‹ J.-S. Duplessis, peintre du roi, 1725-1802Chapitre 10 sur 134 · L'ABBÉ ARNAUD · texte numérisé non relu

L'ABBÉ ARNAUD

C’est cet homme complexe, vibrant, enthousiaste, mobile, cet improvisateur égalé à Diderot par Suard, ainsi que par Grétry, et dont Dacier parlait avec la même admiration dans l’éloge qu’il lut en 1787, à l’Académie des inscriptions et belles-lettres ; c’est cet amateur d’art très avisé, très compétent, répandu dans tous les salons, recherché et choyé partout, connu de tous, que Duplessis eut à peindre, dès les premiers temps de son arrivée à Paris. S’il échouait, il ne se relèverait probablement jamais de cet insuccès ; s’il réussissait, c’était une brillante recommandation aux yeux du monde.

Il dut mesurer ses forces, et la tentative fut heureuse. Il fit ce portrait de noir et de blanc. D’un corps enveloppé d’une soutane, l’artiste ne pouvait peindre que la tête, où éclataient les dons de l’intelligence, des yeux ardents, un front vaste et une bouche d orateur aux lèvres entr’ouvertes ; il projeta une vive lumière sur ce visage inspiré, lumière qui flotte à peine sur les lisérés du rabat, sur l’épaule droite et descend brusquement sur la main droite laissant, sauf la manche de dentelles et les papiers placés sur la table, tout le reste dans une ombre profonde, ne devant rien gagner à en sortir; lumière qui est un artifice du peintre, car elle paraît ainsi ne jaillir qu’à travers deux fentes. Mais qu’importe P c’est un portrait d’intérieur, éclairé selon la fantaisie de l’artiste et qui nous donne l’impression la plus aiguë de la vie intense qui anime ce type de méridional doué de tant de séduction l.

Ceci n’est point un panégyrique ; M. André Hallays, qui connaît tous les trésors d'art de la province, a écrit dans un chapitre qui venge Carpentras de railleries légendaires :

Les portraits de Duplessis conservés à Carpentras ont je ne sais quoi de brusque et de hardi qui sent son Midi. Ils sont exécutés d’une manière al-

1. La main droite de l’abbé Arnaud tient une plume. On m’excusera de citer en note ce paragraphe de la lettre de Suard : « Ce qui contribuait à entretenir sa paresse, était l’éloignement qu’il avait contracté pour l’opération manuelle de l’écriture. Plus d’une fois, étant dans sa chambre et voulant écrire une note ou un billet, il m’est arrivé de ne trouver ni plume ni encre sur son bureau. » Suard lui ressemblait sous ce rapport : « Sa paresse était proverbiale, dit M. Doumic; il était de ces écrivains que la vue d’une plume et d’un encrier rend malades. Il serait mort de faim plutôt que de travailler ». — Cf. Lettres d’un philosophe.

2Îl

lègre et brillante. Ils ont en même temps de la grâce, de l’esprit, de la pénétration. Mais le chef-d’œuvre, c’est le portrait de l’abbé Arnaud. Quelle belle peinture et quel type admirable !... Pas un trait de caractère de cet étrange personnage qui ne se retrouve dans la vivante peinture de Duplessis. Ce visage brun et charnu, ces yeux ardents, cette attitude passionnée, tout trahit le Provençal imaginatif, cordial, sensuel, avec des velléités de génie, dévoré de la passion de plaire, éloquent, paresseux et dissimulant mal, sous des airs d’indomptable énergie, la plus incurable des neurasthénies. Voilà l'homme des immenses projets, des desseins encyclopédiques, mais qui se résout à n’être qu’un amateur, journaliste et homme de salon, cai son tempérament oratoire et voluptueux lui défend les longs efforts. Voilà le causeur entraînant dont Carie Van Loo disait : « En l’écoutant, je fais mieux et plus vite », et à qui le sculpteur Vassé (dressait cette étonnante invitation : a Venez m'aider à achever ma Psyché ; j'ai besoin de vous entendre : mon ciseau se retrempe au feu de votre imagination ». Cet abbé Arnaud fut un des hommes les plus séduisants de son temps ; il écrivait une langue admirable ; il parlait mieux encore ; il aimait la Grèce jusqu'au fanatisme ; il commandait la troupe des Gluckistes ; il composait de petits . ssais, de I rèv< - dissertations : il fut académicien ; on lui attribua beaucoup de maîtresses; on le rechercha dans beaucoup de salons ; les Piccinistes l’ao ablèrent d’injures. Le portrait du musée de Carpenlras raconte toutes ces choses et bien d’autres encore ; car il parle comme Arnaud lui-même et Arnaud ne devait savoir ni garder ses secrets ni taire ses aventures ‘.

Ce dithyrambe si alerte n’a rien d’exagéré. Diderot avoue qu'il n’aime pas l’abbé, mais il rend hommage à son mérite.

Vers celte fin d’un siècle où tant d’esprit se dépense, Arnaud est par excellence l’homme de goût et d’esprit.

Quand Valperga grava ce portrait, le marquis de Montesquiou composa les vers suivants pour être mis au bas :

Né pour tous les beaux-arts, pour leur culte enflammé,

Adorateur des Grecs et Français plein de grâce,

Il eut également charmé Le siècle de Platon, de Voltaire et d'Horace.

i. André Hallays, A travers la France, p. 346.

Photo J.-E. Bulloz

Page 1