‹ J. S. BachChapitre 32 sur 66 · B.-G., XLI, n · texte numérisé non relu

B.-G., XLI, n

i 18 J.-S. BACH

im Grabelei Ich bin vergrtiïgt mitmeinem Glîicke2.

Cette cantate est faite pour le soprano solo. Spitta juge qu'elle appartient au style de la musique religieuse domestique plutôt qu'au style d'église. Cependant elle est destinée à un dimanche de Tannée liturgique, le dimanche de la Septuagésime, et le lien qui la rattache à cette fête est assez apparent. C'est en efl'et ce jour-là qu'on lit la parabole des ouvriers et du maître de la vigne. Loin de murmurer, comme les mercenaires de l'évangile, le chrétien remercie le Seigneur de ce qu'il lui accorde. Il estime en effet que les bontés de Dieu pour lui dépassent de beaucoup ce qu'il a mérité. Aussi est-il loin de subir la vie avec une résignation maussade. Convaincu de son indignité, il accepte ce don journalier de la main de Dieu avec reconnaissance et en souriant. Le sujet, on le voit, n'est pas éclatant. C'est pour ainsi dire une glorification de la patience qui permet de gagner, à force de la contrefaire, une espèce de sérénité dont la paix est beaucoup moins composée de joies réelles que de douleurs oubliées.

Mais on dirait que Bach a su conquérir, en pratiquant celle patience, l'illusion du bonheur, car il la décrit, dans son langage musical, comme

LES CANTATES APRÈS 1727 i3g

le bonheur même. Dès le début du premier air. la démarche accentuée du rythme nous fait penser à l'énergie persistante d'une âme de bonne volonté. Et, peu à peu, les motifs échappent à cette contrainte d'une cadence pesante, et s'élancent en souples lignes délicatement équilibrées. La voix se balance en larges vocalises et le hautbois lui répond. Tout paraît clair, aisé, élégant : l'effort ne se trahit point dans ce jeu harmonieux où la musique s'épanouit, vivante et spontanée. Le compositeur y surmonte les difficultés de son art avec une telle grâce que son art paraît facile, de même que le chrétien fait bon visage malgré les épreuves, et laisse croire que sa force d'âme n'est qu'une indifférence béate. Enfin le deuxième air annonce la joie plus que la résignation. Seul, le choral qui termine l'oeuvre est chanté à quatre voix ; sur la mélodie consolante du cantique Wer nur den lieben Gott liisst walten. Les paroles expliquent le secret de cette félicité intérieure dont l'œuvre entière est animée : elles disent la consolation de l'âme qui vit en Dieu.

C'est aussi pour des solistes que sont écrites les cantates Ich Uebe den Hôchsten von ganzem Gemùthe i, et Ich Jiabe meine Zuversicht2. Cette

a. B.-G., iSS.

cantate est la première parmi les cantates de Leipzig que nous ayons où figure Yorgano obligato, c'est-à-dire l'orgue employé comme instrument concertant. Elle fut peut-être composée peu de temps après que le positif de l'orgue de Saint- Thomas eut été muni d'un clavier qui permît à Bach de jouer la partie d'orgue tout en restant au milieu de ses musiciens (1730). L'orgue obligé paraît aussi dans un certain nombre de cantates qu'on peut dater sans doute de 1731 et de 1732. Ce sont les cantates Geist uudSeele wird verwirret \ Wer weiss wie nahe mir meiii Endc % IchgeJi'iind suclie mit Verlangen 3, Gott soll allcin niein Herze haben \ Vergnugte Ruh\ beliebte Seelenlust*. Dans plusieurs de ces cantates, Bach utilise, dans l'introduction instrumentale, des fragments de ses concertos de clavecin, transcrits pour l'orgue. Le deuxième air de la cantate Gott soll allein mein Herze haben est un merveilleux arrangement du Siciliano du concerto en mi majeur : l'alto noue à la mélodie de l'orgue une nouvelle mélodie, d'expression très caractérisée. Dans la Vergnugte Ruh\ l'orgue est écrit à deux claviers : deux parties d'accompagnement

LES CANTATES APRES i7a7 141

se déroulent ainsi, enchevêtrées et distinctes pourtant, comme si elles étaient jouées sur deux instruments différents, et la basse est faite par les violons et altos réunis. Cette combinaison de l'orgue, de la voix et des instruments à cordes est ingénieuse et il serait à désirer que cet air, fort pathétique, fût plus connu du public.

Bach se sert encore de l'orgue obligé dans la cantate Wir danken dir, Goti1. Cette œuvre fut écrite pour le service religieux célébré le 27 août 173 1 , pour rendre grâces à Dieu après l'élection du conseil de la ville de Leipzig. Dans l'orchestre résonnent déjà les trompettes et les timbales. Ces instruments sont comme les inévitables hérauts de la joie publique, et les cortèges officiels ne sauraient se passer de ces guides éclatants et compassés. Mais, sous la main de Bach, les fanfares surannées des « musiciens de ville » se parent d'une grandeur inaccoutumée, et le maître fait rayonner dune splendeur extraordinaire le spectacle de ce défilé d'hommes graves que la musique semble accompagner. La procession bourgeoise qu'on imagine prend l'allure épique d'un triomphe. Dans l'enchantement des sons clairs, et par la persistance des rythmes lourdement ordonnés s'organise peu à peu, pour l'esprit, cette vision

. \i J.-S. BACH

d'une a suite magnifique de gens richement vêtus, évoluant sur les degrés d'un escalier monumental », image suggérée à Gœthe par

une ouverture de Bach où, comme dans la Sinfonie de celle cantate, les trompettes chantent, allègres et somptueuses1. Ici, toutefois, le tumulte argentin de leurs appels n'a pas suffi à Bach, et leur souille saccadé lui a paru trop bref. A ces fortes clameurs espacées, il a joint une voix continue qui les domine et qui les relie. Les marches de la montée superbe que Gœthe ;i rêvée conduisent à un temple, et la harangue inlassable4 de l'orgue y évoque et y prêche le seul pouvoir qui n'ait pas de limites. Nulle part Bach n'a donné pareil empire à l'orgue, en face de l'orchestre. Dans les cantates que je viens de citer, il l'utilise comme un instrument principal dans un concerto, mais sans lui conférer une telle omnipotence. Car, dans ce préambule, l'orgue prend le pas sur le reste de l'orchestre. Il l'emporte sur les timbales, les trois trompettes, les deux hautbois et toutes les cordes. Ainsi, cette musique que Ton croirait alourdie par le emillil des instruments reste claire et, comme disaient les anciens maîtres, « aérée ». La vigueur de l'orgue réduit l'accompagnement

i. Mcndelssobn lui en avait joué une transcription au piano. V<>\rz sa lettre à Zeller, datée de Munich, le 22 juin 18J0.

instrumental à n'être qu'une manière de réalisation colorée de la basse continue, pas beaucoup plus que les résonnances harmoniques éveillées par les vocalises du soliste colossal : cette introduction est un arrangement du prélude de la Partita en mi majeur, que Daeh a écrite pour violon seul1.

Un certain nombre de cantates écrites d'après des chorals paraissent avoir été composées ou remaniées entre i^3o et 1734. Il faut citer les cantates Der /fer/' ist meiu gelreuer Ilirt -, Gelobet sei der Herr*, Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ \ 117/ s willst du dich betrùben 3, Lobe den Herren*, Sei Lob und Ehr'\ les trois cantates sur le choral Was Gott thut, das ist wohlgethan H et la cantate In alleu tneinen Thaten* où le premier chœur est en forme d'ouverture française,

1. De la même époque date apparemment la oantate Man singet mit Freuden l'uni Sieg (B.-G. i'i'JJ-

S. B.-G., 98, ;if) et 100.

i ii J.-S. BACH

et où l'on trouve un admirable air d'alto. La cantate Es istdas Heil uns kommen lier * peut encore figurer dans cette liste.

C'est aussi dans la môme période que Bach dut composer la cantate Christus der ist mein Leben '. Dans cette œuvre, il considère la mort comme l'éveil de l'âme à la véritable vie, comme la fin bienheureuse pour laquelle l'homme a été créé. A la vérité, il va nous dire, en passant, que la mort est un sommeil, et il mêlera quelques tons amers aux voix prolongés du chœur, lorsqu'elles chanteront le mot sterben (mourir), mais il ne cède qu'à peine à ces interprétations communes de l'idée de la mort. Il nous l'an" nonce plutôt comme une résurrection que comme un assoupissement, et il la célèbre avec joie. Le premier chœur a, dans l'accompagnement, un charme de renouveau. Dès l'introduction, les hautbois d'amour dialoguent avec les violons en phrases d'un rythme et d'une harmonie tendres où la caresse des tierces alterne avec l'ardeur plus profonde des sixtes. De grands traits lumineux fleurissent bientôt, souples et comme impondérables. Dans cette musique passe un souffle de bénédiction, qui amollit tout, et dissout même la rigidité de la mesure. On

dirait que Bach s'est proposé de nous donner des impressions de printemps, dans ces pages où il célèbre la naissance de rame à la vie mystique. Parmi les cantates écrites sur des chorals, celte œuvre est une des plus délicieuses. Elle diffère d'ailleurs essentiellement des cantates de ce genre que nous avons déjà signalées. Bach n'y emploie pas moins de quatre cantiques différents, et chacun de ces cantiques est orné par les instruments. Un seul air se rencontre dans cette cantate où l'orchestre met déjà tant de lyrisme. Dans cet air, le ténor conjure « l'heure inconnue » de sonner bientôt pour lui, et Bach réalise une de ses descriptions favorites : le quatuor, senza l'arco, fait entendre un tintement de cloches lointaines.

Dans la cantate Eia feste Bar g ist unser Gott\ le choral tient aussi une fort grande place. Un air, un long récitatif et un duo sont les seules parties où le chant du vigoureux cantique de Luther ne soit pas évoqué. Nous avons vu plus haut que Bach avait formé cette cantate en ajoutant deux chœurs à la cantate Ailes was von Gott geboren. Le premier chœur est de même forme que certains préludes pour l'orgue. Chacune des phrases de la mélodie est exposée séparément à la fin d'un verset en style fugué, où le thème de ce

Page 1