‹ J. PradierChapitre 5 sur 5 · rilVDIEil · texte numérisé non relu

rilVDIEil

l'œuvre sublime est signée : par un nom aussi cher à la peinture qu'à la statuaire. Je défie que l'on cite une œuvre capitale, une seule, en sculpture, qui ne soit faite par un sculpteur ayant été à la fois peintre et architecte.

Si l'on examine avec connaissance de cause les ouvrages de ceux qui se sont bornés à la pratique d'un seul art, on aperçoit dans leurs œuvres quelque chose d'étroit, de mesquin et de rétréci, où la main seule commande ; main habile très-souvent, -mais où le souffle manque en même temps que l'ampleur, l'étendue, la pensée et la vie, tandis que ceux qui sont véritablement doués, même à leur insu, prouvent dans leurs œuvres que les trois arts se tiennent étroitement liés entre eux. Ceci est tellement vrai qu'il n'y a pas une œuvre d'un peintre hollandais ou espagnol, fût-elle de Rembrandt ou de Vélasquez, où l'érudit ne trouve réunies les trois qualités du peintre, du sculpteur et de l'architecte.

Le lecteur excusera ces digressions qui paraissent s'éloigner de mon sujet, c'est pour mieux y rentrer, comme il le verra bientôt. . .

Cette existence des artistes à Rome, oublieuse de tout ce qui n'a pas trait à l'art, devait plaire à Pradier, comme elle plaît, a plu et plaira à tous ceux qui ont des habitudes d'indépendance et les goûts d'un artiste.

Revenu de Rome en 1819, avec sa statue en marbre de la Racchante couchée, aujourd'hui placée au musée de Rouen, Pradier, ayant reçu du ministère de l'intérieur le prix de cette statue , repartit pour Rome , où il exécuta son Niobé, exposé en 1822. Puis il exécuta sa statue de Psyché dans un morceau de colonne en marbre grec. Son modèle fut une belle patricienne romaine restée fort ressemblante par la tête, qui est ce qu'il y a de plus faible dans cette statue. Malheureuse destinée des femmes!. .. In

amour, une grande passion ont passé par là, et, cet amour, cette grande passion ont brisé la vie de cette femme. Tandis que l'artiste, inspiré par son amour égoïste, a créé l'un de ses chefs-d'œuvre d'après elle, par une exécution de détails, de morceaux véritablement délicieux, mille fois supérieurs aux meilleurs morceaux exécutés par Canova, elle, l'inspiratrice flétrie, sa réputation perdue, elle reste à jamais la victime immolée. Pauvre femme, elle a payé de son déshonneur et d'une vie misérable, d'un labeur incessant et de tous les jours de sa vie, ce rêve d'amour, si séduisant pour toutes les femmes ! C'est le cœur navré que nous avons vu à Kome, en 18^5, cette femme courageuse dans la galerie Borghèse. Elle copiait pour les vendre, quelques baïoques, à des marchands italiens, de quoi ne pas mourir de faim, des miniatures exécutées sur ivoire, d'après les maîtres les plus à la mode dans ce moment en Italie. Car il y a aussi bien la mode et l'engouement pour les œuvres des artistes morts que pour celles des artistes vivants. Le cœur nous saignait devant cette noble Romaine ; nous nous rappelions l'avoir vue jadis à Paris, si belle et si fière au bras de Pradier dans les galeries du Louvre, dans les salles de l'exposition de 1824, lorsque le marbre aux paillettes scintillantes de la statue de Psyché, exécutée d'après elle, rayonnait de toute sa splendeur, et reflétait sa beauté, écrasant de toute la hauteur de sa passion, de la vibration de ses formes suaves, vivantes et charmantes, les autres statues exposées, des navets ratisses de l'époque, et signés des noms que vous savez.

Si lorsque l'on est au musée français au Louvre, dans la salle des modernes, là où sont les œuvres de Pradier, et où manque absolument une œuvre de David d'Angers, la statue couchée du jeune Barra, avec plusieurs de ses plus beaux bustes en marbres, il sera facile de comprendre.

2i J. PRADIER.

beaucoup mieux que nous ne saurions le dire, l'effet que dut produire la statue de Psyché au Salon de 1824, ces bras si grassement, si largement modelés, ces mains qui veulent saisir le papillon, si difficiles à exécuter dans un tel marbre, cette gorge si belle de plan, si voluptueuse de forme, ce ventre si souple et si beau, ces hanches, ce bassin si bien attachés, et ces draperies si admirablement exécutées. L'on devra comprendre combien ces rares qualités durent enthousiasmer les amis de l'art, les vrais connaisseurs, lorsque l'on ajoutera qu'à la même exposition, Pradier avait encore un magnifique buste de Louis XVIII, un véritable chef-d'œuvre, qu'un beau nom de statuaire grec aurait pu signer avec fierté.

Je me rappelle avoir entendu dire à M. Dupaty, mon maître alors, dans son atelier d'élèves, au moment de l'exposition de 1824, et à propos de ce Salon, que le jeune Pradier avait une belle main, une bonne, une excellente exécution, mais qu'il manquait absolument de tête, et qu'il ne savait pas composer. Il est vrai que jamais sculpteur habile ne sut faire de sa râpe ce qu'en fit Pradier, il se jouait des difficultés et travaillait à finir le marbre avec la même facilité que s'il eût joué de la flûte... Après la mort de M. Dupaty, arrivée quelques mois après, je ne voulus pas suivre les autres élèves chez son successeur M. Cortot, qui n'avait pas mes sympathies, pas plus par son caractère froid et glacé, que par son talent plus raisonnable qu'inspiré. C'est au moment où il terminait le marbre de son groupe du duc de Berry mourant dans les bras de la Religion, c'était en 1825 que nous fûmes mis en rapport avec Pradier ; il avait trente-cinq ans, et j'en avais à peine dixsept. Je fus amené chez lui par mon camarade d'atelier, Grénevich l. Pradier m'avait fait demander pour lui

1 Avant d'entrer elicz M. Dupaty où j'avais été recommandé par mon

réparer une figure assise et drapée qui lui était commandée par le préfet de la Seine, M. de Chabrol , pour l'un des stylobates du palais de la Bourse i. Pradier avait vu dans ma petite chambre où je m'étais confiné depuis la mort de M. Dupaty (perte qui me fut on ne peut plus

ancien professeur de dessin M. Péron qui, après mon père, m'avait donné les premières leçons de dessin, à la pension de M. Nyon, tout en travaillant chez le sculpteur d'ornements Koniagnesi à sculptailler dos modèles d'ornements en plâtre pour gagner ma vie de chaque jour, j'allais le soir modeler chez l'excellent Dantan aîné qui me fit inscrire à l'École des beaux-arts, comme élève de M.Bosio, bien que je ne l'eusse jamais vu encore. Trois ans plus tard, j'étais seul chez Pradier et sans le modèle vivant, et je tenais à la nature plus qu'à tout le reste, car déjà, à l'atelier de M. Dupaty, les camarades me nommaient le Naïf, parce que je ne travaillais jamais à ma figure que lorsque le modèle posait, tandis que mes camarades, Simart et autres, ne travaillaient à la leur que lorsque le modèle était absent. J'étais alors déjà un réaliste sans le savoir.

A partir de 1826, jusqu'en 4 830, j'allai chez M. Ingres travailler avec ses élèves, sur l'offre qu'il m'en fit chez Pradier à la suite d'un concours de l'École où j'avais été traité fort injustement.

De 1836 à 1837, après l'exécution de mes groupes de l'arc de l'Étoile, j'allai travailler l'architecture auprès de M. Duban, l'architecte à qui je trouvais le plus de goût et de talent. J'éprouvais le besoin de faire des études plus sérieuses sur l'architecture. Déjà, en Italie, avec mes camarades Queslel, Constant Dufeux, Albert Lenoir, Duc, Cendrier, Julien, Nicole, je m'étais initié aux secrets, pour les sculpteurs ordinaires, du plan, delà coupe et de l'élévation. Seul, alors, parmi les sculpteurs, j'avais relevé et mesuré quelques édifices anciens à Gênes, à Pise, au Forum et à Pompeia.

En 1838, j'allai peindre quelques figures dans l'atelier des élèves de M. Eugène Delacroix, sans compter les conseils que j'ai constamment puisés dans les travaux des artistes anciens et modernes. Tous, tant que nous sommes, nous ne sommes, même à notre insu, que les élèves de tous ceux qui montrent quelques qualités dans leurs œuvres, soit en peinture, soit en sculpture ou en architecture.

Que ne dois-je pas comme enseignement aussi aux ouvrages d'Henri Labrouste, comme à ceux de Shakspeare et de Victor Hugo....

1 Celte statue, qui n'a pas été exécutée et dont malheureusement le modèle a été détruit, était cependantde beaucoup supérieure à celle qui a été exécutée en pierre depuis par Pradier et d'après un autre modèle fait à la hâte sur la commande qui, sollicitée par lui, lui fut accordée en 1848 par M. Armand Marrast, alors maire de Paris.

26 i. niADiim.

sensible) , un petit modèle en cire d'un jeune Grec mourant sur les ruines de l'ancienne Grèce, un sujet de pendule, où il y avait des draperies qui plurent à Pradier et qu'il loua outre mesure. Grévenich modelait alors avec Chaponnière un bas-relief destiné à remplacer l'un des bas-reliefs de l'Empire, remis à sa place depuis, à l'arc du Carrousel, et qui représentait le duc d'Angoulême auTrocadéro. Grévenich modelait encore deux des Renommées destinées à l'Arc de l'Etoile, les deux plus hardies, les plus largement traitées, qui regardent Paris. Grévenich et Chaponnière, dégoûtés de leurs insuccès à l'Ecole des beaux-arts, où ils n'avaient pas de maîtres pour les soutenir, abandonnèrent la voie des concours et partirent tous les deux pour l'Italie. Souvent depuis, on a pu voir par les quelques ouvrages que chacun d'eux a laissés en sculpture, que Grévenich et Chaponnière avaient plus de talent, étaient de beaucoup plus intelligents dans leur art, beaucoup mieux doués que ceux qui leur ont été préférés dans les concours de l'Ecole. Je restai donc seul, tout seul, avec Pradier de 1825 à 1830. Je ne saurais dire à quel point je fus ravi devant le plâtre frais sorti du moule de sa statue destinée à la place de la Bourse. J'étais en extase, c'était si nouveau pour moi de voir cette souplesse dans l'exécution, ce modelé si facile et si charmant. Livré à mes réflexions, laissé tout seul devant l'œuvre du jeune maître, dans son atelier du palais abbatial, je n'osais pas y toucher, à ce plâtre, beau âmes yeux en ce moment comme un beau marbre d'Athènes. Lorsqu'il entra dans l'atelier, voyant mon embarras, Pradier prit un outil et gratta avec une adresse de graveur la partie la plus maltraitée de sa figure par le moulage, c'était une couronne de feuilles de vignes où il y avait de grosses grappes de raisin qui pendaient et qui coiffaient admirablement bien cette tête si parfaitement modelée. Cet

homme avait une telle facilité d'exécution, en même temps qu'une douceur si attrayante, quoique un peu bourrue dans ses rapports de maître à élève, que les plus maladroits, les femmes même qui osèrent essayer de modeler auprès de lui, purent se croire capables de faire comme lui-môme. Aussi à partir du jour où j'avais réparé cette figure à son contentement, je jurai bien que, quoi qu'il pût m'en coûter, je n'aurais pas d'autre maître que Pradier.

De 1825 à 1830, c'était pendant les plus belles années de la vie laborieuse de Pradier, lorsqu'il modelait son groupe des Grâces, dont je fis en même temps que lui un petit modèle, vendu par moi et édité en bronze par feu Janet1, avec un autre petit groupe que je composai, et que j'exécutai, sous la direction fraternelle de Pradier, et qui représente un jeune faune avec une bacchante. Ce petit groupe est perdu dans quelque coin obscur, bien qu'il ait attiré l'attention de M. Ingres à l'atelier de Pradier. C'était le beau temps des études et de la lutte engagée par les jeunes contre les vieux, comme en langage d'atelier disait David à Pradier. Pradier venait de modeler aussi son Cyparis, l'un de ses chefs-d'œuvre, et de finir le marbre de son Prométhée qui fut exposé au Salon de 1827. M. Lemot, son maître, qui ne l'aimait guère, je suppose, car je ne l'ai pas vu venir une seule fois à son atelier pendant les cinq années que j'y suis constamment resté, M. Lemot venait de mourir. Pradier le remplaça à l'Institut, cette même année. Je me rappelle encore que de soins, que de démarches, que de sollicitations il fallut, grand Dieu !!!... Le talent de Pradier, dont l'Institut est si fier aujourd'hui, n'aurait jamais pu suffire à son élection. Chaque jour il

1 Ce groupe des Grâces, dans le commerce des bronzes, est vendu comme élant de Pradier , quoiqu'il ail été exposé en mon nom par Janet à l'expobition de l'Industrie en 1827 ou 1828.

me racontait naïvement et en détail ses courses, ses colères et ses déboires , la visite ridicule faite à celui-ci, la visite ennuyeuse faite à celui-là..., toutes les démarches futiles, tous les ennuis d'une candidature. Je me rappelle entre autres choses la romance qu'il avait composée et imprimée tout exprès, et dont il était à la fois l'auteur pour les paroles, la musique et l' en-tête lithographie. 11 la portait aux membres de l'Institut qui avaient des femmes ou des filles qui savaient toucher quelque peu du piano. Nous avons vn l'exemplaire qu'il remit à M. Bosio, pour sa fille1. Enfin, voilà Pradier de l'Institut, à l'âge de trente -huit ans, ce qui est jeune , très-jeune pour l'endroit. Il modela, et je l'aidai, d'après nature, son groupe de la Bacchante et du Satyre , acheté en marbre par M. Demidoff. J'avais été tellement et successivement maltraité dans les concours de l'École, à cause, sans doute, de mon titre d'élève de Pradier, qu'il en était résulté entre nous une certaine intimité qui chaque jour devenait plus étroite entre le maître et l'élève, à la grande envie des autres écoliers et de leurs professeurs.

Qui sait si Pradier, écoutant alors les conseils d'un homme sérieux, d'un ministre protestant son ami, se fût

i Si Pradier avait distribué sa romance pour se ménager les voix des membres de l'Institut de la classe des Beaux-Arts, David- avait fait les médaillons, non-seulement de ses futurs collègues, mais bien des bustes encore, ceux de la plupart des membres de l'Académie des sciences et aussi ceux de l'Académie française. M. Ingres, lui, lorsqu'il fut candidat, laissa comme carte de ses visites à ceux de ses collègues qui ne le détestaient pas trop, de charmants croquis, leur portraits faits à la mine de plomb, qui ne seront pas les morceaux les moins curieux, ni les moins inléressans , ni les moins recherchés de l'œuvre de M. Ingres après sa mort. On sait qu'Eugène Delacroix, le peintre coloriste par excellence de ces temps barbares, comme disaient les élèves du grand David, ne fut nommé membre de l'Institut qu'après avoir échoué une douzaine de fois. Et encore, ne fut-il nommé que par ordre supérieur! Jusque-là, il n'avait pas même eu l'honneur d'être placé sur la liste des candidats de la section de peinture.

marié en 1828, qui sait s'il ne vivrait pas encore aujourd'hui, et entouré de l'estime générale? N'eût-il pas donné une direction toute opposée, plus calme et plus sérieuse à sa vie? n'aurait-il pas continué sa carrière plus noblement, d'une façon plus élevée, plus indépendante et plus digne, restant dans les hautes régions de son art, sans jamais rien sacrifier aux entraînements vulgaires de la mode? Dans ce cas-là, le rôle important qui lui revenait de droit par son talent lui donnait cette part d'influence et d'autorité si salutaire, et qui moralement l'eût placé où il devrait être ; et, au lieu de se mettre à la suite du premier sauteur venu, de se faire le très-humble serviteur des commis, des plus petits employés des hommes et des femmes à la mode, en ouvrant son atelier à tous les passants, travaillant en ricanant et parlant au milieu des lazzis et des propos de corps de garde ; au lieu de se tenir renfermé, seul, tout seul dans son atelier, rêvant au bel art de

la Grèce comme je l'ai vu rêver pendant cinq ans Les

rôles changeaient alors, et au lieu d'être traîné à la remorque des filles à succès, d'être à la merci des protecteurs incertains, des premiers venus, ou des derniers entrants, en un mot, au lieu d'obéir aux plus faibles, Pradier commandait aux plus forts, et à tous moralement.

Nous savons bien qu'il faut être doué d'une certaine vigueur et, ma foi ! peu commune, pour subir en silence des choses si pénibles. Nous savons aussi combien deviennent quelquefois difficiles pour certains artistes leurs rapports journaliers avec ceux qui sont chargés de la tâche délicate de traiter chacun d'eux suivant son propre mérite, et en dehors des influences étrangères à l'art. . . Certainement, il faut être vigoureusement taillé au physique, aussi bien qu'au moral, pour affronter la réalité de la vie, telle qu'elle est faite à tout homme sérieusement épris de ce qui est grand et

30 J. PRADTER.

beau, dans le milieu social désordonné où nous sommes obligés de vivre, surtout depuis plus de soixante ans que la France, après la destruction du vieux principe, en est encore à la recherche du nouveau.

JN 'importe! il faut avoir le courage de regarder en face cette société si pleine de choses absurdes, si mesquines, si vulgaires et si bêtes. Et, de son sanctuaire, du fond de sa pensée intime, de son idéal, de ses labeurs et de son martyre, il faut jeter un regard convaincu vers l'avenir, vers la vraie postérité. Là seulement, dans ces hautes régions, dans le refuge inexpugnable de notre conscience, nous pourrons braver l'injustice, sous l'égide de cette puissance supérieure et presque surnaturelle qui nous donne la force et le courage d'accomplir notre œuvre, activement et avec résignation , entrevoyant à travers le nuage sombre de nos souffrances et de nos larmes quelques lueurs consolatrices d'immortalité.

Tel malheureusement ne fut pas notre cher maître Pradier. Sa légèreté naturelle, ses besoins impérieux d'argent pour l'atelier, besoins continuels, incessants, pleins d'exigences perpétuelles et se renouvelant tous les jours et à tous les instants, de cet argent si pénible et si difficile à obtenir par le seul travail honnête, et souvent si facile à se procurer autrement ; toutes ces raisons ajoutées à un mariage qui a mal tourné, suite de la première éducation de Pradier ; toutes ces causes réunies ont fait de cet éminent artiste ce qui est triste à dire, et ce qui n'est pas sa faute à lui tout seul peut-être , un artiste à la mode, comme il y a des tailleurs à la mode, comme il y a des coiffeurs à la mode.

Pauvre cher maître, pauvre Pradier!!!.... Voyons, qu'ont-ils fait pour toi, ces gens à qui tu as sacrifié plus que ta vie, puisque tu leur as sacrifié ta gloire ? L'on croit

SA VIE i:t SKS OUVRAGES. 31

que c'est impunément que Ton descend, dans Tari du statuaire, à la fabrication des petites choses pour plaire au vulgaire, à la foule. C'est une erreur que la vie et les œuvres de Pradiep se chargeront de nous expliquer. Examinez son œuvre entière, et pour qui sait, à partir du groupe du satire et de la bacchante, au lieu de suivre une marche ascendante, Pradier descend. Je reconnais que dans chacune des œuvres envoyées par lui aux expositions, il conservera le premier rang parmi les sculpteurs modernes, par un je ne sais quoi, par son amour pour la forme, par le charme d'une exécution patiente sans être refroidie, et qui parfois, lorsqu'elle était heureuse, atteignait une certaine perfection, qui est bien près d'être du génie. Pour être vrai, il fautconvenir que la supériorité relative de Pradier est tout entière dans son exécution, bien plus que dans la conception, que dans ce qui part du cœur dirigé par le cerveau. Souvent , toujours même , sa composition est ingénieuse, mais jamais elle n'est d'un ordre supérieur.

Il y a beaucoup de personnes qui croient avec la meilleure foi du monde que l'on est un grand artiste parce que l'on taille plus ou moins adroitement un morceau de marbre, que l'on étale avec toute l'adresse possible de la couleur sur une toile. Ces bonnes gens-là se trompent, ils sont dans l'erreur, complètement dans l'erreur. Ce qui distingue l'artiste de l'ouvrier, c'est l'émotion, c'est l'âme, c'est la pensée, qui se manifeste et nous saisit, et nous entraîne clans une contemplation muette et perpétuelle.

Il faut bien reconnaître aussi qu'au milieu du totu-bohu des jugements portés sur les ouvrages de nos artistes contemporains , ceux (jui comparaient Pradier au peintre à la mode, Dubuffe père, n'avaient pas tout à fait raison sans doute, mais aussi n'avaient pas tout à fait tort ! . . . Au surplus ses statuettes qui l'ont rendu si populaire, où

vont-elles se perdre? Dans de mauvais lieux, m'a-t-on assuré, malgré le talent remarquable qui les distingue, et c'est là sa punition.

Si l'on savait dans quelle impossibilité de vivre en France sont les statuaires ou les peintres sérieusement épris du grand côté de leur art!. . . — Ce qu'on ne voudra jamais croire et ce qui est vrai pourtant, — c'est que ces innombrables statuettes de Pradier qui eurent tant de succès et de vogue, et qui courent dans les rues de Londres et des autres capitales de l'Europe, colportées par des mouleurs italiens, qui les surmoulent sans plus de façon et sans payer aucun droit à l'auteur , ne rapportèrent jamais rien à Pradier. Elles payèrent tout au plus ses mouleurs. Et cette Sapho, devenue si célèbre, que l'on voit de toutes les grandeurs et sur toutes les pendules, a été donnée par Pradier à M. Susse pour quelques centaines de francs. On dit qu'elle en a rapporté quelques centaines de mille à cette maison de commerce. De même que l'on croit que ces innombrables médaillons de David, ces beaux bustes, ces statues faites par souscription pour des villes, ces marbres si parfaitement exécutés par son fidèle praticien Goupil , avec tant de constance, de conscience, de dévouement et d'assimilation à l'œuvre de son maître, auront dû faire la fortune de l'artiste? Non, David m'a assuré qu'en 1831, lors de son mariage avec la petite-fille de Lareveillère- Lepeaux 1, il n'avait pas encore gagné autre chose que de quoi couvrir à grand'peine ses frais d'atelier, de mo-

1 Ce mariage qui fit un certain bruit dans les ateliers, parce que l'on d.sait que la jeune personne que David épousait était fort riche, ne pouvait avoir la complète approbation de ceux qui connaissaient la vie intime, les antécédents de David. Nous croyons, avec tous les moralistes sérieux, que dans le mariage tel qu'il est encore, si la femme privée de dot est exposée à se voir outragée dans sa dignité et d'épouse et de mère, la dot de la femme, telle qu'elle est constituée dans notre société, tend à diminuer son influence morale dans la famille.

dèles, etc. , et des ouvrages qu'il avait exécutés en marbre et en bronze, et qu'il avait presque tous donnés pour rien, soit à des particuliers, soit à des villes... A cette date, Ton peut dire que l'œuvre de David était en partie faite, ses meilleurs ouvrages étaient produits. C'était déjà une carrière d'artiste presque accomplie. Si d'ailleurs j'ai eu l'air de blâmer David en ce qui touchait la politique, il ne faudrait pas s'y méprendre, je n'ai jamais voulu dire pour cela qu'il avait eu tort de se croire aussi propre à se mêler des affaires de son pays qu'un marchand de calicots, un droguiste, un épicier enrichi, un avoué, un avocat ou un notaire retirés ou non retirés des affaires. J'ai entendu dire par là que David, dont la vie en somme a été beaucoup plus sérieuse que celle de Pradier sous certains rapports, a manqué de force, de portée et de pénétration, en restant en politique l'instrument des faiseurs, et dans ce cas-là il avait tort de quitter son atelier, en se laissant entraîner à leur suite. . .

Pourquoi faire ? Pour mêler son art à des détails infimes auxquels le bel art du statuaire ne correspond pas toujours. En un mot, aussi faible que Pradier, mais dans un autre ordre d'idées, David est descendu des hauteurs de son art pour flatter les passions de certains hommes politiques, politiques du moment, pour se faire populaires , — comme Pradier a cherché de son côté à flatter les sens de la foule pour arriver aussi à la popularité ; et tous les deux aussi faibles l'un que l'autre par la mauvaise éducation reçue par eux dans les ateliers des artistes de leur temps. De là, ce besoin de louanges, d'applaudissements pour faire pièce à leurs rivaux, des succès souvent mensongers auxquels ils sacrifiaient tout. Ils ont gâché l'un et l'autre leur vie sérieuse et durable pour faire parler d'eux quand même, ne fût-ce qu'un jour et qu'une heure, au prix même de l'amoin-

3/l J. PRADIER.

drissement de leurs grands talents : le premier, David, en s'éloignant tous les jours davantage des grands modèles de l'antiquité pour flatter la foule, à ce qu'il croyait, par des œuvres grotesques, souvent ridicules et faites trop vites, où les artistes seuls reconnaissent encore, et à certains morceaux, la griffe du vieux lion ; le second, Pradier, en déshabillant des petites femmes indécentes qui affectent de montrer ce qui n'avait jamais été remarqué dans les plus belles statues antiques, fussent-elles des statues de Vénus, statues bien belles, bien chastes, quoique bien nues, sculptées par le pur ciseau des artistes grecs qui, en travaillant, songeaient religieusement à servir le vrai culte des anciens, le culte de la forme, de la beauté virginale.

Et tous les deux, David et Pradier, poussés par la nécessité sans doute, par les besoins de la vie si coûteuse des artistes modernes, qui veulent à n'importe quelle condition se mettre au diapason du monde et de la mode éphémère.

A ce jeu, ils oublient de laisser une trace digne et fortement humaine de leur passage sur la petite planète où nous vivons. Oh ! de combien de peines et de douleurs se paye chèrement ce beau rêve de la gloire ! !. . . rêve si noble, si beau, si pur et si grand!!.. Personne, non, personne ne sait ce qu'iront à souffrir, ceux qui ont le courage de s'atteler franchement à leur œuvre, de vivre péniblement comme ces vieux artistes républicains si fiers des sacrifices qu'ils offraient chaque jour à leur patrie et à leur art ! Que nous sommes loin de ces temps héroïques, de ces nobles caractères!... Pourquoi?... Parce que l'artiste est devenu bourgeois et spéculateur !...

Tout le monde se figure que lorsqu'un sculpteur statuaire de talent, un architecte, un grand peintre comme Géricault et Prudhon, David et Pradier se sont fait connaître par des beaux ouvrages, la foule des amateurs,

avides de posséder une de leurs œuvres, toujours remarquable par quelques côtés et parfois excellente, immortelle, assiègent leurs ateliers, se font inscrire, afin d'avoir à leur tour un morceau de celui qui a fait preuve de quelque génie. Cela n'est pas, il faut cinquante ans après sa mort à tout artiste véritable pour être jugé équitablement par ses œuvres. L'intrigue fait le succès pendant leur vie, mais les ouvrages seuls donnent la gloire après la mort, et le plus souvent au prix d'une vie bien misérable, et sous les apparences d'un bien-être mensonger. Talent oblige... vertu oblige... à ce qu'il paraît... To be or not to be. Être ou n'être pas! voilà la question pour l'artiste, il doit accepter franchement la couronne du martyr avec toutes ses épines. Nous le disons bien haut, pour que la jeune génération nous entende, c'est plus qu'une faute, c'est un crime pour tout artiste de se mettre à la suite de la mode du jour, que de sacrifier au faux goût. Qu'il quitte les arts s'il ne se sent pas assez fort pour suivre cette carrière épineuse en n'écoutant que le cri de ses convictions et de sa conscience. Nous avons promis plus haut de dire ce qu'avait fait pour Pradier ce monde léger, fastueux, élégant, à qui il a tant sacrifié. Il y a deux branches de l'art qui semblent être la ressource du peintre et du sculpteur, le portrait, le buste et les statuettes, les pendules en bronze. Eh bien ! au nom de David d'Angers, de Pradier, de Prudhon, de Ingres, de Arry Scheffer, de Géricault et de Paul Delaroche , ce dernier devenu si célèbre dans les salons à la mode, je viens interpeller ce même monde élégant, ces amateurs richissimes, ces marchands de bronze, toute cette armée qui prétend aimer les arts. Les vrais artistes avec nous vous diront que ce n'est pas l'art en lui-même qu'ils aiment et qu'ils recherchent ; — ils sont rares les vrais amateurs qui se complaisent dans les douces émotions que cet

amour-là sait inspirer à ses amis sincères ; ce que la plupart en aiment le plus souvent, c'est la vanité, quand ce n'est pas la spéculation sur les beaux-arts. Pris en général et sauf de très-rares exceptions, je les sommerais volontiers de nous dire combien ils ont payé pendant qu'ils vivaient, et quand ils en avaient besoin pour payer, non pas leur vie matérielle, car les artistes qui travaillent beaucoup dépensent très-peu pour eux, mais bien pour élever leurs enfants, soutenir leur famille et pour payer des frais d'atelier considérables, pour leurs marbres, pour leurs modèles, charpentiers, mouleurs, marchands de couleurs, etc., etc.

Combien? Voyons, additionnez, messieurs et mesdames, combien avez-vous dépensé en œuvres d'art, combien ! ? Non, sans l'État qui lui aussi s'est trompé souvent et a mal fait sa besogne2, besogne difficile à bien faire, il faut

' Je lisais hier à Barve ce travail, et je lui demandais combien de fois un amateur ou un marchand-fabricant de bronzes était venu le trouver pour lui commander un modèle, quelle somme lui avait été payée pour tous ces charmants petits groupes d'animaux si estimés, si aimés des artistes et si connus dans le monde des amaleuis, combien, en un mot, ces ouvrages lui avaient rapporté. Rien, me répondit-il tristement, à peine ai-je pu me rembouiser de mes frais!... Et l'artiste qui a fait des modèles pour le bronze sait an prix de quelles peines, de quelle amertume ces jolis petits bronzes ont été produits, que de tracas, que d'inquiétudes avec la fonte, avec la ciselure, que de déboires, que d'ennuis, que de chagrins!... Tout cela pour rien !...

* Ktant sous presse, nous sommes heureux de pouvoir par cette note renvoyer le lecteur au remarquable discours prononcé par M. le ministre d'Etal le 26 décembre dernier, à la distribution des prix de l'Ecole des Beaux-Arts. Ce sont les idées de toute notre vie sur les trois arts du dessin, architecture, peinture et sculpture, de ces trois arts inséparables et toujours synthétiquemer.t liés entre eux.

Dans la troisième édition que nous nous préparons à publier très-prochainement de nos Principes positifs appliqués à ces trois ails, aussi bien qu'à tous les arts industriels, nous demanderons au minisire la permission d'insérer son discours à la suite de l'Avant-propos de l'édition de 1851 et de celle de 1853.

SA VIE BX SES OUVRAGES. ol

le confesser, lorsqu'il s'agit de satisfaire aux exigences des protecteurs, et surtout des protectrices qui ne sont pas toujours clans l'un et l'autre sexe suffisamment éclairés sur la valeur de leurs protégés ou protégées, malgré toutes nos recherches , nos études sérieusement faites sur la question , après un mûr examen , en laissant à chaque artiste le droit de choisir ses voies et moyens, nous avouerons franchement qu'il n'y a que l'État qui puisse et doive savoir encourager l'art sérieusement compris, et que, en Angleterre, aux États-Unis où l'art n'est pas du tout protégé par l'État, il n'y a d'autres sortes de production d' œuvres d'art que celles qui courent les boutiques. Il faut voir de quelle sorte est cet art-là !

Nous demanderons aussi àla mémoire de David d'Angers à quoi lui ont servi ses nombreuses relations politiques , quelles sont les commandes sérieuses, utiles aux vrais progrès de son art, qui lui ont été faites par ses amis

Il faut bien le reconnaître, il n'y a pas possibilité de vivre sans encouragements de l'État pour l'artiste qui cherche la grande voie des Phidias, des Michel-Ange et des Raphaël. Le buste, le portrait même, s'ils sont traités d'une manière grande et large ne se payeront jamais ce qu'ils valent parles gens riches, par les femmes à la mode, par les lionnes , ni par les lions qui par leurs bourses tiennent le haut du pavé. Tel qui fera des folies chez son tapissier, qui, tous les deux ou trois ans, tendra ses murs d'étoffes nouvelles qu'il faudra quelquefois remplacer demain pour un caprice, ne regardera pas à dépenser vingt mille, cinquante mille, cent mille francs pour parer pour une saison son appartement, ses salons, son hôtel. Mais parlez-lui de payer deux mille francs pour avoir un excellent buste, un bon portrait de sa femme ou de sa fille, signés Pradier ou Ary Scheffer. il jettera les hauts cris; ce

08 l. PRADIER.

sera bien une autre affaire, il jettera feu et flammes, il sera scandalisé si un ami trop audacieux ose lui conseiller de mettre chaque année quelques milliers de francs de côté pour acheter un bon tableau, un charmant groupe en marbre, une jolie statue. Et pourtant, si les étourdis avaient fait ainsi du temps où Pradier vivait, ils auraient aujourd'hui un morceau de marbre dont ils seraient fiers, et qu'ils seraient heureux de montrer à leurs amis, et après eux ils pourraient le laisser à leur famille ou s'immortaliser en le léguant au Musée de leur ville natale. Si les gens riches savaient combien de familles italiennes et des plus illustres ont vécu depuis des siècles sur les œuvres d'art commandées ou achetées par leurs ancêtres1 ! C'est leur amour pour les beaux-arts qui a fait le nom des Médicis, qui sans cet amour qui les rendit immortels seraient morts inconnus, comme tant de riches marchands qui de nos jours s'étalent dans leurs somptueux équipages dans la grande allée des Champs-Elysées.

1 Les voyageurs qui ont visité l'Italie en hommes qui étudient les mœurs et coutumes des peuples qu'ils visitent, vous diront que la pièce de monnaie, la buona mano, qui est réclamée par plus d'un custode (gardien), un grand laquais vêtu d'une vieille livrée galonnée, va servir à faire le dîner de la famille de ses nobles maîtres titrés et ruinés. Ils vous diront que ces braves serviteurs, nouveaux maîtres Jacques, une fois l'heure de la visite faite par l'étranger à la galerie et payée p:ir lui, vont remettre l'argent ii leurs maîtres et quitter bien vite l'iiabii de gala, leur livrée. Ils mettent «ne vieille veste et le tablier du cuisinier et avec l'argent du touriste visiteur ils vont au marché voisin acheter les provisions de quoi nourrir eux et la famille des nobles Italiens chez qui le plus souvent ils sont nés. Le beau côté de ceci, c'est que les familles réduites à la misère supportent toutes ces privations, plutôt que de détacher une seule des toiles signées du nom de Salvator Rosa, de Canaletto ou du Tintoret, etc., qui leur furent léguées par leurs aïeux.

Malgré leur abaissement politique, les Italiens ont su conserver l'amour de l'art, comme le prouve ce que nous venons de raconter. Il n'y a jamais à désespérer d'un peuple qui reste passionné pour les beaux-arts.

Il reste convenu en ce temps-ci, dans le monde élégant, que Ton aimerait assez avoir de beaux ouvrages d'art dans son salon à côté de ses chinoiseries, atin de s'en entendre louer par ses amis visiteurs, mais cela ne doit rien coûter. Payer un chef-d'œuvre le prix de revient à l'artiste, c'est encore trop cher ; une œuvre d'art, un tableau, une statue un bas-relief, un buste, ça ne fait pas mal chez soi, mais pour que ça fasse tout à fait bien , il faudrait , je le répète, que cela ne coûtât que peu de chose, presque rien, et surtout que ce soit beaucoup loué par les amis visiteurs.

Si l'on croit que nous exagérons, que l'on observe autour de soi. Nous citerons la conduite d'un fabricant de piano devenu célèbre comme amateur d'art, M. *****, le millionnaire; il se fâcha un jour avec Pradier, parce qu'il lui avait fait payer le prix déboursé du marbre et des praticiens de son buste. Et, il était tout près d'appeler Pradier un voleur, parce que celui-ci lui demandait dix mille francs pour exécuter en marbre la statue de sa femme de grandeur naturelle ! !

Pauvres artistes, pauvre, pauvre Pradier !!!

11 serait, je crois, assez difficile de compter les bustes qui lui ont été payés ainsi qu'à David d'Angers ou à tout autre sculpteur statuaire devenu célèbre?... J'ai entendu souvent parler de la vénalité de Pradier. Voici un trait qui répondra. Pradier avait fait le buste de M. de Salvandy, lorsqu'il était ministre de l'instruction publique, comme il avait fait celui de M. Defrêne en 1828, lorsqu'il était secrétaire général de la Seine, comme il avait fait ensuite celui de M. Cave en 1840, lorsqu'il était directeur des Beaux-Arts. M. de Salvandy, fort content de son buste, envoya quatre billets de mille francs à Pradier avec une lettre fort aimable. Pradier rompit le cachet, garda mille

llO ». IT.ADIER.

francs pour ses frais et renvoya trois mille francs à M. de Salvandy en le remerciant.

Il avait fait ses plus beaux ouvrages, lorsqu'il fut obligé de vendre, en 1835, sa petite propriété, son cottage de Ville-d'Avray. sa seule joie, son lieu de délices, son Bel- Respiro, son repos. Est-ce que par hasard l'artiste aurait le droit d'aller respirer l'air des champs dans sa maisonnette, sa villa à lui, ne fut-elle pas plus grande que la main ?... Allons donc!.. Ceux qui, parmi les artistes qui ont beaucoup d'ordre et qui se conduisent avec sagesse, en travaillant beaucoup, mais beaucoup, et le plus souvent à des choses qui s'adressent au commerce, peuvent seulement avoir leur atelier à eux, sont considérés par les autres artistes, leurs camarades, comme des heureux du siècle. Et le plus souvent le pauvre diable si envié des autres, qui passe pour être un bon propriétaire, paye presque toujours un loyer fort cher, par l'intérêt des hypothèques placées sur son atelier. Nul ne sait dans le monde les douleurs de l'atelier!.... La vie de Pradier, comme celle de David d'Angers, sont là pour nous l'apprendre, et, comparativement, à force d'intrigues obligées, ils étaient considérés avec une certaine raison d'être comme des bienheureux, par les autres artistes qui enviaient leur sort... Combien de fois pourtant se sont-ils levés le matin, brisés, courbaturés des fatigues de la veille, obligés de reprendre la masse et l'ébauchoir, les bras tellement engourdis, que les premiers coups étaient mal assurés. Puis, la force de volonté, l'amour de leur œuvre réchauffant leur sang appauvri, venait ranimer leurs forces défaillantes, ils frappaient encore, ils frappaient plus fort, jusqu'à l'heure fatale où ils tombèrent d'épuisement. C'est ainsi que tous ils meurent , et sans laisser des traces d'une maladie apparente, David, Rude, Pradier, tous, tous!...

SA VIE ET SUS QUVfiAGES, &1

Pradier serait mort dans la pauvreté s'il était mort quelques années plutôt. Les seuls travaux qui lui aient rapporté quelques bénéfices sont les trois ou quatre morceaux importants qu'il a exécutés dans les monuments publics, notamment les douze Victoires du tombeau de Napoléon, aux Invalides, qu'il tâcha d'exécuter avec le plus d'économie possible. Des statues, des marbres exécutés avec le soin de son Niobé, de sa Psyché, de son Cyparis, de son groupe de Vénus et del'Amour,desaSapho, etc., ne rapportent rien de plus que les frais lorsqu'ils sont payés dix mille francs à l'artiste. Quant à ses statuettes, elles ne lui ont jamais rien rapporté, je le répète, que de quoi payer son mouleur.

Sur la fin de sa vie, Pradier recevait des élèves avec une trop grande facilité, et sans trop regarder à leurs dispositions; souvent, par bon cœur, lorsqu'il voyait un pauvre jeune homme sans appui à l'Ecole des Beaux-Arts, c'est ainsi que Simart devint élève de Pradier, après avoir été, avant sa mort, le Benjamin de M. Dupaty ; d'autres fois sur la recommandation d'un ami. Il s'en trouve parmi ceux qui spéculent sur le titre d'élève de Pradier, dont il a été très-peu le maître. D'autres qui veulent faire croire à son amitié bien vive pour eux qui n'avaient que son mépris, dont il ne cachait pas toujours toute l'amertume. Tel, aujourd'hui qui bat monnaie sur ses os et sa célébrité était traité par lui tout haut d'imbécile ou d'intrigant.

Arrivons enfin au tombeau de Pradier qui a été le sujet principal de cette étude. Il y a, je le confesse, une trèsgrande difficulté pour nous à l'aborder franchement, cette triste histoire du tombeau de Pradier, nous en aurons le courage ; soutenu par notre conscience, nous ne faillirons pas à notre devoir.

Le 6 juin 1852, j'appris en lisant la Presse que Pradier

/|2 I. IT.ADJIiR.

était mort subitement à Bougival, dans une promenade qu'il faisait avec sa petite-fille Thérèse et quelques amis. Frappé comme par la foudre à cette nouvelle, si triste et si inattendue pour moi, qui l'avais vu la veille si bien portant en apparence, ne pouvant même y croire, je m'habillai précipitamment, et j'accourus le soir môme au quai Voltaire où demeurait Pradier. Là, j'appris que la fatale nouvelle n'était que trop vraie ; cette mort si imprévue me jeta dans une douleur profonde; depuis la perte de ma mère, je n'avais rien éprouvé de semblable ; les souvenirs de ma jeunesse, ces cinq années passées auprès de lui, dans une intimité de tous les jours, de tous les instants, se réveillèrent en moi. Bien que par ses habitudes de vivre, nous ne nous vissions que rarement, depuis mon retour de Rome, c'était comme une seconde mère que je perdais. J'oubliai en ce moment terrible que les artistes qui vieillissent sont comme les vieilles coquettes, qu'ils deviennent comme elles, qu'ils sont injustes pour ce qui est jeune, pour ce qui est vigoureux. Le souvenir de ces cinq années partagées avec lui, dans ses plus belles années, les plus dignes, les plus courageuses de la vie de Pradier, a conjuré l'œuvre des méchants; s'ils ont nui à mon bonheur et à mon avancement dans ma carrière, leurs petits calculs n'ont pu empêcher ma reconnaissance, non plus que sa vieille amitié pour l'élève unique de ses beaux jours de lutte, de ses plus belles années. Il nous reste à accomplir ce dernier devoir dont nous parlions tout à l'heure, et nous l'accomplirons, en racontant aussi brièvement que possible ce qui s'est passé, pour l'exécution de son tombeau.

Le plus ancien des élèves de Pradier fut chargé de prononcer un discours sur sa tombe, au nom de ses élèves anciens et nouveaux. 11 le fit convenablement et consciencieusement comme il devait le faire ; ses larmes, comme

SA ME ET SES OUVJRAGES. l[o

celles des autres élèves réunis autour du cercueil du maître bien-aimé, étaient sincères. Plusieurs d'entre eux, et au cimetière même, lui demandèrent de s'occuper ensemble d'un hommage à rendre à leur maître. 11 fut convenu que l'on se réunirait chez celui qui avait prononcé le discours, afin de s'entendre pour lui ériger un tombeau exécuté par ses élèves entre eux.

Huit jours n'étaient pas écoulés, que déjà plusieurs réunions avaient eu lieu , réunions sérieuses composées des vrais élèves de Pradier. Un seul manquait toujours à l'appel, c'était le dernier venu, celui qui, par de savantes manœuvres, avait su s'immiscer dans ses affaires particulières, malgré l'antipathie de Pradier très -prononcée contre lui.

11 ne nous convient pas d'entrer dans des détails qui répugnent à nos habitudes ; qu'il nous suffise de dire, que cette personne nous a écrit plusieurs fois, pour s'excuser de manquer à la réunion des élèves, et pour nous dire qu'elle s'associait de tout son cœur à notre œuvre qui était un juste hommage rendu par nous à la mémoire sacrée de notre maître.

Il y avait donc unanimité parmi les élèves anciens et nouveaux. Unanimes dans nos sentiments, nous allâmes en avant. Il fut décidé par un vote à l'unanimité encore des présents qui étaient Simart, Bovy, Godde, Etex, Guillaume, Vilain, Calmels, Piobinet, Ferat, Moreau,etc, quepourrendre plus digne ce témoignage de notre reconnaissance visà-vis de celui qui en était l'objet, il n'y avait qu'une manière de le faire, c'était de mettre sa dernière œuvre comme sujet principal sur son tombeau,

Justement, son dernier ouvrage exposé en 1852, sa Sapho, se disposait on ne peut mieux pour couronner le monument, dont les proportions, selon nous, devaient rester

lik J. PâADIËR.

modestes. La Sapho devait être exécutée en bronze et être dorée ; et, en outre, sur le piédestal, devaient être sculptées en bas-relief, par chacun des élèves de Pradier, ses œuvres capitales, statues et groupes. Tel fut le programme arrêté à l'unanimité. C'était donc tout simplement une œuvre à exécuter de bon accord, entre tous les élèves, et dans ces conditions-là c'était chose facile; car il n'y avait pas, il ne pouvait pas avoir de différence entre les élèves. Chacun y apportait sa part de sentiment et de reconnaissance, et à ce titre-là, il y avait, il devait y avoir égalité complète. Une commission fut choisie parmi les anciens et les nouveaux élèves pour aller chez le directeur des Beaux-Arts, qui promit le marbre pour exécuter le tombeau.

A son lit de mort, l'un dos élèves de Pradier récemment revenu de Rome, M. Goclde m'écrivit la lettre que voici :

Paris, le 30 juin 1852.

« Monsieur,

Retenu depuis samedi au lit par une indisposition des plus graves, il me sera tout à fait impossible de me rendre à votre réunion. J'ai su, du reste, par le camarade Robinet qui est venu me voir hier que la négociation paraissait devoir réussir parfaitement ; je vous engage à profiter de la bonne volonté de l'autorité et à continuer de pousser la chose avec vigueur. « Tout à vous ,

« Godde. »

Trois jours après avoir écrit cette lettre, le pauvre Godde était mort !...

Mercier, l'un des anciens élèves de Pradier, absent de Paris, m'écrivait qu'il était tout prêt à exécuter sa part de l'œuvre, et M. Bovy également. Vilain, occupé d'un tra-

vail important à Rouen, prenait le chemin de fer et arrivait au milieu de nous. Simart était au nombre des trois élèves reçus par le directeur des Beaux-Arts avec Robinet. Guillaume n'avait pas manqué à une seule réunion, non plus que Calmels, Simart, Robinet, etc. Ceux qui étaient encore à Rome avaient écrit qu'ils se joignaient à nous1. Salvator, le mouleur de Pradier depuis plus de quinze ans, proposait de mouler gratuitement le marbre de la Sapho et d'en fournir un plâtre pour la fonte, ainsi que de mouler pour rien tout ce qui aurait rapport au tombeau de son patron. L'œuvre allait donc s'accomplir, simplement, au nom de tous et par tous. Il n'y avait pas là une personnalité primant l'autre, et cela ne faisait pas l'affaire de celui qui, plus tard, a tout pris de Pradier, son atelier, sa clientèle, son nom même, puisqu'il a osé signer le sien à côté de celui du maître. Celui-là qui descend à de telles subtilités pourra bien devenir riche, et à force de travail peutêtre , s'il travaille beaucoup , deviendra-t-il un ouvrier habile ! Mais être un grand artiste, jamais... !

Aussi ce fut une grande tristesse parmi les élèves, le jour où réunis pour recevoir communication des encouragements de l'administration à notre œuvre pieuse, et recevoir la bonne nouvelle du marbre accordé pour l'exécution de l'œuvre commencée, du tombeau de Pradier, on apporta à cette réunion la lettre 2, lettre fatale, qui, au nom de la famille, nous intimait l'ordre formel de tout suspendre jusqu'à nouvel avis. Le mojment n'étant pas jugé opportun par la famille, disait-on, pour s'occuper

1 M. Garnaud l'architecte, l'ami de Pradier, avail assisté à presque toutes nos séances.

- Nous avons conservé celte lettre et celles relatives au tombeau, ainsi que les procès-verbaux des séances tenues par les élèves, et nous sommes prêt à les montrer à qui de droit.

Ii6 J. PRADIER.

du tombeau de Pradier!... Ceci était déjà assez fort, n'est-ce pas? Car, qui donc aurait le pouvoir d'empêcher de manifester un témoignage éclatant de reconnaissance par des élèves pour leur maître? Qui donc?... Cela ne s'est jamais vu, et cela ne se peut pas ? Mais il y a eu quelque chose de plus grave, de plus fort et de plus extraordinaire encore, tant il paraîtrait que cet homme est convaincu de son impuissance et de sa faiblesse, tant il a en haine, et tant il a peur de la vérité, et de tout ce qui veut tenter de s'élever et de s'exprimer noblement.

Au Salon de 1853, sous le n° 1331, j'ai envoyé, me rappelant et mon devoir et mon titre incontestable du plus ancien élève de Pradier, un petit modèle en plâtre de son tombeau1, exécuté par moi, sur le programme arrêté par les élèves réunis en juin 1852. 11 était d'usage alors d'admettre trois ouvrages de chaque artiste exposant, ce petit modèle comptait pour l'un des trois ouvrages que j'avais envoyé à l'exposition. J'étais décoré depuis le tombeau de Géricault, depuis 1841, et placé dans la catégorie des admis à l'exposition sans examen du jury. J'entre le livret à la main, je vois page 226, n° 1331, projet de tombeau de Pradier, esquisse. Je cherche dans les salles de l'exposition, pas de modèle de tombeau de Pradier. Je viens m'informer auprès de l'administration pourquoi mon modèle n'était pas exposé. Il m'est répondu que ce même homme, toujours lui, si fort dans la chicane, a eu, je ne saurais comment qualifier sa conduite, l'audace de demander, au nom de la famille Pradier, d'enlever mon modèle de l'exposition. Jamais, comme vous le voyez, on n'a plus abusé d'une telle position? Il est difficile, me direzvous, de bien comprendre comment une administration

1 Voir l'eau-forle ci-annexée.

SA VIE ET SES OUVRAGES. I\l

a pu céder à de telles raisons, pour ne point laisser le modèle du tombeau de Pradier, dans la salle d'exposition où il était placé... A cela je ne saurais que répondre. Le fait est là, il est positif, il existe tel qu'ici il est rapporté. Est-il possible, telle patience, telle modestie qu'on y apporte, de se taire devant une pareille conduite? La preuve de ce que je dis est au livret, année 1853, première édition, page 2*26. Ce modèle exposé au Salon de cette année-là a été retiré par les ordres d'un individu qui n'y avait aucun droit, de celui qui se disait l'agent de la famille Pradier. Et c'était lui, toujours lui, le sculpteur amateur, dont le nom serait complètement resté dans l'oubli sans la mort de Pradier.

C'est à n'y pas croire!... Il serait beau, vraiment, de voir que les arrière-petits-neveux de ceux qui se prétendent les parents de Corneille ou d'Homère, les exécuteurs testamentaires de Dante ou de Molière vinssent s'opposer à une manifestation quelconque de la part d'un artiste inspiré par eux et créant un chef-d'œuvre, je suppose, chef-d'œuvre enfanté par son admiration pour l'un de ces grands hommes, et l'on empêcherait ce chef-d'œuvre de voir le jour, parce que de le montrer au public cela dérangerait de petites intrigues, de petites combinaisons!... Non, c'est impossible!.. Et voilà pourtant ce qui est arrivé à Paris en 1853.

Maintenant, avec tous ceux qui passent devant le tombeau de Pradier, nous avons le droit de vous demander, à vous, qui nous avez empêché de remplir notre tâche, de vous demander compte de ce qui est placé là-haut sur le pauvre corps de notre maître Pradier, au cimetière du Père-Lachaise, là où il repose dans le sein de l'éternité !... Qu'avez-vous fait, Monsieur, de cette bonne volonté, de cet élan des élèves en 1852, si pleins de reconnaissance pour la mémoire de leur maître adoré? Les uns vous ont refusé

de prendre part à votre action, d'autres, plus timides ou plus engagés peut-être par leur position personnelle, ont apporté, en gémissant de vos intrigues, leur part de dévouement, quelque minime qu'elle paraisse?... Qu'en avez-vous fait, Monsieur? Qu'en avez-vous fait depuis plus de six ans '?...

Antoine Étex.

1 Celte dernière page pourra paraître un peu dure à l'oreille du lecteur bienveillant, 'qui, tranquillement assis au coin de sen feu et tisonnant, les pieds posés sur les clienets, lira cette élude. Nous le prévenons, que loin d'être violent nous sommes plein de mansuétude et de douceur vis-à-vis les choses que nous savons el qui nous soulèvent le cœur

Page 1