‹ J.-S. Duplessis, peintre du roi, 1725-1802Chapitre 68 sur 134 · SÉNAC DE MEILHAN · texte numérisé non relu

SÉNAC DE MEILHAN

il engage son correspondant à faire choix de Duplessis pour la peinture désirée. Voici cette lettre qui fait le plus grand honneur à la confraternité de son auteur. Si l’on ne savait pas Cochin « serviable jusqu’à la générosité » comme l'a dit M. S. Rocheblave, on en aurait là une preuve de plus1. Il faudra se souvenir de la supériorité qu’il accorde à Duplessis sur Roslin :

Monsieur.

Je me hâte d’avoir l’honneur de vous répondre pour diminuer s’il est possible les torts que m’ont fait avoir auprès de vous et ma négligence et les affaires dont je suis surchargé.

Il est vrai que M. le Baron de Tôt m’avoit fort dérouté par la modeste délicatesse de M. de Meilhan ; Je ne sçavois presque plus qu’imaginer, je me disposois cependant à commencer dans peu, malgré l’Embarras ou me mettoient des engagements précédemment contractés. En renonçant au projet d’allégorie vous me soulagez beaucoup, car j’aurois peut-être impatienté par ma lenteur, et vous Monsieur, et le corps municipal et M. Aliamet.

Le nouveau projet qu’on a formé me paroit en effet plus convenable à la modestie de M. de Meilhan et plus agréable pour lui et pour sa famille ; mais il est au-dessus de mes forces. Le Portrait en grand est un genre dans lequel je ne suis point du tout exercé. Je n’ai fait que des petits portraits de Société en buste ou dans un ovale, et beaucoup plus en profd qu’autrement. Ce ne seroit pas un Cadeau bien intéressant que la Ville feroit à M. de Meilhan, qu’une pareille Bagatelle.

Je m’étois proposé à la vérité de dessiner le Portrait de M. de Meilhan, mais comme c’étoit pour un dessin allégorique, je ne comptois faire qu’un médaillon de profd, et mes petits talens suffisoient pour cet objet.

Maintenant il est question d’un ouvrage beaucoup plus considérable qui demande et d’autre soins et d’autres Talens, pour arriver à une heureuse Exécution .

1. Précédemment Cochin avait rendu un service du mémo genre à son confrère, avant même qu’il fût agréé, le 18 mai 1768 :

« M. Cochin informe M. le Directeur gal qu’il a trouvé le Sr Duplessis qui pourrait se charger du portrait de Msr l’archcvèque-duc de llheims, h faire en pied d’après l’esquisse de Roslin, mais que, au lieu do 2 000 liv., il serait avantageux pour le bien du portrait de porter le prix h 2 4oo liv. — M. Fukcy-Raynaud, Correspondance de M. de Marigny avec Coypcl, Lépicié et Cochin. Nouv. arch. de l’art français, igcR, p. i^g.

Il faut premièrement faire peindre un portrait de M. de Meilhan de grandeur naturelle, par un des meilleurs peintres de Portrait. On ne peut pas graver un beau Portrait au Burin, d’après un simple dessein, il faut un tableau, et il le faut beau et bien peint.

Les deux meilleurs peintres de Portrait que nous ayons, sont M. Rollin et M. Duplessis. Je crois M. Duplessis le plus excellent des deux, ainsi ce seroit à lui que je désirerois que vous vous adressassiez ; c’est une affaire de cinquante louis pour le Tableau, mais on seroit assuré d’avoir une belle chose, qui décoreroit honorablement l’hôtel- de-Ville.

Quant, à la gravure, comme il y faudroit un très beau Burin et que les Bons graveurs en ce genre sont rares et conséquemment chers, il faudroit regarder cette gravure comme un objet de cent cinquante louis ou au moins de mille Ecus, ainsi le tout feroit environ Deux Cent louis.

On ne peut pas penser à M. Ville, à qui son âge sa Santé et plus encore l’affoiblissement de sa vue, ne permettent pas de l’entreprendre.

Il y a ensuite M. Chatelin qui a fort bien gravé le Portrait de M. L’abbé Terray ; mais dont cependant les Talens ne sont pas aussi assurés que ceux de M. Ville. D’ailleurs il est engagé dans un grand ouvrage, et il ne pourroit commencer le votre que dans un an parce qu’il y a un dédit.

Je vous conseillerois pour lever ces difficultés, de vous adresser à un jeune graveur, nommé Bervich, qui depuis quelque tems paroit avec beaucoup d’Eclat dans la gravure au burin. C’est en effet, après M. Ville, le burin le plus ferme et le plus pur que je connoisse, et l’on peut être sur d’avoir une belle chose, si le Tableau est beau. Il a gravé depuis peu le portrait de Linneus, qui est d’un très beau Travail. Il est vrai qu’on a poussé l’Estampe un peu trop au noir, mais c’est la faute du Peintre qui a retouché les Epreuves et non celle du graveur.

J'ai été bien fâché d’apprendre qu’avant votre départ, vous aviez passé chez moi prendre Jour, pour que J’eusse l'honneur de vous dessiner, comme nous en étions convenus, Je n’en avois rien Sçu par la Bêtise et la négligence des Domestiques, Je désire ardemment de réparer cette faute, et Je vous Suplie, lorsque vous reviendrez à Paris de m’en procurer l’occasion.

J'ai l’honneur d’Etre, etc.

Signé : Cochin

20 Juillet 1779.

SÉNAC DE M El LH AN

loi

La suscription est : A Monsieur, Monsieur de Pujol, chevalier de l’Ordre de Saint- Louis, commissaire des guerres, à Valenciennes1.

Après avoir pris connaissance de cette lettre, le Conseil particulier de la ville délibéra le 12 août 1779 de faire présent à Sénac de Meilhan de son portrait peint par Duplessis et gravé par le jeune Berwick, selon l’avis émis par Cochin. Il ne restait qu’à obtenir l’autorisation de l’Intendant de Hainaut , qui fut donnée par la lettre ci-après :

Paris le 21 Août 1779.

J’ay reçu, Messieurs, la lettre dont vous m’avez honoré, et par la quelle vous me demander de faire faire mon portrait. Je suis touché au de là de tout ce que je puis vous exprimer des motifs qui vous inspirent un désir si flatteur pour moy. Je n’ay point acquis assez de droits sur votre reconnoissance, mais vous avez lû dans mon cœur, et vous avez égard à mon zèle, à mes intentions, je vous supplie d’être persuadés de la sensibilité qu’excite en moy, la résolution dont vous me faites part. Si j’osois, je vous prierois de me permettre de me contenter des sentiments dont votre demande est une preuve si touchante et de me refuser à l’exécution du projet ; mais je craindrois d’avoir l’air de n’en pas sentir tout le prix ; je me préteray donc à ce que vous daignez désirer, en vous suppliant cependant de faire pour cet objet, la plus petite dépense possible. Je m’occupe de rétablir les afl'aires de la Ville, et la plus grande preuve que je puisse vous demander de vos sentiments pour moy, c’est de mettre des bornes, en ce moment au prix que vous accordez à mes faibles Services.

J’ay l’honneur d’être avec le plus parfait attachement, Messieurs, votre très humble, très obéissant serviteur.

Sénac de Meilhan 2.

Le portrait est sans date, mais nous savons qu’il fut achevé en temps utile pour que la gravure en fût faite et les exemplaires fussent prêts au commencement du mois de novembre 1783. L’échevin Blondel fut chargé de porter 5o épreuves à Sénac de Meilhan qui adressa aux magistrats de la ville une lettre de remerciements ainsi conçue :

1. Archives de Valenciennes, série AA, n° 176 (ancien B, 61).

2. Lettre autographe adressée par M. Sénac de Meilhan à « Messieurs Les Magistrats de Valenciennes ». Archives de Valenciennes, série AA, n° 176 (ancien B, Gi).

J. -S. DUPELSSIS

A Paris ce 8 9hre 1783.

J’ay reçu, Messieurs, le portrait que Mr Blondel, m’a remis de votre part, comme une marque des sentiments dont vous m’honorez, j’en suis pénétré de reconnoissance, et mon désir le plus vif est d’être à portée de les justifier. Soyez en je vous supplie, Messieurs, bien persuadés, ainsy que des sentiments d’estime et dattachement, que je vous ai consacrés, et avec lesquels j’ay l’honneur d’être votre très humble, très obéissant serviteur.

Sénac de Meilhan ‘.

Comme tant d’autres toiles de Duplessis, celle où Sénac de Meilban est représenté a été perdue2, mais la gravure n'en est pas introuvable et elle a été décrite par Sainte-Beuve dans des termes qu’il faut citer :

« Ce portrait est d’une magnifique exécution. Lejeune administrateur, comme on l'appelait encore, s’y montre avec tous ses avantages de physionomie, de regard, de représentation : il est peint assis, jusqu’à mi-jambe, en habit babillé avec des dentelles, coiffure du temps; la main gauche est étendue sur une console d’où tombe en se déroulant une carte de la province ; ses doigts distraits s’y posent et s’y déploient quelque peu complaisamment. La main droite est appuyée sur le bras du fauteuil, et non pas sans coquetterie. La tête est fort belle, la physionomie vive, animée, parlante, la figure assez longue ; on n’y prend nullement l’idée que donnerait de M. de Meilban le duc de Levis, lorsqu'il a dit : « Sa figure, quoique expressive, était désa- « gréable ; il était même complètement laid, ce qui ne l’empêchait pas « d'ambitionner la réputation d'homme à bonnes fortunes ». Cette idée de laideur ne vient pas à la vue de ce portrait ; mais on y reconnaît avant tout ce bel œil perçant, plein de feu, ces yeux d'aigle pénétrants dont le prince de Ligne était si frappé. Tel nous apparaît à cette date de 1783 cette fleur des intendants de province 3 — »

1. Lettre autographe adressée par M. Sénac de Meilhan à « Mrs du Magistrat». Archives de Valenciennes, série AA, n° 17Ô (ancien B, 61).

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