‹ J. S. BachChapitre 33 sur 66 · I. B.-G., So · texte numérisé non relu

I. B.-G., So

PlRRO. JO

fragment du cantique est traité. Ce sont les voix accompagnées de l'orchestre, qui préparent ici à ces apparitions de la mélodie principale. Elle éclate, dans ce chœur, avec une puissance magnifique. Les trompettes et les hautbois la proclament, et les basses de l'orchestre, avec lesquelles gronde la trompette de 16 pieds de l'orgue, la redisent exactement, une mesure après que trompettes et hautbois l'ont entonnée. Les voix continuent leur chant, environnées ainsi par une sorte de muraille merveilleuse1.

Dans les cantates Ach Gott, wie manches Herzeleid* et 0 Ewigkeit du Donnerwort3, Bach nous présente des compositions de caractère tout particulier, auxquelles il donne le nom -de « dialogues ». L'une des voix expose le choral, l'autre voix le commente. Mais, dans le chant même où il paraît intégralement, le choral est déjà interprété. Tandis que, dans le premier chœur de la cantate £m' feste Burg, le compositeur donne à la mélodie traditionnelle une si grande puissance objective et l'élève en dehors de la nature humaine comme pour symboliser le secours venu de Dieu, dans la cantate 0 Ewig-

1. M. Richter croit que les trompettes ont été ajoutées, dans ce chœur, par Friedemann Bach, Bach-Jahrbuch, 1906. Cf. l'article de M. A. Heuss dans la Zeilschrift der 1. M. G., nov. njo;, p. 81.

keit, au contraire Je cantique est tout pénétré d'émotion. Ce n'est point hors de l'homme qu'il agit, mais par l'homme, pris individuellement.

Bach n'emprunte même pas les voix de la communauté chrétienne pour dire les alarmes que suscite la pensée de l'éternité. Mais il veut représenter, telle qu'il la ressent lui-même, celle crainte que chacun éprouve. De tous les effrois, il forme une sorte de fantôme de l'Effroi, qui les contient et qui les exprime. C'est par ce personnage d'allégorie que sont psalmodiées les paroles menaçantes du choral, et c'est encore par lui que se révèle à nous Tangoisse de l'âme dans laquelle ces paroles ont retenti. En face de cette figure terrifiante et terrifiée, la confiance chrétienne se manifeste paisiblement dans les phrases que chante le personnage de l'Espoir.

Par cette espèce de mise en scène, la cantate 0 Ewigkeit nous rappelle et la Rappresentazionc delV Anima e ciel Corpo (1600) d'Emilio de Cavalieri, et la Philothea. œuvre d'un auteur inconnu jouée à Munich en 1643 et en i658. Cette ressemblance dans la fiction importe peu, à la vérité. D'autres traits encore nous montrent cependant, dans la cantate 0 Ewigkeit, la survivance, chez Bach, des procédés expressifs des maîtres anciens. A l'étudier de près, son œuvre nous révèle peu à peu l'infinité de liens qui la ratta-

i48 r.-S. BACD

chenl à un pusse fort lointain de la musique. I >u se laisse éblouir, d'abord, par les regards lumineux qu'il a jetés sur l'avenir. .Mais il faut reconnaître lessouvenirs aussi bien que les promesse-, et distinguer, dans ses richesses, les biensqui lui furent transmis des biens qu'il a créés. On ne peut se refuser à voir, dans tous les récital ifs et aussi dans les airs, la trace des efforts des musiciens du xvne siècle. Il est facile de démêler, surtout dans cette cantate, les vestiges de L'art mobile et passionné que Schûtz1 avait hérité des Italiens et qu'il avait si merveilleusement façonné à dire les grands secrets de L'âme allemande. Dans ses compositions jaillies du cœur, Schûtz avait en effet réuni les ressources d'un vocabulaire complet, où de très antiques métaphores se mêlaient aux images introduites par les inventeurs de la musique dramatique.

JJach a renouvelé ce langage que tant de compositeurs, à la fin du xvnc siècle, ne parlaient plus qu'en plagiaires. Il a ranimé par de la sincérité cette vieille rhétorique sonore, et et il l'a régénérée par son éloquence. Que, dès

i. Heinrich Schiitz (i.i8:>-iG72), enfant de choeur du landgrave de Il'-sse-Cassel, puis élève de Giovanni Gabrieli à Venise, enfin maître de chapelle de l'élecleur de Saxe, fut le premier maître de la musique récitative allemande. Ses œuvres ont été rééditées en seize volumes par Ph. Spiltn (Breitkopfel Hârlel). On ne saurait comprendre Bach >i l'on ne connail pas I œuvre de ce précurseur génial.

les Cantates après 1727 149

les premières notes du ténor, ces mots, « j'attends », soient marqués par une longue tenue, que, dans le récit de l'alto, un motif âpre annonce l'horreur de la mort, que, dans le môme réci!. une vocalise tourmentée, de rythme disjoin!. parle de douleur, en tous ces passages où il use des lieux communs du style musical, nous le trouvons cependant spontané, puissant de technique et émouvant. Afin de peindre le contraste des sentiments dontle ténor et l'alto sont animés, d'une part l'angoisse et le découragement, de l'autre la confiance et la fermeté, Bach écrit, pour la Crainte, des motifs où la voix ne s'élève que par des intervalles dissonants, puis retombe, tandis que le chant de l'Espoir s'épanouit, passe de l'assurance à la joie et finit dans l'enthousiasme. De plus, les thèmes de l'orchestre ont une remarquable individualité significative. Dans le premier dialogue, le quatuor frémit, comme pour traduire à la fois ces paroles : « O éternité, parole de tonnerre » et « Mon cœur palpite de crainte », et les hautbois d'amour, parleurs vocalises égales et accordées, semblent annoncer les douceurs de la grâce divine. Le violon solo et le hautbois d'amour, dans le second duo, sont, l'un plein d'essor, l'autre dolent et abattu.

Il reste expressif jusque dans l'harmonisation du cantique final, où les parties d'accompagné-

i5o J. S. BACH

menl donnenl à !;i mélodie de J.-Rudolph Ahle un commentaire admirable d'audace musicale el de justesse descriptive.

Pour compléter rénumération des œuvres ((imposées vraisemblablement, d'après Spitla, entre 1730 et 1734, ilfaut citer, après ces cantates faites sur des chorals, un certain nombre décantâtes dont le sujet est tiré de l'Ecriture. Un passage de Jéfémie (V, 3) et deux versets de l'épître de saint Paul aux Romains (II, 4 et 5) dominent toute la cantate 1 7crr,deine Augen sehe/i nach dem Glauben1. C'est une violente exhortation à la pénitence, où relaie la menace des colères de Dieu. Dans la cantate Esisl nichts Gesundes an meinem Leibe-, un verset du psaume 38 donne la substance de l'œuvre. Mais ici Bach mélange à la parole biblique un commentaire luthérien. Dès le début de l'introduction, la basse, accompagnée des lamentations entrecoupées des violons et des hautbois, énonce le thème du choral Ach Herr mic.lt armai Sùnder et, quand les quatre voix du chœur sont réunies, un chœur mystérieux d'instruments à vent redit la plainte du cantique. Les cantates Wer da glaubet und getauft wird* et Ich glaube, lieber Herri paraissent être de la même époque.

Spilta désigne encore, pour les années 1 ^3 1

LES CANTATES A PUES 1727 ni

et 1732. un groupe de cantates écrites pour une voix seule. Dans l'une de ces œuvres, la cantate Ich habe genug1 domine un trait essentiel du caractère de Bach, cet amour de la vie en Dieu qui se révèle dans la plupart de ses œuvres et dont il a, dans celle-ci en particulier, chanté le poème. Une seule pensée gouverne toute sa composition qui est ainsi d'une rare unité de sentiment. Il a voulu exprimer combien il désire le ciel et combien il est las de la terre. Et il a choisi pour interprète de son cœur le vieillard Siméon, et mis en musique un texte inspiré de son cantique Nunc dimittis. Cette cantate semble formée d'une suite de Lieder spirituels. Un des airs qui s'y rencontrent, le plus profond, figure déjà dans le livre de musique d'Anna Magdelena (172'j). Il est inspiré par l'enthousiasme de la mort. Gomme dans plusieurs compositions que nous avons déjà citées, Bach évoque ici la paix du sommeil funèbre. La basse de l'orchestre murmure lentement, uniforme et assoupie. Mais la voix s'élève en motifs ardents. Elle demande, avec une sorte de fièvre, ce repos que les instruments graves bercent déjà de leurs cadences endormies. Dans le recueil de 1723, cet air, écrit pour soprano, est noté une tierce mineure plus haut. D'ailleurs cette cantate 1. 82.

,5a J. :; BACH

avait d'abord été destinée tout entière au soprano. Au lieu du hautbois qui accompagne dans le premier et le troisième air, Bach avait choisi la flûte. La sonorité pénétrante du hautbois et le timbre puissant de la voix de basse conviennent mieux à cette musique vigoureuse. Le premier air surtout a une décision, une insistance que seule une voix d'homme exprime avec assez d'ampleur. Dans la cantate Ich will den Kreuzstab gernetragen ', la basse est aussi la seule interprète des désirs mystiques de Bach. Le premier air est dune contexture mélodique et d'une variété rythmique fort remarquables. « Je veux porter volontiers ma croix, c'est la main bienveillante de Dieu qui me l'impose ; par elle, j'irai, après mes peines, dans la région bénie, je déposerai ma tristesse dans le tombeau, et mon Sauveur lui-même séchera mes larmes ». Chacune de ces idées est traduite par la musique D'abord le motif se dresse lentement, la voix s'étale en vocalises lourdes mêlées de tons gémissants. L'effort est trop grand pour que nous reconnaissions ici, de même que dans la cantate Ich bin vergnûgt 2, une sorte de résignation joyeuse. Car le compositeur dépeint le labeur de l'homme qui supporte le fardeau de la vie, avec patience et bonne volonté, mais a besoin de toute son énergie pour

LES CANTATES APRÈS 1727 i53

n'être pas accablé. Cependant, vers la fin de la seconde partie de cet air, le chant se développe avec plus de liberté. La pensée de la récompense l'emporte : une large progression montante accompagne les paroles qui annoncent le voyage vers la « région glorieuse ». Enfin, la troisième partie est animée d'un mouvement nouveau. Au lieu des tenues, des notes répétées, des phrases appesanties qui, jusque-là, ont donné à la composition un caractère tourmenté, paraissent, dans cette conclusion, des motifs en triolets, qui planent, allégés, au-dessus d'un accompagnement bercé par la cadence égale de la basse.

Dans le même cycle de cantates à voix seule se placent les cantates Falsche Welt, dir Irait ich nicht1 et Jauchzet Gott in allen Landen* , écrites pour soprano solo, Widerstehe doch der Sùnde3 et Schlage doch. gewunschte Stunde'\ pour alto, Ich armer Mensch 5, pour ténor, enfin Was soll ich ans dir machen, Ephraim6 et Siehe, ich will viel Fischer aussenden1 , pour plusieurs solistes.

Page 1