SON TOMBEAU
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Paris, le 2 novembre I8S8.
Les morts gouvernent tes vivants , a dit Auguste Comte avec tous ceux qui ont étudié la marche ascendante de l'humanité. Pensée féconde en ses résultats, pour qui sait la comprendre avec toutes ces conséquences, et qui, une fois acceptée , religieusement acceptée avec la connaissance très-positive des effets et des causes, doit améliorer le sort des hommes, et renouveler la face du monde, avec l'ordre et le progrès...
Les artistes, comme les autres hommes , auront beau s'en défendre, ils sont les fils de la tradition. Il faut clone qu'ils en prennent leur parti, et qu'ils acceptent franchement cette admirable formule de « vivre pour autrui » , comme source du bonheur ici-bas. Loi fatale des sociétés humaines qui nous apprend à nous connaître, en nous montrant que nous ne vivons, que nous ne pouvons vivre que les uns par les autres et pour les autres ! Telle est notre destinée immuable. Cette vérité historique et philosophique, une fois bien comprise, ne peut plus être sérieusement contestée par personne ; cette vérité, si simple en apparence, comme tout ce qui est vraiment grand, est l'œuvre gigantesque du genre humain tout entier, qui se manifeste à
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toute heure de la vie des hommes. Œuvre sublime , immense , si on la considère ce qu'elle est réellement, la preuve évidente des connaissances humaines accumulées et léguées aux hommes par les hommes de siècle en siècle.
De ce progrès continu, de cette généralité des connaissances positives, toujours de plus en plus répandues sur la surface du globe, devra naître un jour la vraie liberté.
Déjà nous touchons à l'époque, où la vie au grand jour sera la conséquence de la vie nouvelle des sociétés modernes. En politique, il n'y a plus de secrets d'État, il ne peut plus y en avoir, avec la presse, la vapeur et l'électricité. Les peuples sont les maîtres chez eux, ils se gouvernent à leur guise, comme ils l'entendent, suivant leur éducation, suivant leurs habitudes et suivant leurs goûts. Dans ce mouvement général, la vie exclusivement individuelle tend à disparaître, et devient tous les jours moins possible, et la vie mystérieuse et cloîtrée n'existe plus depuis que, bon gré mal gré, la confession de tous ceux qui comptent est devenue publique,
Donc, la solidarité mieux appréciée commande au xixc siècle aussi bien dans la vie privée que dans la vie publique ; il faut lui obéir, sous peine de dégradation intime, sous peine de mourir de honte et d'ennui dans son étui d'égoïsme mort-né.
C'est au nom de cette solidarité, de cette fraternité toutepuissante, que nous venons raconter à la portion du public qui s'intéresse aux beaux-arts quelques détails sur la vie et les ouvrages de l'un de nos maîtres, du sculpteur Pradier, du faiseur de statuettes, du statuaire charmant , du si habile ouvrier, qui a été pendant vingt ans l'un des artistes les plus goûtés du monde élégant de Paris. C'est au nom de l'implacable justice, qui dit : A chacun selon ses œurres, que nous aurons le courage de dire la vérité sur
cet artiste d'un talent incontestable ; et que l'on y prenne bien garde, tout ce qui se rattache à la vie d'un artiste célèbre, sa réputation même, ses succès expliquent les mœurs, les vertus et les vices de son temps. Mon but en racontant des faits sera d'aider à juger la vie des artistes modernes, non pas telle qu'elle paraît être, mais bien telle qu'elle est.
James Pradier est né à Genève, de parents d'origine française, le 23 mai 1790. Sa mère comme la plupart des femmes nées et élevées en Suisse était protestante et fanatique des œuvres et des idées de Jean- Jacques Rousseau ; elle donna à son fils les noms de Jean-Jacques, de cet écrivain illustre, de ce philosophe profond, qui, malgré tous ses talents et l'étendue de son esprit, ignorait les notions élémentaires de ses premiers devoirs dans l'humanité, au point d'abandonner dès le moment de leur naissance ses propres enfants à l'hospice des enfants trouvés ! ! !
Les premières impressions de notre enfance ne s'effacent jamais, elles ne nous abandonnent pas, elles nous suivent pendant tout le cours de notre vie, et si, l'homme, si l'artiste dont nous nous occupons, a excité plus d'une fois, et fort justement peut-être, la critique sur sa vie privée, ne devons-nous pas rechercher dans cette étude la cause de cette conduite parfois si blâmable et si légère? Sans entrer dans certains détails en soulevant le voile transparent qui couvrait les faiblesses de Pradier, ne devons-nous pas faire sagement, au lieu de nous en prendre à lui seul, d'en accuser plutôt son éducation première. Beaucoup d'artistes oublient trop souvent qu'ils sont hommes et citoyens avant d'être des artistes.
Son frère aîné, Simon Pradier, était graveur ; après avoir été au Brésil gagner une petite fortune, il habitait Paris.
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11 n'était pas sans talent; sous la direction de M. Ingres, il grava plusieurs de ses tableaux ; sa planche la plus importante et la plus estimée est celle faite d'après le tableau de M. Ingres, qui représente Virgile lisant son poëme à Auguste : Tu Marcellus eris. C'est Simon Pradier qui fit venir son jeune frère James à Paris. Enfant gâté de sa mère, il perdait son temps à Genève, et tout en gaminant au bord du lac bleu du Léman avec les enfants de son âge, il apprenait tant bien que mal à graver des boîtes de montres. En l'appelant auprès de lui Simon Pradier comptait en faire un graveur en médailles, mais le petit James ayant été admis dans l'atelier du statuaire lyonnais Lemot, l'auteur du fronton de la colonnade du Louvre, et de la statue de Henri IV qui est placée sur le Pont- Neuf, ne voulut plus suivre la gravure. Il le voulait d'autant moins, que fort heureusement pour lui, il se trouvait chez M. Lemot, en compagnie d'un amateur fort distingué et riche, M. Auguste, qui eut le prix de Rome au concours de
1810. Ce M. Auguste aimait sérieusement, en homme d'un grand goût, la statuaire antique. Ce fut au même concours de 1810 que David d'Angers obtint le second prix, et j'ai su depuis, par David et par Pradier lui-même, l'heureuse influence qu'avait exercée sur eux M. Auguste, dans les concours de l'Ecole, et ensuite à Rome, comme nous le verrons plus tard. David avait obtenu le grand prix en
1811. James Pradier ne put vaincre la résistance obstinée de son frère aîné Simon, qui lui servait de père, et qui tenait à le faire graveur en médailles, qu'en obtenant à son tour le grand prix de sculpture en 1813.
Pensionnaire de l'Académie de France à Rome, en même temps que son émule David d'Angers, ils eurent la chance de se trouver en Italie, au moment où un mouvement très-prononcé se préparait en faveur de la statuaire
athénienne. Louis-David, le peintre des Horaces et des
Sabines, avait déjà attaché le grelot, mais il s'arrêtait à l'art romain. C'est à M. Auguste, le grand prix de Rome de 181 0 que nous venons de citer, c'est à M. Ingres et à son ami Bartolini, le statuaire florentin, qui, lui aussi se vantait d'être plus Français qu'Italien, rappelant continuellement avec une complaisance marquée qu'il avait été lui aussi lauréat de l'Institut de France, à Paris ; c'est à M. Giraud, grand prix aussi en sculpture, qui eut à Paris des premiers une collection des plâtres mouléssur les marbres du Parthénon , volés en Grèce et apportés à Londres par lord Elgin ; c'est encore à la présence de Géricaultà Rome, de ce génie puissant, vigoureux, qui devait être hélas! trop tôt enlevé aux beaux-arts, consumé par la flamme de son propre génie que nos deux futurs jeunes académiciens, Jean -Pierre David et James Pradier, durent leur premier amour pour l'art grec si parfait, si pur, si divin. Ce ne pouvait être ni l'enseignement de 1" école du chic et de la manière, non plus que les ouvrages des Cartelier, des Moitte et des Lemot, qui auraient pu les initier aux beautés de la nature et aux délicatesses de la statuaire grecque. Les premiers, leurs camarades d'école, hommes d'un goût plus sûr que les autres artistes de ce temps, leur montraient la route lumineuse et certaine à suivre, en leur faisant accepter, comme des guides infaillibles, les morceaux si parfaits, si pleins de naïveté, de grandeur et de simplicité qui se trouvent au Vatican et dans la villa Albani. Le dernier, Géricault, les réchauffait, leur communiquait sa fièvre, en les poussant plus ardemment vers les beautés de la nature largement vue avec le grand goût, la belle façon des anciens, de ces Grecs si fameux, de ces premiers maîtres de l'art. L'école des Boucher, des Vanloo, du faux goût et du creux, fut donc culbutée en même temps
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que l'école du ponds académique. En sculpture, les modeleurs au torchon, comme les râtisseurs de plis raides à Fébauchoir, et les faiseurs de mains en fourchette, crièrent dans leur impuissance : merci ! Tout cela était mort, et bien mort.
James Pradier était d'un naturel doux et porté à la mélancolie, lorsque le côté loquace et tant soit peu genevois ne venaitpas lui mettre la puce à l'oreille, prendre le dessus et solliciter ses faiblesses vaniteuses. Jeune, on le voyait à Rome avec des pantalons giroflée rouge, avec des bandes d'or sur les coutures ; dans sa virilité la plus mûre, qui ne l'a vu se promener dans Paris, un pantalon gris collant, un chapeau sombrero à larges bords, et un justaucorps de velours grenat ? Telles étaient ses faiblesses et bien d'autres encore; et qui donc n'a pas les siennes?... Son camarade David agissait tout autrement, il faisait ses coups à la sourdine. Autant le premier tenait à paraître, autant le dernier affectait de se tenir caché, ne négligeant rien néanmoins de tout ce qui pouvait aider à son avancement, à sa réputation et à sa fortune, se rapprochant le plus possible quoique avec sa timidité naturelle des hommes influents, et, comme Pradier, dessinant beaucoup plus souvent que ses autres camarades, les sculpteurs de la villa Médicis.
James Pradier, très-ingénieux, très-adroit comme le savent ceux qui l'ont connu, faisait à Rome, lorsqu'il était pensionnaire, dos petits dessins à la mine de plomb; les uns étaient des fragments de statues, des parties de basrelief, des morceaux de marbre délicieux et délicieusement exécutés par lui. D'autres fois, c'étaient des perspectives prises dans les jardins de l'académie de France à Rome, rehaussées d'une petite teinte à la gouache ou à l'aquarelle. Ses petits dessins faits d'après les antiques étaient rendus
avec un soin et une patience extraordinaires. C'est dans ces études-là, . faites avec tant d'amour, que James Pradier apprit à faire tout ce qu'il nous a montré de mieux plus tard dans ses œuvres. Dans une de ses promenades à la villa Albani, un jour, il dessina un bas-relief qui représente un guerrier s' arrachant de la main droite un javelot, qui l'a atteint à l'épaule gauche. Pradier, encouragé par l'exemple de M. Ingres, peu scrupuleux au surplus comme on sait, en ce qui touche la composition, transporta les lignes du bas-relief grec nue j'ai dessin»' moi-même dans la galerie du cardinal Albani en 4831 , et en fit sa statue de Niobé, l'un de ses chefs-d'œuvre d'exécution en marbre. — Nous savons par les œuvres des maîtres en sculpture, peinture et architecture, que ces larcins sont de mise fort souvent chez les artistes anciens comme chez les artistes modernes. Pourtant, nous ne saurions trop recommander à ceux qui veulent faire des œuvres sérieuses et durables de fouiller en eux-mêmes, plutôt que de piller ailleurs, afin de produire une chose neuve, fruit de leurs propres impressions et de leur sentiment intime. Quel plaisir, croyez-vous, trouvent ceux qui savent et aiment ce qui est beau dans l'art, à regarder vos redites, faites sans âme, sans esprit, et sans goût ? Je le demande à quoi nous sert donc ces rabâchages insolents et niais tout à la fois. Cessez, si l'inspiration vous manque, de produire et de nous servir des ouvrages inutiles, nuisibles même, qui énervent les esprits en abaissant le niveau du goût. Faites-vous maçons , messieurs, cordonniers, laboureurs, des hommes utiles en un mot, mais de grâce, laissez-là vos tirelignes, vos ciseaux et vos pinceaux, si vous n'avez rien autre chose à dire que ce qui a été déjà dit et repété des milliers , des millions de fois, et beaucoup mieux que vous ne sauriez le faire.
Tout concourait à faire de David et de Pradier les deux premiers sculpteurs français, dans une période de vingt années. Pour se convaincre de leur supériorité relative, il suffit de comparer leurs ouvrages à ceux de leurs émules contemporains. Ici, nous demanderons au lecteur la permission de faire en passant une petite observation sur David d'Angers, le camarade célèbre de Pradier. Ces deux artistes se tenaient de si près par leur âge, par leur éducation première, et aussi, par les mêmes enseignements qu'ils reçurent dans leur art aux mêmes écoles, qu'il a fallu toute la différence de leur individualité, pour montrer dans leurs œuvres une différence aussi marquée. Les moyens d'exécution restant les mêmes, la même direction, le même goût pour la statuaire grecque, chacun d'eux, parallèlement, imitait l'exécution des marbres antiques, et chacun d'eux, plus il avançait dans la vie, frappait du sceau de son propre génie chacune de ses œuvres nouvelles. David d'Angers est plus gaulois, plus sérieux et plus passionné que Pradier, dans l'étude anatomique de la forme du corps humain. Il attaque avec plus de vigueur , plus d'accent, avec une rage plus concentrée, chaque plan de ses modèles. Son ambition est plus haute que celle de Pradier, et dans l'excès de ses préoccupations haletantes, souvent il arrive à l'exagération. Les ouvrages de David resteront une étude intéressante à faire par le mérite incontestable qu'il montre dans ses beaux bustes, dans ses médaillons, dont quelques-uns auraient atteint la perfection s'ils étaient faits avec plus de naïveté. Dans ses statues, dans ses basreliefs, dans ses groupes, même les moins réussis, ce sont les mêmes préoccupations ambitieuses, les mêmes qualités, et aussi les mêmes défauts. 11 n'y a pas, dans le moindre morceau de sa main, le plus petit coin qui laisse dans l'indifférence ceux qui sentant bien s'identifient avec son
œuvre. Mais il faut bien le dire, il a trop souvent sacrifié aux faux dieux. 11 a voulu frapper fort pour étonner la .foule, et à ce travail brutal, emphatique et souvent mélodramatique, il a perdu le fil de la tradition du simple et du beau, se jetant à tort et à travers dans les champs de bataille de la Révolution, du côté des violents et des impuissants, au lieu de rester calme dans la voie des penseurs naïfs et profonds, qui, sans faire de bruit, posent les jalons qui servent à frayer la route du progrès. Et à ce travail échevelé, fiévreux, strident, David a oublié que la grâce, le charme dans les œuvres du statuaire, du peintre et de rarchitecte, devait revêtir de sa robe virginale et pure toutes les œuvres de l'art, même celles qui représentent la force ou la terreur.
Pour l'avoir oublié, il a laissé à côté d'excellents ouvrages, des œuvres grotesques, des caricatures fondues en bronze ou exécutées en marbre ou en pierre par ses praticiens; œuvres malheureuses quelquefois, qui, malgré tout son génie, terniront sa renommée.
David, Pradier, cela nous rappelle qu'il ne faudrait pas oublier non plus que jamais un artiste intelligent n'est au xixc siècle, pas plus qu'à toute autre époque, l'élève d'un seul maître; l'on travaille chez David, et l'on regarde les œuvres de Pradier, ou de tout autre artiste quia quelques qualités supérieures; ou bien, on travaille avec Pradier et l'on est fort impressionné par les œuvres de David. Puis, la facilité des voyages, les expositions fréquentes, toutes ces connaissances, toutes ces lumières si faciles à obtenir sans grands frais aujourd'hui que l'art se vulgarise sans s'élever; tout cela réuni n'existait pas encore à Rome, non plus qu'à Paris en 1813. Deux noms, Canova et Thorwaldsen, se partageaient l'admiration de l'Europe, et accaparaient les commandes importantes,
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lorsque David et Pradier arrivèrent à Rome. Le premier, Canova, était un travailleur de marbre é mérite et coquet, le plus charmant sculpteur comme le plus faux, qui avait le don magique, au nom de sa célébrité, de faire poser de vraies princesses toutes nues au beau milieu de son atelier. L'on raconte qu'un jour dans un salon, à Rome, une dame, amie de l'une de ces princesses , lui demandait à voix basse, comment elle avait pu se décider à poser ainsi toute nue? Oh! ma chère, répondit tout haut la princesse, Canova avait bien chauffé son atelier, il ne faisait pas froid !
Le sculpteur lombardo-vénitien, de Passagno, après avoir été comblé d'honneurs pendant toute sa vie, était après sa mort enterré clans le splendide mausolée, que le marquis Canova avait composé pour le Titien. L'autre, le sculpteur Thorwaldsen avait des funérailles royales dans sa ville natale de Copenhague. Une statue de Jason le fit connaître; il devint célèbre par la commande, que lui fit le gouvernement de Napoléon Ier, des bas-reliefs du triomphe d'Alexandre, imitation de ceux de la belle frise du Parthénon. Ces bas-reliefs, comme les statues colossales du Christ et des douze Apôtres, qui ornent la façade de l'église de Notre-Dame à Copenhague, ne manquent pas de mérite. Si dans les œuvres de Canova, comme dans celles de Thorwaldsen , le dessin manque en général de vie et de vérité, si les plans, le modelé ne sont pas irréprochables et d'une exactitude rigoureuse, on ne peut méconnaître le charme du travail répandu dans les œuvres de Canova, non plus que la sagesse, une certaine ordonnance, une grandeur calme, des qualités décoratives dans l'œuvre du sculpteur danois, Thorwaldsen. Tous les deux, dans un genre différent, travaillèrent pour des succès d'argent, au lieu de s'isoler dans leur art. Cette route est mauvaise, c'est un exemple dangereux à suivre, que nous ne saurions
approuvé!*. Gela donne du prestige pendant la vie, je le veux bien, mais que reste-t-il après la mort? L'œuvre, l'œuvre seule, l'œuvre telle qu'elle a été conçue et exécutée par l'artiste.
Des siècles sont passés, des montagnes de marbre ont été taillées par des mains fort habiles sans doute, des hommes célèbres ont usé leur existence en des travaux pénibles !. . . Que reste-t-il de ces monceaux de sculpture qui intéresse l'humanité?... Quelques statues, quelques beaux bustes, bien simples, bien nobles et bien vrais, quelques morceaux de Phidias et de quelques autres statuaires grecs, la petite statue du Tireur d'Ejnnes, par exemple, avec quelques figurines en bronze, qui seront l'honneur éternel des hommes tant que l'on comprendra ce qui est beau, ce qui est vrai, ce qui est bien. Ceux-là qui se dévouent religieusement à la carrière des beaux-arts ineurent pauvres le plus souvent. Que leur importe, pourvu qu'ils puissent mettre au jour ce qui trouble leur âme, en passionnant leur cœur! L'espoir de laisser après soi une œuvre immortelle, une seule et toute petite encore, cela doit suffire à celui qui se sent une noble ambition.
Pradier, qui n'était pas doué des qualités éminemment morales qui font l'homme vraiment supérieur, ne méconnaissait pas cependant les qualités natives qui donnent aux ouvrages le délicieux parfum de la naïveté. Son goût particulier le portait plutôt aux choses agréables qu'aux choses sérieuses, simples et belles; aussi le voyait-on vers la fin de sa vie se pâmer d'admiration devant l'exécution de la statuaire des Coustou, s'éloignant tous les jours davantage de la grande tradition, dérangé de la voie des études qu'il avait fait à Rome, par les succès de certains artistes, ses contemporains.
Le séjour de Rome est le rêve par excellence de tout
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jeune artiste, qu'il soit peintre, architecte, sculpteur, graveur ou musicien, c'est tout un. Là, le peintre trouve de beaux modèles vivants, un paysage unique au monde par la composition de ses lignes sévères, par la noblesse et la grandeur de son arrangement. Vivre là, lorsque l'on a vingt ans, sous ce beau ciel lumineux, entouré des chefsd'œuvre des grands maîtres du passé, au milieu d'un pays imprégné d'art, n'est-ce pas vivre dans une atmosphère d'inspirations perpétuelles ?
Quoique n'ayant pu jouir nous-mêmes des avantages réservés aux élèves de l'Académie de France à Rome, nous pensons que l'on doit conserver cette institution, malgré les vilains défauts qu'elle laisse à ses pensionnaires ; le plus malheureux de tous est une suffisance et une fatuité de leur titre de pensionnaire de Rome, qui marque chacun de ses lauréats d'un cachet de vanité toute particulière i qu'ils conservent pour la plupart, à peu près tous, jusque dans leur âge le plus avancé. N'importe! ne fut-ce que pour forcer à vivre ensemble et rendre témoins de leurs études et de leurs travaux spéciaux les architectes, les peintres, les sculpteurs, les musiciens et les graveurs, nous défendrions l'institution de l'École de Rome. Notre éducation professionnelle dans l'art est si mal faite, elle est si étroite, elle est tellement spécialisée et tellement livrée au hasard, que cette réunion de jeunes hommes s'occupant des diverses branches de l'art, qui, pour tout esprit synthétique, est unique, doit corriger à leur insu les défauts de leur première éducation toujours manquée. Ils sont alors bien forcés de s'initier par la vie commune qu'ils mènent à la villa Médicis, aux conditions relatives de chaque art
1 Lorsque nous étions à Rome en 1831, 1832 comme en 1845, messieurs les pensionnaires de France ne désignaient jamais les autres artistes français qui habitaient Rome que par cette épithèle méprisante : ceux d'en bas.
en particulier en les rattachant à la conception générale qui doit les relier tous entre eux en un seul faisceau, qui est l'art proprement dit.
Le peintre modère sa fougue en voyant la belle ordonnance de l'œuvre de l'architecte et du statuaire, il emprunte au premier la simplicité de la ligne, au second la puissance du modelé et de la forme.
L'architecte se déride, devient moins sec et moins pédant devant l'œuvre et les études du peintre et du statuaire ; le peintre lui révèle par l'emploi de la couleur les sublimes lois de l'harmonie, le sculpteur qu'il voit modeler le rend moins guindé en lui montrant combien la forme peut varier et rester belle, en se livrant aux caprices, aux rêves de son imagination. Ce que l'architecte a vu ébaucher dans l'atelier par ses camarades, peintres ou sculpteurs, il le retrouve réalisé à Pompeia, et appliqué partout dans les temples, dans les monuments publics comme dans les simples maisons des particuliers.
Le sculpteur s'aperçoit que dans tous los fragments des temples, des édifices grecs ou romains, dans ceux de la Renaissance, la ligne, la forme et l'effet se marient invariablement, et lui commandent l'application de ces lois positives sur son bas-relief, sur son groupe ou sur sa statue en cours d'exécution. Dans l'œuvre de Phidias, comme dans celles de Michel-Ange et du Puget, il découvre les trois qualités du peintre, de l'architecte et du sculpteur. Est-ce qu'il serait possible d'arriver à une supériorité incontestable sans l'alliance des trois arts? Que l'on cite un seul grand peintre dans la grande tradition des grands maîtres du passé, grecs ou italiens, qui ait été un grand peintre sans être à la fois sculpteur et architecte î Que l'on montre l'un de ces chefs-d'œuvre d'architecture qui ont reçu les applaudissements des siècles, regardez par qui