’est lui qui éditait le Journal du Lycée de Londres, ainsi que le Tableau de l'Inde.

(2) Suivent deux pages, où Brissot parle d’un troisième périodique publié par lui à Londres (Le Tableau de l’Inde),et quisont tirées textuellement de sa brochure de 1791, Réponse de J.-P. Brissot à tous les libellistes. Je les supprime.

emplacement, il m'avait généreusement offert de partäger celui qu'il avait choisi, en gardant à sa charge presque tous les frais qu'il avait déjà faits pour lui. J’allais accepter sa proposition, mais alors commencèrent les difficultés et les tracasseries ; Desforges n’avait encore payé que dix mille livres sur les quinze qu'il devait. Ces dix mille livres et beaucoup plus avaient été employées dans les frais d'impression de nos journaux et de nos prospectus ; Je ne voulus pas

prendre de nouveau sur moi la charge de trois cents guinées

qu'il me fallait pour le local de notre établissement. Je demandai à Desforges le dépôt de la somme qu’il redevait ;

non seulement il me refusa, mais même il me témoigna dès

lors le désir de rompre la société : cette demande était le fruit des intrigues de mes ennemis et des spéculations commerciales qu'ils avaient formées. Je n’aurais pas balance, si } eusse eu des fonds ; mais dénué de ‘tout moyen, Je fus forcé non seulement de continuer la société avec lui, mais, à son refus, de recourir à.d’autres bourses, pour soutenir mon entreprise que je ne voulais pas abandonner. L’Angleterre ne m'en offrait aucune, je n’en pouvais espérer qu’en France. Il fallut donc y passer. Je me préparais à ce voyage, lorsque mes premiers malheurs vinrent tout à coup fondre .sur moi.

Ici commencent les persécutions de Swinton et de Mo-

rande. Mon imprimeur, que j'avais toujours bien payé,

poussé par les instigations de ces deux hommes, et peut-être par Desforges lui-même, me fit demander l'argent qui lui était dû pour le Journal du Lycée. Je lui avais donné une traite de vingt guinées sur Paris ; elle avait été protestée par un malentendu ; il me la rapporta : je lui en acquittai le montant. Je ne lui cachai pas que mes affaires exigeraient peut-être que je fisse un voyage en France, mais qu'avañt de partir je solderais son compte en entier ; il me répondit: qu'il n’avait aucune inquiétude, et qu'il serait content de

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toutes mes dispositions. Il me quitta, et je me reposai sur ces paroles.

Je n’avais jusqu'alors éprouvé que des honnêtetés de la part de Cox, chez lequel je faisais imprimer depuis dixhuit mois : mes procédés à son égard semblaient m'avoir gagné son estime. Il m'offrait ses services, m'’invitait à dîner, me serrait affectueusement la main. Je croyais à toutes ses démonstrations. On me l’avait peint comme un Tartufe, comme un traître : on avait cherché à éveiller mes craintes et ma défiance. J’aimais à croire qu’on s'était trompé ; c'était moi seul qui me trompais.

Le surlendemain du paiement que Je lui avais fait, 1l m'envoie un officier public. C'était un jour de poste, et je m’enfermais régulièrement ce jour-là. On refuse la porte à l’alguazil ; il retourne chez l’hypocrite Cox. Celui-ci craint que je n’aie découvert son infâme manœuvre; il craint que, pour échapper à sa poursuite, je me sois caché. Afin de s’en assurer, il m'envoie le compositeur chargé de mon ouvrage, sous prétexte de quelques éclaircissements à lui donner, et il le fait suivre par le sbire.

Suivant les lois anglaises, la maison d’un débiteur est un asile sacré ; le créancier ne peut jamais le violer. Si le baïllif ne peut s’y introduire par douceur, si on lui en refuse la porte, il ne peut employer la force pour se la faire ouvrir; s’il y avait recours il serait criminel, on aurait droit de le tuer. L’adroit baïillif se présente à la suite de mon compositeur ; le domestique le laisse entrer sans difficulté : alors il me déclare que je suis son prisonnier.

Je tombai des nues. « Quoi ! arrêté sur la requête de Cox ! — Oui, monsieur. — Mais il était là hier. Là, je lui dis qu’avant de partir je terminerais son compte ; il doit l'être, il le sera ces jours-ci. — Je le crois ; mais voilà le warrant. » Il n’y avait rien à répondre. Ciel ! de quelle angoisse mon âme fut déchirée en me voyant obligé de subir et la honte et

la douleur de cette fatale arrestation ! Jamais je n’avais éprouvé pareil malheur, et l’idée seule m’en avait souvent indigné. Mais que faire ? je n’avais pu prévoir la conduite infâme de l’imprimeur, et Je ne pouvais dans cet instant désarmer l’alguazil qui me pressait de le suivre. Hélas ! étranger, ignorant les lois, devinant la source de cette intrigue, et ne sachant où elle pourrait s'arrêter, j'étais ce jour-là séparé de mon frère, sans conseil, et, pour comble d’infortune, n’osant même élever la voix dans mon cabinet. J'étais père depuis quelques jours (1) ; Félicité était singulièrement affaiblie par sa couche qui avait été longue et douloureuse. Qu’allait-elle dire, si je passais vingt-quatre heures sans la voir ? Quelle inquiétude ne la tourmenterait pas ? car pouvais-je espérer de rentrer avant un Jour ou deux ? Je prévins mes sœurs, avant de partir ; je leur recom-

mandai de tranquilliser Félicité, en lui alléguant différents prétextes pour excuser mon absence. Combien de larmes je versai dans cette funeste chambre d’arrêt où l’huissier me renferma | Cette prison n’avait pourtant rien de triste et de lugubre ; à l’exception des barreaux des fenêtres, j'aurais pu me croire encore chez moi. Il faut avouer que si l’on arrête un débiteur à Londres, on a pour luiles plus grands soins, et qu’on le traite du moins avec humanité. C’est un exemple qu’on devrait bien imiter en France à l'égard de tous les prisonniers.

Mais ces adoucissements ne pouvaient diminuer mes angoisses ; je me peignais à chaque instant mon amie inquiète et accablée par sa douleur, n’offrant qu'un lait dangereux à ce pauvre enfant que je venais de recevoir dans mes bras. Le ciel ne m’abandonna pas ; car c’est à sa bonté que je dois attribuer différents secours qui me mirent à portée d'opérer mon prompt élargissement.

(1) Naissance de Félix Brissot, 25 avril 1784.

À peine étais-je installé dans la maison d’arrêt, que j'avais vu paraître Latour, toujours gai et sans souci ; il venait me recommander de bien me divertir ; il me parlait de cette affaire comme d’une bagatelle qui arrivait à tous les honnêtes gens, comme d’un accident qu'il avait -essuyé dix fois, et qu'il était chaque jour à la veille d’essuyer encore. Desforges, qui avait accompagné Latour, me tenait un langage tout différent. C'était pour lui, c'était à cause de lui que j'étais dans cette affreuse position ; il affectait d’en être consterné ; il me protestait qu’il prenait une grande part à mes peines, et, pour me le prouver, il m'apportait quelque argent qu’il avait, paraît-il, emprunté à un ami. Je ne pus paraître insensible à ce procédé. J’oubliai tout ressentiment, J'oubliai même que je n’étais là, que Je ne soufirais que pour lui. Je voulus bien croire que les monts d’or et tous les millions de Desforges s'étaient évanouis, qu'il en était réduit à emprunter quelques pistoles pour me tirer de l’embarras où notre entreprise et ses procédés m’avaient mis ; mais qu’était-ce que la somme qu’il m'apportait ? Elle ne pouvait me délivrer, et Desforges le savait aussi bien que moi.

Heureusement que mon excellente belle-mère m'envoya à cette époque une traite de cinquante guinées. Je n'oublierai jamais non plus les services qui, dans cette circonstance, m'ont été rendus par un anglais que j'avais connu dans la maison de Swinton, et qui était précepteur de ses enfants. Retiré à Basersey (1), dans une académie qu'il dirigeait avec peine, dès que le bienfaisant Perks apprit mon malheur, il accourut, me donna seize guinées, produit de ses épargnes ; il'me pria de ne pas m'occuper du remboursement. Un autre de mes amis, que je n’ai point encore

(1) Localité inconnue. Probablement Battersea, comté de Surrey, à l'O. de Londres, aujourd’hui englobée dans la ville.

nommé, et à qui j'ai voué une profonde estime, me prodigua tous ses soins et toutes les consolations que sa situation

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lui permettait. C'était Bridel (1), professeur de français -

à Londres. Nous avions été camarades de collège, et je

l’avais perdu de vue depuis que les mauvais traitements …

dont l’accablait son père, avocat à Chartres, l’eurent forcé d’aller chercher son pain dans une terre étrangère. Bridel s'était fixé à Londres ; il y avait acquis cette habitude de réfléchir, cette solidité, cette constance dans ses attachements, vertus si rares en France. Je n’allais jamais chez

lui sans être édifié. Sa famille était nombreuse ; il la soute-

nait et l’élevait dans de bons principes. Bridel vivait dans l’obscurité ; mais il était bien plus heureux que moi, qui poursuivais une vaine gloire, le désir d’être utile aux hommes. Si jamais vous retrouvez Perks ou Bridel, mes enfants, soyez reconnaissants envers eux, ils ont essuyé les larmes de votre père.

Avant de sortir du lieu où il m'avait fait conduire, j’envoyai chercher l’imprimeur. Je voulais le payer de mes mains et lui reprocher en face sa perfidie. Il refusa de venir. Ce refus me convainquit de la vérité de mes soupçons sur le principe de sa conduite ; il en eût rougi devant moi ; rien de personnel n’avait pu l’engager à agir ainsi. Tant de perfidie lui était étrangère. Il n'avait été que l'instrument de Swinton et de Morande, qui avaient déjà commencé leurs attaques contre moi dans le Courrier de l’Europe, et qui s'étaient indignés que j'eusse défendu Price et soutenu contre eux une opinion de Kirwan. Cox imprimait le Courrier ; il était dans leur dépendance ; ses affaires ne lui permettaient pas de perdre l’impression d’une feuille qui lui paraissait plus assurée que mon journal. Swinton, pour qui

(1) Ed. P. Bridel, traducteur de l'Histoire des quakers, de Guillaume Penn. — Voir Patriote français du 2 avril 1791, et unelettre de Me Roland à Bancal du 20 juin de la même année.

tout moyen de nuire était bon, l’avait forcé de me mettre le pistolet sous la gorge, et il avait mieux aimé m'immoler que de s’immoler lui-même. La conduite que Swinton et Morande tenaient à mon égard depuis quelque temps et leurs diatribes imprimées contre moi n’ajouta ent que trop - de semblance à cette explication.

À peine avais-Je été délivré de ma courte captivité, que Je m'étais hâté de me rendre auprès de Félicité : je la rassurai; mais elle ne me confia pas tous les chagrins qui dévoraient son âme, et je devais, pour ménager sa sensibilité dans le triste état où elle était, lui dissimuler les miens. Les ressources me manquant à Londres, je crus ne devoir pas perdre un moment pour me rendre en France. Mes ennemis m'épialent, m’environnaient de tous les côtés pour me tendre des piéges. Je logeais dans ma maison le plus cruel et le plus perfide de tous ; c’est lui qui, sous le voile de l’amitié, machinait les plus noires trahisons ; mais comment dérober toutes ces craintes à ma sensible épouse ? Elle languissait dans son lit, et mille inquiétudes sur elle et sur notre enfant assiégeaient son esprit ; je crus que son bonheur même me commandait le silence, et je partis en lui annonçant seulement la nécessité de recourir à mes amis en France pour soutenir notre établissement. J'ignorais toutes les larmes que lui fit verser ce départ précipité, mais, Ô mon amie ! quelle était ton injustice de l’attribuer à un défaut de tendresse ! Hélas ! tu ne sentais pas mes déchirements, et tout le regret que j’éprouvais en te laissant dans une situation aussi douloureuse et en te dissimulant mes profonds chagrins !

Pour donner une idée de la faiblesse de mon cœur, de la facilité avec laquelle je me laissais aller à tous ses mouvements et de l’ingratitude dont j'ai été payé, il faut citer la scène qui précéda de quelques heures mon départ pour Paris.

J'ai dit que Desforges s'était tout à fait livré à Pelleport et que celui-ci, dupe comme moi de ses fanfaronnades, des millions qu’il prétendait avoir à sa disposition, cherchait par tous les moyens possibles de plaire à Desforges et de le captiver. De son côté Desforges ne voyait rien de plus beau que les projets que la féconde imagination de Pelleport enfantait chaque jour ; son association avec moi lui paraissait de plus en plus incapable de satisfaire les désirs gigantesques qu'il s’en était formés, et Pelleport avait le plus grand soin à augmenter son dégoût pour notre entreprise et pour moi. Cependant je vois arriver Desforges tout consterné, qui me conjure de monter avec lui dans une voiture qui m'’attendait. « Et pour quoi faire? lui dis-je, étonné de son émotion ; qui me demande ? et où voulezvous me faire aller ? — Je viens de voir arrêter le marquis de Pelleport, me dit-il ; on l’entraîne s’il ne fournit à l’instant une caution. Vous savez qu'il n’a ici ni ami ni argent : c'est à vous qu’on l’a recommandé; au nom de ses enfants, sauvez-le ; faites pour lui ce que je ne puis faire moi-même ; vous savez que je n’ai pas une guinée à ma disposition, et qu’on n'acceplerait pour rien ma signature (Desforges se rendait justice) ; sauvez ce pauvre Pelleport : c’est un service qu'il attend comme moi de votre amitié. »

Je ne m'inquiétai pas si Desforges, pressé d’un si vif. intérêt pour son nouvel ami, n’était pas de moitié dans cette affaire. Je ne vis que les deux enfants de Pelleport abandonnés et mourant de faim ; je ne songeai qu’à un nouveau service à lui rendre, et j'y volai. Je donnai ma signature. Pelleport fut libre ; je ne sais en quel état déplorable il était réduit ; je fus obligé de lui offrir jusqu’à ma bourse pour dîner, car le sensible Desforges donnait des pleurs à son infortune, mais ne voulait ou ne pouvait pas la soulager d’une obole. Et ce fut quelques jours après ce service que l’un et l’autre renouvelèrent leurs diatribes

contre moi, qu'ils eurent la lâcheté de me décrier partout après mon départ, et de se Joindre à mes dénonciateurs. Et ils ont ajouté à toutes ces infamies celle de laisser l’engagement que j'avais contracté pour eux à ma charge.

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