‹ J.-S. Duplessis, peintre du roi, 1725-1802Chapitre 69 sur 134 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LA FEMME INCONNUE DU MUSEE DU LOUVRE

La Femme inconnue de la salle La Caze, au Louvre, dite aussi la Dame au livre, offre à la sagacité des écrivains d’art une énigme qui jusqu’ici n’a pu être éclaircie.

Duplessis en est-il le peintre P

Pendant de longues années, cette toile a été mentionnée dans les catalogues sans autre attribution qu’à l’Ecole française du xvme siècle. Depuis l’édition du catalogue sommaire de 1909, elle est attribuée à Duplessis, mais aucun document positif n’ayant été produit, on est réduit à des présomptions.

Nous allons résumer ce qu’on sait, rectifier quelques erreurs, écarter définitivement tous les prétendus auteurs de cette peinture et essayer d’appuyer sur des raisons qui n’ont pas toutes été émises quelques conjectures personnelles.

Ce portrait, découvert et acheté par La Caze, fut d’abord donné comme étant celui de Mme Le[noir], femme du lieutenant-général de police, qui fut exposé par Chardin au salon de 17^2, et gravé par Surugue l'année suivante ; il fut donc aisé à Edmond et Jules de Concourt de contester et de détruire cette attribution dans la page irréfutable que nous reproduisons :

L’autre portrait attribué à Chardin est le portrait de M'ne Lenoir, de la galerie La Caze, portrait admirable auquel ce nom de Mmc Lenoir prête, en

dehors de toute beauté intrinsèque, une authenticité presque incontestée jusqu’ici. Mais ce nom de Mme Lenoir, quelle raison pour le donner à ce tableau ? C’est une désignation de personnage absolument gratuite. Le portraitde Mme Lenoir qu’a peint Chardin, nous le connaissons, si nous ne l’avons pas. La gravure n’en est pas rare, c’est l'Instant de la Méditation. La voici, comparez : il n’y a pas la moindre ressemblance, je ne dis pas seulement dans la figure, mais même dans l’arrangement. Dans le portrait possédé par M. La Gaze, la femme est de face, le tableau est en hauteur et sans accessoires. Dans le portrait de Chardin, portrait en largeur, la femme est assise de côté, avec un paravent derrière, un écran et une cheminée devant elle. Toutes deux, il est vrai, tiennent à la main une brochure couverte de papier peigne ; mais cela est trop peu vraiment pour confondre les deux tableaux. Evidemment nous n’avons point affaire ici à Mme Lenoir ; ce chef-d’œuvre, dont le faire d’ailleurs est entièrement contraire au faire de Chardin, n’est point le portrait exposé en 1742 ; il n’appartient pas, nous avons le regret de le dire, à Chardin h

La Caze le reconnut et, quelques années avant sa mort, il raya le nom de Chardin 1 2.

Un peu plus tard, un article sans signature du Magasin pittoresque 3 donnait à entendre qu'on était sur la trace du véritable peintre de cette toile et qu’ «un connaisseur très éclairé était porté à attribuer cette œuvre excellente à Aved ».

« On a vu dans quelques châteaux, ajoutait l'auteur anonyme, des peintures d’Aved qui paraissent être entièrement du même pinceau que celle de la Dame inconnue. Il existait entre Aved et Chardin des relations assez intimes et, d’après Y Abecedario de Mariette, ils n’auraient pas été sans exercer beaucoup d influence l un sur l’autre. Nous nous bornerons à ces indications, voulant laisser toute la primeur d une dissertation approfondie sur ce sujet au savant conservateur du musée Lorrain, M. Cournault, dont Aved était le trisaïeul... »

1. Ed. et J. de Concourt, L’art du xvme siècle, t. I, p. i3i.

3. Notice des tableaux légués au Louvre par M. Louis La Caze, 1874.

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C’est, en 1879, à la réunion des sociétés savantes et des sociétés des beaux-arts des départements, que M. Cournault fit sa communication et sa proposition lien avait, disait-il, entretenu La Caze, qui réserva son avis jusqu’au moment où des preuves matérielles lui seraient présentées, pensant justement que l’examen de la seule œuvre d’Aved qui fut alors au musée du Louvre ne fournissait pas cette preuve. M. Cournault avoue lui-même que le portrait du marquis de Mirabeau, «peinture sèche et froide», dit-il, ne peut étayer son attribution. Mais il conseillait aux amateurs d’aller voir les portraits des peintres de Troy et P. -J. Cazes, qui étaient alors dans la salle du conseil de l’Ecole des beaux-arts (et qui se trouvent maintenant au musée du Louvre); l’étude pour le portrait de Jean-Baptiste Rousseau, qui est au musée de Versailles et surtout le « chef-d’œuvre du maître, le portrait en pied de Méliémet-Effendi, ambassadeur de la Porte Ottomane près de Louis XV 1 2 ».M. Cournaultavait aussi établi son opinion d après 1 6 portraits d’Aved possédés par sa famille et il présentait à la réunion Une jeune fille occupée à dessiner une tête au crayon rouge. Il tenait à faire constater « la qualité supérieure de cette peinture et son étroite parenté avec celle de Chardin». Mais la parenté qu’il invoquait ne saurait être retenue comme un argument valable. Nous nous en rapportons à l’arrêt rendu, à cet égard, par les frères de Goncoui't. De plus, aucun des portraits cités à l’appui de la thèse chère à M. Cournault, celui de Saïd-Pacha (Méhémet-Effendi) moins que les autres, ne peut prétendre à égaler la Femme inconnue; celle-ci ne peut dériver de ceux-là ; nous établirons que son portrait ne peut être antérieur à 1760, qu’il est vraisemblablement un peu postérieur. Aved, à cette époque, a atteint 65 ans ; ce n’est pas l’âge auquel on fait son premier chef-d’œuvre ; c’est le temps où Duplessis est à son apogée et où il peint l’abbé Arnaud3.

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