LA
milieu des dissipations de sa vie turbulente et agitée, avait cependant beaucoup lu et beaucoup médité. Barnave ne savait rien que ses discours, quand il les avait appris par cœur ; il avait la logique d’un avocat, mais ne savait point raisonner en homme d'état.
Jamais il ne prouva mieux le vide de sa tête et la légèreté de ses idées en politique que lorsque, au nom dela Société des Amis de la Constitution, il adressa à toutes les Sociétés qui lui étaient affiliées la fameuse lettre où l’on devait trouver la profession de foi des Jacobins, et où l’on ne trouvait que des phrases sans raison et qui n’avaient pas même le mérite d’être sonores, puisqu'il ne les prononçait pas. C’était au fond le langage captieux et erroné qu’il faisait entendre à la tribune nationale. Il y prouvait sa complète ignorance des gouvernements constitutionnels ; il y disait que l’Assemblée nationale approchait de l'instant qui devait mettre un terme à nos débats, en fixant d’une manière invariable la charte de nos lois constitutionnelles. Il ne savait donc pas que chez un peuple libre il n’y a jamais de terme aux débats; que la liberté n’existe que par eux, que le silence en annonce l’anéantissement ; [qu’il n’y a rien d’invariable que les lois naturelles qui composent la Déclaration des droits ; que les lois constitutionnelles, c’est-à-dire celles qui concernent l’organisation des pouvoirs, sont variables par leur nature ; que, par exemple, il peut convenir à un peuple d’avoir, dans un temps, le pouvoir exécutif héréditaire, et, dans un autre, électif ; d’avoir, dans un temps, le corps législatif en une seule chambre, et de le diviser en deux sections dans un autre ; de donner, dans un temps, les finances au pouvoir exécutif, et de les lui ôter dans un autre. Un peuple peut altérer ces divers modes de constitution quand il le juge nécessaire ; il n’y a que ce droit même de pouvoir changer et modifier la Constitution qu’il ne peut jamais aliéner ; il est inséparable de lui, c’est sa souveraineté. Robespierre, qui sentait bien qu’une telle lettre renversait les principes de la Déclaration des droits, essaya bien d’en combattre quelques passages, lorsque Barnave la lut à la Société. Mais que pouvait la sage éloquence
de l’un contre le verbiage séducteur de l’autre ? Il n’y eut pas de discussion, et Barnave en enleva la publication d’assaut comme il enlevait les décrets des colonies. Au reste, des publicistes à la Robespierre et à la Desmoulins n’y regardent pas de si prés ; ils ont le talent d’exciter les soulèvements de la multitude, mais ils ne savent pas l’instruire. Comment lui apprendraient-ils ce qu’ils ignorent eux-mêmes ? Camille Desmoulins, qui portait à l’extrême les droits de la souveraineté du peuple, puisqu'il voulait lui fire ratifier tous les actes du pouvoir législatif, n’en approuva pas moins les principes de la lettre de Barnave, et la reproduisit dans son journal (1). Maïs une telle inadvertance était probablement l’effet de ces distractions bacchiques dont ïil parlait dans ce numéro même].
Que voulait Barnave en prodiguant au souverain cette basse adulation qui ne convient qu'aux esclaves? Que voulait-il, en mettant dans la bouche des Jacobins tant d'idées fausses, incohérentes, présentées sans dignité, dans un style ridicule ? Le succès de la proclamation rédigée par Mirabeau, au nom du Directoire, offensait sans doute son amour-propre, lui qui se croyait un autre Mirabeau. J’étais loin d'approuver entièrement cette proclamation, mais il ne convenait point alors à des Jacobins de guerroyer contre le Département. Barnave enfin voulait-il calmer l’effervescence de Paris ou des provinces ? Elle n'existait pas dans le peuple, elle était toute dans les prêtres réfractaires ; c'était donc à eux qu'il devait adresser ses sermons. Et quand Barnave venait prêcher le peuple sur son ardeur turbulente, il l’injuriait en prêtant à ses mouvements un caractère qu'ils n'avaient pas. En lisant cette amplification prolixe, on voyait que Barnave avait délayé en six pages une idée qu’on pouvait exprimer en deux lignes « Peuples, voulez-vous avoir de bonnes lois ? ne troublez pas vos législateurs, et point de mouvements. »
Cette idée était fausse. J'aurais dit au contraire : à la paresse
(1) Révolutions de France et de Brabant, n° 68, du 14 mars 1791. — Tout le passage entre crochetsest tiré du Patriote du 17 mars
opposez les stimulants, à l’orgueil un frein, à la corruption une surveillance infatigable, aux usurpations une résistance active, aux révoltes cachées ou manifestes des mesures vigoureuses. Et tout cela ne se fait qu'avec des mouvements, et le peuple était alors au milieu de toutes ces circonstances. L’inquiétude et le mouvement étaient donc essentiels à sa situation présente. "
En définitive, il ne manquait à la lettre de Barnave, pour être bonne, que l'intention, la justesse et la précision des idées, la netteté du style, le dessin, le coloris,et jusqu’à l’observation de la grammaire.
Cazalès, qui n’aurait pas été fâché qu’on miît un peu de côté Mirabeau, ne trouvait personne plus éloquent à l’Assemblée que Barnave. Barnave ne trouvait rien de comparable à Cazalès. Barnave était doué d’une certaine éloquence de diction qui avait séduit jusqu’à Mirabeau. « C’est une jeune plante
qui montera haut si on la laisse croître », disait-il ; mais pour
féconder cette plante, il eût fallu de l’âme, de l’enthousiasme, une conviction profonde, et Barnave manquait de tout cela. Ses discours étaient dictés par les intérêts du moment. Qui eût pensé que l’homme qui s’était écrié: Périssent les colonies plutôt qu’un principe! eût voulu plus tard étouffer tous les principes en faveur des colons? Dans la suite, Mirabeau apprécia mieux la rhétorique de Barnave. « Les rhéteurs, lui cria-t-il en réponse à des phrases sonores et hautaines, les rhéteurs parlent pour produire un effet de vingt-quatre heures ; les hommes d’état travaillent pour tous les temps. »
L’éloquence facile et spontanée de Cazalès était bien supérieure à celle de l’avocat de Grenoble ; et s’il eût consacré ses talents à défendre une cause moins déplorable, Cazalès eût mérité de la patrie la statue qui a été élevée à Barnave par les planteurs de Saint-Domingue. J’ai toujours rendu justice au talent de Cazalès ; et, tout en blâmant ses discours, je n’ai souvent pu me défendre de les écouter avec intérêt. Je me rappelle surtout l’effet qu’il produisit dans la séance du mois
de mai 1790 (1), où l’on discuta si les ministres auraient sur les avocats et sur les juges de France l’influence dangereuse que les ministres anglais ont sur les juges et le barreau anglais (2).
Cazalès, livré à la profession des armes dès l’âge de treize ans,n’avait reçu qu'une éducation fort négligée. Iln’avait guère étudié l’histoire et réfléchi sur les institutions politiques des nations que depuis son entrée aux Etats-Généraux. Parmi les hérésies et les absurdités qu’il débita dans la question du renvoi des ministres, où il s'était surtout signalé, n’en était-ce pas une des plus singulières que de vouloir comparer l’Assemblée constituante au long-Parlement, et surtout que de vouloir faire de Strafford un héros (3) ?
Barnave, du reste, n’avait commencé à faire cas du talent de ce champion de l'aristocratie qu'après l’avoir méprisé ; mais, à la suite d’une discussion dans laquelle Barnave s’était livré à ces emportements qui lui méritèrent une leçon de Mirabeau, il avait été provoqué en duel par Cazalès et, après s'être réciproquement insultés, ils s'étaient voué une admiration mutuelle.
Barnave n'avait ni l'instruction, ni le caractère, ni la mesure qui conviennent au législateur ; il courait après les succès de tribune, et ne songeait point au peuple ; il voulait qu’on parlât de lui, et aurait risqué à ce prix sa réputation et sa tête. Il avait apporté une renommée de bravoure ; il en était fier et voulait la soutenir. Dans son duel avec Cazalès (4), il le blessa d’un coup de pistolet. Un tel scandale devait-il être donné par des membres de l’Assemblée nationale ! S’ils n’avaient pas la force de fouler aux pieds un préjugé barbare, dans un temps où la France entière se faisait gloire de vaincre tous les préjugés nuisibles, au moins auraient-ils dû respecter leur caractère, ne pas oublier qu’ils appartenaient à la nation, et qu'ils
(1) Séances du 3 au 7 mai 1790.
(2) Ici, je supprime une page tirée du Patriote du 8 mai 1790.
(3) Id. pour une longue digression, prise dans le Patriote du 25 octobre 1790,
(4) 11 août 1790.
n'avaient pas la liberté de la priver d’un seul de ses représentants. L
Ce n’était pas la première fois que Barnave donnait un pareil exemple ; déjà il avait eu ce qu’on appelle une affaire d’honneur avec Louis Noailles (1), pour je ne sais quel sujet futile. Noailles, plus généreux que lui à l’égard de Cazalès, après avoir essuyé le feu de ses armes, avait tiré son coup en l’air et l’avait embrassé. Il eût beaucoup mieux valu s’embrasser avant et ne point se battre, comme je le remarquais à propos de Doulcet de Pontécoulant(2), quiavait eu le malheur de se croire outragé par les discours d’un impertinent et d’oublier aussi son caractère de député en allant au bois de Boulogne en demander raison. Ce fut encore une de ces déplorables affaires dont on parla dans le temps, et qui devint un sujet de tristesse et de regret pour les amis de la philosophie et de la liberté. Doulcet a prouvé cent fois plus de courage en se rangeant parmi les vrais amis de la République, en combattant avec énergie pour sa défense, qu’en bravant les coups d’un spadassin qui ne l’avait sans doute insulté que pour l’assassiner.
D’Aïguillon, qui servit d’abord la cause du peuple avec un zèle dont je ne veux point flétrir le motif, soit que son attachement à d'Orléans ou sa haïne contre Marie-Antoinette ait seul dirigé sa conduite, d’Aiguillon, à l’époque même où les Noaiïlles et les Barnave se soumettaient à un préjugé cruel, donna l’exemple que tous les hommes sages auraient dû suivre.
Accusé publiquement de s’être déguisé en femme de la halle dans les journées des 5 et 6 octobre, et d’avoir cherché à pénétrer jusque dans l’appartement de la reine pour l’égorger, il ne voulut point tuer l’auteur de cette accusation, parce qu’un meurtre n’aurait rien prouvé ; mais il demanda que sa con-
(1) Louis-Marie, vicomte de Noailles, né en 1756, beau-frère de Lafayette, député de la noblesse de Nemours, un des héros de la nuit du 4 août, mort à la Havane, le 9 janvier 1804, de blessures reçues en combattant pour la France.
(2) L.-G. Doulcet, comte de Pontécoulant (1764-1853), député du Calvados à la Convention, un des Girondins décrétés d’accusation le 3 octobre 1793. Le duel est de février 1791, alors qu’il n’était encore que député suppléant à la Législative.
duite et les assertions de l’accusateur fussent jugées, et il s’adressa en même temps au Châtelet et au Comité des recherches, comme il me l’écrivit (1).
Sur quoi pouvaient être fondées les absurdités contre lesquelles d’Aiguillon avait demandé justice ? Elles ressemblaient à celles dont Mirabeau et d'Orléans avaient été l’objet. IL était presque inutile de démontrer leur fausseté ou d’y répondre. D’Aiïguillon néanmoins eut raison de le faire ; cela valait mieux que de se taire ou de se fâcher. Caton, accusé soixante-dix fois, descendit soixante-dix fois dans l’arène pour se justifier. Chatam lisait tous les libelles qu’on publiait contre lui et ne dédaignait pas de les réfuter. Washington, Dickinson (2), Franklin, plus vertueux que nous, n’ont point hésité à repousser la calomnie quand elle pouvait faire impression sur l’esprit de leurs concitoyens. La repousser dans cette occasion est un hommage qu’on rend à l’opinion publique.
La calomnie fonde son succès sur le silence ou la crainte ; il faut donc la terrasser toutes les fois qu’elle lève la tête. C’est un serpent qui ne se fatigue pas facilement, il ne faut pas se fatiguer de le fouler aux pieds toutes les fois qu'il se redresse (3).
Telle ne fut point la conduite de plusieurs autres députés, et entre autres de Charles Lameth, dont le duel amena un événement qu'on eût évité (4)...
Quelques sections vinrent à ce sujet demander à la barre de l’Assemblée une loi sévère contre le duel. Un bataillon de la garde nationale réclama la punition immédiate de Castries.
(1) Brissot était membre du Comité des recherches de la Municipalité de Paris, institué le 22 octobre 1789 pour rechercher les conspirateurs et supprimé le 13 octobre 1791. Cette lettre, datée du 19 janvier 1790, fut publiée à la fois par le Patriote Français et par le Moniteur du 21 janvier. Elle n’est donc pas adressée personnellement à Brissot et je crois inutile de la reproduire.
(2) Dickinson, auteur des Lettres d’un fermier américain (1769), plus tard gouverneur de la Pensylvanie.
(3) Je retranche ici deux pages tirées du Patriote du 31 mai 1790, et relatives à des attaques dirigées contre d’Aiguillon par le che- . valier de Meude-Monpas, un des rédacteurs des Actes des Apôtres.
(4) Id. six pages racontant le duel de Ch. de Lameth avec M. de Castries. Elles ont été prises au Patriote du 14 novembre 1790.
C'était pousser trop loin la tendresse pour Lameth, car, si Castries eût été puni, Lameth n’aurait pas dû être plus épargné que lui. Au lieu de répondre à l’absurde provocation de son adversaire, il aurait dû se lever et déclarer à la face de l’Assemblée qu’il ne verserait son sang que pour faire respecter la loi et non pour la violer. ;
Le glaive particulier doit se reposer lorsque celui de la justice est tiré, et il était temps enfin de livrer au mépris les hommes qui voulaient nous ramener à la barbarie et nous faire oublier que, pour jouir de sa liberté, il faut jouir de sa raison. C'était vouloir souiller la Révolution que de consacrer la mode de ces combats, qui peuvent protéger un meurtrier heureux ou adroit, mais jamais un honnête homme, un bon citoyen. La plupart des bretteurs ne vont-ils pas sur le terrain avec la certitude de tuer leurs adversaires ? Quel courage ! La plupart d’entre eux sont tellement dépourvus de la véritable valeur, qu’ils s’exercent continuellement à tirer au . blanc pour apprendre à ne pas manquer leur homme. Voilà . ce que j’ai vu et je pourrais dénoncer ici la plupart des chefs de l’aristocratie de cette époque.
Castries, [qui traitait d’insolence l’accusation que j'avais portée contre son père d’avoir émigré, de n’avoir pas prêté le serment civique, d’être en correspondance avec les ennemis de la Révolution] (1), se montra bientôt digne imitateur du chef de sa famille ; il saisit le prétexte de l’irruption d’un peuple offensé, ou égaré si l’on veut, dans sa maison, pour abandonner la France et aller grossir le nombre des ennemis de sa patrie. Une lettre adressée par lui au président de l’Assemblée nationale l’informait de cette démarche, et le prévenait qu'il attendrait un congé en Suisse.
Qu’avait-on de mieux à attendre d’un homme qui, après avoir combattu pour l’indépendance des Etats-Unis, quitta ce rôle honorable et afficha les sentiments les plus favorables au despotisme, les plus antipathiques à toute idée d’amélioration et de liberté ? Tous ces grands seigneurs avaient l’âme
. (1) Phrase tirée du même numéro du Patriote.
pétrie de petitesse, d’égoïsme ; ils ne voulaient du bonheur que pour eux, de la liberté que pour eux, de l’égalité que parmi eux. Castries, furieux de ce que j’avais dévoilé la conduite de son père, m'avait déguisé sa colère dans une lettre remplie de ces formules de cour qui doivent être répudiées sous un régime régénéré. Mais son indignation redoubla quand je lui répondis sans lui donner ces vains titres qui ne font pas aller une lettre plus vite à son adresse, sans lui assurer en finissant que j'étais son très humble serviteur, parce qu’un homme libre ne doit être le serviteur de personne. Castries ne pardonnait pas le décret qui avait supprimé les qualifications féodales, et ses laquais auraient été fort mal venus s'ils ne l’eussent pas appelé monsieur le duc. Au reste, !l avait cela de commun avec quelques-uns de ceux mêmes qui avaient provoqué l’abolition des titres. Mirabeau, plébéien à l’Assemblée, n’était-il pas chez lui M. le comte, et n'avait-il pas des gens à livrée ?
Castries était un aristocrate déclaré. Après avoir abjuré les principes qui l’avaient fait combattre pour la cause de l’Amérique, il n’avait pas affecté de s’en parer à l’Assemblée nationale ; c’est une franchise dont il faut lui savoir gré : car, des ennemis de notre Révolution, les pires de tous furent ceux qui, sous le masque du patriotisme, ont voulu la tuer. Telle fut la conduite des Lameth, de Dillon, de d’Aiguillon, qui montrèrent dans l’affaire des colonies qu’ils préféraient leurs intérêts particuliers à ceux de l’humanité et de la patrie, et donnèrent à soupçonner que l’abandon de leurs priviléges, en France, n’était pour beaucoup d’entre eux qu’un sacrifice imposé par la force des choses, auxquelles ils n’auraient pu résister.
Crassous (1) a vu Arthur Dillon et Moreau de Saint-Méry
(1) J. A. Crassous (1745-1829); député de la Martinique à Ja Convention, où il ne prit place que le 6 octobre 1793. Il devait,
également convaincus des droits des gens de couleur et de la justice de leur cause. Il m’a dit avoir lu, à la Martinique, une lettre qui avait été envoyée, imprimée et signée du nom de Dillon, et dans laqueile il établissait la nécessité de rendre les gens de couleur citoyens actifs, de détruire l’ancienne milice et le despotisme des chefs. Pourquoi Dillon a-t-il changé de langage ? Pourquoi Blanchetière (1), député extraordinaire, qui apporta en France l’esprit de l’Assemblée coloniale, lui en inspira-t-il un si différent? Dillon ne craignit pas de se montrer au club Massiac, où son nom était détesté, et là il fit abjuration de la popularité que lui avaient acquise ses ennemis. Ainsi, de petits intérêts, des suggestions étrangères changent les sentiments de ceux qui ne savent pas tout sacrifier aux principes. Les Lameth ne reconnaissaient-ils pas au fond de leurs cœurs que, noirs, mulâtres et blancs, tous étaient hommes comme eux, et avaient droit, par conséquent, à tous les bienfaits de la société au milieu de laquelle ils vivaient? Tels étaient du moins leurs discours parmi les * Amis des noirs, où ils venaient chercher la popularité, et qu’ils ont reniés depuis, comme ils ont renié les Jacobins.
Les Lameth, en égarant Barnave sur la question des colonies, ont été la cause première de toutes ses autres erreurs, ou plutôt, en le gagnant pour ce sujet, ils lui ont appris à se laisser gagner pour beaucoup d’autres. On traitait de la franchise de Bayonne, si contraire à tout esprit d’uniformité et d'intérêt public. Barnave, sous prétexte de rappeler un grand principe (qu’enfin le corps constituant devait s'occuper de terminer la Constitution sans se perpétuer dans l’usage de faire des lois particulières), demanda que le projet de franchise fût renvoyé à la prochaïne législature. Il avait raison dans la forme ; mais au fond son discours n’était qu’une affaire de complaisance. Charles Lameth avait épousé Mie Picot, fille d’un négociant de Bayonne, dont la fortune était intéressée à la conservation de la franchise, franchise tout à fait
pour que Brissot l’eût connu avant sa proscription, être venu déjà habiter Paris.
(1) Blanchetière-Bellevue. è
favorable aux vues des commerçants capables de spéculer aux dépens de l'Etat.
À cette époque, Barnave était partout désigné dans l’opinion comme un des principaux moteurs de l'insurrection . du 14 juillet 1789, comme un des principaux agents de l’affaire des 5 et 6 octobre suivant, et on parlait de lui élever une statue dans le Dauphiné. Il avait non seulement excité les premiers mouvements révolutionnaires, mais il avait excusé jusqu’à leurs excès ; et lui qui a dénoncé la liberté comme un superflu, avait commencé par dire qu’il n’était pas de sang trop pur à regretter pour elle. Quoi qu’il en soit, Barnave a eu bien plus de part aux troubles qui ont agité nos colonies qu’à ceux qui ont agité la France ; mais son activité dans les comités n’a pas toujours été désintéressée.
Brack (1) m'a attesté avoir connu un arrangement relatif aux colonies, par lequel quatre cent mille piastres avaient été comptées à Barnave sur des lettres de change de Bordeaux ; elles avaient été données en compte de pareille somme livrée en piastres, et apportées de Saint-Domingue. Brack connaissait
un colon qui avait contribué pour cette gratification volontaire. Il avait mis les témoignages de ce marché dans mes mains ; mais je n’ai point voulu en faire usage ; je ne croyais point, malgré la vraisemblance, à une pareille vénalité ; en combattant les principes et les opinions de Barnave, je ne voulais point le déshonorer par une révélation qui pouvait être une calomnie ; j’ai la calomnie trop en horreur pour la risquer imprudemment. Aujourd’hui que son traité avec la Cour est révélé, ne peut-on pas croire à son traité avec les planteurs ? Mais supposons que l’or des colonies n’a eu aucune influence sur le cœur de Barnave, et qu’il s’est laissé égarer seulement par les perfides insinuations des Lameth. Qui l’a égaré dans la route du patriotisme? encore les Lameth. Mirabeau mort, ils voulurent le remplacer, Barnave à la tribune, les Lameth dans ses rapports avec la Cour. Leur conduite, qui commençait déjà à donner des soupçons aux pPa-
(1) Voir plus haut, p. 32.
triotes, fut entièrement dévoilée à l’époque du voyage de Varennes.
Petion, à son retour, m'avait communiqué les craintes que lui avait inspirées la manière d’agir de Barnave, et ces craintes” ne furent que trop tôt justifiées ! Quelle différence, en effet, dans la conduite de Barnave et celle de Petion, de qui je tiens. ces détails! En présence d’un despote et de deux femmes. affectant encore ces airs de majesté dont elles éblouissaient leurs esclaves, Petion conserva la simplicité d’un homme qui connaît ses droits, la fierté d’un représentant du peuple qui. ne veut point déroger à son mandat. Méprisant ces forces adulatrices auxquelles les courtisans ont accoutumé les objets de leur idolâtrie, il se conduisit avec la famille de Louis XVI comme il l’eût fait dans sa maison, avec franchise et dignité ; | et sans doute les sentiments que lui inspirait la conduite du roi fugitif durent percer au fond de ses discours, comme dans ses manières et dans son maintien. Cet homme, qu'un caractère sacré couvrait encore de son égide, ne venait-il pas de l’avilir, ne venait-il pas de démentir tous ses actes et tous ses serments ? La Constitution jurée sur l’autel de la patrie était un jeu de comédien ; les décrets sanctionnés, les actes d’un faussaire ; il s'était moqué à la fois, et du peuple qu'il fuyait, et de ses représentants qu’il insultait, et de ses ministres même qu'il avait trompés. Et c'était l’homme pour lequel Barnave se prenait tout à coup de passion et de dévouement, après l’avoir, devant moi et devant mille autres, traité avec tant de mépris et tant de dédain!
Les discours de Petion ne devaient pas plus convenir à Louis XVI que ses manières. Il aurait fallu, au gré de l’ex-roi, rendre à l'instant à la monarchie une dignité qu’elle avait perdue, au gouvernement les moyens de comprimer les factieux, qu’il semblait désigner, et affermir la Constitution qu'il avait trahie. L’inflexible député sut apprécier les plaintes de Louis XVI à leur juste valeur ; il parla des droits du prince et de ceux du peuple trop longtemps méconnus ; et après avoir peint le ridicule acharnement de la Cour et de la noblesse à soutenir des priviléges pour jamais détruits, il ajouta que la
force des choses entraînerait nécessairement le peuple, entièrement éclairé, au gouvernement républicain. A ce mot, qui fit rêver Louis XVI, maïs ne lui donna pas assez à réfléchir, Marie-Antoinette arracha des mains de Petion le jeune dau- phin, que, par un mouvement d'intérêt et d'affection, il avait pris sur ses genoux.
Louis XVI et Marie-Antoinette vouèrent dès lors à Petion une aversion qu'ils n’ont point démentie. La conduite de Petion à leur égard ne se démentit pas non plus. Il sourit de dédain en voyant les mauvais quolibets dirigés contre lui et les anecdotes défigurées par quelques journaux à propos du voyage de Varennes. La Cour, qui payait ces journalistes, avait droit d'attendre qu’on racontât les choses de manière à intéresser en sa faveur. C’est ce qu’elle fit plus d’une fois, et notamment dans la fameuse entrevue du roi et de Petion, après le 20 juin 1792. Dans le récit qu’en firent les gazettes, auxquelles on l’avait dicté, on n’aurait pu trouver un mot de vérité. Il faut espérer que l’histoire ne puisera pas ses matériaux dans ces feuilles salariées (1).
Dans cette scène, qui se passait au milieu des courtisans, dont les regards sinistres auraient pu intimider tout autre que Petion, il est aisé de voir de quel côté la décence et la dignité s'étaient trouvées ; mais ce n’est point ainsi que la Cour fit raconter cette entrevue : tout y était inventé. Les détails que je consigne ici m'ont été répétés par Sergent, devant Petion lui-même, et Sergent, l’ennemi et le persécuteur de celui qu’il s’honorait alors d’avoir pour protecteur et pour ami, atteste encore aujourd’hui la vérité de ce récit.
La fermeté de Petion est sans rudesse, et rien n’est plus doux et plus sensible que le fond de son cœur; maisson patriotisme, qui sut braver l’impertinence du despotisme, après avoir repoussé, quelque temps auparavant, ses séductions et ses offres intéressées, n’était pas capable de céder à des bienséances de cour et à des cajoleries de princesses ; il le montra,
| (1) Suit le récit de cette entrevue, extrait du Patriote du 25 juin 1792. Je ne le donne donc pas.