DUPLESSIS A PARIS
il fait de son fils un trésorier des bâtiments et c’est là encore une précieuse relation ;
Il y a enfin les frères Fontaine, élèves de Philippe Sauvan et qui ont gravé les œuvres des Van Loo ; les frères Trial, dont l’un dirigera l’académie de musique... et puis, dans le cabinet de toilette du roi, il y aura bientôt pour les Comtadins un protecteur de plus, son valet de chambre, Diet, dont la femme est de lTsle-sur-Sorgue ; et tous ces personnages, depuis le médecin de la reine, jusqu’au valet de chambre du roi, en passant par les Académies, les églises et la presse, ont un sourire, une poignée de mains et des commandes pour les cadets de leur province qui viennent après eux chercher fortune à la cour.
Pendant onze ou douze ans, Duplessis travailla assez obscurément'. Ce n’est qu’en 1764 que ses œuvres paraissent pour la première fois en public, à lexposition de l’académie de Saint-Luc. Les cinq portraits qu’il y envoie ne font pas sensation. L exposition elle-même a lieu sans grand bruit. L 'Avant-coureur lui consacre à peine quelques paragraphes, et, pour ne pas allonger son compte rendu par une longue énumération, il allègue que cela ne saurait beaucoup intéresser ses lecteurs, attendu qu’il s'agit des portraits de gens peu notoires.
En 1769, peu de temps avant l’ouverture du Salon, Duplessis, malgré sa défiance de lui-même et l hésitation qu il a montrée jusquelà, se décide à présenter quelques ouvrages de lui à l’Académie de peinture. C’est à l’unanimité, paraît-il, d’après ce que rapporte Lauzan, qu’il est agréé, et, dès lors, il peut se faire connaître.
Cette première exposition fut une révélation et un éclatant succès. Il envoya au Louvre jusqu’à dix portraits, dont trois avaient été déjà vus à l’académie de Saint-Luc et sont venus jusqu’à nous : ceux de l’abbé Arnaud, du chanoine Jourdan et de Mmc Lenoir ; ce sont assurément des œuvres qui suffiraient à la réputation d’un grand peintre.
1. « Voici un peintre appelé Duplessis, qui s’est tenu caché pendant une dizaine d’années. « Diderot, OEuvres complétés, t. XI, p. 44g-
Au moment où ils furent exposés, il n’y eut du reste qu'une opinion, exprimée dans toutes les brochures consacrées au Salon, et aussi favorable que possible au nouvel agréé.
C’est d’abord l’auteur des Réflexions sur quelques morceaux de peinture et de sculpture, etc., Pingeron, qui, pour être capitaine d'artillerie et ingénieur au service de la Pologne, parait fort bien renseigné, et a eu peut être un entretien avec l’artiste dans son atelier. Comment, sans cela, connaîtrait-il 1 humble maître de Duplessis et en parlerait-il, dans les termes où celui-ci exalte toute sa reconnaissance, comme d’un homme « qui aurait fait la gloire de son pays, s’il eût vécu hors du cloître où ses talents se concentrèrent ». Quand il passe à l’œuvre de l’élève, « ses portraits, dit-il, sont ressemblants et chauds de couleur ». Sur l’absolue ressemblance, il n’y a qu’un cri. pour tous les portraits que Duplessis exposera durant plus de vingt ans. Sur la couleur, on différera parfois, mais en ce qui concerne l'abbé Arnaud, « on y trouve tout le feu que cet auteur a mis dans ses écrits ».
Un autre critique, B***, dans sa Lettre sur le Salon de peinture, précise : « Il semble avoir peint la tête de l'abbé avec les couleurs mâles dont cet écrivain anime son st\le pittoresque » et il ajoute: « M. Duplessis n’est encore qu’agréé, mai' on peut répondre d'avance qu’il se verra proclamé avec toute la distinction que méritent les vrais talents et dont ils sont assurés auprès de juges que la rivalité ne rend que plus empressés à les couronner. »
L’auteur des Sentiments exprimés sur les tableaux exposés dit de l’ensemble de ces portraits que a leur couleur vraie, lumineuse ne fait qu’ajouter au mérite de la ressemblance : et qu ils sont saisis par des détails finement exprimés qui rendent si bien jusqu'au caractère même des modèles. »
Le Mercure de France est plus enthousiaste encore : « Ce portrait étonnant, de la couleur la plus vigoureuse, est plein de vie ; la main est belle et la tète digne de Rembrandt. »
Diderot, enfin, écrit : « Je reviens sur le portrait de l abbé Arnaud ;
c’est, en vérité, une belle chose pour la ressemblance, le caractère et la vigueur du pinceau 1 . »
Nous avons sur l’auteur de La soirée perdue à l'Opéra quelques pages de son ami Suard, écrites à Léonard Boudou, éditeur des œuvres de l’abbé, publiées en 1808, où l’éloge le plus affectueux s’inspire d'un tel souci de retracer une physionomie fidèle, que nous devons surtout chercher là le modèle qu’avait à peindre Duplessis . Les circonstances où Suard voit Arnaud pour la première fois lui laissent un souvenir ineffaçable :
Il m’accueillit avec une extrême bienveillance. Le dîner, chez un ami commun, fut très animé, et il en fit tout le charme ; il parla de poésie, de musique, de peinture, tantôt avec enthousiasme et sensibilité, tantôt avec une gaieté vive et brillante, et toujours dans un langage pur et correct quoique continuellement figuré. J’avais connu quelques hommes qui se faisaient remarquer par l’élégance et la chaleur de l’élocution ; Diderot était celui qui, sous ce rapport, m’avait le plus frappé ; mais je trouvai l’abbé Arnaud supérieur à lui par la facilité et la promptitude du boute-hors, par le bonheur et l’abondance des images et des figures qui donnaient à tout ce qu’il disait du mouvement et de la couleur ; mais surtout par ce mélange de gaieté vive et naturelle qui se mêlait à l’enthousiasme et se communiquait à tout ce qui l’environnait. J’étais charmé et il s’en aperçut aisément. Il m’adressait presque toujours la parole, et je ne lui parlais que pour offrir de nouveaux textes à ses lumières et à son éloquence2.
Cette silhouette est complétée par d’autres touches qui donnent de l’abbé, non une image embellie, Suard se refuse à cette complaisance, mais une physionomie rendue dans toute l’animation de la vie :
L’abbé Arnaud aurait volontiei’s, comme Shakespeare, regardé l’homme qui n’aimait pas la musique comme un être incapable de bonté et de vertu ; il l’aurait haï, s’il avait pu sentir la haine ; mais ce sentiment ne pouvait entrer dans son cœur, et c’était un trait distinctif de son caractère. Il portait
1. La simpficité de Duplessis était si grande que, dans les dernières années de sa vie, il disait naïvement à ceux qui louaient devant lui ce tableau : « Il n’y a pas bien longtemps encore que j’ai cru y reconnaître le même mérite que vous. » — Lauzan.
a. Œuvres complètes de l’abbé Arnaud; Léopold Collin, de l’imprimerie Valade, 1808, Paris, t. I, p. i3.
au plus haut degré toutes les affections sociales, et même à l'excès le besoin de plaire à tout le monde ; il aimait ou croyait aimer quiconque lui présentait un visage ami ; il n’aurait pas pu soutenir un quart d’heure de suite la conversation, la présence même d’une personne en qui il aurait soupçonné de la malveillance ; et si l’homme qui lui avait fait le plus de mal et de qui il en pensait davantage, fût venu à lui en lui tendant la main, il se serait jeté dans ses bras et l’aurait embrassé avec la plus sincère cordialité. Cette disposition tenait à une organisation extraordinairement délicate, à une sensibilité exquise, à une singulière mobilité d’imagination, qui lui faisaient recevoir, de tout ce qui frappait actuellement ses organes, des impressions si vives et si fortes que l’effet ne pouvait en être balancé par aucune autre considération. Je n’ai jamais vu à personne une bienveillance si naturelle et si générale ; elle était accompagnée de manières extrêmement caressantes et il n’y avait aucune hypocrisie dans ses caresses, tout excessives qu’elles pussent paraître. Après quelques jours de connaissance, on pouvait être tenté de le croire son ami ; mais cette prompte et extrême sensibilité ne comj de6aflect pi -
fondes : ces impressions si vives, qu’il recevait des objets présents, s’effaçaient avec la même facilité par l’absence : < t rarement éprouvait il le besoin de revoir l’homme dont la conversation lui avait plu davantage quelques jours auparavant.
Qu’on ne croie pas cependant que celte légère té de disposition influât sut ses véritables affections : il était ami tendre, dévoué, fidèle ; et si ses amis eurent quelquefois i\ se plaindre de lui, ce ne pouvait être que pour des négligences qui tenaient à son caractère, jamais pour un tort grave qui vînt de son cœur. Peu d’hommes ont eu plus d'amis et il n’en a perdu aucun par sa faute ; il portait dans le commerce intime une douceur inaltérable et une confiance sans bornes ; et c’est pour moi un devoir impérieux que de lui rendre ce témoignage. Pendant plus de 23 ans que nous avons habité ensemble, je proteste qu’il ne s’est pas élevé un nuage entre nous et qu'il n’y a pas eu un seul jour de refroidissement dans notre affection mutuelle ; je dois ajouter ici, sans aucune affectation de modestie ni de générosité, que si cette constance, cette égalité de sentiment ne s’est jamais démentie, le mérite lui en appartient presque en entier1.
i . Œuvres complètes de l'abbé Arnaud, p. ag. Voir aussi les Lettres d'un philosophe et d’une femme sensible (Condorcet et Mme Suard), Revue des Deux Mondes, i5 septembre, i5 octobre, i5 novembre ign, publiées par M. René Doumic, au sujet de ce curieux ménage à quatre.