CHAPITRE XIX
...(1) La trahison de ce prince (2) résulte, avec une évidence bien frappante, de la nature de ses rapports avec un intrigant très méprisable, et dès lors très méprisé : le soi-disant marquis de Rivarol. Les conseils donnés au monarque par ce prétendu gentilhomme montrent assez qu’en les donnant il avait la certitude de s’adresser à une âme profondément perverse. Louis XVI agréait de pareils conseils ; il les sollicitait, il les payait, et souriait avec complaisance quand son conseiller lui indiquait le moyen infaillible de se défaire de la maison d'Orléans. Il ne s’agissait rien moins que d’une émeute factice qui aurait fourni l’occasion de précipiter dans la Seine tous les membres de la branche cadette des Bourbons ; on aurait égorgé ceux qui auraient échappé à la noyade. L’intrigue, pour arriver à ce dénouement, était fort spirituellement expo-
(1) Les pages qui vont suivre et que j’intitule : « Souvenirs divers » correspondent aux quatre premiers chapitres du t. IV de l’édition de Montrol. J’en ai retranché les passages qui provenaient d’emprunts avérés (à commencer par la page du début, textuellement transcrite du Patriote du 7 décembre 1792). On ne sera donc pas surpris du caractère fragmenté de ce que je laisse subsister, et où j’aurais même pu, comme on le verra, opérer des retranchements plus nombreux, car tous ces quatre chapitres du texte Montrol-Lhéritier ont bien l’air d’avoir été construits avec des coupures du Patriote. Je serai d’ailleurs sobre de notes, car il serait trop long de commenter le texte de Brissot. Il me suffira de rectifier les noms propres estropiés . par les éditeurs de 1830.
(2) De Louis XVI.
sée dans cinq ou six mémoires qui ne se sont pas trouvés dans l’armoire de fer, mais que j’ai vus dans les mains d’un nommé Baccon (1), qui avait été au service du marquis en qualité de valet de chambre et de secrétaire. Rivarol termine ainsi l’un de ses projets de conjuration contre la famille d’Orléans : .« Sans doute, Sire, Votre Majesté s’étonnera de l’énormité des résultats que je lui promets, si elle les compare à la modicité des sommes qu’il faudra dépenser pour les obtenir ; mais que Votre Majesté daigne réfléchir que les pyramides d'Egypte ont été construites avec des oignons. » Rivarol fait toute espèce de gentillesses et de plaisanteries pour charmer l’esprit du bon roi, à qui il propose sans façon de faire égorger les citoyens les uns par les autres. C’est horrible de voir comme il se joue dans le sang ; il est plus horrible encore de songer que l’honnête Louis fondait l’espoir d’un règne paisible sur le meurtre de ses sujets. Louis, réputé débonnaire ! quel fourbe ! c'était le tigre sous la peau du mouton. Mais ce tigre était lâche et incapable d’aucune détermination (2). Aussi Rivarol ne le pressait-il pas trop d’agir par lui-même ; il voulait que toujours il se tînt dans la coulisse et dirigeât les événements en sournois. À cette fin, il l’engageait à accaparer les poumons qui dominaient les sections, tels que ceux de Danton et de quelques autres. Avec de l’argent et des dîners, Rivarol espérait mener à bien cette affaire. L’argent n’avait pas manqué : Laporte se plaint, et l’aveu est précieux, de n'avoir retiré aucun fruit des millions qu’il avait répandus dans les clubs, dans les sections, dans les tribunes, à l’Assemblée, sur les places publiques et parmi les écrivains. Cela prouve en faveur de la nation.
L’armoire de fer était pleine de révélations qui mettent à nu
(1) Probablement Bacon-Tacon (Pierre-Jean-Jacques), né à Oyonnax-en-Bugey en 1738, mort à Paris en 1817, et qui, après avoir essayé de jouer un rôle en 1790 et 1791, fut un des agents secrets du ministère de l’ Intérieur sous la Convention et le Directoire.
(2) « Voici ce qu’on lit dans un billet trouvé chez Dufresne-Saint- Léon : « Un jour la reine, allant à la messe, arracha un pistolet de la « main d’un courtisan et le présenta au roi. Voici le moment d'agir, « lui dit-elle ; mais la bâche resta muette. » (Note de Brissot).
JE
le caractère de Louis XVI et dévoilent les perfides menées de son entourage (1)...
Une autre anecdote que m'a racontée Carra peut faire connaître avec quelle arrière-pensée Mirabeau était entré dans les affaires publiques. « Je dînais un jour (je répète les propres paroles de Carra) en tiers avec Mirabeau l’aîné ; c'était pendant le temps des élections des députés de Paris, en mai 1789. «J'espère, me dit Mirabeau, que vous serez nommé à la députation, et que nous marcherons ensemble sur la ligne des grands principes de la liberté. —- Trop heureux, répondis-je, de pouvoir être votre second dans la belle carrière que vous allez parcourir ; mais je prévois, ajoutai-je sur-le-champ, que la Cour ne manquera pas, en voyant le but où nous tendons, de chercher à nous corrompre l’un et l’autre ; quant à moi, si l’on m'offrait de l’argent, je sais bien ce que je ferais. — Et que feriez-vous ? répliqua vivement Mirabeau. — Je le prendrais. — Vous le prendriez ? reprit-il en me regardant fixement. — Oui, je le prendrais, mais à l’instant même je le -porterais sur le bureau de l’assemblée des Etats-Généraux, et " je dirais à haute voix : voilà l’argent qu’on m’a donné pour me corrompre et m'engager à trahir ma patrie ; c’est un tel qui me l’a remis, je le dénonce...» Mirabeau m'interrompit et changea de conversation. Depuis ce temps, j’ai toujours pensé que la plus belle gloire qu’un mortel pût acquérir dans l’histoire des hommes et jusqu’à la postérité la plus reculée, serait celle de suivre l’exemple dont je donnais l’idée à Mirabeau. »
Après la mort de Mirabeau, Frochot, qui avait été son ami, voulant lui faire une grande renommée de désintéressement, adressa à l’Assemblée législative une pétition, où il déclara qu'il n’avait pas laissé de quoi subvenir aux frais de ses funérailles. C’était un point de ressemblance entre le grand homme du jour et quelques grands hommes de l’antiquité ; mais un
(1) Je supprime ici quatre pages extraites du Patriote des 6 et 7 décembre 1792.
frère de Mirabeau (1) s’empressa de répudier cette fiction dont la réalité aurait été si honorable pour notre temps; voici la lettre qu’il m’écrivit à ce sujet (2)...
Certes, M. Du Saillant avait tort de se plaindre du procédé de Frochot : celui-ci avait voulu laver son frère du reproche de corruption; mais M. Du Saillant dont le décès de son frère augmentait considérablement la fortune, et qui ne pouvait cacher cet accroissement subit, était bien aise de faire croire que Mirabeau avait légué intacte la dot qu’il avait reçue en mariage. Au surplus, M. Du Saillant avait raison de dire que son frère n'était pas mort insolvable ; il avait été pauvre, mais il n’avait pas su se résigner à la pauvreté.
Sans remonter à cet inventaire de Londres, que tout le monde a lu, il y a quelques années, dans le Courrier de l’Europe,
. qu'on s’adresse à Vignon, procureur de Mirabeau et curateur à son interdiction. Il vous dira que, depuis l’ouverture de la succession de son père, il s’en fallait de plus de 50.000 écus que Mirabeau pût payer ses dettes avec l’héritage. Qu'on s’adresse à ceux qui ont connu Mirabeau, ils diront qu'avant l'ouverture des Etats-Généraux il mettait une boucle de col au Mont-de-Piété ; et deux ans après, il laisse par son testament :
A un enfant quilui était cher........ 24.000 francs.
PRO SECTÉ LAIT A Men nl es ee 24,000 DR EC CI A de et qe 24,000 A chacunedes demoiselles Du Saïllant 2.800 fr. de rente. A chacune de ses autres nièces....,.., 600 —k A M. de Lamarck, sa bibliothèque HUMIDE C Ce MENT Er rimes ie 200.000
Il remet à M. Le Jay tout ce qu’il peut lui devoir.
Et après ces déductions, après celles des sommes énormes que lui coûtèrent, pendant ces deux ans, l’entretien de sa maison et son faste de Lucullus, et le repas de 15.000 livres donné à sa section, des personnes instruites élèvent la somme
(1) Lisez : beau-frère.
(2) Elle est au Patriote du 24 octobre 1791. Je la supprime.
qui reste à M. Du Saillant, légataire universel, à plus de 1.000.000.
« Va donc, ô nation corrompue, s’écriait Camille Desmoulins, après avoir fait la récapitulation des legs de Mirabeau, va donc, Ô peuple stupide, te prosterner devant le tombeau de cet honnête homme, véritable Mercure de son siècle, et, comme lui, le dieu des orateurs, des menteurs et des voleurs. »
S'il y avait encore de l’engouement (1) pour Mirabeau, ce n’était pas la faute de Camille Desmoulins, qui n'avait laissé échapper aucune occasion de le dénigrer soit dans ses propos, soit dans ses écrits. Camille prétendait l’avoir deviné depuis longtemps ; et en effet, il l’avait toujours soupçonné de vénalité ; je n’ai pas oublié ce qu’il racontait à ce sujet dans une conversation avec Clavière et moi ; c’est Camille Desmoulins qui parle : « Quelques jours, dit-il, après que le projet de décret « sur la paix et la guerre, amendé (assez faiblement à mon « avis) par Barnave, eut passé, je me trouvai dans le cloître « des Feuillants nez à nezavec Mirabeau qui sortait de l’Assem- « blée. J’étais avec un de ses grands ennemis, exhalant « ensemble notre bile patriotique ; je jette à Mirabeau un « regard que je charge de mon mieux de mépris et d’indigna- « tion, il me salue du coin de l’œil en riant, et d’une manière « qui m'invite si amicalement à venir m'expliquer avec lui, « que je suis entraîné sur ses pas, et je le suis de loin, incertain « si je l’aborderais pour l’accabler de reproches. Me voyant « venir, il s’arrête: Osez-vous bien, lui dis-je, traverser si « tranquillement la rue en plein midi, et ne craignez-vous
(1) « On donnait à la Comédie Italienne Mirabeau aux Champs- Elysées.C'était une production dont Olympe d : Gouges était accouchée en trente-six heures ; on ne pouvait en applaudir que l'intention. Un de mes voisins me dit : « Cette pièce est un vrai morceau de réception « pour le Club monarchique; on retrouve à chaque instant, dans la « bouche de Mirabeau, les principes faibles et timides de Clermont- « Tonnerre. Ce Mirabeau-là est à notre Mirabeau ce qu’un 89 est à « un patriote, ou pour mieux dire, ce qu’un castrato est à un homme. » Mon voisin, comme on le voit, était encore sous le charme : Mirabeau était à ses yeux le type du grand citoyen. » (Note de Brissot, dit l’édi- : tion de 1830. En réalité, l’anecdote est prise textuellement dans les Souvenirs de Stanislas de Girardin, 1828, t. III, p. 113-114).
SOUVENIRS DIVERS (1788-1792) Lai
« point la lanterne? Convenez que, si le pouvoir exécutif ne « vous a pas donné cent mille écus pour vos dernières haran- « gues, il vous vole. La vérité de ma pensée le frappa si agréa- « blement qu’il ne fut pas maître de se composer. Il me sourit « d’une manière indéfinissable, et je vois encore son épanouisse- « ment expressif, comme devant les cent mille écus. Il ne les « avouait .pas de bouche, maïs en vérité tout son visage en « convenait ; et aussitôt, passant son bras sous le mien (jamais « il ne m'avait montré plus d’amitié), il me mena jusqu’à la « rue de l’Echelle, me faisant promettre d’aller chez lui le « surlendemain, et m’assurant que je serais content de son « explication ; l’explication fut un dîner charmant, et d’une « somptuosité bien éloquente pour excuser aux yeux d’un « Démade le faible de Démosthène pour l’or de la Macé- « doine, mais qui ne me persuada point. » Voilà ce que nous avait conté Desmoulins et ce qu’il imprima quelque temps après dans une de ses feuilles.
J'ai dit quelles avaient été longtemps mes relations avec Mirabeau et comment je me trouvai plus d’une fois associé à ses travaux, dont le produit au reste ne fut jamais que pour lui seul, car il faisait alors argent de tout. Parmi quelques morceaux signés de lui, j’en citerai un sur les affaires dela Hollande qui fit sensation, et que je lui avais dicté en partie devant Clavière : nous écrivimes aussi en commun quelques brochures sur la convocation des Etats-Généraux ; j'avais même recueilli, sous sa dictée cette fois, une caractéristique des candidats à cette assemblée, qui a couru sous son nom (1).
Après la lecture de ces petits articles dans lesquels Mirabeau était avec moi de moitié, une conclusion se présente natu-
(1) Suit, dans l’édition de Montrol, le texte complet de cette brochure, environ 8 pages. Je les supprime sans hésiter.
Détail à noter : j’ai sous les yeux deux exemplaires de ce 4° volume de l’édition de Montrol, et le texte de la page 15, où il est parlé de cette brochure, n’est pas identique. Nouvelle preuve que, d’un tirage à l’autre, Lhéritier remaniait le texte sur lequel il travaillait !
rellement : c’est qu’il était difficile dans le choix des hommes qui devaient être appelés à soutenir la cause du peuple : on voit qu’il exigeait d’eux des talents unis à la probité, et qu'il stigmatisait de son impitoyable ironie toute candidature qui n’était pas complètement estimable sous ce double rapport. Peut-être, à ne consulter que ses inspirations du moment, avait-il encore le droit d’être si sévère, peut-être n’apercevait-il dans les torts de sa conduite passée que les torts d’un despotisme dont il avait eu tant à se plaindre : j’aime à croire qu'il était sincère et qu’il y eut un temps où il ne fit pas vainement parade de son amour pour la liberté ; il avait des principes arrêtés dès 1787, et la lettre qu’il écrivit alors à un patriote Hollandais est un monument de sa conviction profonde: je la rapporte toute entière parce qu’elle dépose de sa foi politique à cette époque, et qu’elle montre combien il dut se faire violence lorsqu'il consentit à faire pour de l’or les affaires de la royauté. Quelle que soit la récompense de l’apostat, il est cruel pour lui d’apostasier s’il n’est pas converti.
« J’exprimerais très faiblement ce que votre lettre m’a fait sentir, en vous disant combien j’en ai été personnellement flatté. Sans doute un tel encouragement compense bien des injustices, console de bien des calomnies ; mais votre plaidoyer est si plein de la mâle douleur d’un homme libre qui pleure sur sa patrie, que mes premiers mouvements, à sa lecture, ont tous été donnés aux malheurs de la Hollande, aux crimes de ses ennemis, à l’indignation profonde et voisine de l’horreur qu'inspire à tout ami de l’espèce humaine cette lâche conspiration contre les peuples, qui chaque jour se dévoile mieux à l’observateur attentif.
« N’allez pas croire, au reste, monsieur, que les sentiments que vous avez réveillés dans mon âme, jusqu’à m'en rendre l’agitation très pénible, aient jamais cessé d’y régner. Non, je ne sais pas composer avec la violence et l’iniquité. Non, les attentats contre la liberté des hommes ne me laisseront en aucun temps libre de m’abstenir ou de dissimuler, et la haine des tyrans comme l’amour de la liberté sont en moi des
SOUVENIRS DIVERS (1788-1792) res
passions si véhémentes, si involontaires, que je n’ai pas même le droit de m’en estimer davantage.
. « Je professe, j’ai professé votre cause, je ne la déserterai jamais. Au milieu de vos ennemis et dans un moment où j'étais loin de prévoir toute l’étendue de l’inconsidération du cabinet de Berlin, de l’inconcevable stupeur du gouvernement français, et surtout des excès auxquels on assure que s’est portée l’armée prussienne, j’ai soutenu vos droits, vos intérêts chez le duc de Brunswick, auprès de lui, et je ne saurais dire contre lui, car il paraissait sentir la justice de vos prétentions et de vos plaintes plus qu’il n’appartient à un prince.
« Si on m’eût lors envoyé des matériaux nécessaires pour exécuter l’ouvrage dont vous me parlez si tardivement aujourd’hui, sans doute je l’aurais entrepris ; et, pour tout dire, je m'indignais même que cet ouvrage ne parût pas, que le procès du stathoudérat ne fût pas porté au tribunal de l’opinion publique assez solennellement pour que, d’une extrémité du - globe à l’autre, les hommes qui pensent fissent cause commune avec vous. C’est surtout aux peuples libres qu’il appartient de montrer le plus grand respect pour l’opinion publique, d’en appeler toujours à elle, de s’aider de la puissance du juste dont tout homme porte tellement le sens moral dans son cœur qu’il est d'observation universelle que les manifestes facilitent infiniment les levées de soldats, même dans les pays non libres. Le peuple dans sa cabane juge les querelles des rois. Cet ouvrage, certes, je l’aurais fait de grand cœur, surtout pour un de vos concitoyens, car il était utile et convenable qu’il parût au nom de la patrie. Mais ces sortes de discussions demandent une si grande exactitude, les faits m’arrivaient si équivoques, si incomplets, si douteux, ma force contre les autres et contre moi-même tient tellement à l'habitude religieuse d’avoir toujours raison, de ne défendre que de bonnes causes et par de bons moyens, qu’outre mon insuffisance personnelle j’ai craint celle des circonstances.
« Voilà, monsieur, l’unique considération qui m’ait arrêté. Certainement j’ai porté un véritable attachement à la monar- -chie prussienne. (Quant au roi de Prusse, je ne compris en
aucun moment de ma vie comment on pouvait donner sa liberté ou son affection personnelle à ce prince). Son existence me paraissait nécessaire à la liberté politique de l’Europe, et ce seul état de la constitution germanique, ne donnât-il à vingt millions d'hommes que l’avantage incalculable de vivre dans de petits états, mériterait que les sages fissent des vœux pour sa permanence. |
« Mais quand le gardien naturel des libertés de l’Allemagne se laisse distraire de sa grande, de son unique affaire, de son intérêt de tous les moments pour l’explosion bourgeoïse d’un ressentiment presque aussi ridicule qu'inique ; quand il donne ainsi le secret de ses principes personnels et de l’incohérence de son système politique ; quand, trompé par notre faux air de décadence, et prenant toujours la mollesse et l’impéritie du gouvernement pour l’impuissance de la nation, il s’aliène la confiance et la bienveillance de ses alliés naturels par l’ostentation, non moins puérile dans ses motifs qu’odieuse dans ses suites, d’une puissance qui n’a pas besoin de ces ruineux épisodes ; quand il mérite, par un attentat presque inoui contre le droit des nations, de devenir l’objet d’une croisade, du moins si les hommes savaient se confédérer pour Ia liberté comme pour la tyrannie, vous ne pouvez pas croire qu'il m'inspire quelque intérêt.
« Quant au duc de Brunswick, je suis reconnaissant des égards très distingués qu’il m'a montrés. Je considère ses talents, je respecte son administration dans ses états, dont il est vraiment le père très éclairé. Mais qu’il y a loin de là à taire lâchement en sa faveur la vérité ! J’aimais assez ce prince, je l’avoue, pour qu’il me fût impossible de prévoir ce que l’on dit de sa conduite en Hollande. A la vérité, rien n’aurait pu me persuader que la France ne pousserait pas un corps jusqu’à la Meuse, ce qui eût suffi pour amortir toutes les fumées du roi de Prusse. Convaincu que, menacés sur un point où nous pouvions paraître prêts et l’être en effet, nous profiterions de cet heureux hasard pour faire bonne contenance, j'étais loin de croire que le duc eût besoin de modération, et je craignais. plus pour lui sa mission que je ne la redoutais pour les autres.
ET A, dl 5
Que si les pages de notre opprobre m'’eussent été ouvertes dans le livre des destins, j'aurais cru le duc incapable d’outre-
. passer la mesure des rigueurs que nécessite une invasion armée, et même de ne pas tempérer la sévérité des ordres dont il était porteur. J’aime encore à croire que ces actes de violence d’un chef de brigands qui a une injure personnelle à venger, dont vos lettres retentissent, doivent être imputées aux partisans d'Orange, et non à un prince vraiment malheureux de s'être cru forcé de jouer un rôle où il y avait si peu de gloire à gagner et tant de mal à faire. Que si le contraire m’est démontré, pallier ou laisser impunie une telle conduite par des considérations personnelles ou des ménagements de respect humain, c’est une lâcheté dont je suis tout à fait incapable. Non, monsieur, non, nul motif ne peut m’imposer silence sur une infraction aux droits de l’homme que l’inutilité même de ma réclamation.
« Mais c’est ici, monsieur, le point capital à traiter entre nous. L'ouvrage que vous me proposez, qui comme monument littéraire est un beau projet, et comme cours de morale politique des nations une conception très élevée, cet ouvrage peut-il être utile en ce moment ? Ne vaut-il pas mieux le réserver pour le jour de la vengeance, qui se présentera probablement plus tôt qu’on ne croit ?
« D’abord j’adopte tous vos principes: je connais assez votre histoire pour n'avoir jamais douté que l'influence du Stathoudérat n'ait été irrémissiblement destructive de votre liberté, que le système d’usurpation de la maison d'Orange ne soit immoral, et que, si la France avait su jouer sa partie dans la dernière guerre, elle n’eût à la fois affranchi l'Amérique et la Hollande. Je suis convaincu de la vérité de votre observation neuve et profonde sur Guillaume Ier.
« S’il eût été un vrai républicain ou seulement un chef modéré, les dix-sept provinces belges étaient affranchies. Je vois M. de Vergennes et son ministère précisément des mêmes yeux que vous ; je crois que les Anglais viennent de frapper un coup de maître qui peut retarder d’un demi-siècle leur décadence. Je suis persuadé que rien ne serait plus facile et
plus juste que de rendre infiniment odieuse cette nation, tyran de la terre, tyran des mers, qui poursuit partout le bonheur et la liberté, comme si les Anglais seuls avaient droit à des succès ! comme si nul peuple n’était digne d’une consti-” tution ! comme si le reste de l’espèce humaine était fait pour
ramper-sous le sceptre de la Grande-Bretagne ou sous la verge
des despotes !. Et ne croyez pas, monsieur, comme vous
paraissez y pencher, qu’il vous servit à rien d’effrayer les. Anglais sur les liaisons de leur roi avec le Stathouder. N’avez-
vous donc pas vu cette nation frénétique d’orgueil se préci-
piter dans la guerre d'Amérique, quoique ce fût évidemment
la guerre du cabinet de Saint-James contre la liberté bri-
tannique ? N’en était-ce pas fait de la liberté anglaise, si
l'Amérique eût succombé? Burke le leur avait dit ; d’un bout
de l’Europe à l’autre, les gens sensés le voyaient, et, par un
vrai suicide politique, les Anglais n’en continuaient pas moins
à déchirer leurs propres entrailles.
« Qu'est-ce pour eux, auprès d’un semblable intérêt, d’un tel péril, que la Hollande plus ou moins stathoudérienne | Croyez-moi, monsieur, le gouvernement a trop bien joué son jeu, et quant à la nation, elle n’a d’autres rapports avec les Hollandais que le féroce Hate the Dutch, qui est, avec leur profonde et native horreur pour nous, leur cri de ralliement et la base de leur esprit public.
« Peut-être, au reste, faut-il attendre de là encore une fois la régénération de votre liberté ; car il est impossible aux* Anglais d’être modérés ; et indépendamment des outrages qu’ils viennent de vous faire prodiguer, on peut s’en rapporter à eux pour lasser votre nation, lente à s’irriter, mais longue à se refroidir. Aujourd’hui que vous reste-t-il à faire, sinon à dissimuler, endormir la méfiance des tyrans, laisser retirer leurs satellites, préparer, attendre et saisir les circonstances ?
« Je ne dis pas que si, dans ce moment même, par un coup. de force auquel nous étions plus prêts que l’on ne croit, le feu et la flamme eussent été portés sur les côtes anglaises et peutêtre jusque dans Londres, vous n’eussiez pu avec de très légers secours noyer vos hyènes enrégimentées. Mais la paix
est faite, et notre impuissance, quoique fort universellement exagérée, sera trop réelle quelque temps encore. Du chaos tranquille, ce pays-ci a passé dans le chaos agité. Il peut, il doit en sortir une création : sera-ce un embryon ? sera-ce un homme ? je ne sais ; mais il est impossible que nous soyons stationnaires, et nous ne pouvons plus descendre.
. « Attendez donc. Aussi bien nos efforts avortés seraient-ils
accueillis en ce moment, par vous-mêmes peut-être, avec une
espèce d'horreur qui les rendrait tout à fait inutiles. Mais l’électeur de Bavière va mourir ; mais le roi de Prusse aura bientôt d’autres ennemis ; mais le système politique de l’Europe changera ; mais vous êtes sous vos glaces ; tandis que ceux qui viennent de se déclarer si impolitiquement vos oppresseurs auront à guerroyer du Weser au Danube. Dans ces terribles conflits, le vœu des patriotes hollandais ne peut-il pas s’accomplir ? Pourquoi se croiraient-ils anéantis ? Leur parti porte sur la nature éternelle des choses. Vos provinces deviendront libres ou seront restituées à la mer. Toujours mal constitués, vous ne fûtes jamais esclaves; vous ne le serez pas. La coalition même des aristocrates et du Stathouder, qui est une révolution absolument neuve dans l’histoire, ne vous sera peut-être pas si fatale qu’on pourrait le craindre.
- En tous pays, c’est la haïne des aristocrates qui rend le peuple
ami du pouvoir d’un seul. La maison d'Orange participera bientôt à cette haine, si elle fait cause commune avec l’aristocratie. Laissez donc vos tyrans user, abuser même de leurs avantages, proscrire vos bons citoyens, augmenter les troupes de terre, hérisser vos villes et vos villages de baïonnettes. Le paysan hollandais amasse dans son cœur la vengeance, et jamais un peuple ne fut conquis malgré lui. Toujours surpris et bouleversé par une première invasion, toujours ranimés par la honte et la colère : voilà votre histoire, voilà votre horoscope.
"« Or, je le demande : le récit, la dénonciation de vos malheurs ne doivent-ils pas être réservés pour un moment où une révolution soit moins impossible ? Ne seraient-ils pas plutôt aujourd’hui un hymne funèbre qu’un manifeste ? Ahl c’est aux femmes à se lamenter; mais la vengeance convient
aux hommes opprimés. L’écrivain digne de plaider votre cause ne saisira le burin que le jour où vous tirerez l'épée. Vouloir hâter ce jour, ce serait en effet l’éloigner ; ce serait avertir vos tyrans de bien river vos chaînes.
« Voilà mon avis, monsieur, ou du moins celui que je voudrais discuter avec vous. Sans doute vous ne me refuserez pas de faire connaissance avec l’homme capable d'écrire la belle et vigoureuse lettre que j’ai reçue. Non seulement je n’ai au- . cune raison personnelle de ne pas entreprendre l’ouvrage que vous me proposez, mais, pour m'en défendre, j’ai besoin de combattre l’attrait impérieux qui m'y convie. Egalement éloigné par caractère de la folle présomption qui nous aveugle sur nos forces, et de la fausse modestie qui affecte de ne pas se connaître, je ne me crois pas indigne de traiter ce beau sujet. Je connais les ouvrages dont vous parlez. J’estime le talent de M... et je crois, comme vous, que ses conseils, réunis aux vôtres et aux matériaux que vous me procureriez, me suffiraient pour tracer assez rapidement un ouvrage qui marquât, sous le titre de Révolution de la Hollande ou du Stathoudérat, et de l’influence probable de l’invasion des Provinces-Unies sur le système politique de l’Europe. Mais je crois qu'il n’est pas ou qu'il n’est plus temps.
« Permettez, au reste, que je me félicite de ce que mon retour à Paris m'a valu la connaissance d’un homme tel que vous, qui, j'ose le croire, ne doutera pas, après quelques heures de conversation, que la vérité et la liberté ne me soient infiniment plus chères que toute autre considération humaine.
« Agréez mes très cordiales salutations.
Novembre 1787. C'ECs D'EMeS
Rien n’est, je crois, si difficile que d'écrire l’histoire contemporaine, du moins pour l’homme qui n’est pas resté simple spectateur des événements et qui les voit. encore se presser autour de lui. Les souvenirs affluent et se heurtent avec les impressions du moment, et, dans le besoin qu’il éprouve de: rendre ce qui le frappe d’abord, il laisse bien des choses en
arrière et s’expose à revenir souvent sur ses pas. Cela m'est arrivé et m'arrivera plus d’une fois sans doute. Ce désordre n'existe pas dans mon esprit ; mais comme je ne fais point un livre, et que j'écris plutôt des fragments pour ma propre satisfaction et suivant la commodité de mes loisirs, je n’ai pas jugé à propos de m'’astreindre à un ordre. Je me suis précédemment occupé de faits postérieurs à l’Assemblée constituante ; maintenant, me reportant tout d’un coup à l’époque qui l’amena sur les hauteurs de l’horizon politique, je vais dire quelles espérances elle fit naître, quels moyens on employa pour retarder la régénération que l’on attendait d’elle, et quels moyens aussi furent employés pour faciliter cette régénération.
(1) [La France touchaït au moment d'obtenir une constitution qui devait à jamais assurer sa liberté ; les amis du peuple, les écrivains indépendants cherchaient à éclairer la nation sur ses droits, le gouvernement sur ses devoirs, et à établir entre tous les membres de l'Etat une harmonie indispensable pour l’accomplissement de cette grande œuvre.
Une foule de brochures avaient paru depuis la naissance de la Révolution ; elles répandaient une vive lumière sur les importantes questions qui allaient être agitées ; mais ces brochures ne pouvaient être lues que par un petit nombre d’individus. Puis, au milieu de ce déluge d’écrits de toute espèce, il y avait l’embarras du choix ; car on ne pouvait les lire tous. Je songeai donc à trouver un autre expédient plus commode et moins coûteux, afin d’instruire tous mes concitoyens, sans cesse et à peu de frais. Dans ce but, je créai un journal sous le titre de Patriote Français. Un journal était en effet le seul moyen d'instruction pour une nation nombreuse, gênée dans ses facultés, peu accoutumée à lire, et qui cherchait à sortir de l'ignorance et de l’esclavage.
Sans les journaux, la révolution d'Amérique ne se serait jamais faite : Le Sens Commun, par exemple, écrit où triomphe la raison, où respirent l’énergie, la dignité de l’homme, restait
(1) Passage tiré presque textuellement du prospectus du Patriote français, du 1e avril 1789, reproduit par M. Hatin, Histoire de la presse, t. v, p. 9-10.
Inconnu et sans influence sous la forme d’une brochure ; les journaux s’en emparent, le réimpriment, le répandent partout et raniment ainsi les esprits abattus des habitants du Nouveau- Monde.
Les journaux ont tiré l’Irlande de la langueur et de l’abjection où la tenait le Parlement anglais ; les journaux soutiennent le peu de liberté politique qui reste à l’Angleterre ; les journaux sont des sentinelles qui veillent sans cesse pour le peuple.
Je ne parle ici que des journaux libres, indépendants : quant à ceux qui se soumettent à une influence quelconque, qui prêtent leurs colonnes aux organes du despotisme ou d’une basse flatterie, ils portent avec eux le sceau de la réprobation.
Au moment où je fondai le Patriote Français, cette prostitution de journaux soumis à une censure infâme était portée au dernier point. On les voyait tantôt calomniant, tantôt poursuivant d’adulations les mêmes personnes:un ministre en place était un Colbert, un Sully ; disgracié, il n’était plus qu’un Law ou un Terray.
C'était pour faire cesser ce trafic honteux de la presse, qui en France avait tant avili la profession de journaliste, c’était du moins pour mener une ligne de démarcation entre les écrivains indépendants et les misérables qui vendaient leur conscience et leur talent, que je me proposai d’établir une feuille politique, nationale, indépendante de la censure et de toute espêce de gêne ou de protectorat].
Mais un gouvernement pusillanime qui, épouvanté de la marche rapide de la Révolution, cherchait en vain à s'appuyer sur les fondements ruinés de l’édifice féodal, en s’efforçant encore de comprimer le développement énergique de l'esprit humain, fit paraître, les 6 et 7 mai, deux arrêts du Conseil qui ôtaient la liberté de la presse aux journaux politiques. Cette mesure indigna tous les citoyens. Elle froissait plus ou moins les intérêts de tous les ordres et tranchait une question sur laquelle les Etats-Généraux allaient avoir à prononcer; c’était le premier combat qui allait se livrer entre la liberté et le des-
potisme, entre les représentants de la nation et le pouvoir exécutif. Il s'agissait de décider si les journaux avaient le droit d’attaquer courageusement une foule d’abus consacrés depuis douze siècles par le despotisme, de dévoiler mille iniquités enfantées par l’arbitraire, ou si, vils instruments de ministres prévaricateurs, ils continueraient à présenter au public trompé les actes les plus odieux sous un jour favorable et à jeter un voile officieux sur les démarches les plus coupables.
On sait aujourd’hui quelle ligue abominable existait, à cette époque, entre tous les ministères et celui de la librairie. Quel que fût le secret qui couvrit cet arrangement honteux, il a été trahi plus d’une fois : je puis en citer un exemple dont je garantis l’authenticité. Lors de la guerre en faveur du stathoudérat, Vergennes avait la plus grande influence sur toutes - les gazettes étrangères, auxquelles il dictait des éloges et des critiques par des intermédiaires à ses gages. Le rédacteur de l’une de ces gazettes me montra un jour une lettre d’un subalterne qui lui mandaït : « On a trouvé très mauvais l’éloge que vous avez fait de M. Necker, à l’avenir on vous défend de le citer. » Le rédacteur me dit que cette particule on désignait le ministre principal et que c’était un signe convenu avec lui. C’est de cette manière que le gouvernement était parvenu jusqu'alors à étouffer les réclamations des opprimés et les lecons sévères des défenseurs de la vérité.
Ce n’était pas assez. Il avait voulu enchaîner les idées, même avant leur impression ; il avait créé un tribunal qui devait prononcer sur la convenance de leur publication, tribunal qui avait ses formulaires et son code ; il avait confié cette autorité arbitraire à des hommes qui, attendant des ministres toute leur fortune, étaient forcés de se prêter à leurs vues et par conséquent de condamner au néant toute vérité qui pouvait leur déplaire.
Le formulaire de cette inquisition variait suivant les circonstances. Rome dominait-elle ? Il fallait respecter les préjugés religieux. Le ministre se montrait-il jaloux de son autorité ? on proscrivait les livres qui proclamaient les droits de l’homme. L’aristocratie avait-elle la prépondérance ? on laissait décla-
Eu
mer contre le despotisme d’un seul, mais il fallait encenser les despotes secondaires. Ainsi de tout temps on bannissait la vérité nécessaire aux circonstances et le remède applicable aux abus qui s’élevaient.
Les censeurs, dans ces différentes variations, n’étaient que les esclaves du ministre dominant, chargés d’imprimer le sceau de la servitude aux idées d’autrui, de pétrir les têtes, de mutiler les idées, d’enchaîner les facultés de leurs semblables au gré de leurs patrons. Leur ministère ne se bornaïit pas à ces mutilations, ils étaient encore astreints au vil métier d’espions et de dénonciateurs des écrivains énergiques.
Rien n’était mieux imaginé que ce système d’inquisition pour maîtriser les développements de l’esprit humain : il était difficile que le génie pût échapper aux entraves qui l’entouraient.
De tous temps le despotisme a été ingénieux pour étouffer la vérité. On a vu un ministre qui craignait la liberté de la presse former un plan pour la détruire non seulement en France, mais encore dans les pays étrangers : il réussit en Suisse, à Genève, en Hollande ; il n’échoua qu’en Angleterre.
Le croira-t-on ? c'était sur la dénonciation des journaux privilégiés qu'avait d’abord été publiée la défense qui suspendait la circulation du Patriote Français, dont le premier numéro seulement avait paru, et qu’ensuite avaient été rendus les arrêts des 6 et 7 mai qui supprimaient d’autres journaux publiés sans permission.
On s’appuyait sur la nécessité de protéger la propriété, le privilége du Journal de Paris.
Eh quoi ! mes idées n’étaient-elles pas aussi ma propriété ? Le développement que je faisais n’était-il pas aussi ma propriété ? Et si je ne pouvais les développer à cause du privilége de ces journaux, n’était-ce pas plutôt leurs propriétaires qui commettaient à mon égard une véritable spoliation ? Ma propriété était sacrée, inviolable ; et la prétendue propriété exclusive de ces entrepreneurs de gazettes privilégiées était une usurpation atroce faite à l’aide d’une loi injuste. |
Car qu'est-ce qu’un journal? C’est le canal par lequel un
di
écrivain peut transmettre ses lumières au public. Pourquoi chacun ne pourrait-il pas user de ce moyen ? Celui qui veut en jouir seul n’est-il pas un monopoleur atroce ? et combien est-il plus coupable, lorsque au lieu de donner à ce canal une destination honnête il n’y fait couler que des eaux impures pour empoisonner le peuple! C’est là, en effet, le tableau des gazettes privilégiées. N’avaient-elles pas été jusqu'alors le véhicule des mensonges, des calomnies, des principes les plus lâches et des plus serviles ? N’avaient-elles pas été le moyen constant de tromper le public? Dans la crainte que leurs injustices et toutes leurs turpitudes ne vinssent à être dévoilées, ne les avait-on pas vues sans cesse s’attacher à étouffer toute publicité dont ils ne devaient pas être les organes? Le Journal de Paris, entre autres, jusque dans les petits riens dont il remplissait ses colonnes, avait de tout temps été vendu aux hommes en place, en crédit, aux petits despotes de la littérature, tandis qu'il prodiguait les plus grossières injures aux hommes qui ne caressaient pas les divinités du jour, qui ne savaient dire que la vérité. Je pourrais en citer mille preuves, je me bornerai à quelques traits qui me concernent.
J'avais été outragé par un libelliste infâme, j’adressai à ce journal une réclamation ; des hommes, et à plus forte raison des hommes de lettres devaient aider leur frère à se laver des imputations d’un scélérat ; ma réclamation fut rejetée, je ne reçus pas un mot de réponse.
Chatellux publie des invectives contre les quakers, je les réfute : on ne dit pas un mot de la réfutation, mais on la déchire indirectement. Des auteurs parasites, plats valets des grands, outragent avec ignorance ou mauvaise foi les quakers. Nouvelles réclamations de ma part, lettres sur lettres adressées au Journal de Paris ; pas une n’est insérée et toutes les injures sont fidèlement imprimées. Et pourquoi? Parce qu’elles venaient d'hommes puissants, et je n'étais qu’un politique isolé, sans prôneurs.
Enfin, telle était la partialité du Journal de Paris qu'il a constamment refusé d'admettre les articles envoyés par la
Société des Amis des noirs, parce que des écrivains mis à l’index avaient fondé cette Société. Ainsi on avait la cruauté de faire réfléchir sur des Africains malheureux la haine injuste qu’on portait à ceux qui s’intéressaient à leur sort. Procédé atroce et qui montre la bassesse des écrivains courbés sous le joug de la censure !
Et c'était pour maintenir le privilége d’un pareil journal que deux arrêts du Conseil avaient suspendu la publication du
Patriote Français ! Qu’était-ce encore qu’un arrêt du Conseil
en matière de librairie ? L'ouvrage d’un simple commis, revêtu
du nom du roi qui n’en avait aucune connaissance. En effet,
le souverain confiait l’administration de la librairie aux soins d’un ministre qui, déjà chargé d’autres attributions, abandonnait cette partie à un directeur, lequel, ayant aussi d’autres affaires, s’en rapportait à un premier commis qui pouvait agir de la même manière, etc. ; ainsi, en dernier résultat, les arrêts
du Conseil émanaient d’un subalterne. C’était donc un subal-
terne qui donnait des lois à vingt-six millions d'hommes, qui garrottait, qui paralysait les plus grands génies, qui faisait proscrire les ouvrages des Rousseau, des Helvétius, des Raynal. C'était un subalterne qui arrêtait, en ce moment, l’instruction du peuple français, qui rompait la communication entre le peuple et ses représentants, qui osait dire aux amis de la liberté : Vous voulez imprimer sans mon cachet, je vous le défends ; qui osait dire à la nation entière : Vous demandez la liberté de la presse, je ne veux pas qu’elle règne, mon intérêt s’y oppose. C'était un commis, en un mot, qui faisait défendre au roi, en mai 1789, ce qu’il avait ordonné en décembre 1788, et qui compromettait son nom en le mettant ainsi en contradiction avec lui-même.
Que pouvait-on attendre d’un commis avide ou esclave des gens en place ? Aussi, rien n’était plus variable et souvent plus ridicule que les décisions de cette administration ; en voilà un exemple : pendant mon séjour en Angleterre, en 1783, je vis que l’on y publiait une foule de livres sur la situation des Anglais dans les Indes-Orientales, livres et situation parfaite-
ment inconnus en France. Je crus que le tableau en serait.
» utile à ma patrie, j’entrepris de le faire et je me plongeai pendant quinze mois dans l’examen de ces ouvrages. Au lieu de m'’encourager on me suscita mille tracasseries, on me nomma quatre censeurs, un dans chaque Département ; mon manuscrit devait subir toutes les mutilations que leur dictaient leurs préjugés. Ces entraves me dégoûtèrent ; martyrisé à chaque numéro que je voulais faire paraître, je fus obligé de suspendre ; et, cependant, on a vu la même administration, cédant à la crainte, permettre la publication de feuilles entreprises par des hommes dont l’audace l’effrayait et dont l'énergie paralysait son pouvoir.
J’adressai alors aux Etats-Généraux un mémoire dans -lequel, après m'être plaint de la mesure arbitraire qui suspendaïitla publication de mon journal, je signalais les scandaleux abus de la censure et démontrais la nécessité de déclarer surle-champ la presse entièrement libre.
Je sais qu’à propos de cette liberté de la presse le clergé - d’une province, dont le nom m’échappe, soutenait qu’il ne fallait pas d’autre liberté que celle à l'ombre de laquelle avaient brillé les Boileau, les Racine, les Bossuet, les Fénelon, etc., c’est-à-dire qu’il ne fallait pas d’autre Constitution que celle sous laquelle avaient eu lieu la Saint-Barthélemy, les dragonnades, la révocation de l’Edit de Nantes, une foule de - guerres injustes, des dépenses de luxe excessives et une ban- - queroute de trois milliards. Sénèque parut sous Néron, Tacite sous Domitien, Sadi au sein de l’anarchie persane. Ce clergé . qui se contentait de si peu était donc obligé de croire qu'on jouissait d’une assez grande liberté sous Néron,sous Domitien, et en Perse du temps de Sadi. La publication de quelques tragédies ou oraisons funèbres sous le despotisme prouve qu'un despote peut avoir du goût, les gens de lettres de la complaisance et de la bassesse, mais elle ne prouve pas qu’on puisse être heureux et grand sans liberté.
La liberté de la presse n’avait jamais été plus nécessaire qu'aux approches des assemblées délibérantes, pendant les travaux de la Constituante et de la première Assemblée législative. Alors elle pouvait rendre les plus grands services,
surtout au moment où les plus chers intérêts de la France : allaient être discutés par des députés que le peuple avait choisis. Son influence eût d’abord été indispensable pour guider dans ce choix les provinces peu au fait de la conduite qu’elles avaient à tenir ; faute d’être éclairé, le peuple nomma dans plusieurs endroits des intrigants et laissa le mérite à l’écart. Les élections de Paris même n'offraient qu’un ou deux . membres versés dans la science politique et dignes, par leurs lumières, de la mission importante qui leur était confiée ; il y avait certainement plus de deux hommes instruits dans cette députation, mais c'était dans des sciences étrangères à la politique (1). Il en était un, connu par l'élégance et la pureté de son style, que son titre de pensionnaire du roi aurait dû faire exclure. Il fut élu cependant par une inconséquence qui n’eût pas eu lieu si des journaux libres avaient pu discuter d’avance les titres des divers candidats à la confiance de leurs commettants. Baïlly eût-il été un Aristide, comme pensionnaire du roi il était inéligible ; c’est un bonhomme, disait-on ; que signifie cette qualification prodiguée à tant de gens et par laquelle on se laisse trop séduire en France ? Un bonhomme, dans les affaires publiques, est tout simplement un homme nul, un mannequin qu’on fait mouvoir à volonté ; sans doute il était de l’intérêt du pouvoir exécutif d’avoir un mannequin de cette espèce dans la place de maire de Paris, que Bailly occupait alors ; mais ce n’était pas l’intérêt du peuple de choisir ce mannequin pour défendre sa cause (2). Jamais il n’y eut dans un poste élevé d'incapacité politique mieux constatée. On ne cite de lui que des phrases, et point d’actes qui ne puissent être censurés avec raison. Il y eut malheureusement à cette époque trop de nullités appelées à délibérer sur les intérêts de la patrie : les notabilités de position et de fortune accaparèrent les suffrages ; il devint nécessaire de les déconsidérer, et bientôt on commença à se plaindre du ton de liberté
(1) « I1 ne s’agissait pas de faire un traité de commerce, mais de créer une Constitution.» (Note de Brissot).
(2) Je supprime ici deux pages extraites mot à mot du Patriote du 30 juillet 1790. Ë
que des gazetiers ou journalistes prenaient en parlant des opérations de l’Assemblée nationale. Cette Assemblée avait tort, soit d'accueillir, soit de proférer de pareilles plaintes ; elle aurait dû se souvenir de la maxime si sage de Tacite : spreta exolescunt. Le droit de censurer même la première Assemblée de la nation appartient à toutes classes d'hommes et à tout citoyen. La borne à ce droit éternel, imprescriptible, est la calomnie des intentions. La censure qui l’outrepasse devient criminelle ; la censure qui ne s’exerce que sur les opinions ne peut jamais l’être. Le long-Parlement d'Angleterre se rendit odieux au peuple et provoqua sa propre chute, pour avoir oublié ces vérités ; il avait semblé s’emparer de la verge de fer de la tyrannie pour la briser ; il la garda, s’en servit contre le peupie même, et Le peuple l’abandonna pour reprendre son ancien joug. Ce long-Parlement exerçait, contre les livres royalistes, la même proscription que le parti royaliste avait auparavant exercée contre lui. Les représentants d’un peuple qui veut être libre, et qu’ils veulent rendre libre, doivent tolérer tout, hors la calomnie ; et pourtant combien d’entre eux se sont montrés susceptibles, au point de maudire la liberté qui les livrait à des critiques auxquelles la même liberté leur permettait de répondre ! Combien d’excellents citoyens, à la vérité peu éclairés, ont blâmé avec amertume les écrivains . patriotes qui n’approuvaient pas sans réserve tout ce qui émanait des hommes qu’ils avaient en vénération! A les entendre, nous tirions sur nos troupes, et nous tendions à affaiblir notre parti en dénigrant ceux qui le servaient mal ; quelquefois ces reproches étaient fondés, mais souvent aussi ils tombaient à faux (1). L’idolâtrie est une bien sotte et bien funeste manie ; aussi le peuple français, celui de tous les peuples qui l’a poussée le plus loin, fut-il, pendant des siècles, le peuple le plus esclave.
L'idolâtrie implique toujours une confiance aveugle, et il
. (1) Je retranche ici deux pages empruntées au Patriote des 1° janvier et 2 avril 1791. — Remarquer d'autre part que les lignes qui suivent sont prises dans le Patriote du 13 septembre 1791, qui les avait lui-même extraites de l’ Ami des Citoyens, de Tallien.
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