‹ J.-P. Brissot: MémoiresChapitre 17 sur 26 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

PROJET DE DÉFENSE DEVANT LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE -EN RÉPONSE AU RAPPORT D'AMAR

La France et l'Europe entière retentissent depuis quelque temps de la prétendue conspiration des trente-deux députés contre la République ; on m’accuse d’en être le chef, on ne parle que de nos crimes ; des hommes salariés demandent chaque jour notre supplice et font rouler avec délectation nos têtes sur l’échafaud. Plongés dans une rigoureuse captivité durant quatre mois (1), nous avons demandé la liste de nos ennemis, les preuves de cette conspiration. Deux rapports (2) ont paru, et le public n’en est pas mieux éclairé. Six décrets ont ordonné que l’acte d’accusation serait dressé. Nous attendions avec impatience cet acte ; il était à croire qu’il spécifierait, qu’il préciserait ces crimes si fameux, et cet acte n’a pas encore paru.

Pour épaissir les ténèbres et nous laisser dans notre perplexité, pour nous forcer à nous taire, on retarde l’impression du dernier rapport (3). Car qui combattrions-nous ?

(1) L'’arrestation de Brissot est du 10 juin. C’est donc vers le 10 octobre, à la Conciergerie, où il avait été transféré le 6, qu’il dut commencer ce projet de défense.

(2) Les rapports de Saint-Just (8 juillet) et d’Amar (3 octobre).

(3) Le texte du rapport d’Amar ne parut dans les journaux que dans les derniers jours d’octobre (Moniteur des 25, 26 et 27), alors que le procès des Girondins était commencé, mais il avait été imprimé à part (Imprim. nation., 54 p. in-80), et Brissot ne dut pas tarder à en avoir un exemplaire, puisque nous allons le voir y répondre point par point.

des extraits insérés dans les journaux ? on les accusera d’être infidèles.

Cependant les calomniateurs profitent de notre silence pour nous accabler d’outrages, pour échauffer les esprits contre nous; et, de ce que nous n’élevons pas la voix, le public prévenu conclut que nous sommes impuissants à nous défendre.

Il faut ôter cet avantage à la calomnie. Si les desseins atroces de nos ennemis doivent s’accomplir, qu’au moins notre mémoire soit vengée.

Je vais donc réfuter tous les faits avancés contre moi dans les rapports de Saint-Just et d’'Amar. Je prouverai qu’il n'en est pas un qui ne soit une imposture. Pour étayer cette absurde accusation, on a fouillé dans toute ma vie : J en rends grâce à mes adversaires ; car ma vie entière a été dévouée à la liberté et déposera de mon amour pour elle. Je ne suis pas né d’hier à la République comme tous mes ennemis ; ] étais républicain au moment où j'ai pris la plume contre le despotisme qui enveloppait la France, et il y a plus de quinze ans.

« Avant tout, disait Robespierre accusé dans une circonstance semblable à la mienne, avant tout, qu'il me soit permis d'invoquer une règle assez sûre pour me juger. Si je puis rapporter toute ma conduite à un principe unique, et que ce principe soit honnête et pur, de quel front pourraient-ils lui chercher des motifs coupables, et me mettre au rang des ennemis de la patrie? Or, je vais ici leur révéler le secret de cette roideur inflexible qui leur a tant déplu, et qu'ils ont érigée en crime, depuis qu'ils se sentent assez forts pour m'opprimer. »

Eh bien ! ma vie entière a été subordonnée à un principe unique, à un principe pur et sublime. Dès ma plus tendre jeunesse, j’ai aimé la liberté avec passion ; j’ai abhorré

MÉMOIRES DE BRISSOT. — T. Il. 18

le despotisme, de quelque masque qu’il se couvriît ; j'ai détesté les démagogues comme les rois. « Qu’on nomme, écrivais-je en 1790 à Stanislas Clermont, un seul de mes ouvrages, et la collection en est nombreuse, où je n’aie pas eu pour but de venger l’humanité, la liberté, la raison, outragées par le despotisme. » Voilà les dieux que je sers, que j'encense publiquement depuis quinze ans; et l’on ose souiller ma vie passée par les calomnies les plus atroces ! Et lorsque la liberté triomphe, lorsque la République existe, on m’accuse de conspirer contre elle! Moi, qui ai consacré toutes mes veilles pour établir cette République, qui n’ai conspiré que pour la République contre les rois ; moi qui, dans ma Théorie des lois criminelles, publiée en 1780, dans ma Bibliothèque des lois criminelles, dénonçai les crimes des rois et des ministres, attaquai tous les préjugés, toutes les bases du despotisme !

Moi qui ne passai près de deux années, 1783 et 1784, en Angleterre, que pour y étudier les principes des constitutions anglaise et américaine, que pour les inoculer en France ; qui les développai successivement dans ma Correspondance politique, dans mon Tableau des sciences et des arts en Angleterre.

Moi qui, revenu en France en 1784, fus emprisonné à la Bastille sous le prétexte de libelles chimériques, mais dans la vérité, d’après la confession de Lenoir, pour avoir répandu les principes de la liberté anglaise que le vizir Vergennes détestait.

Moi qui, sorti de cette affreuse prison, n’en continual pas avec moins d’ardeur mes travaux pour établir la liberté en France ; qui retraçai, dans mon Histoire philosophique d'Angleterre, les droits inconnus des peuples; qui leur montrai la marche qu’ils devaient suivre pour briser leurs fers!

Moi qui, dans mes diverses Lettres à Joseph II, publiées en 1785, sur l’émigration et sur le droit de révolte des peuples,

et dans mon Examen critique des Voyages de Chatellux, publié en 1786, vengeai hautement les peuples outragés et tyrannisés, et les exhortai à reconquérir leurs droits !

Moi qui, indigné du despotisme sous lequel la France gémissait, Voyageai, en 1788, dans les Etats-Unis d’Amérique, pour y apprendre les moyens d'opérer dans mon pays une révolution semblable, ou pour y fixer ma famille, s’il fallait renoncer à l’espoir de cette révolution !

Moi qui, à la première nouvelle de la révolution française, brûlant de la seconder par mes efforts, m’arrachai au séjour de l’heureuse Amérique ; qui depuis publiai vingt ouvrages pour accélérer la Révolution et la porter au gouvernement républicain ; qui, dans le même temps, pour préparer les esprits à la République, pour leur apprendre les moyens de la conserver, retraçai, dans le tableau de mon Voyage d’ Amérique (1), et les mœurs et la prospérité des Américains libres!

Moi qui, convaincu que cette révolution ne pouvait se consolider qu’en instruisant le peuple par les journaux, qu'en combattant chaque jour tous les préjugés, tous les abus, tous les genres de despotisme et d’aristocratie, me vouai à la mission pénible et dangereuse de journaliste, et ne l’abandonnai pas un instant pendant quatre ans!

Moi qui ne l’abandonnai pas même dans le temps où la coalition des réviseurs (2) régnait tranquillement à Paris, distribuait des lettres de cachet contre les patriotes ; moi qui, les bravant au milieu de leurs baïonnettes et de leurs décrets, soutenais ces Sociétés populaires et le républicanisme qu'ils voulaient écraser !

Moi, accusé de royalisme en 1793! moi qui essuyal onze ballottages en 1791, pour la place de député à la Légis-

(2) Dans les derniers mois de la Constituante.

lature, ne fus accablé de milliers de libelles qu’à cause de mon républicanisme connu ! |

Moi qui, voulant combattre toute espèce d’aristocratie, celle de la peau comme celle de la noblesse, publiai tant d'ouvrages pour élever au niveau des colons blancs cette classe précieuse d'hommes de couleur qui fait le boulevard de nos colonies et qui les sauvera des mains de nos ennemis !

Moi qui, dès 1789, osai, le premier, osai seul alors soutenir que l’Assemblée constituante n’avait pas le droit de faire une Constitution sans l'approbation du peuple, vérité qui n’a été reconnue qu'après l’établissement de la République en 1792 !

Moi qui, lors de la fuite du ci-devant roi, et lorsque les patriotes les plus ardents tremblaient au seul nom de République, essayai, dans une foule d’écrits et surtout dans mon discours du 10 juillet 1791, de les réconcilier avec le régime républicain et de les amener au moins à établir un Conseil exécutif nommé par le peuple et indépendant du roi!

Moi qui, dans le cours de l’Assemblée législative, n’ai travaillé, parlé, imprimé, que pour diminuer la prérogative royale, empêcher ses funestes effets, démasquer les trahisons des ministres et amener la République par une deuxième révolution, puisque le roi ne voulait pas maintenir la liberté !

Et c’est moi que l’on accuse de vouloir rétablir la royauté aujourd’hui que la liberté triomphe ! Un poète, qui connaissait bien le cœur humain, l’a dit avec raison :

Ainsi que la vertu le crime a ses degrés !

Par quel étrange délire serais-je donc tout à coup devenu royaliste ? par quel délire aurais-je donc en un moment abandonné les principes de toute ma vie et sacrifié le prix de vingt ans de travaux ?

À tant de preuves éclatantes de mon amour pour la

liberté et le républicanisme, données longtemps avant la Révolution, qu’opposent mes accusateurs ? Des calomnies tombées depuis longtemps dans la boue.

Ils disent que j’ai été espion de police...

Et je me suis toujours montré l’implacable ennemi du règne inquisitorial de la police! Et je n’ai eu d’autres rapports avec le ministre et la police que d’avoir été frappé de trois lettres de cachet (1) pour mes écrits en faveur de la liberté ; que d’avoir été mis par lui à la Bastille pendant deux mois, que d’avoir vu prohiber et saisir par lui presque tous mes ouvrages ! Et depuis 1779 jusqu’à la destruction de la police, en 1789, j'ai publié chaque année des ouvrages contre le gouvernement ; et la police, m’environnant sans cesse de ses espions, n’a cessé de me tracasser ! Comment donc aurais-je été l’instrument d’un ministre qui me persécutait et que je démasquais !

Cette infâme calomnie, imaginée d’abord par des aristocrates, répandue par Gouy d’Arsy, par Théodore Lameth, a été démentie par moi dans tous les journaux ; Je leur ai porté le défi formel d’en donner des preuves, et ces vils calomniateurs n’ont osé me répondre ; et voilà les hommes qui copient aujourd’hui les républicains pour diffamer un des plus zélés défenseurs du républicanisme !

Le rapporteur a-t-il voulu déshonorer ma vie antérieure à la Révolution pour me rendre suspect ? Mais il ignore donc tous les écrits que j'ai cités ; il ignore donc que je n’ai jamais souillé la plante de mes pieds de la poussière des antichambres ministérielles, que jamais je n’ai sollicité ni pensions ni faveurs; que, fier de mon obscurité, de mon indépendance, j'ai sans cesse bravé les ministres, les despotes des Académies et des Parlements? La persécution

que j'en ai éprouvée n'est-elle pas le plus beau titre de patriotisme ?

Comment encore le rapporteur a-t-il pu articuler que Je m'étais marié il y a quatre ans avec une Anglaise, lorsque la moindre information lui eût appris que ma femme est fille d’un négociant de Boulogne-sur-Mer, et que je l’ai épousée il y a onze ans ?

Eh ! quel rapport y a-t-il entre la prétendue conspiration dont on m’accuse et le mariage avec une Anglaise que l’on me prête ? A-t-on voulu me rendre suspect par cette prétendue liaison anglaise, comme en citant encore mon voyage en Angleterre ?

Mais comment un séjour de dix-huit mois fait en Angleterre en 1783 et 1784 peut-il servir de base à une accusation de conspiration en 1793 ? Comment un séjour en Angleterre, dont l’unique objet était de travailler à renverser le despotisme en France, peut-il servir de base à une accusation pour le rétablissement de la royauté, dix ans après ce séjour ? Qu'on lise les deux volumes de ma Correspondance politique, deux autres volumes de mon Journal du Lycée de Londres, ou Tableau des sciences et des arts en Angleterre ; qu'on lise mon Tableau de la Situation des Anglais dans les Indes Orientales, tous ouvrages imprimés à Londres, pendant le séjour que j’y fis, et l’on n’y trouvera pas une phrase qui ne respire la haine du despotisme, l'amour de l'humanité et de la liberté universelle, l'amour de mon pays. Et des républicains m’accusent d’un séjour dont le despotisme lui-même me punit par la Bastille ! Ils m’accusent d’un séjour qui ne devrait aujourd’hui que m'’attirer les remerciements des hommes libres !

Mais vos liaisons avec Lafayette vous condamnent. Eh ! qu'ont de commun ces liaisons de 1790 avec une prétendue conspiration de 1793? Lafayette, du fond de

sa prison prussienne (1), serait-il aussi un de nos complices ?

Mais il faut expliquer ces liaisons dont on me fait un crime : savez-vous qui m'inspira de l’estime pour Lafayette ? Le célèbre Washington et l’ Amérique entière, qui l’élevaient encore aux nues lorsque je voyageais dans cette contrée. Direz-vous que Washington n’est pas un bon républicain, et que les Américains des Etats-Unis sont des royalistes ?

J'ai estimé Lafayette tant que je l’ai cru ami de la liberté et du républicanisme ; je l’ai estimé, maïs jamais je ne l'ai idolâtré ; jamais je n’ai recherché ni sa faveur, ni les places dont il pouvait disposer.

Ils en imposent, ceux qui affirment que je fus nommé par sa protection à la première municipalité de Paris. Ils oublient ou feignent d'oublier que, dès le 12 juillet 1789, je fus élu président par la section des Filles-Saint-Thomas, que j'y organisai le premier l’insurrection, que j'y arboraïi le premier la cocarde patriotique; que j’appelai, par des affiches et des arrêtés publics, tous les soldats à prendre le parti de la liberté, que j'y combattis l'aristocratie financière, alors très puissante. Ils oublient que je fus porté deux fois à la municipalité par le vœu presque unanime de la section ; que, dans la municipalité, je ne fus élu membre du premier comité des recherches que par un double scrutin, un scrutin épuratoire ; que je fus conservé dix-huit

mois dans ce comité, qui rendit de si grands services à la liberté. Ils oublient que, malgré tous les efforts des roya-

listes, nous accusâmes au tribunal Besenval, d’Autichamp, les ministres du 14 juillet, Bonne-Savardin, Guignard de Saint-Priest, etc.; que nous appuyâmes ces accusations par les écrits les plus vigoureux. Ils oublient que je combattais

dans plusieurs ouvrages les aristocrates qui voulaient ren-

(1) Lafayette était, à cette date, détenu à Magdeboursg ; ce n'est qu'en 1794 qu'il fut transféré dans les prisons de l'Autriche.

verser cet utile comité, tels que Stanislas Clermont et Pange ; que j’employai tous mes efforts avec mes collègues pour empêcher la poursuite de la belle journée du 5 octobre, que nous déjouâmes l'intrigue de Lafayette, qui nous avait d'abord trompés. Ils oublient enfin qu’en suivant avec vigilance, dans ce comité, les aristocrates et les royalistes, qu'en prévenant tous leurs complots, nous ne violâmes jamais les principes, ni l'humanité, et qu’en sortant de nos fonctions nous recûmes les remerciements unanimes de la municipalité entière. Et, si l’on élevait quelques doutes sur la vérité de ces faits si honorables en faveur de mon patriotisme, qu’on interroge mes collègues dans ce comité, tous patriotes renommés par leur incorruptibilité, Garran (de Coulon), député; Agier, président d’un tribunal civil ; Oudard, président d’un tribunal criminel, et tous nos collègues à la municipalité d’alors. |

Membre de ce comité redoutable, loin d’être alors l’instrument ou l'ami de Lafayette, jy combattis souvent ses projets ; et, quoique ma place me mît sans cesse en rapport avec lui, je le voyais très rarement dans sa demeure, et jamais je n'y mangeai. |

Je l’ai dit, le 20 janvier 1792, à la tribune des Jacobins (1) : «Je voyais Lafayette une fois tous les mois, avant la Saint-Barthélemy du 17 juillet ; je le voyais, et c'était pour soutenir en lui quelques souffles de liberté, c'était pour l'empêcher de se livrer aux séductions d'hommes qui avaient juré notre ruine. Le ciel m’est témoin que jamais je n’eus d’autre intention... Je le voyais, au commencement de 1791, pour l’engager à retourner dans le sein des Jacobins ; je le vis lors de la fuite du ci-devant roi à Varennes, parce que j’espérais qu'il profiterait de cette occasion pour imprimer à notre Constitution un caractère républicain ;

(1) Le jour de sa réconciliation avec Robespierre. Voir Aulard, JOCObINS LE" S5S5

il me le promit, il me montra un projet de Conseil exécutif qui remplissait ce but ; mais il me trompait ainsi que les Jacobins qui le recevaient dans leur sein, et l’applaudissaient alors. »

Mais, depuis que son infâme coalition avec les Lameth eut éclaté, ne le traitai-je pas avec tout le mépris et toute l’indignation que cette conspiration devait exciter dans l’âme des patriotes ? ne le dénonçai-je pas, dans le Patriote des 17 et 18 juillet, comme un de ces faux patriotes, dont le nom ne devait passer à la postérité qu’accompagné d’exécralion ?

Et c’est avec cet homme, dénoncé, démasqué par moi, qu’on m'’accuse d’avoir alors concerté le massacre du 17 juillet et la pétition qui le provoqua ! Quel excès de scélératesse ! Citoyens, suivez les faits.

Ce fut dans la séance des Jacobins, du 15 juillet au soir (1), que l’on apprit avec douleur et consternation le décret qui déclarait le ci-devant roi inviolable ; j'y étais présent, je me le rappelle encore, j'étais assis à côté de Danton. Sans quitter sa place, il traita le décret d’infâme. Ce mot révolta les députés, c'était un usage sacré dans cette Société de ne pas même censurer les décrets : aussiles députés, qui ne désiraient qu’une scission, profitèrent-ils de l’indignation, peut-être hypocrite, qu’excita ce mot, pour abandonner les Jacobins ; et, dès le lendemain, parut la société des Feuillants. Je sortis de la séance avant l’arrivée d’un peuple nombreux, qui se présenta sur les onze heures du soir, pour réclamer contre le décret et en demander le rapport. Ce fut Laclos qui proposa, pour calmer ce peuple, de faire une pétition à cet effet, de rassembler un grand nombre de signatures, et de la présenter ensuite à l’Assem-

(1) Voir dans Aulard, Jacobins, III, 14-20, le compte rendu de cette séance, qui confirme le récit de Brissot.

blée : son avis fut adopté. Il fallait nommer des commissaires ; mon discours du 10 juillet 1791 (1) m'avait acquis la faveur publique, je fus nommé avec Laclos, Lanthenas (2), Réal et deux autres dont j'ai oublié les noms. On me fait avertir à sept heures le lendemain matin, je me transporte au comité, j'y trouve les personnes que je viens de nommer. C'était la première fois que je parlais à Laclos : je ne l’avais connu que pour combattre son opinion contre les hommes de couleur (3). Laclos m'invite à dresser la pétition, je lui fais observer que ce soin appartient à lui seul, qui en a fait la proposition, qui connaît l’esprit dans lequel elle avait été faite ; Laclos me répond qu’il a mal dormi, et qu’il ne sait ni parler ni écrire quand il n’a pas reposé ; il me vante ma facilité d'écrire, me presse, Je cède, car je ne sais pas plus résister aux prières que me défier de leurs motifs, et il ne me vient pas même dans la tête que ce soit ici un nouveau chapitre des Liaisons dangereuses. La pétition est faite en moins d’une demi-heure ; je la lis à mes collègues, ils l’approuvent. Laclos m’invite à la lire moi-même aux Jacobins qui s’assemblent à onze heures ; je refuse, mes. affaires m’appelaient chez moi, il s’en charge, je le quitte et depuis je ne l’ai revu qu’en 1793 au Comité de défense générale, et depuis je ne me suis mêlé en aucune manière ni de la présentation, ni de la correction de cette adresse, ni des signatures, ni du rassemblement au Champ-de-Mars ; mais Voici ce que j'ai appris depuis de Lanthenas :

Laclos présente la pétition à la Société, en y ajoutant à la fin une phrase où l’on demandait la destitution du roi et

(1) C’est le discours qui a pour titre : Si le roi peul être jugé ?

(2) M. de Montrol avait imprimé « Lauttuñat'». De méme, un peu plus loin. Je rétablis le vrai nom.

(3) Dans le Patriote des 9 et 12 avril 1791. — « Laclos, dit ici en note Brissot, faisait alors le Journal de la société des Jacobins, et ce fut dans ce journal qu’il développa son opinion contre les hommes de couleur. »

un changement de dynastie. Je n’examine pas quelle fut l'intention de cet article intercalé, je ne suis qu’historien ; mais il parut aux Jacobins tendre à porter d'Orléans sur le trône, et, en conséquence, il excita des murmures. Laclos crut les apaiser en disant que j'étais l’auteur de la pétition ; on était loin alors de me supposer du parti d'Orléans, dont je venais de combattre publiquement une prétention sur le trésor national, de quatre millions, comme héritier d’une reine d’Espagne. Néanmoins, la pétition est présentée sous cette forme au Champ-de-Mars : l’article additionnel de la dynastie excite une improbation universelle ; on cite encore mon nom; mais la ruse ne réussit pas cette fois ; Robert, aujourd’hui député, et Bonneville en composent une autre, et ce fut celle-là qui fut signée sur l’autel de la patrie. Dans cet intervalle, la société des Jacobins, instruite que le roi était suspendu, avait retiré la sienne.

Maintenant, je le demande à tout homme de bonne foi, Si j avais concerté le projet de cette pétition avec Lafayette, comment aurais-je abandonné le soin de la proposer à Laclos, que je n’avais jamais vu, que je regardais comme mon ennemi (1)? Comment aurais-je montré tant d’indifférence sur sa présentation à la Société ? Comment, au lieu de provoquer les signatures au Champ-de-Mars et ailleurs, me serals-je renfermé dans mon cabinet pour me livrer à mes travaux ordinaires ?

Si j'avais été de concert avec Lafayette, l’aurais-je, avant le massacre, traité avec tant de mépris dans divers numéros du Patriote, ainsi que ses nouveaux amis, les Lameth ? Aurais-je, le lendemain même du massacre, imprimé sur eux cette phrase hardie : « Patriotes, ne redoutez rien des

* (1) « Desmoulins, me voyant figurer dans cette scène avec Laclos, a imaginé que j'étais avec lui le mur mitoyen entre Lafayette et d'Orléans. Ce secret n’a pas eu une longue durée, car je ne restai avec Laclos que deux heures, et je ne l’ai revu que vingt mois après. » (Note de Brissot).

manœuvres de la coalition (Lafayette et Lameth). L’incapacité, les perfidies, les intérêts opposés de ses chefs, la renverseront très promptement. Je vois dans ces coalitionnaires beaucoup de Lépide et pas même un Antoine (1).»

Si j'avais été de concert avec Lafayette, aurais-je, dans le Patriote du 19 juillet (2), défendu avec tant de chaleur Petion, Buzot, Robespierre lui-même, que cette faction persécutait alors avec acharnement ? « Comment, y disaisje, a-t-on la lâcheté de vouloir exciter contre les vertueux citoyens la garde nationale de Paris? Sommes-nous donc déjà aux temps malheureux de la démagogie, où l’on faisait « boire la ciguë aux Socrate et aux Phocion ? Je suis moimême accusé, dénoncé ; les chefs de la coalition ne me pardonneront jamais de les avoir démasqués ; je ne leur demande qu'une faveur, c’est de m'’accuser ouvertement devant les tribunaux, je leur donne ma parole de les suivre. »

Si j'avais été de concert avec Lafayette, un des fondateurs de la Société des Feuillants, aurais-je déchiré cette monstrueuse Société, aurais-je défendu avec tant de chaleur la Société des Jacobins, qu’il persécutait ?

Si j'avais été de concert avec Lafayette, aurais-je, dans” ma Réponse aux libellistes, publiée le 10 août 1791 (page 28), présenté un tableau énergique des manœuvres de la coali-« tion ? y aurais-je attribué à Lafayette et aux Lameth le massacre du Champ-de-Mars ? aurais-je dévoilé toutes les ruses qu'ils avaient employées pour corrompre l'opinion publique, pour animer la garde nationale contre les habitants de Paris, pour faire proscrire les républicains ? les” aurais-je comparés aux trente tyrans d'Athènes, aurais-je terminé cet article violent par ce paragraphe énergique :

(1) Patriote du 19 juillet 1791.

(2) Brissot citait probablement de mémoire. C’est dans le Patriote du 20, et non du 19, que se trouve le passage qu’il va reproduire en l’abrégeant).

« C’en est fait de la liberté, si l’on est sans courage, et si les scélérats parviennent à intimider les honnêtes gens, si ceux-ci ne se réunissent pas pour faire tête aux infâmes moyens qu'emploient les brigands politiques. »

Et voilà le langage que je tenais sur Lafayette et ses complices, moi qu'on accuse aujourd'hui d’avoir été alors de concert avec lui! moi, accusé de vouloir sacrifier les patriotes que je défendais alors au péril de ma vie! Car chaque jour j'étais menacé, soit d’être empoisonné, soit d’être assassiné; Cochon-Lapparent (1), alors président du comité des recherches, déposera que mes ennemis firent mille efforts pour obtenir mon arrestation ; ils faisaient les mêmes instances auprès de Bernard (2), l’accusateur public, qui me l’a confessé par écrit, et qui, par complaisance pour eux, décerna contre moi un mandat d'amener ; - ils cherchaient à m’intimider pour me forcer à fuir, et pour les délivrer par là d’un dangereux adversaire ; car, de tous les journalistes, j'étais le seul avec Gorsas qui tenais tête à cette faction liberticide. Eh bien ! malgré toutes ces menaces, malgré le mandat d'amener, je suis resté ferme à mon poste, tandis que presque tous les patriotes abandon- naïent le champ de bataille ; et c’est cette résistance courageuse qui m'attire aujourd'hui leur persécution; on ne peut pas me pardonner un courage qui fait la satire de leur lâcheté. On me suppose complice de mes ennemis personnels, parce que je promenais paisiblement dans les rues de Paris : oui, je me promenais, parce que j'avais pour moi la conscience de mon innocence et ma fermeté, parce que je savais que les tyrans sont lâches, parce qu'il existait encore quelque pudeur sur les fronts, quelque esprit public ;

(1) Cochon de Lapparent (1750-1825), constituant, conventionnel, etc..., ministre de la police sous le Directoire, puis préfet, sénateur, comte. de l'Empire, etc...

(2) Accusateur public du Tribunal criminel provisoire du VI* arrondissement (Voir Moniteur du 25 juillet 1791).

parce que, alors, la liberté de la presse n’était pas étouffée, parce que ma plume était une puissance aussi, qui effrayait les coupables, et qui, respectée dans les départements, les forçait de respecter l’innocence.

Ah! j'avais deux grands crimes à me reprocher, aux yeux de la Cour et des coalitionnaires: mon incorruptibilité et mon républicanisme. Voilà ce qui m'’attirait leur haine, et vous me supposez leur complice ; mais le mot républicain n’était-il pas le signe de la proscription, le mot du guet des assassins ? N’étais-je pas nommé parmi les chefs de ce parti? n’avais-je pas imprimé une foule d’écrits en faveur du républicanisme? n’étais-je pas de la Société qui afficha le fameux placard républicain, et qui imprimaiïit le journal républicain (1) ? et j'aurais été le complice des hommes qui persécutaient les républicains! depuis quand s’égorgerait-on soi-même ? depuis quand paie-t-on pour se faire appeler brigand et scélérat ?

Mais, lorsque la domination de ces hommes superbes a été renversée, quelque fait a donc démontré cette complicité, cette liaison ? ai-je cessé de haïr et de poursuivre les réviseurs et Lafayette pour démasquer son caractère intrigant ? n'imprimai-je pas, dans le Patriote du 4 juillet (2), un pacte secret qu'il avait proposé pour corrompre les Jacobins ? Lorsque Lafayette écrivit à l’Assemblée législative sa lettre audacieuse du 18 juin 1792, ne le traïitai-je pas comme un séditieux (Patriote du 19 juin 1792), « d'autant plus dangereux, disais-je, que cet homme a, par sa feinte modeération et par ses artifices, su se conserver un parti; mails sa lettre le démasque, c’est une deuxième édition des lettres de Léopold au roi ».

(1) Le journal Le Républicain, dont le prospectus, «le placard », rédigé par Th. Paine, mais signé par Achille du Chastellet, avait été affiché, le 1er juillet, à la porte même de l’Assemblée nationale, à la grande colère de Malouet. — Voir Mém. de Muwe Roland, I., 205.

Lors de son apparition à la barre, ne déversai-je pas le mépris sur cette comédie et sur les petites manœuvres des pantalons machiavélistes qui dirigeaient Lafayette ?

Ne le dénonçai-je pas comme ayant proposé à Luckner de marcher, de concert avec lui, sur Paris ?

Enfin, dans l’opinion que je prononçai à la tribune, le 8 août 1792, ne développai-je pas avec force tous les moyens qui devaient le faire décréter d'accusation ?

Lorsqu'on lit avec impartialité les griefs qu'on me reproche, on ne peut concevoir comment il a pu entrer dans une tête saine d’en faire autant de bases d’une prétendue conspiration pour la royauté, en 1793 ; car non seulement tous ces faits lui sont étrangers, mais encore ils prouvent l'esprit républicain de celui qu’on accuse aujourd’hui de royalisme.

Tel est le caractère du grief que l’on puise dans mon opinion sur la guerre contre l’Autriche. En effet, un vrai républicain, un ami de la Révolution ne devait-il pasêtre indigné de voir les émigrés et les Electeurs d'Allemagne braver ouvertement la nation française, armer sur ses frontières, menacer de les envahir ? ne devait-il pas demander vengeance de ces outrages, et l’expulsion des émigrés? ne devait-il pas être révolté de l'hypocrisie de cet empereur, qui faisait des règlements pour contenir les émigrés, et qui leur prêtait secours ; qui ordonnait au général Bender de les soutenir s’ils étaient attaqués, qui sollicitait la diète de Ratisbonne de se déclarer, qui traitait avec la Prusse, l'Espagne, la Suède, la Russie pour rétablir l’ancienne monarchie française? tout vrai républicain ne devait-il pas être indigné de la comédie que jouait le ci-devant roi, qui protestait de son attachement à la Constitution, et qui, dans le même temps, cachaït à la France cette coalition faite contre elle, et qui l’encourageait en paralysant et

Etes « ne

dégradant nos forces ? N’était-il pas alors du devoir de l’Assemblée législative et du Conseil exécutif de forcer l’empereur à renoncer à ses traités, et de lui déclarer la guerre s’il voulait y persister et continuer ses préparatifs et ses mouvements hostiles? N’a-t-on pas, avant d'en venir à cette extrémité, épuisé, pendant cinq mois, les négociations? Et lorsque l’empereur s’opiniâtrait dans sa coalition, lorsqu'il répondait avec insolence et duplicité, lorsqu'il accueillait les émigrés, expulsait les patriotes, arrétait les envoyés de la France, faisait passer sur nos frontières un nombre de troupes supérieur à celui prescrit par le Traité des barrières (1), la dignité, la sûreté, l’intérêt de la France n'’exigeaient-ils pas qu'on repoussât ces actes d’hostilité? L'Assemblée législative n'était-elle pas forcée de soutenir la guerre qui lui était déjà déclarée de fait, car l’empereur était en état d'agression ? Aussi le décret porte-t-il, non pas que la nation française déclare la guerre, mais qu’elle est en querre avec l’empereur. Ainsi, toute la question se réduisait alors à savoir si la France repousserait ses ennemis avoués, et non pas si elle les attaquerait.

Que prétendent donc nos adversaires ? Auraient-ils voulu que l’Assemblée législative se prosternât aux pieds de l’empereur et de la Prusse, capitulât avec eux pour le rétablissement de la monarchie, puisqu'ils persistaient dans leur coalition ? Ne l’accuseraient-ils pas plus justement d’avoir trahi les intérêts, la dignité de la nation, si elle avait alors entamé une honteuse capitulation, ou gardé un lâche silence? Oui, la guerre était forcée, inévitable, et tel est le motif qui détermina l’Assemblée législative à la voter (à l'exception des Feuillants qui étaient dans son

(1) Les deux traités, dits de la Barrière (1713-1715), qui réglaient la garde des Pays-Bas cédés à la maison d'Autriche par le traité d’Utrecht.

sein) ; et la nation entière, ressentant l’outrage qui lui était fait, se leva pour la soutenir.

Et l’on me fait un crime aujourd'hui d’avoir pensé comme toute l’Assemblée législative, comme tous les patriotes, comme la nation entière !

On me fait un crime d’une opinion patriotique, républicaine, que devait embrasser tout ennemi de la royauté !

On me fait un crime d’une opinion énoncée à la tribune de l’Assemblée législative, lorsque la Constitution défend de rechercher cette espèce d'opinion ! |

On me fait un crime d’une déclaration de guerre à laquelle je n’ai pas eu plus de part que les 744 autres députés, puisqu'elle a été proclamée d’après un rapport du ministre des Affaires étrangères, sans aucun rapport de comité et sans discussion, sans que j'aie proféré un seul mot |!

Car, et c’est une remarque importante à faire, le dernier discours que je prononçai sur la question de la guerre est du 9 janvier, et le décret de guerre fut rendu le 21 avril (1), c'est-à-dire trois mois après. Ce ne peut donc être mon opinion qui ait déterminé l’Assemblée, mais bien la nature seule des circonstances, mais bien l’inutilité des diverses démarches et négociations ordonnées par l’Assemblée, mais bien la conviction où elle était du concert qui régnait entre la Cour et Vienne, la nécessité d’en tirer vengeance et de prévenir un plus gra:d rassemblement de forces ennemies; et l’on ne peut dire quelevœu del’Assembléelégislative et de la nation ait pu être surpris, car cette question avait été discutée jusqu'à satiété pendant quatre nuits, tant . aux Jacobins qu’à l’Assemblée, dans les journaux et dans une foule d’écrits ; et ce fut précisément la Montagne d'alors qui vota avec le plus d'enthousiasme cette guerre contre l'Autriche. C'était elle qui souffrait le plus impatiemment

(1) Exactement le 20 avril.

p Û MÉMOIRES DE BRISSOT, — T. IL. 19

ns

les délais qu’on voulait donner à l’empereur, et on doit se rappeler qu'Hérault et Thuriot parlaient fortement pour les abréger (1).

Si donc on me condamne pour cette opinion, il faut condamner l’Assemblée législative presque en entier, et une grande partie de ceux qui votent aujourd’hui à la Montagne.

Répétera-t-on l'absurde accusation que j'étais dans mon opinion de concert avec le ci-devant roi et la ci-devant reine? Mais alors il faudrait soutenir ou que la majorité . de l’Assemblée, de la Montagne, des patriotes et de la nation partageait avec moi ce concert, ou bien que cette imposante majorité était assez stupide pour s’en laisser imposer par moi, par moi seul pendant cinq mois entiers. Mais que ceux qui ne cessent de répéter cette accusation de concert présentent donc enfin quelques preuves de mes prétendues liaisons avec la Cour ! Moi qui n’ai jamais vu ni Louis, ni sa femme, qui ne leur ai jamais parlé, qui n’ai jamais mis le pied au château, qui n’ai eu aucune relation, ni directe, ni indirecte avec eux ou leurs agents, qui me suis toujours montré dans mes écrits leur ennemi personnel, comment puis-je. être soupçonné d’avoir concerté mes opinions avec eux ? Comment puis-je être soupçonné de ce concert dans un temps où je ne cessais de dénoncer, soit dans mes discours à la tribune, soit dans mes journaux, Louis comme.protégeant les émigrés en coalition secrète avec l’empereur, Montmorin et Delessart comme les instruments de cette coalition ? Comment le ci-devant roi aurait-il été de concert avec moi pour provoquer la haine et l’indignation de la France contre son frère et contre lui, pour faire rompre le traité de 1756, qui produisait tant de millions à l'Autriche, qui rendait la France sa tributaire, et qui donnait au ci-devant roi l’appui le plus formidable

(1) Séance du 25 janvier 1792.

pour recouvrer son ancienne couronne ? N'est-ce pas supposer qu'il se concertait avec moi pour briser son trône et se faire lui-même égorger ?

A-t-on donc oublié que lés partisans du roi, les réviseurs, les Feuillants regardaient alors l'alliance de l'Autriche comme si précieuse qu’ils lui sacrifiaient tout, et l'alliance de la Prusse, et celle de l’Angleterre? Relisez en effet la correspondance de Montmorin et Delessart avec Noailles, ambassadeur à Vienne, et Dumoustier (1), ambassadeur à Berlin, vous y verrez que le ministre français leur enjoint de maïntenir à tout prix le traité de 1756. A-t-on encore oublié qu'après avoir feint d’abord de vouloir punir rigoureusement les émigrés et les Electeurs, afin d’en imposer à la France, les Feuillants de l’Assemblée employèrent toutes les ruses, toutes les chicanes pour retarder la déclaration de guerre, pour traîner en longueur les négociations, pour cacher les traités de nos ennemis qui devaient irriter les Français ? A-t-on oublié que Becquet (2), l’un des plus furieux, S’éleva à la tribune contre le décret de guerre, qu’au dehors Dupont (3) et tous les journalistes payés par la Cour ne cessaient d’en représenter les dangers et d’échauffer les esprits contre les partisans de la guerre? Si donc, dans cette discussion, quelque parti pouvait être soupçonné de concert avec la Cour, c'était bien naturellement celui qui votait contre la guerre ; celui-là marchaït de concert avec les Feuillants et la Cour. Mais n imitant pas l'injustice de mes adversaires, je ne les accuserai pas de ce concert, je les abandonne à leur conscience que je ne scrute point, et je me contente d’avoir démontré que mon opinion sur la guerre d'Autriche était celle d’un vrai pa-

(1) De Moustier. ;

(2) Becquey (1760-1849), député de la Haute-Marne à la Législative. — Séance du 20 avril 1792.

(3) Dupont de Nemours. Après la Constituante, il s’était fait imprimeur et journaliste.

triote et d’un républicain ; que je ne pouvais être de concert . avec la Cour, qui ne voulait point cette guerre, qui voulait maintenir le traité de 1756; que d’après les priviléges (1) de la Révolution et les circonstances, cette guerre était forcée et inévitable ; que l’Assemblée législative s’y est déterminée d'après ces motifs, d’après ses propres décrets, et non d’après aucune opinion particulière ; qu’enfin on doit, si l’on me recherche pour mon opinion, et déchirer la Constitution, et juger aussi l’Assemblée législative presque en entier, la Montagne surtout, qui l’a votée avec enthousiasme.

J’appliquerai la même réponse à un autre grief tiré de mes opinions sur les colonies : le rapporteur m’accuse d’être l’auteur des maux qui les déchirent, de les avoir froidement préparés par un plan d’intrique déguisé sous une apparence de philanthropie, et de concert avec Gensonné, Petion, Guadet, Vergniaud, Ducos, Fonfrède, etc., etc. ; il m’'accuse encore d’avoir vendu mes opinions et d’avoir été corrompu par Raymond (2).

C’est sans doute à mes opinions sur les colonies que le rapporteur fait allusion ici; car je n’ai eu aucune part à l'administration des colonies, et je n’y ai jamais entretenu de correspondance avec qui que ce soit.

Or, je vais prouver : 1° que mes opinions sur les colonies étaient patriotiques et républicaines ; 2° que non seulement elles n’ont pas causé les malheurs de Saint-Domingue, mais que ces malheurs ne peuvent être attribués qu’à la violation du principe que je défendais, et qui fonde les décrets sur les colonies ; 3° que mes opinions ne peuvent être recherchées, ou qu'il faut juger et condamner avec moi

(1) J’imprime le texte de Montrol sans comprendre cette expression. Il semble qu'il faudrait lire principes.

(2) Julien Raimond, délégué des mulâtres de Saint-Domingue auprès du gouvernement français. è

tous ceux qui ont soutenu le même principe, et les trois Assemblées nationales qui les ont consacrées.

Que devait faire un patriote, un républicain qui connaissait l’état d’oppression et d’avilissement où gémissaient dans nos îles les hommes de couleur ? Détruire l'aristocratie de la peau, réclamer pour ces infortunés tous les droits des hommes libres, puisqu'ils l’étaient ; et tel est le principe que j'ai éternellement défendu contre l’aristocratie des colons blancs ; la Déclaration des droits et la politique me l’ordonnaient, car, par cet acte de justice, on attachaïit à la révolution française des milliers de braves citoyens qui, ne pouvant espérer, sous aucun autre gouvernement, un sort aussi favorable, lui garantissaient l’éternelle possession de ces îles ; on attachait des milliers de citoyens qui, acclimatés aux îles, endurcis à la fatigue et à l’art militaire, remplaceraient tant de soldats français qu’engloutissait chaque année ce cimetière dévorant ; des milliers de citoyens, enfin, qui, sous les auspices de la liberté et de l'humanité, peupleraient rapidement et doubleraient les produits des colonies et les gains de la métropole.

Maintenant, qui a causé la guerre civile de Saint-Domingue? La perfidie des agents du gouvernement, qui y ont sans cesse combattu les principes révolutionnaires, ou qui n'ont paru les soutenir que pour les détruire plus sûrement ; l'aristocratie des blancs, qui ont voulu exercer pour leur profit l’autorité despotique dont ils avaient dépouillé la Couronne ; le refus constant fait par eux aux hommes de couleur de leurs droits politiques et civils ; la versatilité sur ce point de l’Assemblée constituante, la violation de l’article 4 du décret du 28 mars 1790, l'infâme capitulation du considérant du décret du 12 octobre 1790, l’inexécution du décret du 13 mai 1791, le sacrifice des hommes de couleur par décret du 28 septembre 1791,

PL, MA if Vi VS NT RORSE ‘ : ne : " FAR ® ».-

la violation des divers concordats faits encore entre les blancs et les hommes de couleur ; la perfidie et l’opiniâtreté des assemblées coloniales à priver ces infortunés de leurs droits ; le supplice atroce et injuste d’Ogé et de ses compagnons (1), les lenteurs et les chicanes dans l’exécution du décret du 4 avril 1792 ; voilà les causes de la prise d'armes des hommes de couleur et de la guerre civile qui déchire maintenant Sai1it-Domingue.

Quant à la révolte des noirs, à qui la doit-on? Aux colons contre-révolutionnaires, coalisés avec les Espagnols et les Anglais contre-révolutionnaires, qui ont espéré, à la faveur de cette révolte, enlever cette île à la France ; à l'insuffisance préméditée des moyens employés par les agents du gouvernement pour la combattre ; à l’esprit d'indépendance des colons indépendants, qui voulaient profiter de cette révolte pour introduire les Anglais à Saint- Domingue, qui leur envoyaient des ambassadeurs à la Jamaïque, qui correspondaient avec le cabinet de Saint- James, tandis qu'ils avaient rompu toute communication avec l’Assemblée nationale de France... Voilà les vraies causes de cette révolte des noirs, avouées en partie par Tarbé lui-même (2) dans ses rapports; Tarbé qui, quoique ennemi des philanthropes, a été forcé de convenir, qu'après examen fait de toutes les pièces, il était évident que la fameuse Société des noirs (3), tant calommiée, n’avait aucune part à cette révolte.

Et n'ai-je pas dénoncé le gouverneur Blanchelande (4),

(1) Sur Ogé, voir plus haut, p. 97 et suiv.

(2) Charles Tarbé (1756-1804), député de la Seine-Inférieure à la Législative, membre du comité colonial, adversaire de Brissot dans toute cette question.

(3) La Société des « Amis des Noirs », fondée par Brissot en 1788, et dont il était resté le membre le plus actif. Voir chapitre XVI.

(4) Louis-Philibert Rouxel de Blanchelande, maréchal-de-camp, gouverneur des îles françaises Sous-le-Vent, condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire le 15 avril 1793.

les assemblées coloniales, les colons contre-révolutionnaires comme les indépendants ? N’ai-je pas demandé contre eux le décret d’accusation ? Et l’on m’accuse d’être fauteur de la double guerre civile de St-Domingue, moi qui n’ai cessé d’en dénoncer les véritables auteurs ! On me fait un crime d'avoir dénoncé ce Blanchelande que le tribunal a si justement condamné! On me fait un crime d’avoir dénoncé la rébellion des assemblées coloniales qui voulaient ou arborer l'indépendance ou se livrer à l’Angleterre ! On me fait un crime d’avoir défendu les principes de la Déclaration des droits, d’avoir défendu les opprimés contre les tyrans, d’avoir défendu les sans-culottes de Saint-Domingue contre les aristocrates ! Que les patriotes fassent donc leur propre procès! Car me condamner, c'est les condamner eux-mêmes, c’est condamner le saint principe de la Révolution française, c’est condamner les trois Assemblées nationales. Eh ! qui ne se rappelle avec délices le jour, le beau jour où l’Assemblée législative déclara (car elle aurait cru outrager l'humanité que de le décréter), déclara les droits des hommes de couleur ? Qui ne se rappelle le saint enthousiasme avec lequel tous les membres, toutes les tribunes se levèrent sur la proposition de cette déclaration faite par Vergniaud (1)? Qui ne se rappelle le triomphe de la Montagne ? Car c'est à son infatigable opiniâtreté qu’on devait ce décret sublime. Qui ne se rappelle le concert de cette foule d'adresses qui de tous les départements félicitèrent l’Assemblée législative, des adresses de ces villes commercantes qui, Jusqu’alors égarées, avaient combattu le principe du décret? Et l’on m’accuse, comme du plus grand crime, d’avoir provoqué un décret que 25 millions d'hommes ont sanctionné !

(1) Séance du 24 mars 1792.

Eh bien! faites donc aussi le procès à tant d'hommes éclairés qui l'ont provoqué comme moi par leurs écrits ; faites le procès à l’Assemblée constituante qui a rendu les décrets des 28 mars et 15 mai ! faites le procès à l’Assemblée législative et à la Convention entière qui ont maintenu le décret du 4 avril !-Faïtes le procès à la nation qui l’a ratifié, aux colonies qui l’ont reçu avec reconnaissance | Faites le procès à Robespierre surtout, qui, dans l’Assemblée constituante, défendit, lors du décret du 15 mai, les mêmes principes que moi, qui, dans l’excès de son indignation, fit cette exclamation énergique tant anathématisée par ces colons qu'il soutient aujourd’hui : Périssent les colonies plutôt que de sacrifier un seul principe ! Faites le procès à la Montagne, qui, fidèle au principe, vient encore de le consacrer ! On voulait le suspendre par un rapport partiel, un Montagnard s’écrie : On fait ici le procès aux sans-culottes hommes de couleur, en faveur des muscadins de Saint-Domingue ! Et la Convention ajourna le rapport.

Oui, quoi qu'il arrive, je me glorifierai toujours d’avoir contribué à tirer de l’oppression et de l’avilissement des milliers de braves citoyens ; quel que soit mon sort, leurs larmes arroseront mes cendres, et j'emporterai avec moi la douce consolation que mon nom leur sera toujours cher...

Voilà le prix, l'unique prix que je recueillerai de mes infatigables travaux. Vous qui m'’accusez de les avoir vendus pour dé l’or, non, vous ne connaissez pas les élans généreux des écrivains que l’humanité dirige ! Des monceaux d’or ne paieront pas les veilles nombreuses que j'ai consacrées aux hommes de couleur et aux noirs; de l'or ne paierait pas ma Lettre à Barnave, et je jure qu'elle ne fût jamais sortie de la plume d’un homme corrompu par. de l'or.

Non, jamais l’argent, je ne dis pas de la esrruption,

mais même d’une indemnité légitime, n’a souillé ou diminué le prix de mes travaux sur les colonies, jamais l’idée même n’en est entrée dans mon âme : j'étais glorieux de défendre une si belle cause, sans aucun motif d'intérêt. Je me disais quelquefois : si Je lègue à mes enfants mon indigence, au moins ils hériteront d’un nom qui les fait enfants adoptifs de tous les hommes de couleur, de tous les noirs ; Sans doute, avec ce nom, ils seront moins malheureux que leur père.

Infâmes calomniateurs, citez tant qu’il vous plaira la lettre où l’honnête Raymond invoque la reconnaissance de ses frères pour tous leurs bienfaiteurs ; que m'importe cette lettre ? Elle m'était inconnue, elle m'était étrangère, comme elle l'était à Petion, à Grégoire, à Clavière, qui tous ont défendu gratuitement ces infortunés. Raymond obéissait au vœu de son cœur, mais il a solennellement attesté que jamais il ne m'avait communiqué cette lettre, que jamais il ne m'avait proposé aucune indemnité. Eh ! comment osez-vous dire que la somme de six à sept millions sollicitée par Raymond auprès de ses frères était pour distribuer aux défenseurs des hommes de couleur, tandis que Raymond annonçait l’objet de cette somme destinée à remplir un don patriotique de six millions, que les hommes de couleur l’avaient chargé de faire à l'Assemblée nationale, et qu’il avait offert dans une de ses séances ; tandis d’ailleurs que Raymond avait à payer les frais considérables d'impression? Et qu’a tiré de ses sollicitations ce respectable colon qu’on accuse de pressurer ses frères ? Rien, et il a été obligé d’entamer son capital pour payer les frais.

Comme la calomnie est imprudente et maladroiïte | elle m’accuse d’avoir partagé cette somme avec Guadet, Gensonné, Ducos et Fonfrède, et d’avoir ainsi trafiqueé, quoique législateur, de mes opinions ; et la lettre de Ray-

mond est du mois de mars 1791, c’est-à-dire antérieure de sept mois à mon entrée dans la Législature et à ma première Connaissance avec Gensonné, Guadet, etc. Ainsi le rapporteur m'accuse d’avoir trafiqué de mes opinions législatives, lorsque nous n’étions pas législateurs ! Eh ! qu'ont produit d’ailleurs les sollicitations de Raymond ? Rien, absolument rien.

Non seulement je n’ai jamais été dédommagé de mes travaux, mais je puis affirmer qu’ils m'ont coûté des sacrifices pécuniaires très considérables ; entraîné par l’amour de l'humanité, par le désir d'étendre notre Révolution dans les deux mondes, rien ne me coûtait, j'aurais donné mon sang... Je l'aurais donné pour la propager jusque dans les Indes Orientales. Eh ! combien de fois j'ai regretté que l'univers entier ne parlât pas la même langue: la Révolution devenait universelle, les journaux patriotiques l’auraient faite ; ces journaux, dont mes dénonciateurs, à l’exemple des Malouet et des de Cust (1), voudraient aujourd’hui entraver la propagation. Je sentais combien il était pressant de profiter des premiers moments de l’effervescence, pour semer dans nos colonies le germe de la liberté; une fois recueilli par les hammes de couleur, je l’abandonnaïi à leur propre intérêt, bien sûr que l'égalité et la liberté s'y naturaliseraient insensiblement ; bien sûr encore d’assurer à Jamais, par cette égalité, les îles à la métropole, et d'ôter, par ce moyen, aux Anglais la tentation de les conquérir ; Car, quel rempart inexpugnable ne devaient pas former à Saint-Domingue et les trente mille hommes de couleur, qui devaient craindre de redevenir esclaves en devenant Anglais, et cinq cent mille noirs, qui, sous le nouveau régime français, devaient espérer l'amélioration de leur sort, lorsque sous le régime anglais ils éprouvaient

(1) Lisez: de Curt, député de la Guadeloupe à la Constituante.

le plus dur esclavage? Et, citoyens, l'expérience a déjà prouvé la bonté de ce calcul; car, si les Antilles françaises appartiennent à la République, c'est au décret du 4 avril que nous devons ce bienfait ; c'est la bravoure et la force imposante des hommes de couleur qui ont détourné les Anglais d’une descente à Saint-Domingue. C’est la bravoure et l'union de ces mêmes hommes aux blancs de la Martinique qui ont chassé les Anglais de cette île.

Et l’on m'’accuse d’avoir été payé par Pitt, pour mes opinions sur les colonies! C’est-à-dire qu'un ministre ennemi de la liberté et de l'égalité paierait pour établir l'égalité et la liberté chez ses voisins et ses rivaux ! c’està-dire que Pitt m'aurait payé pour ruiner les vues de l’Angleterre! L'intérêt de Pitt était-il donc de voir s’élever dans les îles un boulevard qui les mettrait désormais à l'abri des attaques des Anglais ? l'intérêt de Pitt était-il de voir doubler avec rapidité et la population et les produits de nos colonies ? car telle est la conséquence infaillible du principe que je défendais, et qui était la base du décret du 4 avril.

Ah! si Pitt a dû payer quelques opinions, quelques mouvements, quelque parti, c’est bien la révolte des noirs, l’inexécution des décrets rendus en faveur des hommes de couleur, l'incendie du Port-au-Prince ; c’est bien le parti de ces colons qui, furieux des décrets du 15 mai et du 4 avril, menacèrent ouvertement de se donner à l’Angleterre, passèrent à Londres, y eurent des conférences avec Pitt ; c’est bien le parti de cette assemblée coloniale, qui voulait se soustraire à l’autorité de la France, qui arborait la cocarde anglaise, en foulant aux pieds la cocarde tricolore, qui disait, par l’organe de son président, au chevalier Edouard, agent de l'Angleterre : Nos yeux fixés sur l'horizon attendent depuis longtemps vos vaisseaux ef vos armées. Enfin, si Pitt paie quelque parti, c’est bien le comité colo-

nial qui existe à Londres, comité composé de colons rebelles de nos îles, comité qui a évidemment concerté avec le cabinet de Saint-James l’attaque de la Martinique et de la Guadeloupe par l’amiral Gardner ; comité dirigé par les Malouet, les de Cust et tous ces colons, qui, lors de l’Assemblée constituante, combattirent avec tant d’acharnement les décrets en faveur des hommes de couleur. Voilà les partis, les hommes que Pitt soudoie, et non pas l'écrivain courageux qui n’a cessé de dénoncer les rebelles et de déchirer Pitt.

Maintenant, quels sont les hommes qui me dénoncent aujourd’hui, comme ayant causé les malheurs de Saint- Domingue ? Les amis, les frères de ces Malouet et de Cust, qui, au commencement de la Révolution, faisaient à genoux hommage des colonies au roi, au roi seul ; qui, aujourd’hui, en font hommage à l’Angleterre ; des membres de cette assemblée de Saint-Marc, qui avaient affiché l'indépendance, et qui ont été cassés par l’Assemblée constituante ; des députés de la dernière assemblée coloniale qui envoyait des ambassadeurs à l'Angleterre, qui a été sans cesse en révolte contre la France, qui avant sa destitution rendait encore un décret sur l’esclavage et disputait de suprématie avec la Convention. Voilà les hommes qui me dénoncent ! Ils gémissent de leur liberté, et je suis dans les fers ! Moi le défenseur de la liberté, de l'égalité, des intérêts de la France! Ils sont libres, eux, les amis, les partisans des colons rebelles, les défenseurs de l'aristocratie et de l'indépendance, et les alliés des Anglais!

Voilà les hommes qui accusent aujourd’hui Santhonax (1)

(1) Sonthonax (1765-1813), commissaire à Saint-Domingue avec Polverel (3 juin 1792), décrété d'accusation le 15 juillet 1793 comme agent des Girondins, plus tard député aux Cinq-Cents, etc... Polverel avait été un des membres les plus actifs de la Société des Jacobins en 1790 et 1791 (V. Aulard, Jacobins, passim). Il partagea le rôle et le sort de Sonthonax.

et Polverel, commissaires à Saint-Domingue, qui me font un crime de l'estime que j'ai témoignée pour eux lorsqu'on les a revêtus de cette mission ! Qu'ils accusent donc aussi tous les Jacobins qui les félicitèrent, lorsque après leur nomination ils parurent à leur tribune. Qu'ils fassent donc l’apologie du ci-devant roi, qui montra la plus grande répugnance à ces hommes, qui les eût rejetés sans la crainte que lui inspiraient les Jacobins! Qu'ils fassent l'apologie de ces colons qui employèrent alors mille intrigues pour les … faire rejeter par cela seul qu’ils étaient trop ardents patriotes! Car le crime qu’on reprochait à Santhonax était d’avoir fourni des articles énergiques au journal de Prud'homme (1), d’y avoir poursuivi la Cour et les aristocrates ; voilà le véritable motif qui a rendu, qui rend Santhonax si odieux aux colons blancs : ils calomnièrent d'avance les commissaires dans les colonies, pour entraver leur mission. Ils les calomnient aujourd’hui en France, parce qu'’éloignés à deux mille lieues, ils ne peuvent se justifier ; trop loin du lieu de la scène, je ne déciderai point entre Santhonax, Polverel et leurs adversaires. La Convention les a frappés d’un décret d’accusation ; je respecte ce décret, mais je conjure les patriotes de se mettre en garde contre l'adresse perfide des colons aristocrates, qui savent se replier de mille manières et prendre tous les masques pour égarer les sans-culottes. Quel est leur but en persécutant les défenseurs des hommes de couleur ? D’alarmer ces derniers sur leurs droits, sur les intentions de la Convention, de les détacher par là de la République, et de les rallier à leurs projets d'indépendance ; voilà le but secret de la persécution excitée contre Santhonax et Polverel. Je conjure donc les patriotes, dans l’intérêt de la République, de suspendre leur jugement jusqu’à ce que leurs frères, les

(1) Les Révolutions de Paris.

accusés, soient entendus. Ah! s’ils ont constamment suivi la ligne qu'ils s'étaient prescrite dans leurs premiers actes, lorsqu'ils déportaient et les contre-révolutionnaires et les indépendants, ils sont loin d’être coupables. Mais s’ils ont violé leurs devoirs, usé de despotisme, trahi leur patrie, qu'ils soient punis, la justice et l'intérêt public l’exigent.

Quant à moi, je le répète, placé à deux mille lieues de ces commissaires, n’ayant jamais eu de Correspondance avec eux (1), ignorant même officiellement leurs actes depuis le mois de mars que j'ai renoncé à tout comité, je ne puis ni prononcer sur eux, ni être accusé avec eux ; et quant à mes opinions, il est, je crois, évidemment démontre qu’elles ne peuvent être la base d’une accusation, ou il faut accuser les trois Assemblées nationales et la Révolution entière.

À entendre mes accusateurs, il semblerait que je disposais seul de la France, que je dirigeais à moi seul tous les comités et les deux Assemblées nationales, que je réglais les destinées des Deux Mondes. Peut-on hasarder de pareilles assertions sans accuser de stupidité le Corps législatif et tous les patriotes? Quelle magie ne faut-il pas supposer dans un homme, pour lui prêter le secret d'en imposer pendant dix-huit mois à tant d'hommes éclairés qui remplissaient ces deux Assemblées, à tant de patriotes qui nous surveillaient au dehors. La magie est ici dans le bon sens des républicains, guidés par leur amour pour la liberté ; ils adoptaient toutes les propositions qui rentraient dans Ce principe : ainsi ils voulurent combattre l’empereur, parce que des hommes libres ne peuvent se laisser impunément insulter, menacer, attaquer par un despote ; ils déclaraient les droits des citoyens de couleur, parce qu'ils ne pouvaient, sans inconséquence, sans renverser leur.

(1) On trouvera cependant, à la Correspondance, une lettre écrite. par Santhonax à Brissot, de Saint-Domingue, le 4 janvier 1793.

propre ouvrage, reconnaître la distinction de la couleur. Ainsi encore, s’ils déclarèrent la guerre à l'Angleterre, c'est qu'ils virent que cette guerre était inévitable, forcée, et que le cabinet anglais s'était déjà signalé par des hostilités. Par une étrange calomnie, on m’a prêté la plus grande influence sur cette déclaration, et on m'en a fait un crime, lorsque tout prouve que j'ai employé tous mes efforts pour l'empêcher. ;

Convaineu, dès l’origine de notre guerre avec les puissances coalisées, qu’il nous serait facile de les vaincre, de les réduire à demander la paix et à respecter notre liberté, si nous pouvions empêcher l'Angleterre et la Hollande d'accéder à cette coalition ; convaincu, d’un autre côté, que, si le roi d'Angleterre et une partie de son ministère désiraient entrer dans cette coalition et dans cette guerre, la nation anglaise, amie de nos principes et de notre Révolution, montrait la plus vive opposition à cette guerre impie, je crus qu'il convenait à nos intérêts de chercher à maintenir la bonne harmonie entre les deux nations; et voilà pourquoi, dans la séance du 7 juillet 92 (1), je combattis la proposition perfide faite par le ministre Lafarre de lever une légion Batave, laquelle aurait infailliblement alarmé l'Angleterre et la Hollande ; voilà pourquoi je ne cessai dans tous mes écrits de faire voir la facilité avec laquelle on pourrait lier les deux peuples. « Le moment n'est pas loin, disais-je dans un discours prononcé à la tribune de l’Assemblée législative le 29 décembre 1791, où ces deux nations, loin de chercher à se détruire, s’uniront par des liens plus forts que celui d’un traité de commerce imparfait. La paix générale de l’Europe sera scellée par cette union ; nous ne devons donc pas craindre l'An-

(1) C’est dans la séance du 8 que le ministre de la Guerre Lajard (et non Lafarre, comme porte le texte de Montrol) introduisit cette demande, qui fut, en effet, combattue par Brissot comme inopportune.

gleterre, nous n’y verrons bientôt que des frères. »

« Si nos ministres des Affaires étrangères, disais-je à la même tribune le 17 janvier 1792, n’avaient pas été dévoués à l'Autriche, vous n’auriez point à redouter la coalition des puissances, vous auriez pu leur opposer une ligue avec l'Angleterre, la Hollande et les Etats-Unis d'Amérique. Que ces quatre nations s'unissent, et la liberté comme la: paix régnera bientôt sur toute la terre. »

Telles furent les considérations qui engagèrent le Comité diplomatique, dont j'étais membre, à presser Delessart et les autres ministres de négocier avec le cabinet de Saint- James ; mais Delessart, vendu à la cour de Vienne, ne voulait pas rompre le traité de 1756, il élevait mille difficultés. Qu’offrirez-vous, nous disait-il un jour, à l’Angleterre pour son alliance ? Son intérêt, lui répondis-je. Que l'Angleterre s'allie avec la France, et son commerce double, | et elle n’est plus obligée d'entretenir une marine formidable qui épuise ses trésors, et dorénavant elle n’a plus rien à redouter pour ses possessions dans l’Inde. Delessart traitait ces idées de chimériques, ainsi que l'alliance avec la Prusse, qui cependant, d’après la correspondance de Dumoustier (1), n'était pas très éloignée de conclure avec la France. Mais Mercy (2) dirigeait entièrement notre ministère. Cependant lorsque le décret d’accusation (3) nous eut délivrés du traître Delessart, lorsque les intérêts de la France furent confiés à des ministres patriotes, alors s’entama sérieusement la négociation d’un traité avec l’Angleterre. On peut donc consulter dans les Affaires étrangères les papiers qui attestent cette négociation ; on y verra le succès avec lequel Chauvelin et Talleyrand avaient amené lord Granville à des bases qui donnaïent un heureux

(1) De Moustier.

(2) Mercy-Argenteau, ambassadeur de Vienne à Paris. (3) 10 mars 1792. Delessart démissionna le lendemain.

Page 1