‹ J.-S. Duplessis, peintre du roi, 1725-1802Chapitre 45 sur 134 · Mercure de France, oct. 1777, p · texte numérisé non relu

Mercure de France, oct. 1777, p

paru et les gazcticrs du temps n’en parlent point : celui du prince de Marsan pour la ville de Marseille et celui d’une Mme *** sur laquelle nous n’avons aucun renseignement. Les critiques pestent contre les portraits de gens inconnus et ne les mentionnent même pas. Mais l’image du prince de Marsan a un dossier aux Archives de la ville de Marseille, dont on verra aux Annexes un curieux extrait. Quant à la peinture, elle n’a pu être retrouvée.

Il y a un portrait de M. Fontanel, collaborateur du Mercure de France représenté, disent les Mémoires secrets, « en Gilles, avec un air railleur qui le caractérise à merveille ».

Nous avons peu de détails sur ce personnage ; il semble s’occuper particulièrement des questions de politique étrangère et n’aimer pas les Anglais. Les biographies n’ont rien recueilli de cet écrivain et on ne sait pas exactement s’il s’agit de J. Gaspard Dubois Fontanelle, né à Grenoble en 1737, qui collabora à plusieurs publications parisiennes, fut professeur de littérature à l’Ecole centrale et, après avoir enseigné l’histoire, devint doyen de la Faculté de Grenoble, où il mourut en 1812, laissant un grand nombre d’ouvrages de théâtre, de philosophie, de contes et de mélanges.

Je l’ai cité parce qu’il a publié deux volumes de contes philosophiques et moraux en 1779, et que le Journal de littérature, des Sciences et Arts donne son portrait comme étant « dans la manière de Van Dick ».

Duplessis est en relations épistolaires avec un autre Fontanel établi dans la rue des Etuves, à Montpellier, et qui est aussi le correspondant de Mrae Greuze, de Houdon et de Pajou ; il est libraire, marchand de tableaux et cumule ce commerce avec un emploi de « garde des dessins de l’Académie ».

Sur trois lettres seulement du peintre, passées en vente publique, il y en a deux qui sont adressées à Fontanel, et l’une a quelque intérêt puisque Duplessis l’entretient en 1778 d'un paysage qu’il fait, genre qu’il a abandonné depuis sa rencontre à Rome avec Joseph Vernet.

Mais voici de nouvelles figures officielles où il semble que l’auteur n’ait pas été à l’aise.

Monsieur, frère du Roi, d’une certaine ressemblance alors avec Louis XM, même nez, même bouche, mêmes yeux, mais déjà plus gras et dont le bas du visage est surtout épais. Il porte le grand cordon sous un habit de satin blanc à broderies de Heurs. Les critiques des Mémoires secrets sont quelque peu embarrassés pour parler de cette peinture ; ils signalent « 1 air de tête sage et le vêtement fastueux qui concourent à mieux exprimer le caractère physique et moral de son A. R. ».

Cette toile est au musée Condé de Chantilly, de même que celle où la duchesse de Chartres est si singulièrement représentée, en robe de satin, assise sur l’herbe et les pieds nus dans des sandales. 11 s’agit de Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon-Penthièvre, fille du duc de Pentbièvrc (1753-1821), qui épousa Louis-Philippe-Joseph duc d'Orléans, dit Egalité, père du roi Louis-Philippe. Nous savons par une lettre de Pierre au Directeur des Bâtiments que Duplessis obtînt une séance de son modèle au mois d'avril 1776; combien d’autres en eutil par la suite? Je ne sais, mais le portrait ne fut exposé qu’au Salon de 1779.

Au moment où la duchesse pose pour ce portrait, à Versailles, Duplessis 11e peut deviner que le duc de Chartres, un peu plus de deux ans après, assistera au combat d’Ouessant, sur le navire le Saint- Esprit. et que ce fait d’armes, du reste indécis quant aux résultats, devra nécessairement être rappelé sur sa toile. Mais comment? Dans l une des rares circonstances où le peintre est tenu de combiner un fond pour un portrait, il n’est pas heureux. Il imagina de nous montrer le Saint-Esprit s’éloignant de la côte et rejoignant l’escadre de l’amiral d’Orvilliers ; la duchesse, assise, a laissé échapper le livre qu’elle tenait à la main, et après avoir gravé sur un rocher ces quelques mots :

Vainement je veux lire A chaque mot...

Evidemment elle est préoccupée du danger que peut courir son mari, mais elle tourne le dos au navire qui l’emporte. Les Mémoires secrets en font la juste remarque. « Le peintre, disent-ils, la laisse dans cet état de froideur, les yeux collés à terre, lorsqu’ils devraient se fixer sur les flots, suivre le vaisseau, tant qu’il est apparent, même longtemps après que tous les autres spectateurs l'auraient perdu de vue, une tendre illusion devrait le reproduire encore à l’imagination d’une amante cherchant à s’abuser. »

Ces beaux yeux ne nous montrent nulle crainte. Duplessis sans doute a dû transporter dans ce décor de la dernière heure un portrait terminé, avec une expression toute différente de celle qu’il devrait comporter, tout l’indique du reste : cette robe de satin, la position du corps et l’air parfaitement calme delà duchesse. Mais ceci est une fantaisie du duc ou de la duchesse et non l’erreur d’un homme avisé et réfléchi, tel que Duplessis. Ce qui est son œuvre personnelle, l’exécution, est remarquable : la construction et le modelé sont d’un statuaire qui d’abord aurait fait le nu et ensuite l’aurait drapé.

La duchesse, à 25 ans, était « belle surtout à force de bonté », écrit M. Gruyer. Il est vrai qu elle paraît être une assez indifférente personne, mais ses traits sont réguliers, sa taille est élégante et souple, ses bras et ses mains sont la perfection même : elle est marmoréenne, sans vie extérieure.

Le temps n est plus où l’on reprochait à Duplessis de peindre des inconnus. Voici, à ce Salon, le portrait de Franklin, dont la personne excitait la curiosité et l’enthousiasme. Il venait d’arriver en France pour chercher un allié à son pays. Les faiseurs de portraits se précipitent sur lui comme aujourd’hui les photographes sur l’homme du jour. Pour sa seule part, Duplessis fil au moins sept reproductions de celui qu’il exposa ; il en existe à New-York, à Boston, à Berlin, aux musées de Douai et de Brest, à Avignon. Ce portrait lui fut toujours très demandé, car une réplique en fut faite encore par Duplessis en 1801, peu de temps avant sa mort.

Je connais celui qui appartient à M. le Dr Alfred Pamard, et qui

est dans sa famille depuis un siècle, ce qui constitue une sérieuse présomption d’authenticité ; son grand-père était un amateur d’art qui forma une importante collection de tableaux1 et il est à présumer que sa qualité de collectionneur et de médecin oculiste réputé dut lui assurer les visites de Duplessis. Celte tète de Benjamin Franklin est bien ce qu’il y a de plus sobre par le dessin et la couleur dans les œuvres de l’artiste, sobriété bien conforme au caractère du personnage.

Parmi les comptes rendus, l’un signale de notre peintre « des portraits de la plus exacte ressemblance et supérieurement peints» et quoiqu’il ne le juge pus sans défaut, il ajoute que celui de Franklin, « en veste de satin blanc, est plein d’âme et de vie ; il n’y manque qu’un degré de coloris pour être digne de Van Dick ' ».

Les Mémoires secrets font un éloge concis : « Le portrait de M. Franklin répond à la courte devise : vir. »

Dans les lettres à la Margrave de Bade écrites par du Pont de Nemours3, après un parallèle de Duplessis et de Roslin sur lequel nous aurons à revenir, 1 écrivain qui avait pour mission d'initier le prince héritier à l’économie politique et la Margrave au goût des arts, fait du portrait du fondateur de l’indépendance des Etats-Unis d Amérique une description qui mérite la reproduction :

Ce n’est pas assez de dire que Franklin est beau ; il faut dire qu’il a été un des plus beaux hommes du monde et qu'on n'en connaît pas de son âge qui lui soit égal. Toutes ses proportions annoncent la vigueur d'Hercule et, à soixante et quinze ans, il a encore de la souplesse et de la légèreté. Son large front peint les fortes pensées et son col robuste la fermeté de son caractère. Il a dans les yeux l’égalité de l’âme et sur les lèvres le rire d’une inaltérable sérénité. 11 ne paraît pas que le travail ait jamais fatigué ses nerfs. Il a des rides gaies ; il en a de tendres et de fières ; il n'en a pas une de

1. Il on existe un catalogue, imprimé chez François Chambeau, à Avignon, s. d., mais probablement en 1820. Ce portrait y est cité sous le n° 218 avec la mention que c’est celui qu'a gravé Chevillet.

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