‹ J.-P. Brissot: MémoiresChapitre 13 sur 26 · Ë TR · texte numérisé non relu

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est rare que les hommes qui ont obtenu une confiance de ce genre n’en aient pas indignement abusé et qu’ils ne soient pas devenus les plus dangereux ennemis de ceux qui la leur avaient accordée.

Je ne dirai pas que l’idolâtrie pour nos rois ait été la cause du despotisme qui a pesé pendant si longtemps sur nous; je me bornerai à rappeler ce qui s’est passé de nos jours. Les parlements, d’'Epremesnil, Necker, Mounier, Bergasse, Lally, d’Antraigues, etc., etc, ont tour à tour ‘été les idoles du peuple. Quelle a été ensuite leur conduite ?.. Quels sont les chefs de cette coalition qui, dans ces derniers temps, a tant entravé l’achèvement de la Constitution ? Ne sont-ce pas, pour la plupart, les membres de cétte minorité de la noblesse que Paris porta en triomphe lors de la réunion des ordres ? Que ces exemples récents nous préservent donc de ce penchant à l’adulation, qui faisait l’apanage du Français esclave, mais qui ne convient pas au Français devenu libre.

La liberté, la Constitution, voilà les seuls objets dignes des hommages d’un peuple qui a détruit le despotisme ; mais la Constitution comme la liberté ne seront pas stables tant que nous serons possédés de la fureur de vouloir tous nous pousser aux emplois de l'Etat ; c’est avec douleur que l’observateur” philosophe voit l’ambition qui tourne toutes les têtes depuis notre Révolution. Iln’est plus si mince avocat qui sérieusement ne se croie un Démosthène ; pas d’écolier qui ne se propose pour un commandement ; il est tel district où l’on compte plus d’officiers que de soldats. Au milieu de cette fièvre d’avancement le vrai patriote, celui qui aspire à fonder le règne de l’égalité (1), doit descendre pour donner l’exemple : Bénezet se

(1) « A propos du mot égalité, je me rappelle un trait du docteur Johnson, qui prouve qu’on peut avoir de grandes connaissances et en même temps une idée bien fausse de ce qu’on doit entendre par égalité de droits.

» La célèbre historienne d’Angleterre, Mme Macaulay, dînait un jour chez lui. La conversation tomba sur cette égalité de droits, et la zélée républicaine en fit le plus bel éloge. Sans lui répondre, le docteur fit signe à son laquais de s’asseoir auprès d’elle.

» Cette plaisanterie grossière décélait l’ignorance de Johnson en matières politiques. La véritable égalité, c’est l’égalité devant la loi ;.

fit maître d’école pour instruire les nègres. Le patriote le plus éloquent, celui qui est véritablement éclairé, sait qu’il se grandit quand il s’abaisse pour mettre ses lumières au niveau du peuple ou pour Île défendre.

L’astre de notre Révolution s’était levé brillant comme le soleil qui féconde toute la nature : il avait été majestueux au commencement de l’Assemblée nationale, dont les débuts étaient si imposants et si riches d’espérances ; il y eut quelques séances sublimes, là il jeta encore de l’éclat ; mais plus il s’éloignait de son aurore, plus il pâlissait : à mesure que l’Assemblée nationale s’avançait vers le terme de ses travaux, ses séances ne répandaient plus qu’une faible lueur sur les grands intérêts qu’elle avait été appelée à discuter, et ses membres allaient se séparer sans avoir rempli l’attente des amis de la liberté, qui tournaient déjà leurs regards sur l’Assemblée à élire.

L’instant approchait où la nation se donnerait de nouveaux mandataires, ou enverrait, pour la représenter, ceux qui lui semblaient dévoués à sa cause. Les électeurs, dans cette importante occasion, devaient plus que jamais se pénétrer des obligations qui leur étaient imposées ; ils devaient les avoir sans cesse présentes à l’esprit et ne rien négliger pour les remplir ; car le $ort de la Constitution dépendait en grande partie de la bonté des choix qu'ils allaient faire.

La nouvelle Assemblée allait se réunir au milieu des circonstances les plus graves. La France avait des guerres étrangères à soutenir ; et, bientôt peut-être, des guerres intestines à -étouffer. Il fallait donc choisir des hommes courageux, des hommes qui redoutassent plus la tyrannie que la mort.

Le pouvoir exécutif allait redoubler d'efforts pour corrompre la majorité de l’Assemblée. Il fallait donc choisir des hommes qui, par leur peu de besoins et la sévérité de leurs mœurs,

c'est un même droit pour tous les citoyens de prétendre aux emplois et aux charges ; c’est une égale protection pour tous de la part du gouvernement ; c’est enfin l’anéantissement de cet infâme préjugé qui consacrait, dès la naissance, la prétendue supériorité de quelquesuns et l’humiliante condition du plus grand nombre.» (Note de Brissot).

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fussent constamment, comme le disaient les Jacobins de Nantes, étrangers aux douceurs de la liste civile.

Il fallait donner la préférence aux hommes qui, en toute occasion, avaient fait preuve de patriotisme. Les électeurs devaient se mettre en garde contre les calomnies imaginées par la Cour et par tous les ennemis de la Révolution pour déconsidérer les citoyens les plus vertueux ; ils devaient examiner, vérifier, juger, et ne pas se décider légèrement ; souvent tel a semé le bien, qui ne recueille que le mal.

Pour avoir une bonne législature, il convenait d’unir à la droiture, à la simplicité des campagnes, quelques lumières des villes. Il était surtout indispensable de se défier de la noblesse, auteur de tous les troubles qui agitaient la France, et des entraves qu’éprouvait la marche de la Révolution. On répétait partout qu’il fallait écarter les têtes exaltées. Mais, avec ce mot, on cherchait à éloigner les vrais, ardents et utiles patriotes. Ils étaient dangereux, disait-on, et des hommes sages convenaient mieux aux circonstances. La sagesse est bonne en tout temps ; mais la sagesse n’est point cette pusillanimité qui tremble au moindre vent, ni cette cupidité cachée qui, pour obtenir des places ou de l’argent, s’arrange avec tous les partis, et s’appelle modération. Nous n’étions pas hors de danger, des députés faibles de courage, d'esprit ou de patriotisme pouvaient nous perdre. La masse des électeurs voulait la Révolution et des hommes capables de la soutenir ; mais il fallait lui montrer ces hommes et, pour parvenir à les faire connaître, la discussion publique était le seul moyen ; aussi ce moyen fut-il employé par toutes les sociétés des Amis de la Constitution, que les amis de la monarchie pure s’efforçaient de mettre en péril. La tactique de ces derniers pour égarer l’opinion était de substituer le sentiment à la raison, de réveiller des sympathies absurdes et l’amour d’un ordre de choses qui avait pour eux tant d’attraits. Lorsque Louis eut accepté la Constitution et qu’il eut été reconnu roi des Français, les aristocrates et tous les fauteurs du despotisme, voulant donner un démenti à ces faits solennellement proclamés, s’empressèrent de faire éclater les transports de leur basse adulation. On

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vit tout à coup, aux théâtres, les pièces énergiques de Brutus, de la Mort de César, de Rome sauvée, de Charles IX, de la Läberté conquise, etc..…., remplacées par Gaston et Bayard, la Partie de Chasse, Richard-Cœur-de-Lion, Athalie (1).

(2)jLes hommes quiont mal dirigé l’impulsionrévolutionnaire ont été bien coupables ; car la pente vers la régénération était rapide. En se reportant aux temps qui ont précédé 1789, on n’imaginera pas qu’une nation puisse changer à son avantage avec autant de promptitude.

Six mois s'étaient à peine écoulés depuis l'instant où j'avais quitté la France pour aller en Amérique ; à mon retour

je ne reconnus pas mes compatriotes, ils avaient franchi un intervalle immense. Je les avais laissés dans l’esclavage, et je les retrouvais libres ; on les croyait énervés, ils avaient déployé la plus grande énergie ; on les taxait d’ignorance, et ils montraient en politique les connaissances les plus profondes ; on les disait légers, inconstants, et ils avaient fait preuve de réflexion et de persévérance ; enfin, on-les supposait incapables d'harmonie, et il y avait eu le concert le plus parfait entre leurs principes et la marche qu’ils avaient suivie ; on prédisait qu'ils seraient dupes ou des finesses . ministérielles, ou de l'aristocratie parlementaire, cachée sous un air de popularité, ou des prétentions de la noblesse et du clergé, déguisées sous le voile de la générosité. Ils avaient opposé les parlements aux ministres, et les ministres étaient tombés. Ils avaient opposé leurs droits aux parlements et les parlements s'étaient tus. Forcés dans leurs derniers retranchements par des écrivains énergiques, les privilégiés avaient frémi d’indignation, mais ils n’avaient pu défendre que mollement et pour ainsi dire en rougissant, des distinctions

(1) J’ai dû retrancher ici quatre pages sur Athalie, tirées mot à mot du Patriote du 29 août 1791.

(1) Les sept pages qui suivent sont extraites du livre de Brissot, Plan de conduite pour les députés du peuple aux Etats-Généraux.

incompatibles avec les lumières, et avec cette Constitution libre que tous les ordres réclamaient.

Les Français s'étaient rapidement avancés dans les woies de la liberté, pourtant ils étaient encore loin du but.

Pour y atteindre,.il fallait une volonté forte, parce que cette volonté, en tournant toutes les idées vers ce but su-. blime, écartait les distractions et rejetait dans le néant les petites considérations de la vanité et de l’intérêt personnel. Il fallait une opiniâtreté qui redoublât en raison des obstacles. li fallait enfin que les Etats-Généraux ne précipitassent point la tâche qu’ils avaient à remplir. Tâche immense sous quelque aspect qu’on l’envisageât! Une Constitution à fonder, des Etats-Généraux à organiser, une dette énorme à fixer et à consolider, nos ressources à examiner, des milliers d’abus à réformer, toute la législation à refondre, une bonne et durable administration à établir, etc. Quels travaux !... Un an, deux ans même ne pouvaient suffire à terminer unesi vaste entreprise. Les examens, pour être utiles, devaient être lents ; les réformes, pour être sages et recevoir de la consistance, … ne pouvaient s’effectuer qu'après quelques débats tumultueux. Une sage lenteur était donc indispensable pour le bien général; avec elle seule on pouvait parvenir insensiblement à vaincre les préjugés, à rompre les habitudes, à éclairer le peuple, à lui donner de la dignité, enfin à faire naître entre tous les ordres une union solide, ou plutôt à ne faire de tous les ordres qu’un seul ordre, de tous les Français qu’une seule famille. .

Cette union, malheureusement, ne régnait pas encore. Une foule d'intérêts différents et contraires la combattaient : quoique la noblesse et le clergé eussent abandonné leurs exemptions pécuniaires, il y avait toujours diversité d’opinions et de principes sur tous les autres points ; il y avait inégalité de droits entre les citoyens, et cette inégalité cts incompatible avec une bonne constitution.

La destruction de cette inégalité était le but auquel devaient tendre sans cesse les défenseurs et les députés du l'iers- Etat (1). Toute constitution qui l’eût consacrée eût porté à

(1) « Lorsque je parlais d’abolir la distinction des ordres, ce n’était

. dans son sein un vice radical, capable de détruire en peu de temps la liberté générale.

Cette inégalité de droits avait beaucoup de partisans, parce que beaucoup d'individus étaient intéressés à la défendre ; c'était même le parti le plus formidable pour le Tiers-Etat. Il réunissait, en effet, la haute noblesse, le haut clergé, la haute magistrature, et ce qu’on appelait le hauttiers ou la haute bourgeoisie, ayant, les uns et les autres, pour auxiliaires cette classe moyenne qui est toujours un peu servile par esprit de sotte vanité (1). C’étaient là les vrais ennemis de ce peuple français, ceux que les défenseurs de - ce peuple devaient combattre sans relâche jusqu’à ce qu’ils fussent abattus ou éclairés. La corruption de cette partie de la société était un motif pour accélérer et non pour retarder une constitution libre ; parce que cette constitution devait répartir plus également les moyens qui, destinés à protéger l'industrie, à secourir l’indigence, ne servaient encore qu’à soutenir le luxe et la corruption.

L’avilissement, l’ignorance du peuple, accidents résultant d’un mauvais gouvernement, devaient disparaître sous un régime libre. L’instruction plus répandue, l'habitude de fréquenter les assemblées politiques donnent de la dignité et des lumières au peuple.

Je conclus de là que l’impossibilité d’une régénération du peuple n’existait pas et que cette régénération devait s’opérer sous une constitution où tous les droits fussent égaux.

Pour obtenir cette égalité de droits, il fallait opposer constamment le langage de la raison aux privilégiés ; il fallait, pour déconcerter leurs intrigues et leurs manœuvres, que les défenseurs du peuple missent en commun leurs talents et leurs efforts ; qu’ils écartassent de ce combat tout mou-

pas immédiatement, ce n’était pas aux Etats-Généraux de 1789, Il] fallait d’abord poser les bases ;. la Constitution devait faire le reste. » (Note de Brissot).

(1) « On doit excepter de cette ligue un grand nombre de membres qui, bien qu’appartenant à ces différentes classes, n’en étaient pas moins attachés à la cause du peuple. » (Note de Brissot).

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vement de vanité ou d'intérêt personnel ; il fallait qu'ils fussent tous dévoués au bien public, et soutenus par la volonté inébranlable de faire enfin triompher l’homme de celui qui se croyait plus qu’un homme, le peuple de ses tyrans, la liberté du despotisme.

Tel était l’esprit qui animait quelques hommes célébres (1) inscrits sur la liste des défenseurs dif Tiers-Etat. Je les conjurais alors de former une sainte et inviolable ligue pour abattre l’aristocratie ; d’oublier leurs ressentiments, si des ressentiments avaient pu les séparer autrefois ; je leur conseillais de concerter leur marche, leur attaque et leur défense, afin d’assurer leur succès. Les privilégiés, d’ailleurs, n’avaient aucun talent respectable à leur opposer, et les députés du Tiers étaient secondés au dehors par des écrivains énergiques et sincères amis du peuple (2). J’osai quelquefois me mêler dans cette troupe patriotique, heureux si mes efforts ont pu contribuer à fonder cette liberté, après laquelle j’ai soupiré si longtemps, et que j'étais allé chercher dans un autre hémisphère lorsque l’espoir d’une constitution me ramena dans ma patrie. |

L'un des hommes que j’y retrouvai prêts à seconder les progrès de l’époque, en les mettant en pratique d’après un système à lui, était le Genevois Necker, dont les idées étaient alors fort goûtées des sectateurs de l’innovation. Les ennemis de ce ministre, et ils étaient nombreux, cherchaient à inspirer des soupçons sur ses desseins et à engager le Tiers-Etat à se réunir à eux pour le renverser ; mais c'était un piége

(1) « Bergasse, Mirabeau, Dupont, Volney, Petion (auteur de l’ Avis aux Français), Rabaut-de-Saint-Etienne, Mounier, et, dans un autre ordre, Lafayette et d’Antraigues.» (Note de Brissot).

(2) «Je puis nommer Clavière, Siéyes, Condorcet, de Bourges, Gallois, Cerutti, Target.

» Je dois rendre cette justice à mon pays; nulle part, même en Amérique, je n’ai vu autant d'auteurs animés du même esprit. J’y ai vu des patriotes désintéressés, infatigables ; j’y ai vu le bon sens régner partout, et presque tous les citoyens bien instruits de leurs devoirs ; j'y ai vu des hommes au-dessus de Montesquieu, mais en petit nombre. Le Sens commun et le Fédéraliste ont eu beaucoup de lecteurs et peu de rivaux. » (Note de Brissot).

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tendu au peuple pour lui ravir l’homme qui était alors son meilleur appui. Si je fais de lui cet éloge, ce n’est pas que je fusse un de ses partisans, ni un des écrivains qui lui étaient dévoués ; on ne m’accusera pas de l’avoir encensé ; ma conduite, avant et pendant qu'il fût en faveur, répondrait à ce reproche, car aucun jour de ma vie ne fut souillé par une visite à un ministre, encore moins par la demande de quelque grâce. Si jamais je sollicitai quelque acte de justice, ce ne fut que de loin, et pour être presque toujours refusé. J'avais dans l’âme trop d'indépendance. Cependant, voilà ce que je pensais sur Necker, ministre, alors qu’il était assailli par mille fausses imputations.

Je dois dire, avant tout, que j'avais commencé par combattre les opinions de Necker, dans mon livre de la France et des Etats-Unis. Mais l’aveu que je vais faire donnera une plus juste idée de ma situation relativement à lui. Dans un ouvrage qui parut sous différents titres, tantôt Œuvres posthumes de Turgot, ou Administration provinciale de Turgot (1), j'avais réfuté, peut-être trop sévèrement, les principes développés par Necker dans son Mémoire sur les administrations provinciales. Il me semblait qu’il avait trahi la cause du peuple. Je crus depuis l’avoir mal jugé : sa conduite paraissait le prouver. Je me rétractai avec plaisir ; mais je ne laissai pas d’improuver ses opérations quand elles furent mauvaises, et de blâmer ouvertement le principe qu’il avait fait prévaloir dans la convocation des Etats- Généraux ; principe qui donna une influence prodigieuse aux privilégiés dans les élections, et qui amena dans l’Assemblée une foule d'hommes corrompus, médiocres ou ineptes.

Malgré ces fautes, j'étais fermement persuadé que tous les amis du peuple devaient se joindre à lui et le soutenir contre la faction qui cherchait à le renverser, c’est-à-dire

(1) « Lorsque je publiai cet ouvrage, Dupont, qui en fit la critique

- dans le Journal de Paris, parut scandalisé de la hardiesse des principes que j’émettais. Ces principes étaient ceux qu’on a proclamés plus tard, et qu’il fut lui-même forcé de défendre ; mais alors on me dénonçait comme un incendiaire dans plusieurs journaux, et ces journaux, par ordre, étaient fermés à ma défense. » (Note de Brissot).

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contre les aristocrates, les plus acharnés ennemis du genre | humain.

Ainsi, un intérêt commun devait engager la nation à se rallier à Necker. D’autres motifs encore prouvaient la nécessité de cette union.

Necker devait être partisan de la Constitution ; c'était le seul moyen d'augmenter sa gloire, et il aimait la gloire.

Il était ennemi de la guerre, et nous avions alors besoin de la paix pour affermir la liberté.

I était ami de l’ordre et de l’économie, et un ministre n’est réellement ami du peuple que lorsqu'il a de telles propensions.

Il avait la double confiance du peuple et du prince : mieux qu’un autre, il pouvait être l’arbitre de leurs contestations.

Tout autre ministre que lui eût été suspect au peuple. On l’eût soupçonné de soutenir le despotisme et de sacrifier le peuple à ses vues ambitieuses. Necker était parfaitement à l’abri sous ce rapport. |

Lui seul encore, investi de la confiance générale, et par conséquent disposant du crédit public, pouvait trouver les moyens de subvenir aux dépenses jusqu’à ce que les Etats- Généraux y eussent pourvu d’une manière certaine et durable.

Qui pensait-on d’ailleurs présenter pour le remplacer ? était-ce cet ambitieux prélat qui avait joué le patriotisme, ou qui, s’il ne l’avait pas joué, n’avait aucun moyen pour le soutenir ? était-ce ce ministre aussi fameux par ses déprédations que par son audace à braver ses juges et la nation française ? étaient-ce deux ou trois vils intrigants qui n’aspiraient au ministère que pour payer leurs dettes, en dissipant nos dernières ressources, et que le haut-parti ne protégeait que pour éloigner une constitution qui devait mettre fin aux déprédations les plus scandaleuses ?

Oui, tel était le but des aristocrates. Il perçait dans tous leurs pamphlets. Qu'on lise ces Lettres amicales, où des âmes de boue cherchaient à ridiculiser Necker. Ils croyaient, par. des épigrammes, nous éloigner d’un honnête et sage ministre.

Ils nous croyaient toujours des enfants prêts à sacrifier nos droits pour des colifichets.

Les aristocrates vantaient sans cesse l’esprit de Calonne : c'était de l'honnêteté que nous voulions et dont nous avions besoin. Ils vantaient son amabilité : cette amabilité nous avait coûté cher. Ils vantaient ses Mémoires : des tours de force étaient-ils des raisons ? Il nous fallait un Sully et non un saltimbanque. Ils vantaient la considération dont l’ex-ministre jouissait à Londres : mais à quoi tenait cette considération ? une bonne table, un équipage brillant, un grand luxe ; tout attirait autourde lui des parasites et des flatteurs, car Londres a aussi les siens. Cet entourage Ôôté, l’ex-ministre se trouvait à sa place dans l’obscurité. Pouvait-on croire de bonne foi que l’économe Pitt, par exemple, n’eût pas du mépris pour un dissipateur, et que la saine partie de la nation anglaise estimât un homme qui avait ruiné son pays ?

Enfin, ils vantaient ses connaissances en administration, Quelle administration était la sienne ? n’était-ce pas lui qui d’une main signait la condamnation de l’agiotage, et de l’autre retirait de son jeu des profits énormes ? N’était-ce pas lui qui multipliait emprunts sur emprunts, arrêts du Conseil sur arrêts du Conseil ; qui créait une caisse d’amortissement, laquelle, au fond, n’était qu’un véritable leurre ; qui étendait secrètement les rentes viagères, qui en prodiguait sans recevoir de capitaux, etc. ? Si Calonne connaissait les vrais principes de l’administration, il les oublia cruellement et les foula aux pieds pendant son ministère |.

La conduite de Calonne, lors de la disgrâce de Necker, prouve combien cet homme avait des sentiments vilsetabjects. On le croyait anéanti, mais, à la nouvelle de la chute du ministre, il reparaît sur la scène ; il fait illuminer sa maison et donne un grand souper. Dans l’espoir de séduire encore une fois les Français, il fait circuler une lettre en réponse au mémoire de Necker sur les subsistances, où il le traite généreusement d’aventurier et de charlatan qui a ruiné la nation française. Dans une seconde lettre, également impri-

mée et adressée à l’Assemblée nationale, il lui offre ses services et ses lumières. Les services d’un Calonne ! il ignorait encore que le règne des dissipateurs était passé ; et, s’il voulait conserver ses jours, il ne lui restait plus qu’à aller augmenter la colonie de Spa ou l’honorable réunion de Coblentz.

Pour connaître à fond le caractère et les principes de ce misérable, il suffit de lire sa dernière lettre au roi. Avec quelle perfidie il cherchait à insinuer à Louis XVI qu’on le dépouillait de son autorité ! Avec quelle audace il insultait à la nation française, il attaquait ses droits essentiels et primitifs ! il osait se dire Français et il prêchait le despotisme |

Il n’y avait donc pas à hésiter dans les circonstances présentes, le peuple devait se faire un appui de Necker. Ce ministre paraissait alors embrasser franchement sa cause, et les amis de la liberté plaçaient en lui leur espoir. Cependant, plus tard, il s’est détaché de la cause du peuple et a méconnu la liberté.

En effet on le vit, dès l’année suivante, proclamer que l’Assemblée nationale avait eu tort de supprimer les titres, les noms nobles, les armoiries. Il employaïit les raisonnements les plus ridicules pour soutenir cette singulière assertion. Le peuple, disait-il, c’est-à-dire les citoyens artisans, ouvriers, reçoivent plus volontiers leur salaire de l’homme décoré que du simple citoyen. Il ne restait plus qu’à déchirer la Constitution, si de pareilles mœurs devaient subsister. Un citoyen qui pouvait s’enorgueillir de travailler pour un homme galonné et décoré n’était plus un citoyen, mais un esclave.

L’éclat des livrées et distinctions, ajoutait Necker, ne blesse pas leur vue, ils se plaisent au contraire à en recevoir le reflet.

Quel langage !... Eh bien ! puisque des yeux étaient encore assez faibles pour se laisser éblouir par l'or, il fallait condamner l’or, il fallait anéantir ce brillant entourage, puisqu'il pouvait engager le peuple à supporter les'distinctions avec moins de dégoût.

Cette destruction, continuait Necker, nuit à une classe nombreuse.

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Quelle était cette classe ? celle des nobles !.… des nobles que des préjugés indéracinables ont imbus de leur prétendue supériorité et d’un mépris incurable pour le peuple. Les nobles étaient incorrigibles, ils l’ont prouvé!

Il était, d’ailleurs, de l’intérêt de l’Etat de relever la domesticité, en supprimant les livrées, véritables ins'gnes de l'esclavage (1).

Une Constitution libre ne pouvait pas, sans doute, ramener l'égalité partout, et surtout l’égalité de fortune : il devait y avoir, comme auparavant, des riches et des pauvres ; et ces derniers devaient encore, par la nature des choses, dépendre, pour leur subsistance, des emplois que les riches ont à leur donner. La domesticité est un de ces emplois. Mais la domesticité ne doit point être vile sous une Constitution libre. Ce qui avilit l’homme, ce n’est pas d’être pauvre, mais d’avoir des mœurs dépravées, des sentiments bas et assujettis à ceux du maître, d’être son complaisant, son adulateur. Or, un domestique, sous une Constitution libre, peut se préserver de cette bassesse et conserver sa fierté au sein même de la domesticité ; tel était Fine et Epictète ne fut pas déshonoré.

C'était donc un des grands devoirs de notre éducation nationale, puisqu'on ne pouvait bannir la domesticité, de faire des domestiques-citoyens, hommes et dignes de la liberté au sein même de la dépendance.

La livrée était le signe de l’aristocratie parmi les domestiques. Un homme du peuple d’alors pouvait se glorifier d’appartenir à un seigneur puissant : il lui semblait que l’opulence et l’importance de son maître, en se réfléchissant

(1) « Un plaisant avait imaginé, pour ridiculiser les titres, de les distribuer à ses domestiques, selon la nature de leurs services. Il avait nommé son palefrenier chevalier, parce que l’origine du mot chevalier est cheval. Il avait fait un duc de son cocher, parce que ce mot signifie conducteur. Il avait donné le titre de comte aux laquais, parce que les premiers comtes étaient ceux qui suivaient et accompagnaient les grands. Enfin, comme le nom de marquis fut inventé pour ceux qui gardaient les frontières, les marches de l'empire, il en avait décoré son portier, chargé de défendre l’entrée de la maison. » (Note de Brissot).

sur lui, lui donnassent le droit d’être insolent envers le laquais du bourgeois. Mais, puisque l'aristocratie des maîtres était ‘supprimée, pourquoi conserver celle des valets ?

Ce décret, disait encore Necker, nuit aux galonniers.

Le décret sur les lois féodales nuisait aux feudistes ; celui sur le droit-canon, aux canonistes ; celui sur les tribunaux, aux juges, aux procureurs, etc... En vérité, devait-on s’arrêter à de pareilles considérations ? Avec un argument de cette force, on aurait étouffé la découverte ‘de l’imprimerie ; car l’imprimerie nuisait aux copistes. Qu’'étaient les intérêts d’un petit nombre de galonniers, lorsqu'il s’agissait de régénérer une nation et de lui donner des mœurs ?

Ce n’était plus sur le luxe, sur l’art de varier les modes, que le Français libre devait fonder sa prospérité ; il devait renoncer au commerce précaire de ces colifichets, pour exploiter les grandes ressources rurales que lui présente le sol de la France, et les manufactures qui s’associent avec la liberté sans corrompre les mœurs.

Necker osait avancer que la noblesse était héréditaire et transmissible par essence, enfin qu’elle était une propriété sacrée. |

Ces assertions absurdes me rappellent un vicomte de Chastenay, qui voulut prouver, dans une lettre au Journal général de France, que la noblesse datait de l’origine du monde. Le patricien était modeste, car il ne tenait qu’à lui de prouver aussi bien qu’elle était de toute éternité.

Eh quoi ! la noblesse est-elle donc une qualité naturelle, inhérente au sang, empreinte, par un sceau divin, sur le corps de quelques individus? Je pense comme l’intrépide Ramsay : « Je ne croirai pas, disait-il, à la noblesse ni à la souveraineté des rois, tant que je ne les verrai pas naître avec des éperons, et leurs sujets avec une selle sur le dos. »

D'ailleurs l’hérédité de la noblesse avait été abolie par une loi, depuis près d’un an. Tel était le but de l’article 11 du décret du 4 août, des articles 17 et 6 de la Déclaration des droits, de l’article 7 de l’organisation des municipalités,

et section 17e de l’article 17 de l’organisation des assemblées

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administratives. C’est ce que Lafayette prouva clairement en répondant à l’abbé Maury. Et parmi la foule immense de contradicteurs que trouva l'opinion de Necker sur le décret relatif à la noblesse, Millin, Loyseau et Anthoine se montrèrent les plus énergiques, et le réfutèrent de la manière la plus vigoureuse.

Ce fut dans la célèbre séance du 19 juin 1790 que s’engagea la première lutte au sujet de la noblesse : la discussion y fut

si animée qu’il serait difficile d’en faire l’analyse (1).

..... (2) A ces accusations vagues on en ajoutait de plus vagues encore sur ma vie privée; toutes les infamies inventées par Morande étaient incessamment reproduites par ce scélérat. Morande, dont le nom seul, d’après son propre aveu, était une injure! Tel était le pitoyable écrivain dont le ministère, dont la coalition empruntaient la plume, dans un moment où cette ligue de corrupteurs et. de gens corrompus redoutait que le choix du peuple ne me mît à portée de défendre sa cause dans le Corps législatif. Eh ! qui ne voyait le but de la persécution que ces coalitionnaires me suscitaient ? ils ne se cachaient pas : ils redoutaient qu'appelé par le choix de mes concitoyens à la Législature je n’opposasse une fermeté inébranlable aux usurpations de la Cour ; que je ne dévoilasse un jour ces énormes pillages qu’on voulait couvrir

(1) Ici se trouvaient deux pages extraites en grande partie du Patriote du 21 juin 1790, complétées par le Moniteur du même jour ; puis deux autres pages, assez bizarres, donnant une «Echelle des êtres suivant leur mérite », échelle qui commence par Dieu et se termine par Roi, Pape et Diable, empruntées au Patriote du 3 septembre 1792; puis 17 pages tirées de la brochure de Brissot À tous les libellistes (p. 29-38). Je fais disparaître tous ces remplissages.

(2) Dans les pages supprimées ci-dessus, Brissot réfutait les accusations dirigées contre lui par les libellistes de la Cour. Dans celles qui vont suivre jusqu’à la fin du chapitre apparaissent encore de nombreux extraits du Patriote des 13, 15. 17, 25 septembre et 2 octobre 1791. Je ne les ai pas retranchés, afin de laisser au récit la suite qui lui est nécessaire.

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d'un voile impénétrable ; qu’adhérant invariablement aux principes de notre Constitution, je ne concourusse à la défendre contre la corruption qui s’avançait sourdement pour la détruire... Ces terreurs et ces haïines m'’honoraient. Elu, je les justifierai, ma résolution à cet égard était irrévocable. Rejeté, je me consolerai, si dix patriotes zélés, éclairés, que je connaissais, étaient plus heureux que moi. Je serai simple soldat, disais-je à part moi ; mais je serai encore quelquefois utile, et, quoi qu’il arrive, le dernier battement de mon cœur sera toujours pour uneRévolution qui m’a montré des hommes où je n'avais vu que des esclaves.

Comme publiciste, n’exerçais-je pas une magistrature, et, comme honnête homme, n’avais-je pas une influence que rien ne pouvait mé ravir ? n’étais-je pas à l’épreuve du dénigrement ? Que deviendraient donc et l’opinion publique, et l'empire, et le fruit des mœurs d’une vie laborieuse, d’un

patriotisme éprouvé, si le souffle empesté d’un homme accablé.

d’opprobre pouvait ternir des réputations intactes et acquises au prix de longs travaux et de sacrifices perpétuels ? N'est-ce pas ici la cause de la vertu, de la liberté, de tous les honnêtes gens ? Je dois leur rendre justice, il n’est aucun d’entre ceux dont je suis connu, ou par ma conduite personnelle ou par mes écrits, qui n’ait été scandalisé de me voir diffamé dans les placards, sur le dire de qui ! de l’exécrable Morande..…. s’il n’est pas lui-même l’auteur de ces placards dont les signataires restent inconnus... 6

Mais qui pouvait méconnaître, dans cette infatigable persécution, l’esprit infernal du ministère qui n’avait cessé de me poursuivre depuis l’instant où je m'étais déclaré l’apôtre de la liberté ? Ainsi les vils espions que les ministres soudoyaient dans les pays étrangers, ne leur étant plus nécessaires au dehors, venaient désormais souiller le sol de notre patrie devenue libre ! Ainsi les contributions des peuples allaient servir encore à stipendier une armée de scélérats, qui, sachant se plier à toutes les formes et à tous les projets de la tyrannie, environneraient de dangers les citoyens capables de parler le langage de la liberté et assez courageux pour la défendre !

Je dénonçai ces manœuvres perfides, et j’invoquai hautement et l’indignation et les murmures de l’opinion publique, non pas en faveur d’un seul citoyen calomnié, mais en faveur de tous les honnêtes gens qu’on voulait égarer, de tous les patriotes qu’on projetait de perdre successivement pour asservir ensuite le peuple... Les dernières ressources de l’aristocratie étaient les plus dangereuses, et nous n'avions pour nous en garantir que l’enquête la plus rigoureuse sur la vie et les mœurs de quiconque cherchait à influer sur nos jugements... Je livrai la mienne au plus sévêre examen, et je jurai aux méchants une guerre éternelle. Que la presse qui m'a outragé reste libre, et la presse me vengera ; sa liberté pleine entière est le plus puissant antidote de la calomnie. Le peuple en s’éclairant deviendra juste et cessera d’être dupe de l’imposture. Qui, connaissant ma vie et mes ouvrages, a pu croire aux turpitudes que l’on m'’attribuait (1) ?

Peu de temps avant les premières assemblées électorales, il y eut un déluge de pamphlets dirigés contre moi. Chaque jour en faisait éclore de nouveaux : un des plus volumineux était intitulé : Réplique de Charles Théveneau contre J.-P. Brissot. C'était le coup de grâce que méditaient de me porter les intrigants, aux gages desquels était Morande. Ils se flattaient de m'’enlever ainsi les suffrages de mes concitoyens ; plus l’épreuve . approchaïit, plus il était naturel que ceux dont les calomnies et les attaques ne m'avaient jamais ménagé redoublassent de fureur. Deux écrits périodiques de l’époque, le Babillard (2) et le Chant du Coq, osèrent avancer que j’avais oublié derétablir, pendant six mois, dans la caisse du district des Filles-Saint- Thomas, 580 livres, solde du compte dont j'avais été chargé comme président de ce district. Il me fut aisé de me laver de cette inculpation en produisant un certificat de Lepage, mon

(1) Ici je retranche une longue page empruntée mot à mot à la Réplique de Brissot à Morande (p. 28-29).

(2) « Les auteurs du Babillard ont eu la charité, voire même le patriotisme, de dépenser 1.200 livres, en deux placards, pour apprendre à la capitale et aux villages voisins que j’avais dépensé la somme énorme de 164 livres pendant ma présidence du district des Filles- Saint-Thomas. » (Note de Brissot).

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successeur dans ces fonctions, qui déclarait avoir reçu le solde de ce qui me restait entre les mains à cette époque, et qui se montait à 580 livres, ou environ. Lui-même versa cette somme entre les mains de Picard, dont je montrai aussi le reçu.

Une attaque aussi ridicule prouvait assez l’impudeur de mes ennemis ; mais un acharnement aussi opiniâtre contre un seul individu trahissait son objet. Ce n’était pas moi que menaçait cette rage, mais le parti que je défendais et que je défendrai jusqu’à la mort.

Les colonnes du Patriote Français, de | Ami des Citoyens, et de plusieurs autres journaux consacrés à soutenir la Révolution, étaient remplies de sages conseils aux électeurs, pour les guider dans leur choix et les préserver des menées secrètes des agents du despotisme. Tant de précautions suffisaient à peine pour atténuer l'effet des attaques continuelles et des imputations injurieuses dont les amis du peuple étaient l’objet chaque jour. Cependant l’Assemblée électorale ouvrit ses séances avec beaucoup de tranquillité, et Lacépède fut nommé président. Tout y annonçait que les patriotes y seraient en majorité.

(1) [Lacretelle, connu par une foule d’ouvrages estimables, écrivit à l’Assemblée pour se mettre au rang des candidats à la députation. Cette démarche, noble et digne d’un régime « libre, a été d’abord vivement applaudie; et Grouvelle, Sergent, Kersaint, Dusaulx, essayèrent, dans des discours fort bien faits, d’engager l’Assemblée à profiter de cette occasion pour établir la méthode des candidats, méthode si funeste pour les cabales, si utile au talent et au mérite ; mais leurs efforts furent vains, on passa à l’ordre du jour sur la lettre].

Le premier choix des électeurs donnait aux patriotes les espérances les plus brillantes ; il tomba sur Garran de Coulon, qui, au second scrutin, eut la majorité absolue sur Lacépède.

Il est à remarquer que, dans cette séance, Necker obtint deux ou trois suffrages. A ce premier succès se joignirent deux événements qui causèrent une vive satisfaction aux amis de la liberté. Le procès du 17 mars fut enfin rapporté, et plusieurs des patriotes décrétés furent élargis. On remarqua à l’Assem-

(1) Extrait du Pairiote du 31 août 1791.

blée électorale Camille Desmoulins, Brune et Momoro. On avait lu la veille une lettre et une adresse énergique du premier, qui avaient été fort applaudies.

D'un autre côté, la coalition commençait à se dissoudre, et la manière dont |’ Ami des Patriotes traitait Lameth et Barnave annonçait que la mésintelligence allait éclater.

Dans la séance du lendemain, Lacépède fut nommé au premier scrutin. J’obtins après lui le plus grand nombre de suffrages. Ils furent partagés, le jour suivant, entre Pastoret et moi. Mais l’infâme Morande avait habilement profité de l'intervalle des deux séances pour lancer un nouveau libelle. C’étaient toujours les mêmes horreurs, avec un nouveau degré d’acharnement ; cela pouvait abuser quelqu'un de ceux qui me donnaient leur voix, et Pastoret fut nommé le troisième député. Si mes ennemis, ou plutôt les ennemis du peuple, avaient pu m'acheter, ils n’auraient pas dépensé 3 ou 400.000 livres pour me fermer l’accès de la tribune. 3

Ce fut Cerutti qui, ensuite, devint mon concurrent. Les suffrages, d’abord partagés entre nous, le favorisèrent au

. second tour de scrutin, et mes ennemis purent encore triompher de ce nouvel échec. C'était cependant une douce consolation pour moi de voir avec quélle indignation les bons citoyens envisageaient ces infâmes intrigues. Je reçus à ce sujet une

. lettre de Manuel (1), dans laquelle leur auteur principal était justement flétri : il y prouvait que Morande était un libelliste et un espion, et ses preuves étaient la correspondance même de ce Morande, trouvée à la Bastille, et dans laquelle on reconnaissait toute l’impudence d’un calomniateur à gages et toute la bassesse d’un suppôt de la police.

« Comme vous, mon ami, écrivait Manuel, je respecte l'opinion ; comme vous, je sais que la patrie a le droit de dire

à chacun de ses enfants : il court de fort mauvais bruits sur

votre compte, ou faites-les cesser, ou cessez de vivre. « Mais est-ce à un Morande, que la loi ne laisse vivre sans doute que pour le rendre plus malheureux, à citer des hommes

(1) Cette lettre de Manuel à Brissot est dans le Patriote du 6 septembre 1971. Je la conserve néanmoins ici, en raison de son intérêt.

de bien, dont la vie entière est une réponse à toutes les calomnies, devant ce tribunal où l’on n’a plus rien à gagner quand on n’a plus rien à y perdre ?

« Aurions-nous cru que le gazetier cuirassé aurait trouvé asile chez un peuple qui se régénère ? Ce n’est que dans les états corrompus qu’un homme qui n’a que des vices est partout blâmé et partout accueilli : comment une municipalité, tutrice des mœurs, ne surveille-t-elle pas celui qui porte partout le signe de Caïn ? Qu'elle l’oblige du moins à s’écarter avec respect du citoyen vertueux ; et quand il osera se montrer aux spectacles, qu’elle le relègue dans une place solitaire, où, livré au mépris, il devienne une leçon publique.

« On dit qu'il a persuadé, je ne sais à quel comité, que jamais il ne fut ni libelliste ni espion, lui qui a écrit tant de fois: Je vous remercie de vos soins, mon cher M. de Benavent ; mais je suis très fermement résolu à ne me dessaisir de mon manuscrit que de la main vuide à la main pleine. Lui qui écrivait encore, en 1785, le 12 novembre : Je vous envoie, mon cher maître, une lettre que je vous prie de remettre à M. de Crosne, en assurant ce magistrat que je ne demande pas mieux que de trouver les | occasions de lui être agréable ; mais le sieur de Buard se compromet si gauchement à chaque pas qu’il fait, que je ne le verrai que quand il m'aura montré une lettre de M. le lieutenant de police qui lui dise en quoi je puis lui donner mon assistance.

« Au surplus, lisez vous-même; je vous fais passer quelquesunes de ces lettres, que gardait si bien la Bastille dans ses dépôts impurs ; ce sont celles précisément où son fiel déborda sur vous. Mes yeux et mon cœur se fatiguent de toutes ces ordures ; si vous saviez ce qu’il m'en a coûté à les remuer |! Mais on me saura peut-être gré un jour d’en avoir couvert et écrasé le despotisme. »

Les élections se continuaïient ; Beauvais de Préau et Bigot de Préameneu furent nommés députés. Gouvion et Broussonet furent élus après eux. Dans la séance qui suivit, il y eut un. ballottage entre Cretté de Palluel et moi. Je n’eus que 305 voix, mon concurrent en obtint 460 et fut nommé. J’éprouvai. encore la même chance dans le ballottage suivant avec Gor-

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guereau ; mais le véritable patriotisme ne se décourage jamais lorsqu’il s’agit de triompher des ennemis de son pays et de la liberté. La violence avec laquelle le despotisme s’opposait à mon élection était une preuve de la puissance qu’il exerçait encore malgré tous les efforts dela Révolution pourle terrasser. Je crus devoir prendre la parole au Club des électeurs. J’essayai de dévoiler les manœuvres qui repoussaient le vœu qu’ils avaient constamment émis en ma faveur. Je les remerciai de leur persévérance huit fois trompée, mais plus honorable pour moi qu’un triomphe, et qui serait mon plus beau titre de civisme. Je les engageai toutefois à discontinuer des efforts qui pouvaient nuire à la cause de la liberté ; d’autres, avec autant de zèle et plus de lumières que moi, pourraient être accueillis plus favorablement parce que leurs noms, moins souvent attaqués, ne réveilleraient pas les mêmes préventions dans de bons esprits qu’on avait égarés. Malgré cette espèce de désistement, mes amis ne voulurent pas se tenir pour battus, et à la première séance de l’assemblée électorale, les suffrages se partagèrent entre Garnier et moi ; mais le scrutin fut annulé.

(1) [Pendant ces débats, les amis de la Constitution de Chartres écrivirent à l’Assemblée électorale de Paris, pour lui exprimer toute l’indignation que leur inspirait l’acharnement des attaques dont j'étais l’objet depuis le commencement des élections. Ils conjuraient cette Assemblée de mépriser les

. infâmes libelles qu’on ne cessait de distribuer et d'afficher

. dans la capitale, et jusque dans le lieu des séances, contre leur

| compatriote, dont ils garantissaient la probité, les mœurs et le patriotisme.

«Non, Messieurs, disaient-ils, Brissot n’est point un factieux, un ennemi de l’ordre et de la prospérité publique. Il ne mérita jamais les inculpations odieuses que des scélérats vendus à l'aristocratie lui prodiguent avec autant de scandale que de mauvaise foi. S’il faut cent mille signatures pour attester son honnêteté, sa franchise et sa loyauté, vous les trouverez dans le pays qui l’a vu naître.» Ces généreux citoyens m'adressèrent

| (1) Le passage entre crochets est tiré du Patriote du 13 septembre 1791. Je le conserve néanmoins pour la suite du récit.

une copie de cette lettre, en y joignant des témoignages d’estime et des éloges qui m'offraient un dédommagement bien flatteur des injures qu’une faction perverse s’efforçait d’accréditer contre moi].

Pour la dixième fois ballotté à l’Assemblée électorale, je succombai pour la dixième fois. Thorillon, ancien procureur au Châtelet, l’emporta sur moi. |

[Enfin, le patriotisme triompha de la fureur de mes nombreux ennemis : un onzième ballottage me porta à la Législature. Ce trait, unique dans l’histoire des élections, donnait la mesure des vrais patriotes. Les intrigants n'auraient pas eu une si longue persévérance pour le même individu, ou ils auraient réussi plus tôt, connaissant mieux la tactique des assemblées. Mais les patriotes n’avaient de tactique que leur loyauté, leur droiture et leur constance (1)]. Je jurai alors de ne pas tromper leur vœu, et j’ai tenu parole.

Tous mes jours, tous mes moments ont été employés à combattre les projets funestes des ennemis du peuple et de la. Constitution ; et, aujourd’hui encore, lorsque je jette mes regards sur le passé, j’y trouve la consolation d’avoir rendu plus d’un service à la cause de la liberté. Mon concurrent, dans cette séance, était Dufresne, du trésor royal ; du moment de mon élection, je me vouai tout entier à la chose publique ; je pensai qu’au lieu de témoigner individuellement ma reconnaissance aux nombreux patriotes qui venaient m'offrir leurs félicitations sur un succès si longtemps combattu, je remplirais bien mieux leurs intentions en me préparant, par des travaux préliminaires, à soutenir leurs intérêts à la tribune nationale. Je m’empressai de recueillir les renseignements qui pouvaient m'être utiles dans la carrière que j'allais parcourir ; mais je devins avare de mon temps, il appartenaït à ma patrie. Et quelle énergie n’allaient pas avoir à déployer les défenseurs du peuple dans les circonstances où nous nous trouvions ? Les droits conquis par la Révolution à soutenir, les nouveaux efforts du despotisme à paralyser, enfin des institutions à :

(4) Extrait du Patriote du 15 septembre 1791.

consolider contre les perfides agresseurs qui les attaquaient sourdement.

(1) [On avait vu, il est vrai, une Constitution libre acceptée librement par le fils de soixante-cinq despotes, un peuple, secouant le joug de ses anciens maîtres, consacrer cet axiome qu’un peuple peut changer son gouvernement ; on avait vu * l’autel du patriotisme relevé dans la capitale et les grands principes couronnés après la lutte la plus opiniâtre ; mais de nombreux dangers menaçaient encore. Les finances étaient dans un désordre que couvrait un voile impénétrable ; les corps administratifs se heurtaient ou restaient dans une déplorable inertie ; le pouvoir exécutif était sans énergie, parce qu’il était sans confiance ; la guerre nous menaçait, ou plutôt on cherchait à nous travailler par la terreur d’une guerre, que la France libre aurait dû prévenir par une attitude imposante ; la corruption cherchait à se glisser partout ; corruption d’autant plus dangereuse qu’elle prenait les formes les plus séduisantes. Dans un pays libre, les tyrans, ne pouvant plus être l’effroi du peuple, cherchent à l’enivrer de délices ; ils lui aisplent pour l’asservir.]|

Hérault de Séchelles fut nommé quatorzième député ; l'abbé Mulot obtint après lui les honneurs de l’élection ; et Condorcet, ayant enfin été mis sur les rangs, eut pour concur- . rent Godard, homme de loi, qui l’emporta sur lui. Les intrigues qui m’avaient repoussé si longtemps semblèrent se renouveler contre le célèbre philosophe. On avait redouté mon patriotisme, on était effrayé de son génie. Deux négociants, Boscary le jeune et Quatremère de Quincy, successivement ballottés avec Condorcet, eurent la majorité des suffrages. Ces deux scrutins auraient fait faire de singulières réflexions à Stanhope et à Priestley, et, s’ils pensaient comme Pédarete, la France devait être heureuse. La séance destinée à nommer le dixneuvième député vit encore Condorcet repoussé, et Ramond élu. Léonard Robin, juge, et Debry, ancien régisseur général, lui furent encore préférés. Dans les séances qui succédèrent,

(@) Extrait du Patriote au 17 septembre 1791.

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les dernières élections occasionnèrent un tumulte considérable ; (1) [les patriotes ne purent contenir plus longtemps l’indignation que leur avait fait concevoir l’extrême médiocrité de ces choix. On les attribuait à l’influence d’un club formé à la Sainte-Chapelle, qui tenait ses séances à huis-clos, et surlequel on présumait que le ministère exerçait un grand pouvoir. Les intrigants, les hommes corrompus qui dirigeaient cette association clandestine prenaient si bien leurs mesures, qu’on vit tel homme inconnu ou inepte avoir, au premier tour de scrutin, 250 voix, tandis qu’un homme célèbre par toute l’Europe n’avait pu encore réunir ce nombre. Callières de l’Estang, vénérable vieillard, dans lequel les glaces de l’âge n’avaient pas éteint le feu du patriotisme, se récria avec indignation contre cet accaparement de conscience: on l’applaudit vivement ; un autre patriote voulut prendre la parole ; maïs les marchands de conscience n’aimaient pas à s'entendre dire leurs vérités, ils s'empressèrent d’étouffer toutes les réclamations. On arrêta, au milieu du tumulte, de se retirer dans les bureaux ; les patriotes refusèrent de s’y rendre en déclarant qu’ils ne prendraient point part à ces scrutins, où ils n’étaient que les témoins et les complices de choix détestables.]

Une conduite aussi énergique déconcerta les meneurs et les força à l’inaction ; Condorcet fut élu. Cette seconde victoire du patriotisme, longtemps disputée, fut une compensation des nominations surprises par l’intrigue|].

Enfin, l’Assemblée nationale termina une carrière trop longue de quelques mois pour sa gloire et la liberté. Si elle avait été l’objet de viles adulations, je dois avouer qu’elle avait été en butte à des calomnies bien atroces. Beaucoup de ses flatteurs allaient changer avec les circonstances et la critiquer avec aussi peu de générosité qu’ils l’avaient louée avec peu de délicatesse. Pour moi on ne m'avait jamais vu parmi ses bas panégyristes, on ne me vit pas depuis parmi ses détracteurs furieux. Tant qu’elle exista, jé parlai d’elle avec autant de courage que si elle n’eût pas existé ; elle cessa d’être,

(1) Extrait du Patriote du 25 septembre 1791,

et j’en parlai comme si elle existait encore. Elle tomba dans de grandes erreurs, elle fit de grandes fautes ; mais elle fonda la liberté, elle promulgua les droits de l’homme, et cette promulgation rachète bien des torts. D’ailleurs le bien qu’elle fit, on le lui devait tout entier ; elle le fit lorsqu’elle se livra à sa propre impulsion, quand elle fut ellemême ; le mal qu’elle commit fut le crime de quelques intrigants qui l’avaient divisée, trompée, harassée, surtout dans les derniers temps.

(1) [J’assistai à la dernière séance de cette Assemblée; elle fut CNE

signalée par plusieurs actes de générosité, ou pour mieux dire d’une noble justice. Ainsi on vota 6.000 livres de dédommagement à Lataille, propriétaire du Jeu de Paume de Versailles, où les députés de la nation avaient trouvé un asile lorsqu'ils furent contraints de fuir devant le despotisme. Lasalle, commandant de la garde nationale parisienne, reçut une pension de 2.000 livres, et Desauldray, son second, une pension de 1.000 livres : tous deux avaient bien mérité de la patrie dans ces jours de dangers.

L'Assemblée s’occupa ensuite de revenir sur quelques délibérations surprises à son incurie les jours précédents, et la séance se termina ainsi: Louis entra dans la salle, grands applaudissements ; il prononça un discours sentimental, très grands applaudissements ; le président fit une réponse phrasée, nouveaux applaudissements ; enfin Louis se retira, très longs et très vifs applaudissements ; ensuite le président annonça que la mission de l’Assemblée constituante était remplie et ses séances terminées... (applaudissements de toute la France).

Le peuple donna, dans cette circonstance, un grand exemple de justice, qui ne devait pas être perdu pour la seconde Législature. Au moment où les députés, entrés inviolables dans l’Assemblée, en sortaient simples citoyens, une foule innombrable se rassembla pour payer à chacun le fruit de ses travaux. On poursuivit de huées et de sifflets les Lameth, Bar-

(1) Extrait du Patriote des 1° et 2 octobre 1791.

nave, Goupil, etc., tandis que des bénédictions et des applaudissements accueillaient les Petion, les Buzot, les Grégoire et tous ceux qui n’avaient jamais varié. On les couronna du chêne civique, au bruit d’acclamations unanimes, et d’une musique militaire placée sur la terrasse des Feuillants]. |

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