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gardé le silence. Je puis assurer encore que Vaublanc n’a, depuis le 10 août, donné aucune preuve de ce courage qu'il affichait auparavant avec tant d’ostentation.
Mathieu Dumas est le seul des Feuillants qui ait montré du courage jusqu'à la fin de la Législative; mais un trait doit le peindre : le 12 ou le 13 août, il vint à la Commission extraordinaire ; il avait l’air abattu, et me dit : « Que ne me disiezvous, il y a un an, que vous vouliez arriver à la république? je vous aurais donné la main. »
Ainsi que Lafayette, Mathieu Dumas avait peut-être au fond du cœurun certain penchant pour la République, ce quine. les empêchait point de faire la guerre aux républicains. Comme lui, il avait pris goût à la liberté en Amérique, et il crut devoir en tout l’imiter dans la manière dont il fallait la servir. Il fut un de ses plus dévoués défenseurs à l’Assemblée. Il le défendit envers et contre tous, et à tout propos. Lorsque Chambonas vint notifier l’évacuation de Bavay par les Autrichiens qui devaient bientôt y rentrer, Mathieu Dumas ne perdit pas même cette occasion de s’émerveiller sur la profondeur et la sagesse de nos généraux qui, en ouvrant la frontière aux ennemis, avaient sans doute prévu qu’ils n’abuseraient pas de cette complaisance. Si Mathieu Dumas avait prétendu faire une plaisanterie, elle était très plaisante ; mais ce qu’il y a de plus plaisant, c’est que ce n’était pas une plaisanterie.
En répondant à tous les avocats de la plus mauvaise cause, en demandant solennellement, comme je l’ai fait, le décret d'accusation contre Lafayette, j’avais cru devoir expier l’erreur d’avoir si longtemps aimé et estimé cet homme dont la conduite m'avait été et devait plus d’une fois encore m'être imputée à crime. L'Assemblée, frappée des arguments par lesquels j'avais principalement réfuté Dumolard et Vaublanc (car le plaidoyer de celui-ci n’était, à quelques déclamations près, qu'une seconde édition des moyens présentés par le premier), ordonna l’impression de mon discours, et ferma la discussion sur la demande même du côté droit, dont les mesures étaient parfaitement prises, et la partie très bien liée.
Les secrétaires (1), qui probablement étaient dans le secret, se réunirent pour recueillir les voix. Le projet de décret d'accusation, mis en délibération par assis et levé, est rejeté. . Merlet, qui présidait et qui craignait sans doute le soulèvement de l’opinion publique à la suite d’un pareil bill d’indemnité, lève aussitôt la séance. On le force de rester, on provoque l’appel nominal. Les amis de Lafayette, qui n’osaient apparemment se montrer à découvert et qui ne s'étaient pas comptés, combattent l’appel nominal; il s’effectue enfin malgré eux ; et, à leur grand étonnement peut-être, Lafayette fut absous à une majorité de plus de deux cents voix (2).
Lafayette, en donnant sa démission, après les scènes de: - désobéissance qui avaient fait prévaloir le veto populaire sur la volonté du roi de se rendre à Saint-Cloud, avait retrempé sa popularité. La démarche des sections accourues pour le supplier de reprendre son commandement était pour lui un véritable triomphe ; mais bientôt la fuite de Louis XVI confié à sa garde vint accuser son défaut de vigilance. On le soupçonna même d’une connivence coupable, et ses ennemis dans tous les partis trouvèrent dans cet événement des motifs de l’accuser ; il avait favorisé et prémédité en même temps l’arrestation, disaient les royalistes ; les autres prétendaient qu’il était complice de l’évasion, et que l'arrestation avait eu lieu contre son gré. Quoi qu’il en soit, il cessa dès ce moment
(1) « Il faut en excepter Lecointe. » (Note de Brissot). — C’est Lecointe-Puyraveau.
(2) M. de Montrol, dans l'Avertissement du tome III de son édition, nous prévient que «les fragments divers sur Moreau de Saint-Méry, Mably, Garat, Bernardin de Saint-Pierre, Granville Sharp, Lafayette, qui forment le chapitre XIV de ce 3° volume, et par conséquent devrait prendre place ici, auraient pu être supprimés ou du moins imprimés séparément à la fin du volume... ». C’est indiquer clairement que ce sont des articles de Brissot introduits arbitrairement dans le récit. Je ne puis donc que les retrancher, d’autant plus qu’un de ces morceaux, sur Mably, se retrouve textuellement dans le Patriote du 11 juin 1791.
d’être l’idole du peuple. Placé ensuite à la tête de l’armée qui” devait protéger l’intégrité du territoire, il ne sut pas s’emparer de l’esprit des soldats, afin de resssaisir l’influence qu’il avait perdue. Un beau jour, il rêva qu’il avait les troupes dans. sa main, et du camp il osa fulminer contre les factions et les clubs qui poussaient au renversement de la royauté ; il fit plus, il vint menaçant au sein de l’Assemblée ; mais sa voix y fut méconnue ; il avait quitté son poste, et pour cette infraction il lui fallut subir les réprimandes de Guadet, puis s’en aller comme il était venu, après bien des efforts inutiles pour s’assurer les moyens d’une réaction. On avait déjà proposé de le mettre en accusation, j'insistai de nouveau pour qu’on n’hésitât plus à le faire, et ma demande fut fortement appuyée. La discussion sur la dénonciation dirigée contre Lafayette ne pouvait être reprise dans des circonstances moins favorables pour lui. La réponse de Luckner à Bureaux de Pusy : « Si Lafayette marche sur Paris, je marcherai sur lui », devenait d'autant plus vraisemblable que, depuis que Lafayette avait blâmé ouvertement la journée du 20 juin, sa réputation de véritable ami de la liberté se trouvait ternie par bien des réminiscences de sa conduite antérieure. La lettre et le discours du général avaient été renvoyés au comité, jusqu’à l’arrivée de Bureaux de Pusy, mandé à la barre. Lafayette reçut le décret à l’armée ; il retarda de deux jours, à cause de quelques dispositions militaires, et se présenta, apportant le désaveu de Luckner et toutes les pièces constatant la fausseté de l’accusation. L’indignation monta son éloquence au ton des expressions les plus violentes. Il interpella ses accusateurs : « Je leur arracherai, dit-il, le masque d’hypocrisie dont ils se couvrent, et je les livrerai nus au mépris, à l’indignation publique. » Son accent et sa voix avaient imposé aux tribunes même qui étaient si animées contre lui; son regard, si lent de coutume, fut presque étincelant ; il parut à la fois énergique et vigoureux : on l’invita aux honneurs de la séance. Guadet, dans un discours où il déploya beaucoup d’habileté, lui reprocha d’avoir été membre du comité de révision dans l’Assemblée constituante ; c'était s’écarter du but de l’accu-
sation ; mais Guadet, dans l’impuissance d’établir la perfidie des intentions, recourait à une tactique souvent efficace, celle de prouver la culpabilité en accumulant des griefs en dehors de la cause. Comme la séance était bruyante et qu’il y avait de la vivacité parmi ceux qui se portaient les accusateurs du général, les fayettistes feignirent de croire qu’il y avait du danger pour leur idole ; l’accusé lui-même parut partager cette opinion, puisqu'il se crut obligé à des mesures de sûreté personnelle ; des membres de l’Assemblée lui offrirent des armes et leur escorte pour retourner chez lui : telle était l’effervescence du peuple de Paris, qu'il ne jugea pas prudent de passer la nuit dans sa demeure habituelle, et que dès le lendemain il repartit pour l’armée. On avait résolu de laisser cette impression s’effacer avant de revenir à l’examen de cette affaire. J'avais moi-même opiné pour l’ajournement, car il ne me semblait pas convenable que notre décision fût rendue sous l’influence d’une irritation si générale. Maintenant, ce délai n’avait plus le résultat qu’on en avait espéré ; i s’en fallait que le peuple fût apaisé. Quant aux dispositions de l’Assemblée, elles n’étaient pas plus mauvaises ; loin de - là, les fayettistes avaient eu tout le loisir de la travailler, et le succès de leurs manœuvres était très probable. Aïnsi que Guadet, je faisais partie du comité chargé du rapport ; nous étions au nombre des accusateurs : on demanda que nous fussions récusés comme parties intéressées. C'était évidemment là une pitoyable raison ; la France entière était partie intéressée, et pourtant la question ne pouvait être résolue que par des représentants de la France.
Le rapport fait par Jean Debry (1) énuméra les faits de l'accusation, rapprocha les lettres de Luckner et ses réponses verbales ; puis, saisissant la question dans ses rapports politiques et constitutionnels, il proposait le décret d’accusation, au milieu des applaudissements prolongés des tribunes. Vau-
(1) C’est dans la séance du 8 août 1792 que l’Assemblée législative, après un rapport de Jean Debry et un discours de Brissot, vota, par 406 voix contre 224, qu’il n’y avait pas lieu à accusation contre Lafayette.
blanc prit la parole et fit encore des phrases pour défendre l'accusé : il ne réfuta pas les accusateurs, mais il débita un de ces discours plein d’hypocrisie et de convenance qui, aux yeux des modérés, ont toujours la même importance que la raison : il ne répondit pas, il divagua. Il dit que Lafayette était venu non dicter des lois à l’Assemblée, mais en demander ; que le droit de quitter son armée pour venir conférer avec les ministres lui était commun avec tous les autres généraux, qui, comme lui, en avaient fait usage. Il repoussa ensuite le reproche de cette marche croisée des armées, impu-tée à crime à Lafayette ; et, la carte à la main, il essaya de nous montrer qu’elles s’étaient avancées par leur droite, sur une ligne parallèle pour occuper leurs nouvelles positions ; enfin il interpella Condorcet, présent à la séance, et cita de lui cet écrit : « Si l’on vous a dit que je regarde Lafayette comme le plus sûr appui de la liberté française, on vous a dit la vérité; mais, comme longtemps avant la Révolution j'étais le confident de tous ses projets pour la liberté... » Ici les murmures des tribunes interrompirent l’orateur, qui termina en demandant la question préalable sur le décret d’accusation proposé au nom de la commission. Les tribunes poussèrent des cris, qui furent couverts par les nombreux applaudissements de l’Assemblée. Je fis alors une dernière tentative dans l'espérance de l’émouvoir par la considération délicate de sa propre dignité, en la plaçant entre le décret d’accusation et l’acte d’une rétractation humiliante ; je cherchai à rassurer les timides sur l’accueil que l’armée ferait à cette accusation : « Les soldats, m’écriai-je, ne sont point idolâtres, ils n’aiment que la liberté ; si quelques-uns ont manifesté une vive improbation de la journée du 20 juin, c’est qu'ils étaient égarés. » Je finis par rejeter la mesure de blâmer seulement la conduite du général, et je conclus au décret d’accusation.
On alla aux voix dans la forme usitée, et la majorité fut déclarée, par le président, contre le décret d’accusation. Une rumeur générale troubla la séance ; les vociférations, les huées, les cris des tribunes s’élevèrent et retentirent. On ne contestait pas le résultat du vote, mais le désespoir semblait s’être
emparé des opposants : Merlin tenait des papiers, il les déchira et les jeta au milieu de la salle, en s’écriant : « Que le peuple reprenne ses pouvoirs, nous ne sommes pas faits pour le sauver. » On réclama l’appel nominal qui ne fut point contredit : il donna 406 voix contre 224, et le président prononça une seconde fois qu'il n’y avait pas lieu à rendre un décret d’accu- sation (1).
Certes, quoique au fond du cœur, et malgré ce que le patriotisme me commandait, je fusse peut-être bien aise de voir détourner de la tête de Lafayette une accusation capitale, que j'avais dû provoquer moi-même, et dont la menace salutaire pouvait le rappeler à ses vertus passées, j’étais loin de partager l’avis de la majorité ; toutefois je ne pus m’empécher de gémir sur les injures auxquelles furent en butte plusieurs de ses membres, et entre autres Lacretelle, Quatremère, Girardin et Dumolard, qui, poursuivis par des furieux jusqu'au corps-de-garde du Palais-Royal, ne purent leur échapper qu’en se sauvant par la fenêtre.
Nous employâmes les exhortations et les prières pour prévenir ces insultes, et l’on sait qu'avec Guadet et Ducos nous parvîinmes à faire retirer les hommes qu'égaraient un mauvais exemple et de perfides suggestions. Nous avions vu les excès auxquels ils s’étaient livrés avec une douleur plus réelle que celle de [ces sycophantes qui firent alors retentir la tribune de leurs jérémiades] (2) : tous provoquaient des mesures violentes, tous disaient qu’il n’y avait plus à Paris ni liberté, ni sûreté pour les députés ; tous exprimaient le désir d’aller chercher loin de cette ville un asile contre la fureur publique ; tous excitaient ainsi l’Assemblée et la France contre le peuple parisien, au lieu de le rappeler à la raison, à la modération.
Au reste, ces excès et ces plaintes avaient également pour but d’écarter la question de la déchéance du roi. On voulait d’un côté, peut-être, influencer par de funestes moyens une Assemblée dont la majorité semblait hostile à la liberté, et de
(1) Ici je retranche deux pages, l’une extraite du Patriote du 9 août 1792, l’autre empruntée aux Souvenirs de Stanislas de Girardin. (2) Patriote du 1er août 1792.
l’autre écarter l’attention des grands intérêts de l'Etat et des dangers de la patrie. On voulait aussi en venir à une translation du Corps législatif dans quelque ville où l’on pût l’opprimer ; et c’est ce que Vaublanc insinua assez clairement en répondant à Kersaint, qui demandait qu’on renvoyât aux tribunaux les plaintes des députés, et que l’on s’occupât surle-champ de la déchéance du roi.
Ce n’est pas ce qu’espérait le côté droit. Il ne cherchait qu’à éloigner le rapport que Condorcet n’en devait pas moins prononcer dans cette séance sur cette importante question, et sur l’exercice de la souveraineté nationale. On essayait par tous les moyens possibles de gagner du temps. Vaublanc, soutenu par Aubert-Dubayet, voulait que les fédérés fussent expulsés de Paris. Vergniaud et Lacroix n’eurent pas de peine à faire rejeter cette prétention ; mais Vaublanc avait aussi exigé que le procureur-général fût appelé à la barre, et après lui(1)[Lagrevol(2) ayant fait la motion irréfléchie que le maire de Paris fût tenu de déclarer s’il répondait de la sûreté de la capitale et de celle du Corps législatif, Guadet demanda par amendement que le roi fût tenu de déclarer s’il répondait que l'ennemi n’envahirait pas le territoire français, et Choudieu proposa aussi d'ajouter que l’Assemblée législative fût tenue de déclarer si elle répondait du salut de l’ Etat, et si elle avait les moyens de le sauver (3). « Le danger de la patrie, s’écria-t-il, réside dans votre faiblesse; il n’y a de partis dans la France que parce qu’il n’y a pas ici de majorité bien prononcée, et qu’il est des membres qui n’ont pas le courage d’avoir
(1) Extrait du Patriote du 10 août. Je conserve néanmoins ce passage pour ne pas couper le récit.
(2) Député du département de la Haute-Loire à l’Assemblée législative.
(3) «Rœderer rendit compte de: mesures prises pour assurer la tranquillité de Paris, et Petion, mandé comme lui à la barre, où il fut accueilli par des applaudissements, fit des réflexions très justes sur la responsabilité dont on voulait le charger et sur l’affectation avec laquelle on le distinguait toujours de la municipalité. Il prouva qu’il n’était point complice de l’égarement de quelques individus contre lesquels il voulait, au contraire, tourner toutes les forces mises en ses mains. » (Note de Brissot).
une opinion. Je dis que ceux qui n’ont pu regarder en face un soldat factieux ne sont pas faits pour s’occuper des grands intérêts de la nation. Je dis que ceux qui ont tremblé devant un général qui prétend avoir une armée à ses ordres n’oseront aborder le trône où réside le centre de toutes les conspirations. Je dis que ceux qui ont donné une telle preuve de faiblesse sont incapables de sauver la patrie. »] Aussi n’est-ce pas ceuxlà qui l’ont sauvée. Choudieu avait mis le doigt sur la plaie qui dévorait l’Assemblée, et il avait ainsi expliqué l’énigme de l’absolution de Lafayette.
Ce nouveau triomphe obtenu par Lafayette à l’Assemblée législative, au lieu de lui faire sentir à quels périls il avait échappé, et de lui faire désirer d’effacer par des victoires et une conduite désormais franche et énergique tout ce qu’il avait montré jusqu'alors de faiblesse et d’indécision, ne fit que l’aveugler davantage sur le véritable esprit dela France et même de son armée. Parce que ses amis l’avaient sauvé le 8 août, il crut qu'ils étaient capables de sauver cette monarchie’ébranlée par lui et par eux-mêmes jusqu’en ses fondements ; méconnaissant les décrets nouveaux proclamés après - l'événement du 10 août, il alla jusqu’à violer la représentation nationale, et se mit en révolte ouverte contre une nation qui n'avait pourtant fait que regarder l'insurrection comme le plus saint des devoirs. On sait quelle fut sa conduite à Sedan, et ce qui s’ensuivit.
Lafayette, ayant fait arrêter les trois commissaires du Corps législatif, se vit bientôt abandonné de ses soldats. Il prit alors le parti de s’expatrier avec un petit nombre d'amis qui s'étaient associés à sa fortune. Son espoir était de traverser les postes ennemis et de gagner le territoire de la république Batave ; mais il ne put réaliser ce projet et fut arrêté dès ses premiers pas ; on le traita comme prisonnier de guerre; en France, on le déclara traître, déserteur, émigré, etc. On l’accusa d’avoir emporté avec lui le trésor de l’armée. Le Journal de Francfort et, d’après cette feuille, la Gazette Nationale annoncèrent qu’on avait trouvé dans son coffre 37.000 louis. Certes, il y avait de graves reproches à faire à Lafayette, mais il était absurde de
suspecter sa probité. La défection du général jeta une grande confusion dans les idées des patriotes ; désormais ils ne savaient plus à qui se fier, et les hommes mal intentionnés profitaient de cette situation pour prodiguer les soupçons. On n’a pas oublié leurs insinuations contre Rœderer ; madame Rœderer se crut obligée de le justifier (1).
Ces défections successives, on ne saurait le nier, étaient des crimes véritables. Toutefois elles devenaient plus excusables aprèsles massacres deseptembre. Depuis cetteépoquesanglante, il fallait un patriotisme en quelque sorte héroïque, pour ne pas: s'éloigner du théâtre de si déplorables attentats. Les Français qui restaient pour tenir tête à l’anarchie et travailler à ramener la sécurité générale étaient autorisés à maudire ceux qui les délaissaient au milieu de dangers si grands : ils pouvaient taxer de lâcheté les fugitifs, et ils furent en droit de ne pas leur pardonner, même en faveur des échafauds, qu'ils n’avaient pas eu le courage d'affronter. Le but qu’ils s'étaient proposé avait été dépassé, et ils désespéraient d’y revenir par une réaction. Dès lors ils quittaient la partie qu’ils avaient perdue, et se refusaient à subir les conséquences de leur ambition déçue par les événements. Ils préservaient leurs jours et se souciaient peu de ce qu'’allaient devenir au milieu de la tourmente révolutionnaire tous ceux qui avaient eu le malheur de s’associer à leurs vues : ils laissaient exposés à la colère d’un peuple justement irrité, leurs amis, leurs parents, et quiconque tenait à eux par les liens de famille ou d’affection : et puis, le courroux populaire n'était pas seulement ce qu’il y avait à redouter pour les personnes de leur intimité, la
(1) Suivent, dans l'édition de Montrol : 1° une lettre de Mme Rœderer à Servan, ministre de la Guerre, et la réponse de Servan. Il est inutile de reproduire ces pièces, qui sont tout au long au Moniteur du 2 septembre 1792 ; 2° la déclaration que Lafayette et ses 22 compagnons de fuite publièrent, le 19 août 1792, à Rochefort, au pays de Liège ; cette pièce, qu'ils envoyèrent en effet à la Gazette de Leyde, est aussi au Moniteur du 8 septembre 1792; je ne la donne donc pas non plus ; 3° une lettre écrite de Bâle, le 9 septembre 1792, par d’Aiguillon, après qu’il eut quitté ses troupes pour se réfugier à l’étranger. Elle est au Patriote du 30 septembre 1792 : je la retranche également.
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sûreté de l'Etat exigeait encore que l’on prît contre elles des mesures, qu’on exerçât à leur égard une surveillance rigoureuse, et même, si cela devenait nécessaire, qu’on les décrétât d’arrestation. Madame [de] Lafayette, qui s’était retirée en Auvergne, ne tarda pas à éprouver les désagréments d’une position aussi fâcheuse : elle m'écrivit pour s’en plaindre. La confiance qu’elle eut en moi dans cette circonstance m’honore trop pour que je renonce à transcrire ici la lettre qu’elle m’adressa (1)...
Il m'avait fallu une conviction bien profonde des torts de Lafayette et de la perfidie de ses desseins pour que je me fusse décidé à l’attaquer : ainsi que le dit madame [de] Lafayette, je l’avais non seulement estimé, mais encore respecté; mais alors je lui supposais des intentions droites, et je n'avais pas fait l’importante découverte qu’il visait à figurer dans un système de monarchie incompatible avec la liberté du peuple. Aussi longtemps que je l’avais cru sincère, et je pense qu’il le fut dans le principe, je m'étais attaché à le défendre contre ses détracteurs : Camille Desmoulins et plusieurs autres osèrent m'en faire un crime, et je fus moi-même réduit à me justifier pour avoir appuyé dans l’opinion un citoyen qui me semblait dévoué au pays jusqu’à la mort. La réponse que je fis aux attaques dirigées contre moi par Camille Desmoulins prouve combien j'étais de bonne foi dans mon approbation de la conduite de Lafayette, lorsque je le représentais comme fidèle à la grande cause nationale ; elle prouvera encore ma bonne foi, lorsque je fus amené à changer de sentiment à son égard (2).
(1) Cette lettre et celles qui y répondirent ont été plusieurs fois reproduites, notamment dans la Vie de Madame de Lafayette par Madame de Lasteyrie, Paris, 1868. Mais c’est M. de Montrol qui, sauf erreur, les a données pour la première fois ; on les trouvera à la Correspondance.
(2) Viennent ensuite, dans l’édition de Montrol, 15 pages (368-383), qui ne sont que la reproduction littérale des trois Lettres à Camille Desmoulins publiées par Brissot dans le Patriote (26, 27 et 29 mai1791); je ne les donne pas.
Lorsqu'on réfléchit au rôle que le général Lafayette a joué, et au peu de succès de ce rôle, on s’étonne de l'immense popularité dont il a été environné. Mais cette popularité devient moins surprenante si l’on songe qu’elle lui était en quelque sorte escomptée en raison de la confiance qu’inspirait généralement son ancien dévouement à la cause américaine. La nation se flattait que, disciple de Washington et de Franklin, il était revenu dans sa patrie avec des idées républicaines ; elle lui supposait la volonté de transplanter parmi : nous les institutions nouvelles, et elle s’en rapportait à son expérience pour les faire fleurir. Mais telles n'étaient point ses intentions : pour ne pas perdre les avantages d’une position sociale déjà très briHante, et qui le fût devenue plus encore s’il avait été entièrement dégagé des préjugés de Cour, il borna ses réformes à jeter un vernis démocratique sur le vieil édifice de la monarchie. On attendait plus de lui; mais il était résolu à n’aller que jusque-là, et pas plus loin. Poussait-on à des améliorations plus grandes, à des résultats plus en harmonie avec une civilisation parfaite, il se disait passé maître en fait de liberté, et, dans son entêtement de stationnaire, il se refusait à tout progrès qui ne cadrait pas avec ses calculs. C'était un monarchien qui avait passé par la guerre de l’indépendance et la philosophie de Voltaire : la république n’était pour lui qu’une contemplation lointaine, la liberté une forme ‘et non une essence, il ne la concevait que comme régularité et ne l’aimait que comme un eunuque aime les femmes. Dans sa lettre à l’Assemblée, ainsi que dans sa lettre au roi, écrites du camp de Maubeuge, le 16 juin (1), on voit assez tout ce qu’il ne voulait pas ; mais pour savoir ce qu’il a voulu, il faut recourir à d’autres documents non moins authentiques. Le premier de ces documents est un écrit trouvé aux Tuileries :
(1) Ces deux lettres du 16 juin 1792, adressées l’une à l’Assemblée, l’autre au Roi, se trouvent au Moniteur (nos des 19 juin et 1°r juillet) et au Patriote (26 et 27 juin). M. de Montrol les donne en appendice à son t. III. Je crois inutile de les reproduire.
cette pièce fut adressée à Louis XVI par Lafayette dans un temps où on lui faisait craindre que l’Assemblée constituante ne voulût imiter le long-Parlement, et où ses conseillers intimes cherchaient à indisposer le peuple français contre ses représentants, plutôt que de concourir avec eux à l’œuvre du bien public. Lafayette indique dans cette note son vœu pour l’addition d’un sénat (1).
(1) Je ne crois pas qu’il convienne de réimprimer ces pièces, qui concernent Lafayette et nullement Brissot. Elles consistent en quatre longues lettres ou notes qui auraient été trouvées aux Tuileries au 10 août, et que les éditeurs de 1830 ont encadrées de quelques réflexions dans l'esprit du temps.