‹ J. S. BachChapitre 13 sur 66 · îbid, II, p. Gi · texte numérisé non relu

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les élèves du chœur; après la mort du grand homme, le conseil de Leipzig n'eut pour lui d'autre oraison funèbre que de dire qu'en somme, l'illustre musicien avait été un pitoyable régent. Cela se comprend facilement, Bach était d'une personnalité trop violente, d'une vie musicale trop fougueuse pour acquérir la résignation lente de l'instituteur, et se contenter de former, degré par degré, les disciples indociles qui lui étaient confiés. Et d'ailleurs, cet emportement dans la direction, cette fièvre qu'il pensait communiquer à ses élèves quand il aurait fallu, simplement, les instruire, cette hâte et cette incohérence dans l'étude, tout ce désordre d'enseignement lui étaient, pour ainsi dire, imposés par la situation même. Gomment instruire méthodiquement des élèves auxquels on demandait, en somme, de savoir chanter avant d'avoir eu le temps d'apprendre ? Ils n'étaient pas en assez grand nombre à la disposition de Bach pour qu'il pût, par le choix des meilleurs, composer un chœur dont il se serait servi tout d'abord, en attendant que les moins avancés fussent en état d'exécuter leur partie correctement, en se rendant compte de ce qu'ils faisaient. Le mémoire que Bach rédigea le a3 août ij3o pour le conseil de la ville nous fait concevoir en quel embarras le malheureux

cantor devait se trouver, obligé <| iTi I était de fournir de choristes les quatre relises de la ville. Il y expose ses ressources et, d'autre part, ce qui lui paraît indispensable pour que la musique d'église soil bien organisée. Il n'a que 55 élèves à l'école, e1 il faut les diviser en quatre chœurs, d'après les quatre églises où on 1rs emploie. Dans trois de ces églises, Saint- Thomas, Saint-Nicolas, 1' « église neuve », tous doivent èlre déjà lions musiciens. A Saint-Pierre, on n'envoie que les plus faibles qui ne peuvent ehantei' que les chorals. Or il csi nécessaire que chacun des chœurs des trois églises où Ton fait de la musique comprennent au moins trois chanteurs à chaque partie. Il serait même à désirer, observe-t-il, que Ton eût quatre chanteurs à chaque partie', seize chanteurs en tout. Quanta l'orchestre, il doit comprendre deux ou trois premiers violons, autant de seconds, deux preinières violes, deux secondes, deux violoncelles et un violone*. Eu outre, on a besoin de deux ou trois hautbois, d'un basson ou deux, de trois trompettes et d'un timbalier. Enfin, dans certains cas. il faut encore deux flûtes. Or les instrumentistes dont Bach disposait, n'étaient alors, dit-il, qu'au nombre de huit, tandis qu'il en

i C'était l'instrument ù cordes le plus grave uV L'orchestre de cette époque.

demandait vingt. A la vérité, quelques élèves de Saint-Thomas pouvaient jouer à l'orchestre, mais ils étaient alors perdus pour le chœur. Autrefois des étudiants de l'Université se joignaient aux instrumentistes, mais on leur donnait quelque gratification. Celte coutume ayant cessé, leur bonne volonté avait disparu. Bach observe encore que l'on admettait à l'école beaucoup d'élèves sans talent naturel pour la musique et que ceux qui entraient avec quelques « principes » étaient mêlés aux choristes sans qu'on prit le temps de les instruire, avant môme d'être sûrs d'intonation et de mesure.

Et cependant la musique, si mal pourvue d'exécutants, était incomparablement plus difficile qu'autrefois et les exigences du public s'étaient accrues. « Il est vraiment étonnant, dit Bach, que l'on exige de nos musiciens allemands d'être capables de jouer, à livre ouvert, toute espèce de musique, qu'elle vienne d'Italie, de France, d'Angleterre ou de Pologne, aussi bien que les virtuoses pour lesquels on l'a écrite, qui l'ont étudiée longtemps avant de la jouer, qui la savent presque par cœur, et qui, de plus, sont largement payés, tandis que nos musiciens restent dans la pauvreté, si préoccupés de gagner leur nourriture qu'ils ne peuvent songer à se perfectionner, encore moins à

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se distinguer. On peut voir à Dresde comment les musiciens de Sa Majesté Royale sont pavés. Quand les artistes n'ont plus le souci de se nourrir, de plus n'ont à pratiquer qu'un seul instrument, il est toul naturel qu'on entende quelque chose d'admirable et d'excellent. » Bach terminait par une liste de ses élèves, divisés en trois catégories : ceux qu'on pouvait utiliser, au nombre de dix-sept, ceux que l'on pourrait utiliser un peu plus tard, au nombre de vingt, et les incapables, au nombre de dix-sept. Avec ces misérables ressources, il lui était impossible d'améliorer la musique, si l'on ne rétablissait les gratifications qui permettaient de faire venir des musiciens du dehors1.

Ces plaintes restèrent vaines. Bach, lassé de lutter, songea à ce moment à quitter Leipzig. Le 28 octobre 17^0, il écrivait à son ami Gcorg Erdmann, agent de l'Empire de Russie à Danlzig, une lettre découragée. « Le service n'était pas aussi avantageux à Leipzig, qu'on lui avait dit, les profits casuels avaient diminué, la vie était très chère, les autorités aimaient peu la musiqne, il était dégoûté, envié, persécuté et prêt à chercher fortune autre part. » Vers la fin de la lettre, après ses doléances, Bach entr'ouvre sa maison.

1. Spitta. J.-S. Bach, II. p. 7.',. Quelques élèves étaient tout au plus capables, dit Bach, de chanter le choral.

Il parle de ses fils. L'aîné est étudiant en droit1. Des deux suivants, l'un est en prima1, l'autre eu secunda3. Leur sœur n'est pas encore mariée. Quanta ses enfants du second mariage, ils sont encore petits : l'aîné a six ans. « Tous sont musiciens nés et, certes, on pourrait déjà former dans ma famille un concert vocaliter et instrumentante!' ;, d'autant plus que ma femme chante d'une voix de soprano fort pure et que ma fille aînée n'y réussit pas mal. »

En ce repos du concert domestique, le musicien pouvait oublier et les chicanes de l'Université*, et les mépris du conseil et, surtout, l'ignorance malfaisante de ses collaborateurs habituels. Il y éteignait des colères que les élèves n'étaient pas seuls à susciter par leur étourderie grossière. L'organiste Gôrner, à la Thomaskirche, était aussi maladroit qu'un apprenti et plus

1. Wilhelin-Friedemann (1710-1784), admirablement doué, mais fantasque, porté à. l'ivrognerie, mourut dans un état misérable.

1. Karl-Philipp-Emanuel (171 4— ' 7SS) , au service de Frédéric le Grand, puis successeur de Telemann à Berlin, un des fondateurs de la sonate moderne et l'auteur du Versuch ûber die wahre Art das Clavier zu spie/en, œuvre des plus importantes pour l'élude <lo réexécution des pièces de clavecin.

3. Johann-Gottfried Bernhard (1715-1 7jq) eut une fin déplorable. Voyez l'article de M. Fr. Schmidt Vier aufgefurtdene Originalbriefe von J. S. Bach von 1736 und 1739 (Zeitschrift der I/tternationalen Musik-Gesel/sckafi, III, 1902);

4. On voulait confier à Gôrner la direction de la musique aux solennités académiques, et Bach revendiquait cette charge. 11 finit par obtenir gain de cause.

orgueilleux qu'un virtuose. On prétond qu'un jour Bach, exaspéré par ses accompagnements incorrects, jeta sa perruque à la tète du malheureux, en lui criant qu'il eût mieux l'ait de devenir savetier, plutôt que musicien1. Il faut lire la description que fait J.-M. Gesner, recteur de la Thomasschule, de 1730 à 1734, pour se figurer Bach au milieu de son orchestre, en train de créer de nouveau sa musique, livrée aux exécutants. Gesner veut rajeunir un exemple, donné par Quintilien, de la l'acuité que possède l'homme de partager son attention sur plusieurs objets en même temps et d'accomplir, simultanément, des actions diverses. Quintilien parle des citharèdes qui chantent, jouent et marquent la mesure du pied, dans le même instant. Gesner, dans son commentaire, prend le rhéteur à partie : « Fabius, tu avouerais que tout cela est bien peu, si, rappelé hors des enfers, il t'arrivait de voir Bach... quand il traite, des deux mains, et de tous les doigts, soit notre polychorde, soit l'orgue... qu'il parcourt, ici, de chaque main, là, de ses pieds très agiles, en réunissant des cohortes de sons concertants... ; si tu le voyais, dis-je, quand il fait ce que plusieurs de vos citharèdes et six cents de vos joueurs de flûte n'eussent point fait, non pas chantant comme un

citharède, et exécutant sa partie, mais attentif à toutes, et rappelant au rythme et à la cadence, dans une symphonie de trente ou quarante musiciens, l'un d'un signe de tête, l'autre en frappant du pied, un troisième en le menaçant du doigt ; donnant le ton à l'un d'une voix aiguë, à l'autre d'une voix grave, au troisième d'une voix moyenne, et, seul, dans le tumulte des chants mêlés, s'acquittant de toutes les parties, et capable de distinguer immédiatement si quelque chose pèche, et où ; maintenant tous les musiciens, et obviant à tout, et redressant ce qui chancelle, imposant le rythme par tous ses gestes, mesurant toutes les harmonies d'une oreille habile, exprimant à lui seul toutes les voix. Grand admirateur de l'antiquité, je juge cependant que mon ami Bach, ou tel qui puisse lui ressembler, enferme en lui seul beaucoup d'Orphées et vingt Arions1. »

Il faut savoir gré à Gesner de nous avoir laissé une esquisse aussi animée de Bach chef d'orchestre. En général, les louanges de ses contemporains s'adressaient plutôt à l'organiste, au maître habile que G. -A. Sorge appelait « le prince des virtuoses sur le clavicorde et sur l'orgue ». Les jeunes musiciens se rendaient à Leipzig en pèlerinage pour l'écouter. Dans son autobiogra-

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