LES RÉVOLUTIONS
PAR Hortensiüs de S^-Albin.
INTRODUCTION
Puissance inévitable de la Révolution française. — Les privilégiés veulent s’y soustraire. — Ralliement des peuples. — Pourquoi Sulkowski sujet historique. — La Pologne et la France ; la France et la Pologne.
A travers les nuages qui couvraient le ciel de l’Europe, le premier éclair de la Révolution française avait lui. Il ne fallait pas une grande perspicacité politique pour prévoir un orage grossi par tant de causes anciennes et lointaines.
Quelques membres des castes privilégiées crurent pouvoirconjurer la foudre, en s’armant contre elle : d’autres crurent échapper à ses éclats en la fuyant, ou fermant les yeux Inutile rébellion !
INTRODUCTION
impuissans projets de cécité! Où fuir, quand l’orage est universel? Comment échapper à ces feux qui vont tout envahir, et dont les clartés inondent déjà la terre?
Sans doute, si la Révolution française n’eût tenu qu’à des intérêts partiels, elle aurait pu être éludée par le silence , évitée par l’absence, contrariée par la résistance ; mais la commotion qui éclata il y a quarante ans , était depuis longtemps faite dans les esprits; la politique n’avait plus qu’à la régulariser en 1 789. Ce qui devait faire juger l’universalité de la Révolution française, c’était celle de son principe. Ce principe inhérent au cœur humain était le désir comme le besoin d’une régénération sociale, prise aux fondemens de la société, en commençant par le personnel comme par le matériel des gouvernemens. Non , la Révolution française n’était pas la tentative isolée de quelque faction ; ce n’était pas celle d’une famille, d’une nation, d’un hémisphère ; elle était celle de toutes les familles, de toutes les couleurs , de toutes les nations, la Révolution , en un mot, du globe entier. Cette vérité ne pouvait paraître nouvelle qu’à ceux que rien ne pouvait décider à sortir un moment d’eux-mêmes.
INTRODUCTION
En entrevoyant l’aurore de la grande Régénération , le monde s’est partagé en deux : d’un côté se sont portées les âmes qui voulaient être libres; de l’autre, sont demeurées celles qui voulaient rester esclaves. Les oppresseurs, les opprimés en sont venus aux mains sur tous les points. L’Europe elle-même n’a été qu’un des champs de bataille : car toutes les parties du globe ont été le théâtre de terribles efforts; car tout le globe fut ému ; car partout les entrailles de la terre ont tressailli pour la liberté, et cette terre sentit qu’elle allait recevoir de la liberté le renouvellement de sa création.
Contre des causes aussi profondes , contre l’éternelle nature des choses , quels efforts pou- > ait-on tenter? Si c’est une inconcevable folie que des volontés humaines aient jamais espéré déranger les lois immuables du monde physique , et, comme le raconte la Fable , que des géants aient entrepris d’escalader le ciel, a-t-il été moins insensé de s’imaginer que la Révolution française pût être étouffée dans sa naissance ? Le fut-il moins de dire qu’elle était finie, tant que le mouvement qui l’avait lancée , n’avait pas atteint son terme , tant que l’espèce humaine n’avait point
INTRODUCTION
obtenu raniélioration qui a été Fobjet de ses agitations ?
Jusqu’ici les entreprises des hommes libres ont été heureuses dans quelques contrées, moins heureuses dans d’autres. La France, par ses triomphes sur Fennemi extérieur, s’est longtemps montrée au premier rang des nations couronnées par le succès. Ah ! lorsque ses succès n’eurent d’autre but que la conquête de notre Indépendance, le respect de celle des autres peuples, nous avons pu naturellement donner l’impatiente préférence de nos récits à la gloire qui brilla plus près de nous. Nous marchions avec le genre humain , par et pour lui..é... Nous triomphions dans la cause commune.
Quant aux hommes vertueux que le sort n’a point fait naître sur le même point de la terre que nous , et qui ont combattu pour cette cause sacrée, leur devons-nous moins d’intérêt? et si quelques-uns d’eux ont succombé les armes à la main, ne leur devons-nous pâs plus d’intérêt encore? Le souvenir de leurs généreuses intentions, l’utile leçon de leurs nobles malheurs, ne les rendent-ils pas plus dignes que leurs vainqueurs des regards de l’histoire, et des hommages de
INTRODUCTION
la postérité ? Mais que parlé-je de leui*s vainqueurs ? est-il vrai que des hommes libres aient été vaincus parce que tant de cadavres des leurs sont restés dans la mêlée ? La cause de la liberté est-elle de celles qui puissent être perdues? et la justice, lors même qu’elle succombe, n’est-elle donc pas toujours la victoire et l’immortalité ?
Examinant la question dans le développement des faits , et suivant ces faits sur les divers théâtres de leur géographie particulière, je considère la France comme le principal corps de bataille d’une grande armée de la liberté, formée depuis quarante ans. Je considère les autres nations comme des ailes dépendantes , ou comme des corps quelquefois malheureusement isolés de cette grande armée.
Cherchant de tous mes regards les bataillons qui dans l’aîle du nord se sont singulièrement distingués, je vois d’abord celui qui présente sur sa bannière : Pologne ; et je crois reconnaître dans le peuple qui porte ce nom antique, indestructible, une connexité de sentimens , de pensées, de vœux, et, pour ainsi dire, la parenté la plus étroite avec la France. Dans cet admirable bataillon , j’aperçois un jeune homme qui n’a
INTRODUCTION
cessé, tantôt aux ailes de la grande armée, tantôt à la grande armée elle-même , de faire éclater le plus sublime dévouement. Ce jeune homme s’appelait Sulkowski; il était chef de brigade , aidede-camp du général Bonaparte , et membre de l’Institut d’Egypte.
N’y a-t-il pas , va-t-on me dire , beaucoup d’hommes en Europe plus connus que votre héros ? On verra s’il en est beaucoup qui soient plus dignes de l’être. N’y en a-t-il pas beaucoup qui offrent plus de matière à l’histoire, qui aient joué un plus grand rôle sur la scène du monde? On va juger comment Sulkowski a rempli tout le rôle , souvent à peine permis au civisme , au courage , à la piété des vœux , celui de n’agir et de ne respirer jamais que pour la liberté de son pays, celui d’immoler avec joie son existence pour atteindre les devoirs qu’il s’était imposés.
Si la part d’estime et d’attention que le philosophe croit devoir donner aux nations , se mesure par la bienveillance plus ou moins active, qu’elles lui paraissent montrer pour le reste de la grande famille de l’humanité, la même règle ne doit-elle pas présider à l’appréciation des per-
INTRODUCTION
sonnages qui peuvent occuper les pinceaux de l’histoire. Tel est, quant à moi, leprincipe qui me dirigera dans la carrière historique où je voudrais entrer. Avant de trier dans la foule des morts ceux dont on se propose d’écrire la vie, ne faut-il pas commencer par les interroger d’après ce principe ? examiner quel fut, avec la proportion de leurs moyens, le rapport de leurs vœux et de leurs efforts pour l’avancement de la destinée humaine , c’est-à-dire, pour la conquête de la liberté ? Tout ce qui y est étranger, n’est-il pas fort secondaire, souvent fort accusable? L’écrivain , jaloux d’abord de l’estime et surtout de sa conscience, continuera-t-il d’accorder la priorité de l’histoire aux crimes heureux et déjà trop célébrés sur la vertu demeurée inconnue ou proscrite ? Si je ne craignais de paraître vouloir prendre des appuis de mon opinion dans des comparaisons trop élevées , je dirais que, sous le rapport du bruit et du carnage, Caton et Marcus-Brulus ont sans doute moins étonné le monde que César, Auguste, ou Louis XIV. Cependant ces deux espèces d’hommes doivent - elles être pesées dans la même balance ?
Ah ! quoi que puisse préjuger mon cœur, peut-
NTRODÜCTION.
être un peu novice , s’il m’estpermis d’invoquer l’expérience que peut anticiper lalecture dupasse, je ne suis pas certain que la reconnaissance des hommes exige impérieusement qu’on ait fait beaucoup de bruit; il me semble qu’il peut suffire de leur avoir fait un peu de bien. Et les peuples beaucoup moins ingrats qu’on ne l’a dit , tiennent souvent compte même du bien qu’on a voulu leur faire. Il n’a pas toujours dépendu des mortels qui ont péri animés de belles intentions , que ces intentions n’aient été de belles actions. Ne peuvent-elles pas le devenir, placées sous les yeux de ceux qui survivent ?
Il moiiîmt irréprochable dans la (guerre et dans Vamitié.
X^nophon , retraite des dix mille.