‹ J.-S. Duplessis, peintre du roi, 1725-1802Chapitre 55 sur 134 · Arch. nat., O · texte numérisé non relu

Arch. nat., O

SES LOGEMENTS AU LOUVRE

La supplique porte en marge : Répondu le 6 août par un refus très mesuré. On ne connaît pas les termes de cette réponse, mais Duplessis les discute dans une longue et intéressante lettre inédite et qui est d’un intérêt bien supérieur à l’objet qu’elle traite. Ce serait mal juger le peintre que de douter de sa persévérance, de son énergie et des ressources de sa dialectique, lorsque l’affaire est pour lui de quelque importance :

A Paris, ce i5 aoust 1788

Monsieur le Comte,

Pardonez moy de revenir encore après vottre déclaration ; peut être lorsque je me seray mieux expliqué ne trouverés vous pas ma prière indiscrette.

Dans la réponse dont vous m’honorés vous paroissés craindre deux grands inconvénients, le danger du feu et les infiltrations. A l’égard de ce dernier, je vous prie d’observer, Monsieur le Comte, que l’idée d’un réservoir d’eau que vous cités ne m’est jamais venue à l’esprit, à moins qu’on ne voulut appeler de ce nom, la chaudière dont j’ay parlé ; mais alors l’idée d’infiltration ne peut absolument pas s’unir avec celle de ma chaudière si l’on ne s’en forme une tout à fait différente de la vérité. Quant au danger du feu... eh bon Dieu ! comment a-t-on pu, Monsieur le Comte, vous donner cette crainte : personne ne connoit, personne n’a vu cette chaudière et personne n’a demandé à la voir: après l’opinion qu’on vous en a donné vous seriez sans doute surpris de ne voir qu’un cilindre au milieu de l’eau dans une caisse de cuivre, et c’est ainsi que par un exposé sans connoissance de cause on arrête l’exercice de vos bontés à l’égard d’un homme qui je pense n’est pas sans discrétion et a qui depuis longtemps sont accordés vottre protection.

Pour écarter d’un seul mot toutte idée d’infiltration et d’incendie après avoir déclaré que je n’avais jamais pensé à un réservoir, je déclare encore que je renonce à la chaudière : je me borne à vous prier de permettre de faire placer ma baignoire ; je cliaufferay alors mon bain à la manière ordinaire ou avec un cilindre ou avec un chaudron sous la cheminée comme vous voudrés bien me le prescrire.

Vous avez la bonté, Monsieur le Comte, de m’indiquer les ressources que l’on trouve aujourdhuy à Paris pour prendre des bains. Je les connois ; mais vous n’en connoissés pas sans doute les inconvénients. 11 suffit de dire qu’il

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faut en se présentant à la porte prendre un numéro et attendre son tour, et ce tour ne vient le plus souvent en été qu’au bout de 2. 3. 4 heures ; vous sentes, Monsieur le comte, que ce temps ne peut être perdu sans inconvénients et sans regret que par ceux qui n’ont absolument rien à faire. Quelque peu que je sois occupé, il peut m’arriver et il m’est arrivé que les bains m’ont été ordonnés dans un temps où je l’étois beaucoup. L’effet ordinaire d’une pareille rencontre est de n’en point prendre et de négliger sa santé. C’est ainsi que j’ay passé cinq mois de l’année dernière sans en prendre un quoy que j’en eusse besoin ; non à la vérité que mon ouvrage m’en empêchât, mais par une raison encore plus forte : il m'étoit deffendu de sortir. Dans ce cas il est évident que les bains publics 11'étoient plus une ressource pour moy. Cette dcffense étoit si bien motivée que je ne l’av point enfreinte impunément ; je voulus sortir pour voir au moins une fois le salon dont on venoil de taire l'ouverture ; le salon est bien plus prés que ne le sont les bains, et cette sortie me causa une rechute qui me tint enfermé deux mois très complets. Après cette épreuve qui étoit la seconde, il est certain que c’eut été une témérité d aller chercher des bains hors de la maison.

Vous me dites, Monsieur le Comte, que ce que je demande est une aisance très rare dans les maisons de Paris, et vous avés raison, j’ajouteray que si on la considère comme un objet de sensualité il seroil ridicule de voir un petit bourgeois se tourmenter et indécent de chercher à vaincre votlre répugnance lorsque vous en montrés, pour jouir d’un pareil avantage ; mais si vous voulez bien la considérer comme un moyen de calmer les douleurs d’un homme souffrant pour lui conserver la vue et la santé, vous en penserés bien différemment. D’ailleurs si rien n’est si rare que de trouver chez les bourgeois de Paris ce qu’on pourroit appeler un cabinet de bains, permettés moy de vous observer que rien n’est si commun que de trouver chez eux une baignoire quand le médecin les a ordonnés et c’est tout ce que je demande.

J'ay toujours redouté, Monsieur le Comte, de vous faire des demandes de cette nature : non que je ne connoisse toute l’étendue de vottre bonté, non que ma conscience m'accuse d’indiscrétion, mais par la difficulté seule de ne pouvoir vous en faire connoitre au juste la nature, lorsque je ne puis vous mettre l'objet sous les yeux et le refus que j’éprouve aujourd’hui est bien propre à justifier cette crainte. Pourquoy donc et comment ai-je pu m'y déterminer ? je vais vous le dire.

Gazette des Beaux-Arts

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