‹ J.-P. Brissot: MémoiresChapitre 6 sur 26 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Marthe Gouy a publié contre moi nombre de pamphlets et débité mille calomnies auxquelles je n’ai pas toujours daigné répondre. La lettre imprimée que je lui adressai, et qui m’attira tant de haïnes de la part des planteurs, n’était qu’un factum dicté par une juste colère. Ce n’est pas sur ce ton que j’écrivis à Barnave ; mais Barnave méritait plus d’égards que Gouy, et je crois que cette Lettre à Barnave (1), malgré la rapidité avec laquelle je l’improvisai, est un des meilleurs et des plus utiles morceaux qui soient sortis de ma plume. C’est du moins l’un de ceux qui produisit le plus de sensation et acquit le plus de famosité.

Nos colonies étaient dans le plus grand danger : les guerres intestines qui les déchiraient étaient dues à l’absurde système que suivait le comité colonial, ou plutôt son rapporteur Barnave. C’est un fait remarquable que les calamités dont elles éprouvaient le ravage datent des décrets des 8 et 28 mars, décrets tant exaltés par l'intérêt et par l’ignorance. On les avait prédites, et l’on pouvait prédire encore que le décret du 12 octobre ne ferait que les aggraver.

En s’obstinant à marcher dans un pareil système, en négligeant d’asseoir nos rapports avec les colonies et leur organisation intérieure sur les bases immuables de la justice universelle, de soutenir le parti de la justice par une volonté ferme

(1) Lettre de J.-P. Brissot à M. Barnave sur ses rapports concernant les colonies, etc., Paris, 20 novembre 1790, 104 p. in-8.

plutôt que par la force, on sacrifiait à jamais nos îles. Elles devaient nous échapper pour passer sous un gouvernement étranger ou s’anéantir dans l’indépendance. Telle était l’incontestable vérité que je cherchais à démontrer.

Si les dangers qui menaçaient nos colonies étaient immenses, ceux qui menaçaient la liberté ne l’étaient pas moins,et dans ma Lettre à Barnave je m’attachai à les signaler. Ce n’était pas la rage impuissante des ennemis de la Révolution qui m'effrayait, mais nous-mêmes, mais notre disposition à l’idolâtrie pour quelques individus, disposition qui a perdu Rome et toutes les républiques. Je voyais mille dangers dans les comités anarchiques ou despotiques de l’Assemblée nationale, dans leur envahissement universel de l’administration, dans les lenteurs interminables de la Constitution, qui faisaient le désespoir des patriotes réfléchis. Il fallait déchirer le voile qui couvrait ces erreurs et ces abus, et braver les menaces et la colère des hommes populaires comme des aristocrates les plus détestés.

Alors comme aujourd’hui, la puissance de ceux qui usur-

paient la confiance publique et qui abusaient de l’opinion n’était pas capable de m'’intimider. Je songeais à ma patrie et non pas à ma personne. Barnave, alors porté en triomphe, et Robespierre, maintenant divinisé, m'ont trouvé le même au milieu de l’adulation publique ; je n’ai pas craint de la heurter. Caton a-t-il jamais cessé de sonner l’alarme contre César ou Pompée environnés de cohortes puissantes ? Et nos grands hommes du jour sont encore peu loin de César et de Pompée. Point d’idoles, ou nous ne sommes pas dignes d’être libres, et nous ne le serons jamais.

Déjà les injustices et les erreurs que Barnave faisait sanctionner par l’Assemblée nationale à l’égard des colons n'étaient pas les seuls reproches qu’on pût lui adresser. Il était essentiel de mettre le peuple en garde contre les faux patriotes de son espèce, les Lameth, les Dillon, les Duport, qui, parés d’un zêle factice, couraient après le tribunat pour vendre ensuite le peuple ; il fallait démasquer ces sycophantes qui, à l'ombre dutitre de patriote, surprenaient les suffrages,

BARNAVE (1790-1791) à

usurpaient la popularité, et en trafiquaient ensuite avec le pouvoir, auquel ils avaient su se rendre redoutables. Telle fut la marche de beaucoup de démagogues ; de ce Strafford dont la plume ignorante de Cazalès crayonna impudemment l'éloge ; de Cromwell, qui ne renversa le trône que pour s’asseoir sur ses débris ; de Monk, qui vendit la République à Charles II. Si la France a dû et doit plus que jamais redouter quelque chose, c’est un Cromwell ou un Monk, déguisé d’abord en patriote, et mêlé peut-être parmi ces tribuns mêmes qu’il prétend vendre ou asservir (1).

Barnave, comme je le lui reprochai, n’a jamais eu de véritable patriotisme, mais seulement de la vanité d’orateur et de l’ambition de tribun. Ce n’était pas mon amour pour les noirs, comme on l’a cru, ce n’était pas une aveugle indignation qui m’anima contre lui. J’avais vu au fond de son âme, je l'avais suivi dans tous ses replis. Où trouver dès lors des traits de véritable patriotisme dans ses opinions sur le Pacte de famille, la réunion d'Avignon, l’indépendance des Belges ? On y voit au contraire une flexibilité de principes, un langage plein d’artifice et bien extraordinaire à l’âge de Barnave. Rien ne garantissait dès lors que l’homme qui avait sacrifié à l’intérêt de ses amis les sang-mêlé des colonies ne sacrifierait pas plus tard les citoyens actifs ou non actifs de la France, quand un intérêt nouveau le lui ordonnerait.

Sa perversité a été prouvée par ses complots avec la Cour, et, si l’on a eu quelques doutes à cet égard, la découverte de l’armoire de fer aux Tuileries a tout démontré. Les Lameth en ont voulu faire un second Mirabeau, ils n’ont réussi que d’un côté.

Au fond de l’âme de Mirabeau îl y avait de la grandeur, de la générosité, et un véritable amour de la liberté, une franche haine de la tyrannie ; c’est de là que jaillissaient ces éclairs de génie et ces beaux mouvements oratoires que Barnave n’a jamais eus qu'après les avoir étudiés. Mirabeau, au

(1) Ici, je supprime deux pages, textuellement extraites de la Lettre de Brissot à Barnave (pages 70-73).

MÉMOIRES DE BRISSOT. — T. Il. 6)

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