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augure, lorsque divers événements entravèrent et finirent par renverser les espérances qu’on avait conçues. Âu nombre de ces événements, il faut mettre les massacres du 2 septembre, le décret du 19 novembre (1), l'ouverture de l'Escaut, le décret de réunion de la Belgique et de divers autres pays à la France, enfin le jugement et la mort du ci-devant roi.
Les massacres de septembre, en répandant une consternation universelle en Angleterre, refroidirent beaucoup les partisans de la France, et le ministère anglais sut, en exagérant les tableaux de cette scène affreuse, dissiper l’enthousiasme qu'avait fait naître notre Révolution.
- Sans doute, l'ouverture de l’Escaut était un résultat positif et philosophique de nos principes ; il fut peut-être “un peu précipité, mais cet acte du Conseil exécutif, applaudi et approuvé par la Convention, ne fit pas d'abord une impression bien fâcheuse ni sur la nation anglaise, ni sur le ministère. La nation y voyait d’un côté le respect des principes, et de l’autre l’accroissement de son propre commerce ; quant au ministère, il ne se pressa de faire aucune plainte, de peur d’être désavoué par la nation. Il se borna à des réclamations légères et secrètes.
Mais il n’en fut pas de même du décret du 19 novembre ; on se rappelle que ce décret, rendu dans l’enthousiasme, promettait l'appui de la France à tout peuple qui se révolterait contre son tyran. Le cabinet d'Angleterre crut que c'était une invitation à l'Irlande, à l’ Ecosse et aux Anglais mécontents de lever l’étendard de la révolte. Alors il sut intéresser en sa faveur toutesles classes de citoyens qui jouissalent de quelque bonheur sous le régime actuel, il excita une persécution générale contre les novateurs et une haine
(1) Le décret par lequel la Convention, enivrée par la victoire de Jemmapes, promettait « fraternité et secours à tous les peuples qui voudront leur liberté ».
MÉMOIRES DE BRISSOT. — T. Il. 20
violente contre la France, qui semblait vouloir les appuyer par cette foule d’écrits en faveur de la liberté dont l’Angleterre fut alors inondée, et que ne connaissaient pas sans doute ceux qui ont accusé notre ministère d’en avoir été économe. ÿ Les principes de liberté et d'égalité qu’on croyait portés à l’excès en France, et qu’on craignait de voir s'étendre en Angleterre, alarmèrent encore moins qu'un autre principe adopté avec enthousiasme par la Convention : c'était le principe de réunion. Aussitôt que le décret du 15 décembre fut connu (1), il fut dénoncé par toute l’Europe comme un moyen d'organiser partout l'insurrection, et d’envahir toutes les contrées à la bienséance de la France, sous les mots de pouvoir révolutionnaire. On se confirma dans cette idée en voyant la Convention réunir successivement à la République la Belgique, la Savoie, le comté de Nice, Mayence. Alors on ne vit plus de bornes à l'agrandissement de la République française, et l’orgueil et l’intérêt commercial anglais, s’irritant de ces réunions, se montrèrent prêts à seconder les dispositions hostiles du ministère anglais.
Si, d'un côté, ce ministère astucieux échauffait les esprits en Angleterre contre la France, de l’autre il ne cherchait pas moins adroïtement à irriter les Français contre l'Angleterre ; ce fut dans cet espoir qu’il accueillit ouvertement les rebelles, qu’il persécuta ceux qui admiraient notre Révolution, que, sous des prétextes frivoles, il arrêta les grains achetés pour notre compte en Angleterre, qu'il assujettit les Français voyageant à l'inquisition la
(1) Ce décret, préparé par Cambon, corrigeait éelui du 19 novembre et, tout en continuant à répudier la politique de conquête, déclarait que, aans les pays envahis par nos armées, le pouvoir serait exercé | provisoirement par la France. « A la théorie girondine de la guerre se substituait la théorie montagnarde. » (H. Vast, Hist. de France de Lavisse et Rambaud, t. VIII, p. 245).
plus rigoureuse et la plus humiliante. Quand il vit les esprits aigris et irrités des deux côtés, il profita d’un dernier événement pour en venir à une rupture ouverte. Les Anglais sont idolâtres superstitieux de la royauté. Is ne pensent encore qu'avec douleur au supplice de Charles Ier; ils regardent la royauté comme le préservatii le plus sûr des troubles auxquels les démocraties sont sujettes, et la terreur qu’ils en ont avait été adroitement excitée par le tableau des désordres de la France. Ce fut dans ces circonstances que furent annoncés le jugement et la mort du ci-devant roi. Le ministère anglais profita de la consternation que répandit cet événement pour traiter avec ignominie la nation française ; il chassa notre ambassadeur, expulsa tous les Français, arma contre nous et rompit toute communication.
Voilà les causes de l’animosité des Anglais et de leur agression envers nous, et si quelqu'un le contestait, je le renverrais à la lecture des discours prononcés par Pitt et le lord Granville au parlement d'Angleterre, et à la correspondance de notre ambassadeur. Maintenant, n'estil pas démontré que les véritables auteurs de notre guerre avec l'Angleterre sont les auteurs des décrets du 19 novembre et du 15 décembre, les auteurs des réunions de la Belgique et des autres pays conquis, les ennemis de l'appel au peuple; non pas que je leur impute à crimes leurs opinions, car je n’userai jamais à leur égard de l'injustice dont je suis la victime ; mais au moins ne doivent-ils pas imputer à mes opinions la guerre avec l'Angleterre, lorsque je n’ai eu aucune part à l’ouverture de l'Escaut, qui fut ordonnée par le Conseil exécutif sans en prévenir le Comité diplomatique; lorsque je me suis vivement opposé au décret du 19 novembre, protecteur des insurrections, et que j'en ai vivement demandé le renvoi au Comité diplomatique, pour qu'il fût rédigé de façon à ne pas
alarmer les puissances neutres ; lorsque j'ai constamment prédit aux partisans des réunions, et surtout de la réunion de la Belgique, qu’elles nous attireraient l’ Angleterre sur les bras ; lorsque, dans mes diverses opinions sur le jugement du ci-devant roi, j’ai prédit encore que, si on le condamnait sans faire ratifier le jugement par le peuple, on s’exposait à une rupture avec l'Angleterre ; et l'événement a justifié toutes ces craintes.
Il est donc démontré que non seulement je ne suis pas l’auteur de la guerre avec l'Angleterre, mais que j'ai constamment fait, comme représentant de la nation, comme citoyen, tout ce qui était en mon pouvoir pour la prévenir.
Cette vérité n’est-elle pas encore démontrée par mon premier rapport, du 12 janvier 1793, sur les dispositions de l’Angleterre? Là, je cherchais à éviter cette guerre en rappelant la nation anglaise aux principes, et en l’éclairant sur la marche perfide de ses ministres ; là, je disais : « Il importe que la nation anglaise, qui n’est qu'égarée par son gouvernement, soit promptement désabusée. C'est par respect pour la fraternité qui nous unit que nous devons lui peindre avec franchise les manœuvres de son ministère. La nation ne nous offre que des frères, et l’on ne veut pas la destruction de ses frères. »
« Dites donc à la nation anglaise : La guerre que votre cabinet médite contre nous est une guerre impie, fratricide ; nous l’avons en horreur ; vivre en paix avec vous est notre unique désir ; nous voulons respecter vos droits, ceux de vos alliés, respectez nos principes. Si vous avez des inquiétudes, nous sommes prêts à les dissiper; mais si vous avez la faiblesse d’obéir aux impulsions perfides de votre ministère, si vous voulez prêter vos mains aux combats qu'il nous prépare, alors, nous le déclarons avec douleur, nous ne verrons plus en vous que des ennemis cruels, que les
si à |
frères de ces satellites d'Autriche dont nous avons juré la destruction. »
. Je vous le demande, citoyens, n'était-ce pas le langage d’un homme qui voulait prévenir cette guerre ? et tel était le but du décret que je proposais au nom du Comité: il consistait à déclarer à l'Angleterre l'intention de la République française de vivre en bonne harmonie avec elle, si elle révoquait son acte contre les voyageurs français, l'arrestation de nos grains, et l’ordre donné pour des armements contre nous. Mais, dans cet intervalle, le ministère anglais redoubla ses préparatifs, et rompit ouvertement quatre jours après la mort du eci-devant roi, de sorte que la guerre était inévitable et forcée au moment où le Comité la proposa.
Elle était forcée, puisqu'il est prouvé par la correspondance de notre ambassadeur que le cabinet de Saint-James exigeait impérieusement l’anéantissement du décret du 19 novembre, et surtout des diverses réunions; puisque nos principes nous défendaient d’obéir à ce vœu de l’Angleterre, du moment où les réunions avaient été votées.
Elle était forcée, puisque le cabinet anglais, ayant chassé notre ambassadeur, expulsé et emprisonné les patriotes français, arrêté notre numéraire et nos grains, rompu toute négociation et armé ouvertement contre nous, il fallait, ou lui demander humblement la paix, ou prévenir les hostilités.
Le Comité de défense générale, contraint à proposer cette déclaration, voyait une foule d'avantages à précipiter l'attaque. Dumouriez, à la tête d’une armée victorieuse, répondait de la conquête de la Hollande; nos croiseurs, ayant l’avance, pouvaient facilement ruiner le commerce anglais, et la mer était alors couverte des plus riches Vaisseaux des compagnies anglaise et hollandaise, et ces Vaisseaux ne pouvaient être protégés par des escadres ; et,
à cette époque, outre les stations ordinaires, il n’existait pas dans les ports anglais six vaisseaux de ligne en état d’appareiller ; et la flotte de l’amiral Gardner, qui ne comportait que ce nombre et autant de frégates, ne put mettre à la voile que trois mois après; et le ministère anglais pouvait à peine rassembler quelques centaines de matelots, en promettant des primes énormes ; et, à cette époque, la marine hollandaise était nulle ; et, à cette époque, nous avions en mer une flotte de quinze vaisseaux de ligne et de plus de vingt frégates (voyez lettre de Truguet) (1); et, à cette époque, Monge, ministre de la marine, nous promettait trente vaisseaux de ligne et autant de frégates pour le 1®r avril, cinquante dans le cours de juillet ; il nous assurait que ses magasins étaient approvisionnés.
Nous étions donc en mesure pour attaquer les Anglais et les Hollandais ; et, puisque cette guerre était forcée, la politique commandait de prévenir les hostilités ; les délais devenaient une véritable trahison. Et l’on nous reproche aujourd’hui de n’avoir pas différé, tandis que ces mêmes hommes nous accusent, d’un autre côté, de n’avoir pas attaqué la Hollande en décembre, ce qui était bien attaquer l’Angleterre, qui est le véritable souverain des Provinces-Unies !
Malgré tous ces avantages, le Comité ne se dissimulait pas les inconvénients nombreux de cette guerre ; il prévoyait la pénurie prochaine des subsistances, si on laissait aux Anglais l'empire des mers. Je ne dissimulai pas ces craintes dans mon rapport, et l’on doit se rappeler cette phrase mémorable, qui excita tant d’applaudissements : «Il viendra, disais-je, peut-être un moment où ce sera un crime pour un Français de posséder deux habits, lorsqu'un de ses frères sera nu à l’armée. » J’envisageais alors tout
(1) L’amiral qui commandait l’escadre de Toulon.
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le mal que pouvait nous faire l’Angleterre, en brisant toutes nos communications extérieures ; mais, encore une fois, il fallait, ou que la République courbât la tête sous le joug de l’Angleterre, ou bien qu’elle repoussât ses hostilités. Mais pourquoi, m'’a-t-on dit, avez-vous proposé cette guerre puisque vous avez dit qu’elle pouvait être désastreuse ? Pourquoi? parce que la guerre était forcée, puisque l’Angleterre était déjà en hostilité ouverte avec nous, parce qu'étant inévitable, il valait mieux prévenir que d’être prévenu. Pourquoi? parce que j'avais parlé comme individu dans mon premier discours, et dans mon rapport comme organe du Comité de défense générale. M’accusera-t-on donc d’être l’auteur de cette guerre, parce que j'ai été chargé du rapport? Il faudrait alors me faire un crime d’avoir obéi au vœu du Comité qui m’en chargea spécialement ; il faudrait condamner le Comité qui l’approuva unanimement ; il faudrait condamner avec moi toute la Convention, qui vota pareïillement à l’unanimité que nous étions en guerre avec l’Angleterre, qui fit des amendements au projet du Comité, qui ordonna l’impression de mes rapports et de la correspondance avec l'Angleterre, et la distribution dans les départements et aux armées, afin de convaincre toute la France de la justice du parti que la Convention adoptait ; il faudrait condamner encore Barère qui, quelques jours après, proposa au nom du même Comité de déclarer la guerre à l'Espagne, et la Convention qui adopta le projet. En un mot, il faudrait renverser tous les principes d’une constitution républicaine, d’un Corps législatif, de la suprématie de ses décrets, de l'indépendance des opinions des législateurs, car il n’y a plus ni Constitution, ni liberté, - ni Corps législatif, du moment où un député, ou le rapporteur d’un Comité peut être responsable en justice d'un décret rendu sur ses conclusions.
Répétera-t-on cette objection banale que c'est de concert avec le ministre anglais et la cour de Berlin que j'ai proposé la guerre contre l'Angleterre? Moi de concert avec le ministère anglais et ce roi de Prusse que je n’ai cessé de peindre sous les couleurs les plus hideuses ! Vils calomniateurs, lisez donc mes écrits, voyez comme j'y déchire ces amis que vous me prêtez.
« Par quelles mesures perfides, disais-je dans mon Opinion sur le jugement de Louis, le gouvernement anglais a-t-il tout à coup aliéné de nous la nation anglaise? Il faudrait faire ici le tableau de la comédie jouée par les machiavélistes qui dirigent l'Angleterre, ce serait peindre les forfaits de presque toutes les puissances de l’Europe.
« Peuples, ajoutais-je, qui gémissez sous le joug, voilà
les jeux de vos tyrans. Anglais, hommes réfléchis et justes
que votre gouvernement égare, jugez entre nous et lui; le piége que les ministres anglais vous tendent est maintenant connu ; ils sentent le besoin de justifier leur régime inquisitorial, de colorer leurs armements absurdes; ils sentent le besoin, pour ne pas faire tomber le charme de leur fraîche popularité, de perdre dans l'esprit des Anglais et la Convention et la nation française. »
Dans mon rapport du 12 janvier je disais : «A l’ouverture du Parlement s’est manifestée l’idolâtrie la plus révoltante pour la royauté. Une partie des membres de l'opposition n’a pas rougi de se prostituer à un ministre corrompu. »
« Tout se réunit, disais-je ailleurs, à faire croire que le cabinet anglais veut la guerre, et l’orgueil de ce roi Georges qui gémit depuis si longtemps de l’ignominie dont on couvre la royauté, de ce lord Hawkesbury (1) qui, derrière la toile, dirige et son maître, et le Conseil, et la majorité corrompue du Parlement, et la faible résistance de ce Pitt,
(1) Plus connu sous le nom de comte de Liverpool.
et de ses parents ministres qui ne s'opposent plus à la guerre depuis qu'elle est devenue un moyen de popularité. »
Maintenant, comment peut-on me supposer de concert avec des étrangers que je traitais avec un si profond mépris ? Me reprochera-t-on d’avoir usé de plus de ménagements à l’égard de la Prusse ?
«Les bons Français, disais-je le 18 juillet 1792, ne doivent voir qu'avec horreur le projet qu'ont les Prussiens de donner des lois à la France ; cependant il y a des aristocrates et même des Feuillants qui s’enivrent avec délices de l’idée de voir les Prussiens à Paris détruisant les Jacobins. Anathème sur ces traîtres envers la patrie! ils mériteront d'être exterminés du moment où se décélera leur vœu criminel. »
Enfin ne demandai-je pas à cette époque le décret d’accusation contre Chambonas, ministre (1), pour n'avoir pas notifié à temps la marche des Prussiens vers nos frontières ?
Est-ce donc là la conduite qu'aurait tenue un homme assez lâche pour être Vendu à des Prussiens ? N'est-ce pas plutôt celle d’un républicain qui a juré une haine éternelle à la royauté et à tous ses satellites ?
Citoyens, voulez-vous connaître le véritable motif de cette persécution que j'éprouve aujourd’hui pour mes opinions sur la guerre, soit avec l'Autriche, soit avec l’Angleterre ; je ne parle pas ici des ressentiments particuliers, des amours-propres blessés ; dans une cause aussi grande, tout souvenir personnel doit s’évanouir devant l'intérêt de la patrie, devant le devoir d'éclairer enfin le peuple... On veut faire peser sur ma tête la responsabilité des malheurs de cette guerre, pour l’écarter de ceux qui seuls doivent la supporter.
(1) Ministre des Affaires étrangères, du 17 juin au 31 juillet 1792. C’est le 9 juillet que Brissot l’attaqua.
Maïs si je dois être responsable par cela seul que j'ai défendu le système de la guerre, la nation entière doit partager cette responsabilité, car ce vœu fut celui de la nation entière, et ce vœu fut forcé; du moment où la liberté eut établi son trône en France, la guerre fut déclarée entre elle et la tyrannie étrangère ; elle le fut pour la première fois le 14 juillet 1789 et non pas le 20 avril 1792, et cette guerre devait être à mort. En voyant la haïne des tyrans contre notre Révolution et leurs coalitions successi- … ves, il était facile de prévoir que dans cette lutte il fallait inévitablement que la liberté française ou la tyrannie étrangère succombât ; espérer la paix, c'était se bercer d’un espoir chimérique. Maïs à qui doit-on les malheurs de cette guerre ? Je le dirai devant le tribunal comme Je le dirais à la Convention ou devant tout le peuple français, s’il pouvait être rassemblé ici: on les doit à la manière dont on a conduit cette guerre ; et il faut observer à cet égard deux époques frappantes.
Depuis le 10 août jusqu’au mois de mars qu'ont duré soit la Commission générale, soit le Comité de défense générale (1), dont mes collègues accusés et moi étions membres, la République n’a vu que les plus brillants succés, tandis que, depuis l'établissement du Comité de salut public, elle n’a presque éprouvé que des revers.
Non que je prétende attribuer ces revers à la malveillance soit de ce Comité, soit des agents qu’il employait ; des patriotes n’accusent pas avec cette légèreté, ils savent avec quelle facilité la fortune se joue des plus beaux plans :
(1) Il s’agit : 1° de la Commission des Vingt-et-un, devenue le 12 août 1792 la Commission des Vingt-cinq (c’est alors que Brissot y entra), et qui eut, en août et septembre 1792, la haute main sur le gouvernement ; 2° du Comité de défense générale, institué le 1°7 janvier 1793 (Brissot en fit partie dès le début), et qui cessa de fonctionner le 5 avril, pour faire place au Comité de salut public, qui fut institué le lendemain.
mais le système de conduite des deux Comités n’était pas le même, et voilà la clef de ce contraste si frappant dans les événements. Il n'appartient pas à mon plan de défense d'en développer toutes les parties, mais j’en veux faire sentir la différence par le trait le plus remarquable.
Tout le secret du Comité de défense générale et du Conseil exécutif d’alors était celui des Romains et des Etats-Unis d'Amérique, celui qui rendit les premiers vainqueurs de toute la terre. Machiavel le dit: les Romains n’accueillaient pas facilement les dénonciations contre leurs généraux et leurs consuls, alors qu'ils étaient à la tête des armées ; loin de les punir des revers qu’ils éprouvaient, ils les félicitaient de n’avoir pas désespéré du salut de la patrie. Washington essuya une foule de défaites, et Washington ne fut pas dénoncé une seule fois, et dans une guerre de sept ans il n’y eut qu’un seul général traître dont le nom souilla cette guerre. La confiance dans les généraux fut le secret de l'indépendance des Américains, ces principes furent suivis pendant les six premiers mois après l'établissement de la République, et
elle fut victorieuse partout ; le système contraire a prévalu depuis, et c’est de là que datent tous nos malheurs.
Citoyens, le plus grand fléau de la République, la source la plus féconde des trahisons et des revers, c’est l'impunité de la calomnie: c’est là qu’est notre mal; punissez le calomniateur comme traître, et la fortune reparaîtra partout sous vos drapeaux ; car le talent qui se cache ne craindra plus d’être immolé en reparaissant, et le soldat français bien guidé doit être partout invincible.
Qu’on cesse donc d’accuser des malheurs de la guerre ceux-là qui, pendant la durée de leur mission au Comité, n’ont que des succès à offrir ; qu’ils cessent aussi de porter cette accusation ceux-là qui, depuis, revêtus de tous les pouvoirs, n’ont que des revers à présenter; qu'ils cessent
surtout d’en accuser la déclaration de guerre. Oui, l’idée en est nationale, l’idée en est honorable et sublime : elle fut sublime la nation qui, pour défendre la liberté, entreprit de combattre l'Europe coalisée, et qui ne l’entreprit qu'après avoir épuisé toutes les voies de conciliation. Ses ressources étaient au niveau de son audace, et, malgré ses revers, elle saura terrasser encore ses ennemis. Voyez quels misérables progrès ont faits leurs armées, malgré nos fautes et nos dissensions intestines. Ah ! que la nation soit encore une fois réunie comme elle l’était le 10 août, que toutes les haïines cessent, que tous les partis s’anéantissent, et vous verrez bientôt disparaître tous les satellites de la tyrannie.
On m'accuse de m'être opposé au décret sur la déchéance du ci-devant roi, de lui avoir préféré la suspension, d’avoir prononcé, le 28 juillet 1791, une phrase anti-républicaine (1), et par là de m'être opposé à l'établissement du républicanisme pour favoriser la Cour. |
Rien de plus astucieux et rien en même temps de plus mal fondé que ces reproches dont on irappe également mes collègues Gensonné, Vergniaud et les autres membres de la Commission extraordinaire.
Non, je ne me suis point opposé à la discussion de la déchéance, je l’ai provoquée au contraire tant à la Commission qu'à la tribune ; je la provoquai le 9 juillet dans un discours où je développai les causes des dangers de la patrie, où je dévoilai toutes les trahisons de la Cour, où je prouvai la nécessité de les punir enfin, en remontant à la source; et quelle était cette source ? Le roi. Je demandai que la
(1) Voici le texte complet de cette phrase, que Brissot rappellera d’ailleurs plus loin (p. 323) : « S’il existe des hommes qui tendent à établir à présent la République sur les débris de la Constitution, le glaive de la loi doit frapper sur eux comme sur les amis actifs des deux chambres et sur les contre-révolutionnaires de Coblentz. » (V. Aulard, Hist. polit., p. 211 et suiv.).
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Commission recueillîit tous les faits à sa charge, toutes les violations de la Constitution, et déterminât la peine qu’il méritait.
Mais en provoquant cette discussion, j’exhortai les patriotes à concilier la prudence avec l'énergie, à nerien précipiter, à se défier des mouvements que la Cour cherchait à exciter ; tel était l’objet du discours que je prononçai le 25 juillet, qui n’était pas un discours contre la déchéance, comme les calomniateurs le répandaient alors, mais un discours contre la précipitation du décret de la déchéance.
Et pourquoi recommandais-je ces précautions ? Parce qu'alors Louis avait un parti considérable et dans la nation et dans le sein de l’Assemblée législative ; parce qu’il comptait 404 députés à ses ordres ; parce que la force était dans ses mains ; parce que les départements ne s'étaient pas encore prononcés ; parce que les grandes communes n'avaient pas encore exprimé leur vœu (Paris n’exprima rien que le 4 août) ; parce que les Feuillants de l’Assemblée provoquaient eux-mêmes la discussion de la déchéance, ce qui parut surtout le jour où Duhem, l’ayant proposée,
fut secondé, à notre grande surprise, par Crestin et par
tout Le côté droit (1) ; parce que ces Feuillants espéraient, comme je l’imaginai alors dans le Patriote du 28 juillet, ou que l’Assemblée nationale se déshonorerait et assurerait le pouvoir du Roi en n’osant pas décréter la déchéance, ou qu’en la décrétant elle fournirait au parti de la Cour un motif pour éclater; parce que la Cour elle-même cherchait à exciter une émeute, soit pour avoir un prétexte de fuir à Rouen ou ailleurs, avec les députés qui lui étaient fidèles, soit pour faire égorger le peuple et abattre entièrement le parti patriote; parce que les Marseillais n'étaient pas
(1) C’est le 24 juillet que Duhem demanda qu’on discutât sur la
déchéance du roi, et le 25 que Crestin, député de la Haute-Saône,
reprit la proposition.
encore arrivés (1) ; parce qu’un mouvement tenté trop tôt, un mouvement semblable à celui du 20 juin, qu'on nous prête gratuitement et auquel nous n’avons eu aucune part, perdait entièrement la cause de la liberté. La Cour le désirait, le provoquait, ce mouvement; rappelez-vous l’exaltation, l’air triomphant des aristocrates et des Feuillants, les libelles dont ils inondaient le public, les contes qu'ils répandaient sur l’assassinat du roi, contes avec lesquels ils savaient attirer sous leurs drapeaux ceux qui craignaient le renversement de la Constitution, et le nombre de ces peureux était immense. Il fallait rattacher ces hommes à la cause de la liberté, il fallait dissiper leurs frayeurs. Ah ! vous qui parlez aujourd’hui avec une hardiesse si facile du gouvernement républicain, osiez-vous alors en prononcer le nom? qu’on relise les débats des Jacobins, on y verra de longs discours sur la déchéance, mais rien sur le souvernement et la République. Les amis de la liberté savaient trop bien que ce mot seul aurait révolté une foule d’esprits, et peut-être fait échouer la révolution qui se préparait. Combien donc devaient être circonspects les vrais républicains ! Ils devaient attendre tout du temps, des trahisons de la Cour, de la volonté du peuple, et se renfermer, jusqu’à ce qu’elle se fût manifestée, dans les bornes de la Constitution, et rallier autour d’elle avec ce mot toute la nation pour pouvoir les écraser ; aussi prudents que la Cour était rusée, ils devaient donc préparer les esprits, amener l’opinion publique à se déclarer ; cette opinion sans laquelle le succès était très douteux, cette opinion qui était loin encore d’être prononcée, on ne pouvait l’amener à ce point qu'en prolongeant les discussions à la tribune et dans les journaux sur les crimes du roi. De la chaleur des discussions devait éclore l'in-.
(1) Ils n’arrivèrent que le 30 juillet.
surrection. Tel était le but des mesures que je proposai, qu'approuva Condorcet dans son rapport au nom-de la Commission (1); et certes, alors, je ne déguisai pas mon opinion sur la déchéance, j’imprimai dans le Patriote du 27 Juillet, et je réimprimai en tête de mon discours du 16, où l’on m’accusait d’être contre la déchéance, cette phrase remarquable qui démentait la calomnie : «Mon opinion est tellement formée sur la question de la déchéance que, lorsqu'elle s’agitera, je prouverai que le roi est dans le cas de la déchéance »; et le rapporteur, qui a dû lire cette phrase, puisqu'il cite mon discours, a osé imprimer que je voulais sauver le tyran! |
Je n'étais pas le seul agité de ces craintes qui dictèrent mes mesures, elles étaient partagées par des hommes dont mes adversaires ne suspecteront pas le patriotisme. Relisez en effet l'avis imprimé, placardé par l'administration de police, le 27 juin 1792, cet avis signé Panis et Sergent ; vous y trouverez des conseils bien autrement prudents que les miens ; j'en copie littéralement le texte : « Citoyens, disaient Panis et Sergent aux Parisiens, on cherche à vous porter à des mouvements insubordonnés pour avoir le prétexte de vous calomnier et de verser votre sang. Nous sommes instruits qu’on vous prêche de faire tomber les murs du château, comme vous avez fait tomber ceux de la Bastille ; nous sommes instruits que des hommes affreux préparent cette pétition incendiaire..….…. Certes, vous avez en horreur de pareils excès; dénoncez les coupables auteurs de ces sanglantes manœuvres, il est bien important de connaître enfin les véritables instigateurs de toutes ces perfidies..…. (2). Rien sans doute de plus fort que cette recommandation de respect pour le château des Tuileries.
(1) Il y a de la Commune dans le texte de Montrol, ce qui n’a aucun - sens. C’est le 9 août que Condorcet lut son rapport à l’Assemblée. (2) Cette circulaire est au Moniteur du 1°r juillet.
Conclura-t-on de là que Sergent et Panis voulussent favoriser la Cour, s’opposer au décret de la déchéance, contrarier les projets des fédérés et arrêter l'insurrection : du 10 août ? Non, sans doute : on en concelura que Sergent et Panis, instruits comme nous des manœuvres de la Cour et de la force du parti de la Cour, sentaient la nécessité de louvoyer, de l’attaquer avec prudence si l’on voulait s'assurer du succès. Non, ce n’était pas pour le profit du roi, mais pour celui de la liberté, pour celui du peuple, que nous marchions avec lenteur et prudence. |
Moi, favoriser le roi! Relisez donc, vous qui me prêtez cette absurde et criminelle intention, relisez donc mon discours du 9 juillet sur les dangers de la patrie et sur les moyens d’y remédier ; discours où je déchirai le voile, où j’exposai la perfidie des ministres de la Cour et la nécessité de juger le roi lui-même ; discours, enfin, dont le ministère « fut tellement effrayé, qu'il donna sa démission (1) ; relisez donc tous mes journaux à cette époque ; vous n’en verrez pas un où les perfidies du roi ne soient dévoilées : relisez ces passages |
Patriote du 31 juillet : « En restant dans l’inertie et en nommant des ministres imbéciles ou aristocrates, le roi appelle évidemment les Autrichiens. » |
1er août: « La connivence est parfaitement établie entre le château des Tuileries et les généraux autrichiens. »
2 août : « Le roi qui, depuis six semaines, parle sans cesse du camp de Soissons où rien n’existe encore, qui fait le mort quand il s’agit de battre les Autrichiens, ne sait que faire la guerre aux braves patriotes ; il ne sait que faire des procès et des menaces à ceux qui lui ont pardonne. Encore une fois, ou les Autrichiens sont révolutionnaires, ou le
(1) Séance du 10 juillet.
château des Tuileries est la force de la contre-révolution. Et l'Assemblée législative ne se lève pas ! »
Quand on parcourt tous mes écrits, toutes les feuilles du Patriote, soit à cette époque, soit à une autre, on ne peut qu'être coniondu de me voir traiter de royaliste; non, jamais la postérité ne croira que l’on m'’ait sérieusement accusé d’avoir voulu favoriser le roi ou la royauté ; et comment, pour le faire croire, le rapporteur a-t-il osé ressusciter la fable de cette lettre au roi qu’on m'a prêtée, lettre dans laquelle on a supposé ma signature par un faux dont l’évidence a été telle que mes ennemis ont été obligés d’en convenir au sein de l’Assemblée (1) !
Mais vous avez, me dit-on, préféré la suspension à la déchéance, et la suspension éfait un acte conservatoire de la royauté. Oui, nous avons préféré la suspension, et cette préférence prouve encore mon républicanisme. La déchéance ne coupait pasle mal à la racine; car, à Louis XVI, succédait un enfant avec un régent ; le Conseil lui avait toujours été dévoué, la royauté constitutionnelle continuait, et la source du mal était là, et la déchéance ne guérissait pas ce mal.
La suspension, au contraire, accompagnée d’une Convention, parait à tous les dangers. D'un côté, les forces de la nation étaient entre les mains de ses représentants, et de l’autre, en appelant une Convention, on appelait la nation à prononcer sur le sort de son gouvernement et de sa constitution. Or, elle seule avait le droit de changer l’un et l’autre ; car si l'Assemblée législative avait voulu sur-le-champ anéantir la royauté, elle aurait outrepassé
(1) Marat avait imprimé une lettre, trouvée dans les papiers de Laporte, de ton très royaliste et qu’il prétendait porter la signature de Brissot de Warville. Dans la séance de la Convention du 15 février 1793, Brissot établit que c'était un faux, que la signature était celle : de Watteville, rédacteur de la Gazette de France, dont on avait altéré le nom.
ses pouvoirs, ce que Saint-Just n’a pas observé, quandil lui a fait le reproche de n’avoir pas voulu établir le républicanisme. Il fallait demander au peuple ou de nouveaux pouvoirs, ou des successeurs avec des pouvoirs illimités. L'Assemblée préféra ce dernier parti, qui amenaïit bien plus naturellement la République. Si elle eût voulu conserver la royauté, la Constitution et sa puissance, il lui auraït suffi de prononcer la déchéance. C'était là le véritable acte conservatoire de la royauté. La suspension était au contraire un appel à la République; on en faisait l'essai avant qu’elle fût décrétée.
Qu'on ne dise pas que ce sont là des explications arrangées après les événements. Voici ce que j’écrivais dans le Patriote du 14 août et du 18 septembre : « Le rot et la
royauté sont jugés; maintenant que les rapports qui existent
entre Louis XVI et la France sont suspendus et à la veille d'être fixés à jamais, on ne peut plus le considérer que comme un otage qui doit nous répondre de la sûreté de l'État. »
Eh ! qui préparait alors les voies à la République ? Ceux-là même qu’on accuse aujourd’hui de s’y être opposés ; Gensonné, Guadet, Vergniaud, Jean de Bry, Condorcet,
Kersaint (1) et moi. Nous étions unanimes pour la suspen-.
sion et la Convention. Et les plans étaient si bien combinés, que, dès le 10 août au matin, de longs projeis de décrets sur ces matières difficiles furent présentés par eux à l’Assemblée et adoptés unanimement. Ce fut‘encore sur la proposition de Gensonné, au nom de la Commission extraordinaire, que, le 15 août, on décréta que le sceau royal serait brisé, que le nom du roi serait banni de tous les actes publics, et que les jugements ne seraient plus rendus qu’au nom de la nation. En vain les modérés qui restèrent dans la Commission extraordinaire combaïttirent pour conserver
(1) Kersaint s'était piononcé dès le 23 juillet. Les autres étaient membres de la Commission des Vingt-et-un.
l’ancienne formule, le moment était décisif ; le changement de sceau préludait naturellement à un autre changement : l'esprit républicain l’emporta.
Aïnsi s’évanouit la fable racontée par Saint-Just sur le sceau royal, lorsqu'il prétend que j’allai à l’hôtel de la Justice pour demander qu’il fût conservé. Ce jour-là même, j'opinais à la Commission (1) pour appuyer la motion de Gensonné.
Mais ne vous montriez-vous pas ennemi du républi- -canisme, lorsque, dans votre discours du 25 juillet 1792, vous prononciez cette phrase : « S’il existe des hommes qui tendent à établir une République sur les ruines de la Constitution, le glaive de la loi doit frapper sur eux. »
A cette objection je pourrais répondre et je répondrais ‘péremptoirement que la phrase citée fut prononcée lorsque l’ancienne Constitution était encore en vigueur.
Je pourrais répondre que je ne tenais que le langage de la loi, qui punissait de mort tout attentat à la royauté constitutionnelle ; que je tenais le même langage que l’Assemblée législative lorsque, le 7 juillet, elle voua anathème à la République ainsi qu’à tous les partisans des deux chambres ; et tous les patriotes de la Montagne ne furent pas les moins ardents à voter dans ce sens.
Je pourrais répondre que, comme fonctionnaire public, ayant prêté le serment de maintenir la Constitution, Je devais, plus qu'aucun autre, la faire respecter jusqu'à ce que le peuple m'eût délié de mes serments par son insurrection.
Mais un patriote, un républicain ne doit pas se retrancher, lui, dans la loi; il doit expliquer le motif d’une phrase qui paraît contraster avec ses sentiments.
Rappelez-vous, citoyens, combien peu d'hommes son-
(1) Ici encore, Montrol a imprimé Commune, ce qui ne signifie rien, car Brissot n’en était pas membre.
geaient alors au gouvernement républicain ; combien au contraire en étaient effrayés. Rappelez-vous avec quel art et quelle affegtation la Cour, pour émouvoir la nation en faveur du roi, répandait dans les groupes, dans une foule de journaux et de libelles, qu’il y avait un parti qui avait juré la mort du roi, et qui, sur les débris du trône, voulait fonder la République ! Rappelez-vous la diatribe que prononça Girardin (1) à la tribune de l’Assemblée législative, et l’impression qu'elle fit.
Et ce fut pour détruire cette impression que, traitant d’insensée cette faction de régicides, je prononcçai ces vérités que l’histoire avait enseignées avant moi :
« I n’est pas de meilleur moyen pour éterniser la royauté que le régicide. Ce fut le supplice de Charles Ier qui amena le peuple anglais aux genoux de son fils. Si donc il existe. une secte de républicains régicides, ce sont des républicains bien mal avisés, et la loi doit les punir. »
Et qu'est-ce qu’un pareil langage signifiait dans ma bouche? Non pas que je n’aimais pas les républicains, mais que je n’aimais pas les républicains assassins; mais que je craignais qu’une main soudoyée par nos ennemis même ne se portât à l’assassinat du roi, à cet assassinat dont on ne cessait de nous parler, qu’on nous prêtait à l'avance, afin de pouvoir nous l’imputer, si on le réalisait ; et certes, lorsqu'on se rappelle l'esprit public à cette époque, rien n'était plus propre à perdre la cause de la République qu’un pareil assassinat. En un mot, que prouve une pareille phrase? Que je voulais arriver à la République, mais par une voie plus sûre, plus honorable et plus digne d’un grand peuple. |
Le célèbre Samuel Adams, cet Américain si ardent ennemi des rois, cet apôtre du républicanisme, se trouva un
(1) Séance du 12 juillet. — Stanislas de Girardin, fils de l'ami de J.-J. Rousseau, était député de l’Oise à la Législative.
jour dans une semblable circonstance, avant la déclaration d'indépendance de l'Amérique. Un imprudent proposa cette déclaration au Congrès lorsque les esprits n'étaient pas mûrs, lorsqu'on regardait généralement avec une espèce d'horreur la scission avec le roi Georges ; Samuel Adams la combattit lui-même adroïtement et la fit ajourner jusqu’au temps où, la majorité des esprits étant révoltée contre la métropole, il fut le premier à provoquer l’acte d’indépendance ; mais il ne se trouva personne en Amérique qui eût la stupidité ou la méchanceté d’accuser Samuel Adams de royalisme pour avoir combattu la proposition de l'indépendance à une époque où elle perdait la cause , même de l’indépendance. |
Le croirez-vous, citoyens ? Quel est l’homme qui me fait un crime de n'avoir pas affiché le républicanisme le 25 juillet 1792? C’est un homme qui, à cette époque même, défendait la Constitution dans un journal qui portait le titre de Défenseur de la Constitution ; c’est Robespierre. Voyez ce qu'il écrivait dans son numéro du mois de juillet (1):
« Il n’appartient point à l’Assemblée législative de toucher à la Constitution qu’elle a juré de maintenir. Tout changement aujourd’hui ne pourrait qu’alarmer les amis de la liberté. Nous aurons donc le courage de défendre la Constitution ».
Et il accusait alors l’Assemblée législative de vouloir s'emparer de tous les pouvoirs royaux et d’aspirer à substituer sept cents tyrans à un seul.
Mais si Robespierre, qui n’était point à cette époque . fonctionnaire public, jurait de défendre la Constitution, il jurait donc de défendre la royauté constitutionnelle, ül jurait donc la punition de ceux qui auraient voulu assas-
(1) Exact. Voir Œuvres de Robespierre, éd. Laponneraye, t. I,
siner le roi ou établir la République; et, pour lui rétorquer toute sa logique, il était donc alors opposé au républicanisme et à l'insurrection du 10 août. |
Maïs comment peut-il m’accuser d’anti-républicanisme, de royalisme à cette époque, lui qui, en 1791, alors même que la fuite du roi avait excité une si vive indignation contre lui, alors même que je prêchais le républicanisme, prenait hautement la défense de la royauté, et la croyait très compatible avec la liberté. Ecoutez-le ; je copie les deux passages qu’il a insérés sur ce sujet dans son Adresse aux Français, publiée dans le mois d'août 1791 :
» Quant au monarque, je n'ai point partagé l’effroi que le titre de roi a inspiré à Dos tous les peuples libres. Pourvu que la nation fût mise à sa place et qu’on laissât un libre essor au patriotisme, je ne craignais pas la royauté ni même l’hérédité des fonctions royales dans une famille.
«Les chefs de la coalition avaient eu soin de répandre que nous étions les chefs d’un parti républicain, on savait bien que nous n’avions jamais combattu ni l’existence, :1 même l’hérédité de la royauté ; on n’était pas assez stupide pour ignorer que ces mots, république et monarchie, n'étaient que des termes vagues et insignifiants ; que tout état libre où la nation est quelque chose est une république, et qu'une nation peut être libre avec un monarque; qu'ainsi république et monarchie ne sont pas deux choses incompatibles. »
Maintenant, citoyens, jugez entre nous: si quelqu'un devait figurer sur ce fauteuil pour ses opinions royales et anti-républicaines avant l'établissement de la République, .ne serait-ce pas Robespierre plutôt que moi ? Et cependant le républicain qu’il persécute ne lui a jamais fait un crime de son opinion sur la royauté, parce que des opinions avant la loi ne peuvent jamais être des crimes.
J'ai parcouru les principales phases de ma vie, soit civile,
soit politique, et certes, il est difficile de trouver un Français dont le républicanisme ait été prononcé si fortement, de si bonne heure et si constamment.
J'arrive à l’époque de la Convention, époque où l’on m'accuse d’avoir conspiré contre l’unité et l’indivisibilité de la République ; et loin de trouver aucun fait qui puisse servir de base à une pareille accusation, on n’y verra au contraire que les actes, que les pensées, que les écrits d’un vrai républicain qui voulait établir et consolider la République sur les seuls fondements qui peuvent éterniser sa durée. Je le répète, je ne suis ici qu'historien, laissant à mon défenseur le soin de tirer des faits telles inductions qu'il croira convenable.
La République venait d’être unanimement proclamée par la Convention ; il ne fallait plus chercher que les moyens de l’affermir : le vrai, l'unique moyen, c'était de la faire aimer par les vingt-cinq millions de Français qui, depuis dix-sept siècles, étaient étrangers à ce régime et familiarisés avec la royauté. Je dis faire aimer, parce que le gouvernement républicain ne peut exister que par l’attachement des citoyens, parce que la force lui est étrangère et toujours funeste, La royauté n’a pas besoin de l'amour des sujets, la force y supplée. Le secret de faire aimer la République était de maintenir la sûreté individuelle, le droit de propriété, l’égalité des droits civils et politiques, la soumission aux lois, le respect pour toutes les autorités constituées.
Dans ce système d’ordre, chacun trouvait son bonheur : le propriétaire, le fermier, le manufacturier, le commerçant, l’ouvrier, en un mot ceux qui avaient et ceux qui n'avaient
pas, parce que, dans ce système d'ordre, chacun, sûr de
jouir de sa propriété ou des fruits de son industrie, pouvant et voulant multiplier ses jouissances, avec du travail était
certain de trouver de l’emploi, et avec l'emploi un bon prix.
Dans ce système encore se trouvaient la prospérité publique et l’abondance ; car, dans un pays aussi fertile que le nôtre et chez une nation aussi industrieuse, il suffit de la liberté et de la sûreté pour multiplier à l'infini les richesses et les canaux, répartir partout l’abondance des denrées, et par conséquent les vendre à bon marché.
Or, rien n’est plus contraire à ce système d’ordre que l'arbitraire, parce que sous l'arbitraire personne ne peut compter un instant ni sur sa propriété, ni sur sa sûreté, ni sur sa liberté.
En joignant donc l'arbitraire au régime républicain, on parvenait à se faire craindre, et ensuite détester.
Tout républicain éclairé devait donc s’opposer au régime arbitraire.
Tel est le principe bien simple et bien naturel que j’ai porté à la Convention, et qui a dirigé toute ma conduite. Je ne voyais que là le bonheur du pauvre peuple et la consolidation de la République. Etait-ce une erreur que ce système ? Au moins c'était celle d’un cœur droit, ce n’était pas un crime.
C’est dans le même but que je me suis opposé à toutes les idées d’anarchie et de désorganisation, c’est-à-dire à celles qui tendaient à substituer aux lois fixes le langage variable des volontés individuelles, qui tendaient à détruire, créer et redétruire sans cesse les autorités constituées ; qui tendaient enfin à tenir la société dans un état constant d'incertitude, d’agitation et d’anxiété. Et je dois répéter ici la profession de foi que j'imprimai dans ma Lettre à mes commettants, publiée cinq à six jours avant l'insurrection du 31 mai (1), parce qu’elle renferme tous mes principes dont on me fait un crime.
(1) Elle est datée du 22 mai 1793.
Je crus que, puisque la royauté était abolie, la République fondée et tous les pouvoirs commis aux mains du peuple ou de ses représentants, les patriotes devaient adapter leur marche à leur nouvelle position.
Je crus que le mouvement insurrectionnel devait cesser, parce que là où il n’y a plus de tyrannie à abattre, il ne doit plus y avoir de force en insurrection; et que, là où il n'y a plus qu’à bâtir, il ne faut que de l’ordre et de la raison.
Je crus que le peuple avait besoin de calme, parce que le peuple veut être heureux, parce qu’il le veut surtout quand il a fait de grands et longs sacrifices, parce que le bonheur n’est point dans l’éternelle répétition de convuls ons violentes; parce que, si les brigands vivent de séditions, le peuple vit de repos.
Je crus que l’ordre seul pouvait procurer ce calme, que l’ordre consistait dans un respect religieux pour les lois, les magistrats, les propriétés, la sûreté individuelle ; que cet ordre ne pouvait être produit que par l'exécution des lois ; que les lois ne pouvaient être exécutées qu'en nvestissant toutes les autorités de force, de respect et de confiance.
Je crus que l'établissement de cet ordre était la meilleure réponse à faire aux royalistes et aux aristocrates qui répètent éternellement que l’ordre est incompatible avec le régime républicain, que ce régime ne convient pas à une vaste contrée et à vingt-cinq millions d'hommes.
Je crus que l'établissement de cet ordre était bien plus propre à consolider la République que la doctrine d'insurrection éternelle, de pillages, de massacres, qui fatiguerait et dégoûterait la nation du gouvernement républicain.
Tels sont les principes qui m'ont dirigé dans mes divers écrits contre l'anarchie. J'avais pour moi l’expérience de toutes les républiques ; j'avais pour moi celle de la révo-
lution de 1660, en Angleterre : les Anglais n’étaient retombés sous le despotisme que par lassitude de l’anarchie.
Voilà pourquoi je ne cessais de m’élever contre les autorités inférieures qui foulaient aux pieds les décrets de la Convention, contre les discours, les écrits, les journaux qui tendaient à l’avilir, à la dissoudre ; contre les manœuvres qui entravaient ses travaux et l’achèvement de la Constitution.
Ces principes étaient et devaient être ceux d’une grande majorité de la Convention, car il suffisait d’avoir réfléchi quelques moments sur les bases d’une république pour en être convaincu ; et, comme ils dirigèrent, dès les premières séances, une grande partie des membres dans les délibérations, on a cru qu’un fil secret, tenu par quelque individu, leur donnait l'impulsion, tandis que le fil prétendu n'était qu'un principe connu commun à tous, et que tous les dépu-. tés étaient parfaitement étrangers les uns aux autres.
Mais il existait des députés ennemis de ces principes, et qui adoptaient une doctrine entièrement contraire. Ceux-là croyaient que le mouvement général était essentiel jusqu’à ce que la Révolution fût finie, que l’ordre ne pouvait être favorable qu’à l'aristocratie, qu’il était nécessaire de suspendre les lois, de voiler la statue de la liberté ; qu’on ne pouvait affermir la République que par des lois de sang; que la moindre résistance de la part de ses frères devait être réprimée par la force, punie par la mort ; en un mot, ces hommes voulaient les lois de Dracon.
Dans une Assemblée nombreuse, chargée des plus grands intérêts, et dont les membres étaient aussi opposés de principes, il était difficile que les chocs d'opinions ne fussent pas fréquents et violents. |
C’est la marche du cœur humain dans toutes les révolutions. L'opposition engendre la haine, et la haine les calomnies. Ainsi, chaque parti s’accusa de conspiration,
chaque parti s’accusa d’avoir des chefs ; chaque parti se jeta les épithêtes de royalistes, de fédéralistes, d’anarchistes, etc.
Cependant, pour tout observateur de sang-froid qui voulait mettre de côté le langage des passions et la prévention, et réduire les accusations à leur véritable valeur, il était évident que chaque parti tendait au républicanisme, car, dans chacun, tous couraient les mêmes dangers si la République succombaïit ; mais chaque parti y tendait par des moyens différents.
Il était évident que, de part et d’autre, les accusations étaient souvent exagérées et les crimes souvent imaginaires.
Il était évident aussi qu’à force de faire retentir de ces crimes les oreilles du peuple, il devait finir par croire à ceux du parti qui succomberait.
En un mot, il était évident que toute la question entre les deux partis devait se réduire à ces mots: Pour faire aimer la République au dedans et la faire respecter au dehors, vaut-il mieux avoir un régime arbitraire, provisoire, anarchique, que le régime des lois et de l’ordre ?
Voilà le grand problème auquel se réduit toutela conspiration dont on nous accuse aujourd’hui. Ce n’est au ford qu'une diversité, qu’une contrariété de principes et d’opinions.
Or, la décision de ce grand problème se trouve dans le rapport de Saint-Just et est consacrée par la Convention, qui en a ordonné l'impression ; et nos adversaires ne rejetteront pas cette autorité.
« Ceux, dit Saint-Just, qui, dans les révolutions, veulent fixer un gouvernement provisoire ou anarchique, ceux-là préparent sourdement le retour de la tyrannie. Car le gouvernement ne pouvant se soutenir que par la compression du peuple, et non par l'harmonie, le corps social finit par être assujetti. Comme il n’y a point de forme de gouvernement
constante et qui repose sur des lois, tout dégénère et tout s’altère, il n’y a plus d'intérêt public, et le besoin du repos fait enfin supporter l'esclavage. »
« Un usurpateur, continue Saint-Just, qui veut arriver à son but par ce moyen, ne manque pas de bonnes raisons pour perdre ceux qui s’y opposent. Tous les vices sont bientôt de son parti, de même que tous ceux qui veulent jouir. Le pauvre lutte quelque temps ; mais, comme la prudence lui manque souvent et que l’emportement lui fait commettre des fautes, il est bientôt anéanti. »
« La sagesse seule et la patience, dit encore Saint-Just, peuvent constituer une république ; et ceux-là n'en ont point voulu parmi nous, qui ont prétendu calmer l’anarchie par autre chose que par la douceur et la justice du gouvernement. » |
Saint-Just a fait dans ce court passage l’histoire de nos débats, l'apologie de nos principes et la satire de ceux de nos adversaires. En convenant qu’ils voulaient la République, au moins doit-on convenir aussi que, sans le vouloir, ou le savoir, sans doute, ils prenaient le vrai moyen de la renverser, le régime provisoire, arbitraire.
Cependant le principe a triomphé, le système de l’ordre et des lois a succombé, et c’est son procès qu’on fait aujourd’'hui, sous le titre de conspiration contre l’unité de la République.
Il doit paraître bien étrange, au premier coup d’œil, qu’on accuse les partisans de l’ordre et des lois de conspirer contre l’unité de la République; car si quelque chose peut lier les vastes et nombreuses parties de ce corps immense, c'est uniquement l’ordre et la loi. Mettez l’arbitraire à sa place, et tout se détache, tout se dissout, en sorte que le régime arbitraire est la seule conspiration réelle contre l'unité de la République.
Mais où sont donc les actes, les preuves de cette conspi-
ration ?; Il n’y en a point. Où sont les témoins ? Aucun.
Mais quoi ! les conjurés ne se voyaient-ils pas ? Ne se connaissaient-ils pas ? Non, ils étaient étrangers les uns aux autres.
Ces conjurés sont-ils, comme à l’ordinaire, des hommes perdus de dettes, débauchés, ambitieux, avides de troubles et de richesses, couverts de crimes? Non, ce sont presque tous de bons pères de famille, réguliers dans leurs affaires et dans leurs mœurs, à qui l’oa ne peut pas reprocher pour un écu de dilapidations ; qui voulaient, après la Constitution, s’exclure pendant six ans de toutes les places. |
Mais ces conjurés avaient-ils de grands moyens pécuniaires, de grandes forces militaires, une grande influence sur le peuple ? Non, ils n’avaient ni argent, ni armes, ni armées, ni influence.
Mais ces conjurés ont-ils au moins un chef habile, audacieux, puissant en moyens, en éloquence, en influence sur la multitude, un Catilina enfin ? Non, on leur prête un chef, qu’ils ne connaissent même pas, qui se dérobait à eux comme le grand Lama à ses sujets ; un homme timide, sauvage, pauvre, renfermé dans son cabinet ou dans sa famille, ne se montrant à aucune tribune, un chef, en un mot, qui conspire tout seul, pour me servir des termes de Saint-Just, et ce chef, c’est moi. — Moi ! chef de parti! Il y a six mois qu'on me donne ce rôle, et je suis encore à douter si l’auteur de cette ridicule parade a voulu faire une plaisanterie ou une atrocité.
Il faut l’avouer, voilà d’étranges conspirateurs quin'ont aucun concert entre eux, qui ne connaissent pas, qui n'ont jamais parlé au chef de la conjuration !
Mais pour quel objet conspirent-ils donc ? Pour établir la royauté, dit Saint-Just, premier rapporteur ; pour établir le fédéralisme, crie d’un autre côté le second rappor-
teur (1). Il est difficile de faire concorder ces deux assertions, car royaliste et fédéraliste sont deux choses incompatibles ; un fédéraliste est nécessairement un républicain.
Et quel était le plan de ces conspirateurs ? Saint-Just nous raconte sérieusement que le général Dillon (2) devait un certain jour du mois de juillet faire soulever les sections et rétablir un roi, et que pour récompense nous devions avoir un brevet de garde-du-corps et un ruban moiré blanc. Malheureusement le Comité de surveillance a détruit cette jolie fable en donnant la liberté à Dillon, et il n’a pas plus cru que le public au ruban moiré blanc ; aussi le deuxième rapporteur n’en a-t-il plus parlé.
Observez cependant, citoyens, que tout le rapport de Saint-Just porte sur cette histoire de Dillon, et qu'il est
naïvement convenu que c'était la grande cause de l’in-
surrection du 31 mai, la cause pour laquelle on avait mis en état d’arrestation trente-deux députés, qui étaient tous parfaitement étrangers au général Dillon. Cette fable a
disparu, et non seulement les députés sont restés en prison,
mais on les a même décrétés d'accusation.
Mais quel roi voulaient donc avoir les conspirateurs ? Ici, la contradiction n’est pas entre les deux rapporteurs, elle est dans un seul. C’est Saint-Just qui combat et qui dément Saint-Just. En effet, il leur prête tantôt le roi, que presque tous ont condamné à mort ; tantôt son fils, dont ils ont demandé la déportation ; tantôt d'Orléans, dont ils ont demandé l'expulsion ; tantôt le duc d’York, auquel ils ont déclaré la guerre. Il faut avouer que des conspirateurs qui veulent tant de rois n’en veulent aucun, ou
(1) Amar. ;
(2) Arthur Dillon, commandant l’armée du Nord en 1792, arrêté depuis le 1er juillet 1793, décrété onze jours après. Je ne vois pas, comme je le faisais déjà remarquer dans mon édition des Mémoires de Me Roland (I, 318), à quel moment il aurait été élargi. Il fut condamné à mort le 13 avril 1794.
qu'au moins ils s'entendent fort mal pour des conspirateurs.
Je le demande à tout citoyen juste et impartial, est-ce avec de pareilles fables qu’on traîne devant un tribunal une partie des représentants du peuple ?
Quoi ! vous m’'accusez d’avoir conspiré pour rétablir la royauté ! vous avouez qu'aucune pièce ne dépose contre moi ; VOUS ne vous appuyez que sur mes écrits : eh bien, c'est par mes écrits même que je veux vous confondre. Lisez donc et relisez ma lettre du 22 octobre 1792, celle du 23 mai 1793 (1), mes divers rapports, mes opinions, et je vous défie de me citer un seul passage qui ne respire le plus pur républicanisme.
Lisez donc encore le compte que j’ai rendu dans le Patriote Français de la séance où la royauté fut abolie (2) ; lisez et dites que le républicanisme n’était pas gravé dans toute mon âme : je cite le passage; il me peint; il écrase mes adversaires ; il prouve au peuple que je l’aime mieux, que je l’estime plus que tous ceux qui le flagornent pour le piller.
Il est bien difficile à un homme qui a professé le républicanisme depuis si longtemps de retenir l’effusion de son âme dans une aussi belle circonstance. Qui l’aurait cru, il y à un an, lorsqu'une faction Rte enchaînait le peuple sous le joug d’un tyran, qu’une année ne s’écoulerait pas avant que cet échafaudage fût renversé? Par quelle fatalité l’opinion la plus noble, la plus convenable à la dignité de l’homme, la plus propre à produire de beaux sentiments et des actions glorieuses, n’excitait-elle alors que des murmures, des terreurs, et un anathème presque général? Nous devons oublier ces temps affligeants de la
révolution française : la royauté est abolie, la France est
(1) C’est saïLettre à mes commettants, du 22 mai. (2) Patriote du 22 septembre 1792.
république, le peuple le veut, et, il faut le dire à sa gloire, il le voulait dès l’année dernière ; aussi c’était dans la classe des citoyens appelée peuple qu’on trouvait les partisans les plus sincères du républicanisme, et pourquoi ? parce que le peuple a plus de bonne foi, plus de bon sens, moins de préjugés, moins de calculs intéressés que les autres classes. Le peuple voyait le roi de près, il le voyait dans la boue, méprisable et méprisé, et son bon sens lui disait qu’un être méprisable ne peut être nécessaire ou utile à un gouvernement, et que dès lors qu’un roi héréditaire peut être ou imbécile ou ignorant, ou bon ou tyran, la royauté héréditaire est nécessairement une absurdité ; qu’on peut donc, qu’on doit donc se passer de roi. Le peuple disait : « Ou un roi fait quelque chose, ou il ne fait rien ; s’il fait, ce n’est que du mal, et il est funeste ; s’il ne fait rien, il est inutile. Dans tous les cas, il faut le supprimer. » Ce que le peuple pensait, la Convention le fait; les Français sont enfin des hommes, des Francs.»
Non, citoyens, jamais vous ne croirez que celui-là fût un royaliste qui imprimait à la royauté ces traits flétrissants ; non, il n’était pas royaliste celui qui, le 4 octobre, louait la Convention d’avoir banni partout l’infâme mot de roi. Il n’était pas royaliste celui qui écrivait le 8 octobre (1): « La royauté est abolie, que nous importent maintenant les signes ? ce sont de méprisables hochets. »
Il n’était pas royaliste celui qui écrivait le 13 octobre : La monnaie républicaine ne doit plus être souillée de l'effigie royale.
Il n’était pas royaliste celui qui écrivait le 16 octobre : La noblesse n'a été véritablement abolie que par l'abolition de la royauté, la royauté est une noblesse, et tant qu’elle aurait existé, l’autre aurait pu renaîtres,
(1) Montrol avait imprimée le 6. Je rétablis la date exacte, le Patriote sous les yeux. De même pour les dates qui vont suivre.
Il n’était pas royaliste celui qui écrivait le 17 novembre : On discute encore le jugement du roi, mais la royauté est jugée sans retour ! Les étrangers applaudissent eux-mêmes à son arrêt de mort.
Non, non, citoyens, en dépit de tous les libelles, il ne passera jamais dans la postérité pour un royaliste l’auteur du Patriote Français, de la Lettre du 22 Mai, du Voyage d'Amérique, de la Lettre à Barnave... Américains, Anglais, Prussiens, Autrichiens, tous, consultez-les tous, ils s’accorderont à le déclarer un des plus violents républicains.
Sur le Fédéralisme
Battus sur ce terrain, mes ennemis m'accusent de fédéralisme ; Je vais leur prouver que cette incrimination n’est pas mieux fondée.
On a fait grand bruit du fédéralisme ; mais l’a-t-on défini, ce mot avec lequel on a tant égaré l'opinion publique ? Non, si on l’eût défini, l'illusion eût bientôt cessé, et on voulait l’entretenir. Le fédéralisme consiste à séparer la République en parties indépendantes, à ériger ces parties en états particuliers qui abjurent l’union commune, répudient la Convention, rappellent leurs députés, font des lois, ne veulent reconnaître que celles-là, séparent leurs troupes de l’armée ‘commune, déclarent ne vouloir plus payer d'impôts au trésor national, en un mot qui veulent avoir une constitution et faire un gouvernement à part. Tel est le fédéralisme, comme l’entend la loi qui le condamne, et certes, on ne m’accusera pas d’avoir affaibli ses traits.
Un pareil système a de tout temps excité contre lui l’indignation et les terreurs de tout bon républicain. Car, au milieu d’une guerre surtout, diviser ainsi la France, c’est
appeler l’Autrichien, c’est la livrer à des discordes intérieures, atroces et interminables. Aussi, ce fédéralisme n’a-t-il jamais existé que dans la tête des calomniateurs ; aussi ne trouveraient-ils pas un seul écrit qui le défende, et, à mon égard, non seulement je les défie de citer dans mes ouvrages un seul mot qui tende à un système aussi fou, mais encore je vais prouver par divers passages que Je n’ai Jamais cessé de le combattre.
Oui, citoyens, j'étais anti-fédéraliste avant même que la République fût connue en France ; j'attaquais le fédéralisme avant même que la République fût née, et voici pourquoi : lorsqu’en 1791 je proposai la République, les partisans de la royauté m'objectèrent tantôt que la France était trop vaste pour être réunie en une seule république,
et tantôt que, divisée en républiques fédérées, elle serait
aisément subjuguée par ses ennemis extérieurs. ; Telle était l’objection que me faisait le subtil Casaux (1),
dans la Gazette Universelle, en 1791, et voici ce que je lui
répondais dans le Patriote du 8 juillet 1791 :
« Quel insensé a jamais rêvé de faire en France quatrevingt-trois républiques ? Les républicains, ceux au moins que je connais, ne veulent qu’une république ou un gouvernement représentatif, dont les quatre-vingt-trois départements sont les quatre-vingt-trois fractions coordonnées les unes avec les autres et aboutissent toutes à un point commun, à l’Assemblée nationale. »
Certes, on ne pouvait faire de profession de foi plus claire et plus prononcée contre le fédéralisme ; et en considérant l’époque à laquelle elle a été imprimée, on n’en suspectera pas l'intention. Je la répétai à la tribune des Jacobins, lors de mon discours contre le roi, du 10 juillet 1791, et ce passage est trop précieux en ma faveur pour que je ne le
(1) Le marquis Charles de Casaux, publiciste, mort à Londres en 1796.
cite pas ; ces témoins-là sont incorruptibles, indestructibles.
Je disais donc aux Jacobins qu’on avait cherché à effrayer sur le régime républicain par le fédéralisme, je leur disais :
« Que veulent ceux qui s'élèvent ici contre la République? craignant l’anarchie, la voyant dans les assemblées tumultueuses, ils redoutent la démocratie d'Athènes : ils redoutent la division de la France en républiques fédérées, et ils ont raison... Que veulent ceux qu’on appelle républicains ? ils redoutent également la démocratie tumultueuse d'Athènes et les quatre-vingt-trois républiques fédérées ; ils Les rejettent, et ils ont raison; tous les patriotes sont donc ici d'accord. »
Cependant et malgré une profession de foi aussi positive, aussi formelle, la calomnie m'accusa de fédéralisme à l’origine même de la Convention, et j’écrasai la calomnie en citant, dans ma lettre du 22 octobre, les passages que l’on vient d'entendre ; en citant une conférence que j'avais eue avec Danton sur ce sujet, et dans laquelle je lui avais exprimé mon aversion pour le fédéralisme ; Danton ne me démentit pas. Je l’écrasai en rappelant que j'avais voté pour l’unité et l’indivisibilité de la République, unité que je veux, disais-je dans ma lettre du 22 octobre, parce que c’est le seul moyen d’affermir la sûreté extérieure et la paix intérieure de la République.
Mais il fallait nous prêter un système sur lequel on pût aisément égarer le peuple et l’alarmer ; un système à l’aide duquel on pût nous rendre odieux et même criminels. Le fédéralisme était un mot trop commode, trop utile aux vues secrètes de la calomnie, pour qu’elle le laissât tomber. En effet, harcelé de toutes parts, n’espérant rien que de son union, le peuple français ne devait voir qu'avec horreur - ceux qui voulaient le diviser ; la peur soupçonne facilement ; on n’eut donc pas de peine à persuader que ce système, que ce parti existait : une fois la terreur répandue,
et la tactique de la calomnie bien combinée, on travestit facilement en actes, en écrits de fédéralisme, les actes et les écrits qui lui étaient même le plus opposés. Par exemple, lorsque, dans l’origine, on demanda la garde départementale, il était évident que rien n’était plus propre à resserrer l’union des départements que de confier à tous le dépôt de la représentation nationale ; eh bien ! on cria que c'était au contraire pour diviser la France en républiques fédérées.
Lorsque, tant de fois fatigués de nos divisions et croyant qu'elles pouvaient conduire la République à sa ruine, nous demandions la convocation des assemblées primaires pour nommer une autre Convention, nous rendions par là hommage à l’unité et à l’indivisibilité de la République et à la souveraineté du peuple français. Eh bien ! on s’écria
que c'était une opinion de fédéralistes tendant à diviser
la République en fédérations.
Dans quelques années et lorsque l'esprit de passion aura disparu, on aura de la peine à croire à cet excès de délire, à croire qu’on ait pu travestir en actes de fédéralisme des actes qui tendaient à l'unité, qui la resserraient, qui la mettaient en pratique.
Veut-on de nouvelles preuves de notre haine pour le fédéralisme ?
La Convention décrète la peine de mort contre quiconque provoquera le fédéralisme, et nous appuyons tous ce décret.
Le Comité de constitution, qu’on suppose composé de ces prétendus fédéralistes, présente un plan de constitution qui consacre cette unité, cette indivisibilité de la République, qui offre un mode plus particulier pour exercer plus fréquemment la souveraineté du peuple français dans son entier. .
Gensonné demandait, le 13 avril, que pour accélérer la Constitution et avoir promptement une autre Assemblée, on se contentât de présenter à la sanction du peuple des
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bases de constitution, et il mettait dans ce nombre l’unité et l’indivisibilité de la République, et nous nous levâmes tous pour appuyer cette motion.
Lorsque Cloots (1) imprima contre nous son odieuse délation de fédéralisme, nous lui donnâmes tous un démenti: le vertueux Bancal, qui gémit aujourd'hui dans les fers autrichiens, s’ÿ joignit, et nous imprimâmes tous alors que nous voulions l'unité et l’indivisibilité de la République.
Le mot de fédéraliste, disais-je à Cloots, est devenu le signe d’une horreur hypocrite, et Cloots l’a aussitôt appliqué à ceux qui persiflent sa république universelle, quotqu’ils veutillent l'unité de la République. Cette application est une calomnie. | |
Lorsqu’en avril le département des Bouches-du-Rhône armait, le Patriote Français disait (2) : Il faut que la Convention arrête ce débordement de gardes nationaux, ou chaque département armera, et il y aura guerre civile et fédéraliste, ce qu'il faut prévenir.
Dans ma dernière lettre à mes commettants (3), j’écrivais ces paroles frappantes : La nature semble avoir prédestiné la France pour le régime républicain par les facilités de défense à l’extérieur, par la facilité des communications intérieures et par la dépendance naturelle où sont les départements les uns des autres.
Enfin, citoyens, telle était à cette époque mon aversion pour le fédéralisme que, rappelant les divers moyens pour
(1) Dans sa brochure : ni Marat, ni Roland, qui parut en novembre 1792. Dès le 21 novembre, Roland protesta dans le Patriote; puis Kersaint le 22, Guadet le 23, Brissot lui-même le 24. Le démenti de Bancal, que Cloots avait mis en cause, ne vint que quelques jours après (Patriote du 16 décembre. Cf. Tourneux, n° 4033).
Bancal des Issarts avait été livré par Dumouriez aux Autrichiens
. le 1er avril 1793, et était détenu à Olmutz, d’où il ne sortit qu’à la fin de 1795.
(2) 26 avril.
(3) 22 mai.
apaiser nos divisions dans la Convention, je disais dans la même lettre : Qu'il ne fallait pas recourir à la force départementale, parce qu’on crierait au fédéralisme, et que cette force serait peut-être un sujet de discorde dans Paris.
Maintenant, citoyens, en rassemblant sous un seul point de vue tant de preuves réitérées de mon aversion pour le fédéralisme, tant avant qu'après l’établissement de la République, n’en concluez-vous pas que cette accusation est une affreuse calomnie ?
Mais en peignant dans vos écrits ces divisions de la Convention, vous avez cherché à avilir ou dissoudre la Convention.
Nous, avilir la Convention ! nous qui n’avons cessé de prêcher le respect pour elle ! nous qui n’avons cessé de gémir sur l’opprobre dont on la couvrait !
Ils avilissaient la Convention ceux qui chaque jour menaÇçaient, outrageaient les représentants du peuple, ceux qui provoquaient à les massacrer ; ils avilissaient la Convention ceux qui dans les tribunes huaient avec indécence les opinants qui n'étaient pas de leur avis, les interrompaient, les forçaient de descendre de la tribune ; ils avilissaient la Convention ceux qui substituaient sans cesse à des discussions réfléchies et philosophiques des injures ou des fureurs.
| Mais était-ce avilir la Convention que de dénoncer à la France l’avilissement dans lequel on la plongeait, les obstacles que l’on mettait à ses travaux, les horreurs dont les représentants étaient les victimes ? Se rend-on donc criminel en dénonçant, en poursuivant le crime ?
Mais comment nous reprocher d’avilir la Convention, quand on laisse impunis tant de journalistes, tant de motionnaires qui, pendant tout le cours de la session, la
traînèrent dans la boue et provoquèrent sa dissolution, et
qui, lorsqu'on voulait les poursuivre, invoquaient la Déclaration des droits! Quoi donc, des calomniateurs de la Convention auront pu, retranchés derrière cette Déclaration, outrager et menacer impunément la représentation nationale ! et nous, représentants du peuple, nous, forcés par notre mandat et par notre conscience de l’éclairer sur son état, nous, mis par la Constitution à l’abri de toutes recherches sur nos opinions, nous n’aurons pu peindre à nos commettants nos dangers et leur indiquer les remèdes ! Quel bouleversement d'idées ! nous serions coupables d’avoir avili la Convention, pour avoir dénoncé son avilissement, pour avoir voulu l’en tirer, l’élever à sa hauteur, et réclamer pour elle le respect qu’elle méritait. Vous qui m'accusez de l’avoir avilie, et qui ne vous appuyez jamais que sur mes écrits, lisez donc ces écrits, et vous y verrez partout l'indignation avec laquelle je m'élève contre ceux qui avilissaient la Convention.
Je disais le 22 octobre, dans ma Lettre aux Sociétés populaires : Respect pour la Convention et pour ses membres, obéissance aux décrets même en les censurant, liberté entière d'opinion, amour de l’ordre : tels sont les caractères que vous devez maintenant revêtir.
Je disais, dans ma Lettre à mes commettants du 22 mai : Loin de moi l’idée de vouloir avilir la Convention ; je donnerais mon sang, tout mon sang pour la voir honorée et révérée partout. Que de prodiges n'eût-elle pas opérés, si elle eût été abandonnée à elle-même et délivrée de toute influence étrangère ! lumières, patriotisme, amour ardent du républicanisme, probité incorruptible, elle réunissait tout : ces caractères étaient ceux d’une grande partie de la majorité de ses membres.
Je vous le demande, citoyens, est-ce là le langage d'un : homme qui aurait voulu avilir la Convention ?
Grand Dieu ! nous, l’avilir ! elle était notre unique espoir! c'était pour elle seule que nous combattions ! nous, l’avilir,
nous qui ne combattions que parce qu’on foulait à chaque instant son autorité aux pieds, et que des écrivains soudoyés la représentaient comme corrompue dans sa très grande majorité |
Moi, l'avilir ! moi, l’avilir! moi qui disais, qui répétais presque à chaque page, dans cette même lettre: La majorité de la Convention est pure, saine, amie des principes ; la Convention a la confiance de toute la France, et cette confiance, dont elle jouit partout, suffit pour faire exécuter les lois, révérer ses membres.
Comment m'’accuser de vouloir dissoudre la Convention, moi qui écrivais ces paroles frappantes dans cette même lettre
«La Convention doit être seule chargée du soin de sauver la France, tout doit aboutir à elle, tout doit partir de son sein. »
N'était-ce pas évidemment rallier autour delaConvention tous les bons citoyens ?
Mais, me dit-on, vous avilissez la Convention en calomniant la Montagne !.…. |
Eh ! depuis quand, citoyens, une simple section de cette Assemblée constitue-t-elle cette Assemblée? Les cent ou cent cinquante membres qui, d’après nos adversaires eux-mêmes, formaient la Montagne, représentaient-ils donc à eux seuls les sept cent quarante-cinq membres de la Convention ?
Mais, d’ailleurs, je n’ai jamais calomnié, ni même attaqué la Montagne ; j’ai dit et répété que ceux qui se rangeaient
sous cette bannière étaient pour les deux tiers de bons
républicains, mais qui marchaient à la République par un mauvais chemin, mais qui étaient égarés. J’ai attribué tous nos malheurs, toutes les divisions de nos Assemblées à une vingtaine de membres qui entraînaient la Montagne. Je le dis positivement dans ma Lettre à mes commettants : sans Ces vingt membres, la Constitution eût bientôt été
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