J.-S. Hach, 1, p. 4J
LA VIE u
parfois jusqu'à la gaucherie. Il annonce cependant, par bien des traits, la fantaisie romantique de Jean-Sébastien. Les œuvres de ces trois musiciens sont ainsi pleines de présages. Heinrich avec sa piété grave, Johann-Christoph, le maître grandiose, Johann-Michael et ses visions, revivront en un seul qui tiendra ce qu'ils ont promis et redira magnifiquement ce qu'ils ont déjà éprouvé et exprimé. Et ils se glorifieront par lui, en s'achevant. C'est, pour beaucoup, de leurs âmes confondues que s'est formé le génie du grand Bach.
Les jeunes années de Jean-Sébastien s'écoulèrent à Eisenach. On voit encore la maison où il naquit, et l'on peut se figurer, à peu de chose près, le décor où il vécut son enfance. Bien des parties de la vieille demeure ont dû rester presque telles qu'il les aperçut, dès que ses yeux furent capables de distinguer les objets et de les reconnaître. La serrure de la porte d'entrée est garnie d'une plaque ouvragée dont les contours chimériques lui ont semblé, sans doute, dessiner de prodigieux visages. Le large vestibule aux carreaux de brique put lui donner l'idée d'un désert sombre, et l'escalier tortueux qui monte, au fond, vers la droite, put lui paraître la route de quelque voyage périlleux. Mais je veux croire qu'il ressentit, dans le petit
i3 J.-S. BACH
jardin, les premières Impressions de la nalnre. Elle l'y accueillil d'abord, sous cet aspect diminué qui charme l'enfant, effrayé des grands espaces. Il prit le goût des paysages verts dans le modeste verger. Dans cet enclos étroit, borné par la muraille de la maison tapissée de vigne, fermé d'une haie vive, divisé par des lignes de haut buis, il se trouva assez protégé pour oser contempler les mirages mouvants du eiel immense encore, bien que limité par le faîte des maisons voisines. C'est là qu'il s'habitua au spectacle des nuées, suspendues au-dessus de lui, et c'est là que sa mère put lui apprendre, en se servant des paroles de Martin Luther, le miracle journalier de la main qui soutient dans les airs ces masses flottantes, et nous garde de leur chute.
Et cette terre d'Eisenach était hantée de légendes. La vue de la Wartburg qui la domine y entretenait la mémoire des hôtes fameux qu'avaient gardés les murailles fortes. C'était le château d'Elisabeth aux mains bienfaisantes, et Luther y avait combattu le démon, tandis qu'il préparait au peuple sa nouvelle foi. Mais le vieil édifice évoquaitencore d'autres souvenirs. Terre mystique, la terre d'Eisenach était aussi la patrie des musiciens. La Wartburg avait réuni jadis, en un tournoi célèbre, les chanteurs les
LA VIE i3
plus habiles, et les savants se plaisaient à faire voir que le nom latin de la ville elle-même contenait une sorte d'oracle musical (Isenacum, en canimus, en musica). Enfin le Réformateur avait eu quelque sorte consacré, dans sa jeunesse, 1rs rues et les carrefours de la cité, qu'il parcourait avec ses compagnons d'école, en chantant des cantiques , selon la coutume des étudiant; pauvres.
Tout ce qui pouvait modeler l'esprit tendre de Bach était ainsi mélangé de religion, de poésie de la nature et de musique. Dans la pratique de cet art, son père, le violoniste Johann Ambrosius, fut son premier maître. Mais Bach ne reçut pas longtemps ses conseils. Ambrosius mourut au commencement de l'année i6çp. Sa femme était morte en mai 1694. Jean-Sébastien chercha un refuge auprès de son frère aîné, Johann -Christoph, organiste à Ohrdruf. Son frère Johann-Jakob fut recueilli en même temps que lui. Tous deux sont inscrits sur les listes, dressées pour chaque classe, des élèves du lycée d'Ohrdruf. Malheureusement, les états de l'année scolaire i6q4-i(icp font défaut et nous ne rencontrons le nom des Bach que dans les tables de 1696. Jean-Sébastien était alors novitius en Tertia, et Johann-Jakob est noté comme ayant, cette année-là, quitté le
. i J.-S. BACH
lycée, où il était dans la même classe que son frère. Bach resta deux années dans celle classe, où il avait pour professeur Johann-Heinrich Arnold qui, d'autre part, exerçait les fonctions de càntor.
Arnold [653-1698) était un maître violent. En i<>!)7, lu fil* de Johann-Christoph Bach d'Arnstadt, Johann-Ernst, dut passer avec un de ses camarades, de la troisième en seconde, pour échapper à la « discipline intolérable » d'Arnold. Il fallut, la même année, donner congé à ce professeur qui mettait le trouble parmi les élèves et la confusion dans le chœur. A sa place fut nommé un jeune musicien, Elias Herda. Quatre fois par semaine, il avait pour lâche d'exercer les élèves, de midi à une heure. En seconde, Bach eut pour maître Bôttiger, et en Prima, il étudia sous la conduite de J.-Chr. Kiesewetter, rector du lycée, et professeur éminent. Le plan d'études comprenait alors, dans les classes élevées, des exercices latins, l'explication des lettres de Gicéron, un peu de grec et des éléments de théologie. En Prima, on enseignait aux élèves a composer des chries et des discours, on apprenait l'histoire universelle d'après l'ouvrage de Buno, la géographie, et en commentait Oninte-Curce et Térence1. Bach
r. M. le Hr Thomas, professeur au- Gymnasium d'Ohrdruf, a
LA VIE i5
prit part à tous ces travaux avec intelligence et assiduité. L'année de son entrée en troisième, il est en même temps le plus jeune et le premier de ses condisciples. La deuxième année, il garde le même rang, descend un peu en Secunda, mais regagne la seconde place dans la période suivante. D'autre part, il faisait de la musique avec passion. Les auteurs de la notice nécrologique racontent, de ces années d'apprentissage, une anecdote touchante et caractéristique. En voici le résumé. « Un livre rempli de pièces de clavecin des maîtres les plus célèbres de ce temps, Froberger, Kerl et Pachelbel, lui avait été refusé par son frère, on ne sait pour quelle cause. L'armoire où Johann-Christoph plaçait ce recueil n'était fermée que d'un simple treillis. Bach put passer sa petite main au travers du grillage et tirer le cahier qui n'était que broché, en le roulant dans l'intérieur de l'armoire. Il le copia ainsi pendant la nuit, quand tout le inonde dormait, et à la clarté de la lune. Après six mois, cette proie musicale était entre ses mains. Il cherchait à en l'aire usage quand son frère décou-
trouvé dans les archives de celte école des renseignements nouveaux sur le séjour de Bach à Ohrdruf. Je me suis servi de son travail pour compléter tes indications de Spilla. Cette étude est publiée dans le Jahresbericht des Gràflich Gleichenschen Gymnasiums... zu Ohrdruf (Ohrdl-ûf, 1900). Je dois communication de ce bulletin ù M. le I> Langer, directeur de l'établissement. Je me permets de le remercier ici très vivement pour son accueil sympathique, lors de mes recherches à Ohrdruf.
vril la chose et lui enleva sans pitié la copie qu'il avait faite avec tant de peine. La déconvenue d'un avare qui a perdu, sur le chemin du Pérou, un vaisseau chargé de cent mille thalers peut vous donner l'idée de la déception du petit Jean-Sébastien l. »
Ce fut sans doute cette fièvre d'apprendre qui soutint Bach quand, le i5 mars 1700, il lui fallut abandonner le lycée d'Ohrdruf, et partir pour Lùneburg où il espérait finir ses classes à l'école Saint-Michel. On a dit que son départ fut causé surtout par la ^ène où vivait son frère, déjà chargé de famille, et mal payé de l'église. D'après les archives du lycée, Jean-Sébastien s'en alla parce qu'il n'avait plus d'hôtes pour le nourrir. Remarquons cependant qu'il était en mesure de subvenir, pour une part assez considérable, aux dépenses de son frère. Les élèves qui chantaient au chœur recevaient une certaine somme d'argent pour leurs services. On les payait pour les enterrements et pour les mariages. L'un d'eux gagna, en moins de six ans, plus de 80, thalers2. Il est à présumer que le jeune Bach avait aussi un salaire. Un autre élève d'Ohrdruf se rendit à Lùneburgavec Bach,
1. Uizler, Muaikalische Biblioihek, ir« partie du 4» vol., p. i(io,
2. Ou 128 florins [florenoi solidos). Johann Christoph IJach n'av;iii '!«■ l'église que i S florins [Gulden), du grain et le bois de chauffage. En 1696, on l'augmenta de 10 florins.
LA VIE i7
Georg Erdmann, né en [682 à Leina, village situé aux environs de Gotha. Leina était le pays du eantor Herda et Erdmann était entré au lycée, en troisième, le 17 janvier 1698, dix jours après que Herda eût été installé comme régent de cette classe. Or Herda avait passé six années à Lùneburg. Son père, simple maréchal ferrant, avait appris, au cours d'un voyage en cette ville, que le eantor de l'église Saint-Michel cherchait, pour son chœur, un de ces petits Thuringiens à la voix assouplie par le chant des motets, cette suprême école de précision et de fermeté. L'artisan proposa son fils, qui fut ainsi élevé gratis. Herda avait peut-être été sollicité par Braun, successeur de son maître P.-E. Praetorius, de lui envoyer quelque soprano bien formé. Il paraît vraisemblable que Bach fut déterminé à partir par Erdmann, et qu'Erdmann se présenta à Lùneburg, muni d'une recommandation spéciale de Herda. Dans la liste des quinze choristes de la manécanterie [Mette nclwr) de Saint- Michel de Lùneburg, ils paraissent, au mois d'avril 1700, Erdmann le neuvième, Bach le dixième. Au mois de mai, par suite du départ d'un de leurs condisciples, ils avancent d'un degré, mais Bach se trouve encore après Erdmann. Tous deux faisaient partie des soprani. Les auteurs de la notice nécrologique
PlRRO. 2
rapportent que Bach avait alors une voix d'une rare beauté. Elle disparut bientôt. Un jour, on s'aperçut qu'aux tons du soprano se mêlaient, quand l'adolescent chantait, des notes graves. On eût dit que sa voix s'était dédoublée. « Pendant huit jours, il ne put chanter ou parler qu'en octaves. Après quoi il perdit entièrement le registre du soprano1. »
Dans la classe de Prima du Michaelis-Gymnasiit/n, les élèves expliquaient VEnéide et les Catilinaires, et apprenaient, du recteur Joli. Bùsch, les principes de la rhétorique. On commentait de plus le De of/ïciis, quelques poèmes d'Horace et Ton étudiait, dans le Compendium de Ilutter, les doctrines de la grâce, des bonnes œuvres et de la pénitence. Tel était le plan d'études pour i6q5. En 1700, il devait avoir peu changé".
A en juger par la bibliothèque musicale de l'école, le chœur avait un répertoire fort étendu. Parmi les œuvres anciennes, amassées par les maîtres de chapelle Christian Praetorius (i557« 1 597) et Burmeister (1604-1634) se trouvaient les Selectissimœ Cantiones de Roland de Lassus, les Cantiones sacne et les Psalmi pœnitentiales (1J70) d'Uttendal, ainsi que les grandes collée-
1. Mizler, Musikalische Bibliothek (IV, I, p. 161). 9.. \\ . Junghans. Johann Sébastian Bach als Schiller (1er l'arhhulartchule zu si. Michaelis in Lùneburg {Programm des Johan-
ne u m s zu Lùneburg. Oslern 1870).
lions de motets qu'avaient formées Abraham Schadaeus1 et Erhard Bodenschatz 2. Les principales œuvres de Heinrich Schùtz (1085-1672) y étaient réunies, et Ion y rencontrait aussi les compositions d'Andréas Hammerschmidt (161 1-1670) dont les moindres chœurs des paroisses thuringiennes faisaient leurs délices. VOpus musicum (i655) et les Geistliche Harmonien de Samuel Gapricornus (Bockshorn), les Evangelische Gespràche de Wolfgang-Carl Briegel, les motets avec instruments de Tobias Zeutschner, les airs d'Adam Krieger (16.34-1 666), les Geistliche Harmonien i'iber die gewôhnlichen Evangclia de Johann-Caspar Horn y figuraient dans les dernières acquisitions faites par le cantor Friedrich - Emanuel Praetorius 3. Ce maître avait aussi introduit à Liïneburg la Selva morale c spirituelle (164 1) de Claudio Monteverdi* et il avait assemblé une grande quantité de compositions manuscrites. J'ai déjà signalé une œuvre de Heinrich Bach parmi les copies qu'il avait laissées. Une Lamentatio de Johann- Christoph Bach y figurait également [Wie bist