NECKER
(Collection du Comte d’Haussonville)
SES LOGEMENTS AU LOUVRE
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La maladie qui m’a affligé et dont j’ay encore le germe ! étoit une humeur qui m’a fait souffrir dans plusieurs parties de mon corps et qui dans un temps s’est jetté sur mes yeux et me les a si horriblement maltraités qu’une personne qui me chérit frappée à mon aspect se détourna pour pleurer dans un coin, de la perte de ma vue qu’elle croioit certaine ; et les bains étoient indiqués, et je ne pouvois sortir pour aller aux bains publics. J’ay guéri à la vérité sans les bains ; mais peut être un jour ce sera l’unique moyen de me sauver les yeux.
Forcé aujourd’huy par le mauvais état de mes affaires de me soulager d’un petit loyer de 5o écus, prix d’un logement ou j’ay tenu, depuis que vous avez eu la bonté de m’en donner un aux galleries, ce que celuy-ci ne pouvoit contenir et contraint à présent d’en retirer ma baignoire j’ay désiré de la placer sans embarras dans celuy que j’habite pour la trouver au besoin et non pour en abuser. Quoyque chaque bain ne me coûte que quinze sols, l’état de ma fortune me rend économe et vous pouvez être assuré que je n’en prendray point sans nécessité. Ce que j’ay demandé n’est pas sans exemple on en peut voir une chez M. Robert, une autre chez Mde Yallayer Coster peut être d’autres encore placées comme je désirerois que le fut la mienne.
Après ces observations, j’ay l’espoir que vous céderés à ma prière ; mais si mon attente étoit trompée, je gémirois sans doute de n’avoir pu dissiper une prévention qui me priverait d’un moyen de conserver ma santé ; mais en respectant vos motifs, je n’en conserverais pas moins vivement les sentiments de reconnoissance que tant de bontés ont du faire naître et que rien ne scauroit affoiblir ainsi que le profond respect avec lequel...
Duplessis.
P. S. Permettez-moy, Monsieur le Comte une courte récapitulation.
J’ay eu l’honneur de vous représenter que je n’avois point demandé un réservoir, je n’en ay jamais désiré d’autre que la rivière.
Ma chaudière n’est qu’un moyen de chauffer complettement un bain avec trois sols de charbon, moyen très commode, très économique et très innocent ; moyen infiniment et je le rcpctte infiniment plus sur que celuy pratiqué si longtemps et si généralement de chauffer l’eau sous la cheminée et auquel je renonce pourtant si vous gardés votre prévention. De tout ce que je vous
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ay demandé ou paru vous demander il ne reste donc plus que la permission de placer une baignoire comme elle l’est chez mes voisins.
Sur ce seul et unique objet daignez, Monsieur le comte consulter Monsieur Brebion, je me livre au rapport de l’homme qui doit connoître mieux que personne ce dont il s’agit, il ne peut vous être suspect, il connoît ses devoirs, et il n’existe aucune liaison entre luy et moy qui puisse le porter à m’épargner. Quoyqu’il soit extrêmement honète, je l’ay toujours vu cependant pencher à nottre égard vers la sévérité ; il vous dira donc la vérité et j’attendrai vos ordres avec respect et soumission ; mais n’oubliez pas, je vous prie qu’il peut être question de la conservation de ma vue et qu’ayant toutte ma vie vécu loin de la société et de ses amusements j’ay senti plus que personne le prix de cette faculté et qu’aujourd’huy vieux et sans fortune ce n’est que par elle que je puis trouver encore quelque douceur à exister.
Permettez-moy, Monsieur le Comte, de vous rappeler que vous m’avés promis il y a plus d’un an un petit chien que je puisse élever moy même, d’une race dont vous avés mâle et femele, c’est des braques de la petite espèce ; ne voulant pas alors ajouter aux infirmités de ma vieille chienne les tourments de la jalousie, je vous priai de m’en réserver cette faveur pour un auttre temps. Aujourd’huy elle est morte et me trouvant dans la solitude par le mariage de ma pupile, je sents plus que jamais le besoin d’une pareille société ; si je la tenois de vous, je l’en aimerois bien davantage, et ce seroit alors queje pourrais dire avec vérité que je ne possède rien, pas même mon chien, que ce ne soit un de vos bienfaits '.
Hâtons-nous de dire qu il lui fut « laissé toute la liberté qui doit dériver de ses explications ».
On sait qu’après les journées d’Octobre, le retour du roi à Paris y ramena les personnes de la Cour installées au palais de Versailles. Les artistes ne furent pas délogés du Louvre, et ils en exprimèrent au roi une reconnaissance qui se ressentait un peu de l'alerte qu ils venaient d’éprouver, mais ils furent tenus de recevoir le service du voy qu’on n’avait pu caser ailleurs. Duplessis eut à héberger un officier du Gobelet. Il écrivit à ce sujet un billet qui n'est pas dépourvu d intérêt, et auquel on eut égard, puisque quelques-uns des voisins de Duplessis,
SES LOGEMENTS AU LOUVRE
notamment Hubert-Robert, Roslin, Joseph Vernet et Mme Coster, furent dispensés de cette prestation 1 * :
A Paris, ce 24 octobre 1789.
C’est avec un vray plaisir, Monsieur, que je me trouve dans le cas de vous faire des remerciemens sur un pareil objet. Il est bien digne de vous d’avoir si bien et avec autant de succès secondé les intentions de Monsieur le comte Dangivillers qui nous protège tous. A mon égard je puis vous dire que j’avois prévenu et vos désirs et les ordres du Roy dès le lendemain de son arrivée ; un fourrier des logis vint me demander si je n’aurois pas quelque pièce dont je pusse me priver pour loger un officier de chez le Roy ; je luy offris de bonne grâce ce que la circonstance et l’exiguité de mon logement me permettoient de luy offrir, ce qui fut accepté. J’ay fait un lit à mon hôte aux dépends du mien, et je vais au devant de tous ses besoins. M’étant mis ainsi à l’abri de tout reproche je n’aurois plus rien à dire ; mais j’ay remarqué que vottre lettre étoit vraisemblablement circulaire et que la condition à laquelle on nous conserve dans nos logemens est impérieuse. Moy qui ne puis être suspect, conduit par l’amour de la vérité, je crois pouvoir vous dire que le plus grand nombre de mes voisins est dans l’impossibilité absolue de loger quelqu’un, que moy même avec une personne de plus, j’étois forçé de tenir dans le quartier un loyer de cinquante écus pour y déposer ce que mon apartement ne pouvoit contenir, qu’à la veille de m’en debarrasser la venue d’un hôte m’a forcé de le garder. Je supporteray volontiers cette dépense tout le temps que les circonstances l’exigeront et il ne sera pas dit que j’auray manqué de zèle pour le service du Roy ; mais vous verrés qu’il est plus facile d’envoyer des hôtes aux habitants des galleries qu’à eux de les recevoir. Je vous présente ces considérations affin que vous puissiés en faii'e usage s’il en est besoin.
Je ne suis lié avec aucun de mes voisins, ce n’est que l’amour de la vérité et de la justice qui m’engage à appuyer de mon témoignage les représentations qu’ils pourraient faire à ce sujet'3.
J’ay l’honneur d’être, etc.
Duplessis.
1. J. -J. Guiffrey, Etat des logements du Louvre en 1790. Archives de l'art français, 1873,