‹ J.S. Bach (volume 2)Chapitre 2 sur 64 · Cité par Spilla (I, p · texte numérisé non relu

Cité par Spilla (I, p

3. Cette notice nécrolojjique est insérée dans la première partie du quatrième volume de la Musikalische liiblhthek de Mizlcr (1754), p. i58.

Le fils de Yeit Bach, Hans Bach, fut le premier de ces musiciens de métier. Un parent de son père, Caspar Bach le prit avec lui à Gotha, où il était musicien de ville, et lui enseigna son art. Quand il fut assez habile, Hans Bach regagna Wechmar, épousa la fille de l'aubergiste, et se fit tresseur de tapis, afin de s'assurer un gain régulier pour chaque jour. Et il utilisa son talent musical en allant aider, aux jours solennels, ses confrères en ménestrandie, les musiciens de ville de Gotha, d'Arnstadt, d'Erfurt, d'Eisenach, de Suhl et de Smalcalde. 11 devint bientôt populaire. Philippe-Emmanuel Bach avait de lui deux portraits gravés dont l'un le représentait en appareil burlesque. Veit Bach put encore se réjouir de cette espèce de gloire vulgaire que, par ses facéties, Hans « à la belle barbe » avait su conquérir. Un de ces portraits qui durent être répandus, et faire de l'original une sorte de héros comique, avait été dessiné dès 1617, et Veit ne mourut qu'en 1619. Bientôt après, Tannée de la peste (1626), disparut aussi le violoniste « qu'on ne pouvait entendre sans rire ».

Il laissait trois fils qui se signalèrent comme musiciens : Johann (1604-1673), Christophe (i6i3- 1661) et Heinrich (161 5-1692). Le premier fut instruit par un musicien de Suhl, et devint en i635 directeur des « musiciens du conseil » à

Erfurt. Il connut toutes les terreurs du temps de guerre, qu'il vécut dans une ville troublée, rançonnée par les soldats de Gustave-Adolphe, puis occupée par les Impériaux, assiégée par le général suédois Banèr, défendue par les habitants, que les musiciens de ville étaient tenus d'alarmer pendant la nuit, en cas d'attaque soudaine, et bientôt prise (décembre i636). Vers 1647, Johann Bach fut nommé organiste de la Predigerkirche., voisine de l'hôtel de ville. Il témoigne ainsi déjà de cette universalité que nous retrouverons chez le grand Bach, maître dans tous les styles. Après sa mort, ses fils lui succédèrent dans sa charge de chef des musiciens de la ville. Ils y acquirent une manière de célébrité. Au milieu du xviii° siècle, les musiciens d'Erfurt étaient encore désignés de leur nom, « les Bach », encore que leur famille eût cessé de fournir des virtuoses à l'orchestre municipal ^

Nous avons déjà mentionné Christoph, le grandpère de Jean-Sébastien, et nous en parlerons encore plus loin. Nous devons ici donner quelques détails sur le plus jeune des fils musiciens de Mans Bach, Heinrich Bach. Le tableau de sa vie nous a été présenté par Johann Gottfried Olea-

I. Adlung, Antcitung zu dcr mnsikalischen Gclahilheil. Erfusl, 1738, p. G8y, note f.

riiis, pasteur à Arnstadt, qui prononça son éloge funèbre ^ Sou père lui avait appris plusieurs instruments et, dès sa jeunesse, il avait eu pour la musique une véritable passion. Il lui arrivait de faire de longues courses dans les villes voisines de Wechmar pour en entendre, et surtout, sans doute, pour écouter le discours grave de l'orgue, dont l'église de son village natal était privée. 11 fut aussi l'élève de son frère Johann et fit partie, sous sa direction, de la « compagnie musicale » d'Erfurt, jusqu'en 1641. Il reçut alors une place d'organiste à Arnstadt, où il resta jusqu'à sa mort (1692). Les deux dernières années de sa vie, rapporte Olearius, il fut constamment malade et perdit la vue dans les derniers temps. « La mort lui fut une délivrance. » Il terminait ainsi par de longues douleurs une existence que les misères de la guerre de Trente Ans avaient accablée. Heinrich Bach s'était vu contraint, en i644> d'implorer la pitié du comte de Schwarzbourg, son suzerain. Il ne savait plus, dit-il, où trouver du pain pour lui et pour les siens. Ses gages n'avaient pas été payés depuis plus d'un an, et tout ce qu'il avait reçu jusqu'alors, il lui avait presque fallu le demander « les larmes aux veux ».

I. Ce discours, ou plutôt ce résumé biographique, a été publié par Robert Eilner [Monaisliefte f/ir Mitsi/igesc/tic/ile, 187Ï, p. 17S).

Dans cette détresse, il ne connut de paix et de vraie joie qu'en Dieu. Olearius rappelle avec admiration l'exemplaire piété de Heinrich Bach. Cette piété nous explique en partie sa résignation souriante. Mais, dans cette gaieté peut-être un peu forcée qui fut, dit Philippe-Emmanuel Bach, une des qualités marquantes de son caractère, nous retrouvons aussi quelque chose de la verve paternelle, ennoblie par la douleur et changée en allégresse religieuse. Olearius nous apprend qu'une de ses compositions les plus fameuses était faite sur ce texte : Repleatiir os meum lande tua. Cette composition a disparu, et nous ignorons aussi de quelle valeur était le motet Als der Tag der Pfuigsten erfLillet wai\ écrit à dix parties, dont cinq instrumentales, et cité dans le catalogue des œuvres musicales manuscrites laissées par Friedrich-Emmanuel Praetorius, cantor de la Michaelis-Schule de Limeburg, à la fin du xvii® siècle.

La seule œuvre vocale qui nous soit parvenue sous le nom de Heinrich Bach est un Lamento pour alto solo, violon et quatre violes, conservé en manuscrit à la bibliothèque de l'Université d'Upsal. 11 est fait sur ces paroles : AcJi ! dass icli Wassers genug halle in meincm Ilanpte. Le

I. lieq^istratiir des Liincbiirger hlosleramls, F loo iS'r. 4, n» 55 du cntalo(jue.

musicien y traduit avec force la longue plainte du texte où se reflètent les tristesses du prophète Jérémie : « Puissé-je avoir assez de larmes, et que mes yeux en soient des sources pour que je pleure nuit et jour mes péchés... » Par un étrange contraste, la partition de cette musique poignante est écrite en tablature sur une feuille de papier dont le filigrane nous montre une figure grimaçante coiffée d'une marotte et ornée d'une collerette à grelots. Les attributs de jongleur du vieux Hans Bach paraissent ainsi jusque dans cette œuvre amère. Je ne m'étonne point de ce mélange de farce et de gémissements. Encore que le hasard en ait, ici, préparé la rencontre, ces images si différentes s'unissent comme pour donner un symbole de l'âme tourmentée des Bach, et nous insinuer que l'humour n'est peutêtre bien souvent, chez eux, que de l'ironie*.

Les deux fils de Heinrich Bach ont composé de remarquables motets qui ont été publiés au xix^siècle^ Johann-Christoph, le plus âgé (1642- 1703), fut organiste à Eisenach depuis i665 jusqu'à sa mort. Les auteurs de la notice nécro-

1. Je ferai prochainement paraître ce Lamenio. Le titre en est cité par Spitta, d'après le catologue des œuvres possédées par Philippe Emmanuel Bach. Dans ce catalogue, cette composition est attribuée à Johann-Christoph Bach. Dans le manuscrit, le nom de Heinrich Bach est inscrit sur plusieurs pages.

2. Neun Moteilen fur Singchôre von Johann Chrisloph Bach und Johann Michael Bach publiés par F. Naue (Leipzig).

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logique de J.-S. Bach louent son habileté à « trouver de belles idées et à exprimer les paroles », ainsi que le charme de mélodie et la plénitude de sa musique. Son audace émerveillait encore Philippe-Emmanuel Bach. Une de ses compositions est devenue fameuse. C'est le beau motet à deux chœurs Ich lasse dich nicht que Ton attribue souvent, dans les programmes de concerts, à Jean-Sébastien ^ Dans un grand tableau musical fait sur les paroles de l'Apocalypse, il réunit un double chœur à cinq voix, deux violons, quatre altos, un basson, quatre trompettes, les timbales, la basse à cordes et l'orgue. Spitta donne une analyse de celte œuvre puissante ^.

Le frère de Johann-Ghristoph, Joliann-Michael (1648-1694), élève de son père comme lui, devint organiste de Gehren près d'Arnstadt (1678). Spitta cite plusieurs œuvres de ce musicien qui, s'il n'eut point la vigueur de Johann-Chrisloph, ni le même goût du gigantesque, fut profond, lyrique, et riche d'imagination. Mais son talent est inégal. Il a des intuitions merveilleuses, un sens poétique, une ingéniosité qui étonnent, avec une certaine faiblesse d'exécution qui va

I. L'harmonie du choral ù (jualre voix qui termine ce motet est seule de Jean-Sébastien.

parfois jusqu'à la gaucherie. Il annonce cependant, par bien des traits, la fantaisie romantique de Jean-Sébastien. Les œuvres de ces trois musiciens sont ainsi pleines de présages. Heinrich avec sa piété grave, Johann-Christoph, le maître grandiose, Johann-Michael et ses visions, revivront en un seul qui tiendra ce qu'ils ont promis et redira magnifiquement ce qu'ils ont déjà éprouvé et exprimé. Et ils se glorifieront par lui, en s'achevant. C'est, pour beaucoup, de leurs âmes confondues que s'est formé le génie du grand Bach.

Les jeunes années de Jean-Sébastien s'écoulèrent à Eisenach. On voit encore la maison où il naquit, et l'on peut se figurer, à peu de chose près, le décor où il vécut son enfance. Bien des parties de la vieille demeure ont dû rester presque telles qu'il les aperçut, dès que ses yeux furent capables de distinguer les objets et de les reconnaître. La serrure de la porte d'entrée est garnie d'une plaque ouvragée dont les contours chimériques lui ont semblé, sans doute, dessiner de prodigieux visages. Le large vestibule aux carreaux de brique put lui donner ridée d'un désert sombre, et l'escalier tortueux qui monte, au fond, vers la droite, put lui paraître la route de quelque voyage périlleux. Mais je veux croire qu'il ressentit, dans le petit

jardin, les premières impressions de la nature. Elle l'y accueillit d'abord, sous cet aspect diminué qui charme l'enfant, effrayé des grands espaces. 11 prit le goût des paysages verts dans le modeste verger. Dans cet enclos étroit, borné par la muraille de la maison tapissée de vigne, fermé d'une haie vive, divisé par des lignes de haut buis, il se trouva assez protégé pour oser contempler les mirages mouvants du ciel immense encore, bien que limité par le faîte des maisons voisines. C'est là qu'il s'habitua au spectacle des nuées, suspendues au-dessus de lui, et c'est là que sa mère put lui apprendre, en se servant des paroles de Martin Luther, le miracle journalier de la main qui soutient dans les airs ces masses flottantes, et nous garde de leur chute.

Et cette terre d'Eisenacli était hantée de légendes. La vue de la Wartburg qui la domine y entretenait la mémoire des hôtes fameux qu'avaient gardés les murailles fortes. C'était le château d'Elisabeth aux riiains bienfaisantes, et Luther y avait combattu le démon, tandis qu'il préparait au peuple sa nouvelle foi. INIais le vieil édifice évoquaitencore d'autres souvenirs. Terre mystique, la terre d'Eisenach était aussi la patrie des musiciens. La Wartburg avait réuni jadis, en un tournoi célèbre, les chanteurs les

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plus habiles, et les savants se plaisaient à faire voir que le nom latin de la ville elle-même contenait une sorte d'oracle musical [Isenacum, en canimus, en musica). Enfin le Réformateur avait en quelque sorte consacré, dans sa jeunesse, les rues et les carrefours de la cité, qu'il parcourait avec ses compagnons d'école, en chantant des cantiques , selon la coutume des étudiants pauvres.

Tout ce qui pouvait modeler l'esprit tendre de Bach était ainsi mélangé de religion, de poésie de la nature et de musique. Dans la pratique de cet art, son père, le violoniste Johann Ambrosius, fut son premier maître. Mais Bach ne reçut pas longtemps ses conseils. Ambrosius mourut au commencement de l'année 1695. Sa femme était morte en mai 1694. Jean-Sébastien chercha un refuge auprès de son frère aîné, Johann -Christoph, organiste à Ohrdruf. Son frère Johann-Jakob fut recueilli en même temps que lui. Tous deux sont inscrits sur les listes, dressées pour chaque classe, des élèves du lycée d'Ohrdruf. Malheureusement, les états de l'année scolaire 1694-1(395 font défaut et nous ne rencontrons le nom des Bach que dans les tables de 1696. Jean-Sébastien était alors novitius en Tertia, et Johann-Jakob est noté comme ayant, cette année-là, quitté le

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lycée, où il était dans la même classe que son frère. Bach resta deux années dans cette classe, où il avait pour professeur Johann-Heinrich Arnold qui, d'autre part, exerçait les fonctions de cantor.

Arnold (1653-1698) était un maître violent. En 1697, le fils de Johann-Christoph Bach d'Arnstadt, Johann-Ernst, dut passer avec un de ses camarades, de la troisième en seconde, pour échapper à la « discipline intolérable » d'Arnold. Il fallut, la même année, donner congé à ce professeur qui mettait le trouble parmi les élèves et la confusion dans le chœur. A sa place fut nommé un jeune musicien, Elias Herda. Quatre fois par semaine, il avait pour tâche d'exercer les élèves, de midi à une heure. En seconde, Bach eut pour maître Bottiger, et en Prima^ il étudia sous la conduite de J.-Chr. Kiesewetter, rector du lycée, et professeur éminent. Le plan d'études comprenait alors, dans les classes élevées, des exercices latins, l'explication des lettres de Cicéron, un peu de grec et des éléments de théologie. En Prima, on enseignait aux élèves à composer des chries et des discours, on apprenait l'histoire universelle d'après l'ouvrage de Buno, la géographie, et on commentait Quinte-Curce et Térence*. Bach

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